Lou après tout, tome 1 : Le grand effondrement - Jérôme Leroy

Lou après tout, tome 1 : Le grand effondrement - Jérôme LeroyLou après tout1, Jérôme Leroy

Le grand effondrement

 Editeur : Syros

Nombre de pages : 381
Résumé : Lorsque la civilisation s’est effondrée, le monde allait mal depuis longtemps. Bouleversements climatiques, émeutes, épidémies inquiétantes et dictatures... c’était un monde en bout de course, où l’on faisait semblant de vivre normalement. Le Grand Effondrement était inévitable, mais nul n’aurait pu imaginer ce qui allait suivre. Quinze ans plus tard, Lou et Guillaume font partie des survivants. Elle est adolescente, lui a une trentaine d’années. Il l’a recueillie quand elle était toute petite. Réfugiés dans une ancienne villa perchée sur un mont des Flandres, ils savent que le danger peut surgir à tout instant. - Un petit extrait -

« Maman avait raison de dire que je suis comme un exilé dans cette époque, comme quelqu’un qui par un accident temporel est né dans un siècle qui n’est pas le sien, pour lequel il n’est pas fait. Mais, en même temps, qui est fait pour cette époque ? Personne, je crois. Et comme le dit parfois Charlotte, quand elle est fatiguée ou démoralisée : « Les plus malheureux, c’est encore ceux qui s’en rendent compte ». »
- Mon avis sur le livre -

 «  Vous avez une idée de comment on en est arrivé là ? », demande Guillaume à un philosophe amorphe, rescapé lui aussi du Grand Effondrement, malheureux survivant de l’Après. Cette question, nous nous la poserons sans aucun doute dans quelques années, lorsqu’il sera trop tard pour faire marche arrière, pour changer les choses, pour arranger la situation. Cette question, c’est aujourd’hui que nous devrions nous la poser : comment en sommes-nous arrivés là ? « Mais là, c’est où ? », vous dites-vous sûrement, vous demandant où je veux en venir, vous apprêtant peut-être déjà à fermer l’onglet, pour ne plus voir cette question si dérangeante que l’on préfère bien trop souvent esquiver par un trait d’esprit que l’on s’imagine bien trouvé. Parce qu’on ne s’y trompe pas : cette question, elle nous met directement en cause, elle nous pointe du doigt. Nous en sommes arrivés là parce que nous l’avons bien voulu, parce que nous n’avons rien fait pour l’éviter. Parce que nous avons tout fait pour y arriver, si profondément convaincus, si intimement persuadés que nous étions sur la bonne voie, la Seule Voie. Sans jamais nous rendre compte que cette voie, nous ne l’avions pas tracé nous-mêmes, que nous la suivions uniquement parce qu’on nousa mis des œillères pour nous empêcher de voir les chemins parallèles, parce que nous sommes de dociles petits moutons qui s’ignorent, et qui se défendent âprement de l’être. Mais qui restent en troupeau : si tout le monde s’engouffre dans cette direction, nulle besoin de se poser de question, cela doit forcément être la bonne chose à faire, n’est-ce pas ?

Et c’est ainsi, nous raconte Guillaume au crépuscule de sa si – trop – courte vie, que le Grand Effondrement a commencé : par un aveuglement collectif. Chacun imitant sa voisine, qui copiait elle-même son collègue, qui suivait à son tour les recommandations de la boulangère qui avait entendu dire par un plombier que c’était « le must du must », on a mis entre les mains d’enfants toujours plus jeunes des « jouets numériques éducatifs », des lunettes de réalité virtuelle, dans l’objectif d’en faire de petits génies : à peine nés, et déjà projetés dans une course effrénée à la performance. Lorsque les pédopsychiatres et les psychologues ont tiré la sonnette d’alarme, voyant arriver dans leur cabinet une horde toujours plus importante d’enfants atteints de cyberautisme, repli pathologique sur soi-même dû à une consommation trop importante d’écrans, nul ne les a écoutés : on en a ras-le-bol, des oiseaux de mauvais augures qui crachent systématiquement sur les nouvelles technologies ! Quand certains médecins indépendants, préoccupés par la mise sur le marché pharmaceutique d’un médicament « miracle » contre l’hyper-anxiété, tentent de réfréner les ardeurs des foules en leur conseillant de se méfier parce qu’il n’y a pas eu de période de test pour déceler les potentiels effets secondaires gravissimes, personne n’a suivi leurs conseils : on en a assez, des complotistes qui s’amusent à répandre des rumeurs à tout va vent ! Et quand bien même les alertes pollutions sont devenues quasiment quotidiennes, obligeant chacun à porter continuellement des masques, quