Et c'est comme ça qu'on a décidé de tuer mon oncle - Rohan O'Grady

Et c'est comme ça qu'on a décidé de tuer mon oncle - Rohan O'GradyEt c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, Rohan O'Grady

 Editeur : Monsieur Toussaint Louverture

Nombre de pages : 299

Résumé : Barnaby Gaunt, orphelin turbulent et héritier d’une immense fortune, est envoyé pour les vacances d’été sur une île à la nature luxuriante et aux habitants vieillissants au large de la Colombie Britannique. Vitres cassées, animaux effrayés, très vite, il bouleverse la routine des insulaires, avant de découvrir la véritable raison de sa venue : son oncle diabolique et doté de mystérieuses aptitudes veut l’assassiner. Décidé à ne pas se laisser faire, Barnaby, aidé de Christie, la seule petite fille de l’île, comprend qu’il n’y a qu’un moyen d’en réchapper, éliminer l’oncle en premier.

- Un petit extrait -

« Leur manque d’expérience était un plus, car, n’étant soumis à aucun principe préconçu, ils n’avaient que l’embarras du choix quant à la façon de commettre un assassinat. Un meurtre par balle serait, ils le savaient, la méthode la plus simple, mais ils n’avaient aucune préférence. Si ça avait été faisable, cela n’aurait rien changé pour eux d’utiliser une corde, une arme blanche ou du poison pour trucider Oncle Sylvester, du moment qu’Oncle Sylvester était trucidé. »
- Mon avis sur le livre -

 «  On a eu une belle enfance ». Telle est la conclusion d’une discussion pour le moins passionnée et dégoulinante de nostalgie entre jeunes adultes nés dans les années 1990-2000. « A notre époque » (et qu’est-ce que cela nous a fait bizarre d’en venir à dire cela si naturellement, avec cette impression maussade qu’une éternité nous séparait désormais de cette tendre période de notre vie où tout semblait si beau et si simple), les enfants ne s’enfermaient pas dans leurs chambres respectives, leur petit visage pâlichon rivé sur les multiples écrans qui constituent leur univers. A notre époque, les rues des villages et les parcs des villes résonnaient de hurlements de joie, de cavalcades plus ou moins bien tolérées par les anciens qui ne pouvaient pourtant réfréner un petit sourire en nous voyant courir après notre ballon avant qu’il ne s’échoue dans la rivière, en nous observant inventer mille et une histoires dans lesquelles nous nous empressions de rentrer. Nous étions astronautes, cow-boys, bandits, acrobates, espions. Tout était prétexte au jeu, tout se prêtait au jeu : un vieux mur, un buisson, des fleurs étranges, un misérable ustensile de cuisine gentiment « prêté » par la mère d’un d’entre nous. Le monde n’était pour notre petit troupeau de gosses qu’un immense terrain de jeu, une source continuelle d’émerveillement et d’amusement. Et parfois naissait l’ombre d’un Grand Projet Secret, né de la certitude viscérale qu’il ne fallait pas compter sur les Adultes pour faire ce qui était important, que c’était à nous et à nous seuls d’agir, dans l’ombre et le silence …

A la seconde même où il a vu ces deux marmots débarquer sur le sol de sa tranquille petite île, le sergent Coulter a su qu’il allait falloir les surveiller de très près : ils ont tout l’air de délinquants juvéniles, et l’empressement flagrant du capitaine à les éjecter hors de son bateau (ainsi que son soulagement tout aussi flagrant lorsqu’il fut enfin débarrassé de cette infernale marmaille) ne laisse présager rien de bon … En attendant l’arrivée de son oncle et tuteur, Barnaby, orphelin héritier d’une petite fortune, est confié aux bons soins de l’épicier et de sa femme, qui souffrent toujours de la mort de leur adorable petit garçon, bien des années auparavant. La petite Christie, gamine souffreteuse élevée seule par sa mère, est quant à elle accueillie par la dame aux chèvres, sa mère espérant que l’air marin lui donnera un peu de couleurs et de tonus. A peine arrivés, les deux garnements mettent la pagaille sur l’île : vitres cassées, taureaux peinturlurés et divers petits larcins mettent les nerfs du pauvre sergent en pelote. Mais le pire est encore à venir … Terrifié par son oncle, Barnaby est intimement convaincu que celui-ci souhaite le tuer pour récupérer son héritage. Aussi accueille-t-il la proposition de Christie avec empressement : pour éviter d’être tué par l’Oncle Sylvester, il suffit de tuer l’Oncle Sylvester en premier. Et c’est ainsi que Barnaby et Christie, entre deux visites au puma estropié du coin et deux corvées de nettoyage du vieux cimetière, mettent au point leur stratégie pour délivrer Barnaby de cette funeste menace ….

Avec un titre et un exergue pareils (« l’histoire charmante de deux enfants ordinaires qui conspirent pour commettre un meurtre extraordinaire », admettez que ça fait son petit effet), je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, mais il ne faisait aucun doute qu’une bonne dose de tragi-comique m’attendait au détour de ces pages. Pourquoi donc deux enfants décident-ils de tuer l’oncle d’un d’eux ? Quelle « drôle » de lubie soudaine est-ce là ? Mais que fait donc la police ? Et comment comptent-ils s’y prendre ? Et surtout (même si tout lecteur moralement constitué se défendra vertement de s’être posé cette question avec avidité), vont-ils réussir ? Avant même d’ouvrir le livre, le lecteur commence déjà à s’imaginer tout un tas de scénarios, forcément aussi improbables et incroyables les uns que les autres : c’est un peu comme si ce seul titre, provocateur à souhait, rouvrait grandes les portes de la malice enfantine que nous avions (croyions-nous) fermement scellées en grandissant. Et tandis que Barnaby et Christie s’égaillent et s’égayent follement sur cette petite île qui n’a plus connu une telle animation depuis que la guerre ait massacré tous les enfants du pays (sauf le sergent, qui leur a fait l’affront d’être fait prisonnier de guerre et de revenir vivant, leur ôtant la fierté d’être l’île de Colombie britannique la plus endeuillée), nous finissons par nous dépouiller de notre cape d’adulte, qui nous empêche d’admettre que nous trouvons cette machination follement excitante, et par nous laisser entrainer par toute cette affaire …

Il y a ce petit charme indéfinissable, celui des insouciantes vacances d’été où l’on se gave des bons petits plats préparés par Mamie ou Tatie et où l’on passe nos journées avec d’autres petits vacanciers, amitiés éphémères mais passionnées. Celui également des petits villages reculés et repliés sur eux-mêmes, où tout le monde connait tout le monde et où chacun a son mot à dire sur tout, où les rancœurs se transmettent de génération en génération et où les habitudes ont la peau dure. Et voici qu’un grain de sel, ou plutôt deux, viennent briser en mille morceaux ce quotidien monotone et rassurant : deux gosses, bien cabossés par la vie derrière leurs airs espiègles, qui ne savent que semer la pagaille partout où ils passent. Sans méchanceté aucune, sans réelle méchanceté du moins, avec cette méchanceté enfantine qui n’en est pas vraiment une. Entre paris dangereux et maladresses inavouables, entre réelle désobéissance et simple inconscience, Barnaby et Christie croquent leur été à pleines dents. Comme deux enfants heureux et insouciants, libres et innocents … Mais le lecteur ne s’y trompe pas, tout comme le sergent Coulter d’ailleurs : il y a quelque chose de pas très net, quelque chose qui ne tourne pas rond. Il y a chez Barnaby une noirceur délicate, une tristesse délayée, une souffrance fantomatique … une terreur discrète qui ne fait pourtant aucun doute. Barnaby ne demande finalement qu’à apprécier cette parenthèse enchantée, où l’ombre de son oncle ne plane plus au-dessus de sa tête, mais il n’ose pas y croire, il n’ose pas y prendre gout, car il sait bien que cela ne durera pas, et que bientôt le cauchemar recommencera.

Si le lecteur adulte, engoncé dans son carcan de rationalité, ne voit rien de plus qu’un énième bobard, qu’une énième élucubration d’enfant rebelle, ou tout au plus qu’une énième histoire à dormir debout, à se faire peur, comme savent si bien le faire les enfants à l’imagination débordante … l’enfant qui sommeille en nous ne demande qu’à croire ce pauvre enfant terrorisé, qui ne voit pas d’autre solution pour sauver sa peau que de commettre l’irréparable. Dans une logique enfantine implacable, qui ne souffre d’aucune contradiction : si l’Oncle Sylvester veut me tuer, et puisque le sergent refuse de me croire et de m’aider, me protéger, je n’ai d’autre choix que de tuer l’Oncle Sylvester en premier. Mais comment piéger cet oncle si machiavélique et sournois, aux capacités quasi-surnaturelles, alors que la pleine lune approche dangereusement ? Comment mener à bien leur mission alors que le sergent Coulter ne les quitte pas du regard, persuadé qu’ils sont de véritables petits criminels en puissance ? Sans même s’en rendre compte, le lecteur se laisse irrésistiblement prendre au jeu : l’heure approche, à grands pas, à pas de loups ou de puma, quelque chose de terrible va très prochainement avoir lieu. Nos petits héros, si attendrissants derrière leurs airs de petits durs, vont-ils se sortir du guêpier dans lequel ils se sont embourbés ? Et les adultes vont-ils enfin comprendre que quelque chose ne tourne définitivement pas rond dans l’esprit sanguinaire de l’Oncle Sylvester ? Que va-t-il donc se passer sur cette petite île plus si tranquille depuis l’arrivée de ces mioches infernaux ?

En bref, vous l’aurez bien compris : c’est un roman qui mérite plus qu’amplement le coup d’œil ! Indéfinissable, inclassable, insaisissable, il embarque le lecteur dans une aventure des plus atypiques, dans une ambiance douce-amère où le charme des jeux enfantins, la candeur des petites têtes blondes, se mêle au drame des plus sombres machinations, des avidités d’adultes sans cœur, où la frontière entre le jeu et la réalité s’étiole pour mieux fasciner le lecteur qui ne sait plus sur quel pied danser. Avec un petit humour tout ce qu’il y a de plus grinçant, qui n’épargne rien ni personne, l’autrice nous embarque dans un récit tantôt contemplatif, tantôt palpitant, qui ravira indéniablement jeunes et plus grands ! Avec un style d’une élégance incomparable, teintée d’une certaine forme de nonchalance, elle transforme une histoire qui semble parfaitement banale en une épopée palpitante, haletante, captivante, qui fait rire et frissonner tout à la fois. Et il y a ce petit côté complétement déjanté, burlesque, ubuesque, qui apporte encore un peu plus de charme à ce récit vraiment pas comme les autres, tel qu’on en fait de moins en moins de nos jours : sans jamais se prendre au sérieux, ce roman aborde à demi-mots des thématiques délicates, douloureuses, nous rappelant sans le dire que derrière un sourire d’enfant, derrière une bêtise d’enfant, se cache parfois de bien plus sombres vérités. Et qu’un monstre peut en cacher un autre, comprendront ceux qui savent comment tout cela se termine (et ceux qui se décideront à le lire pour savoir) !


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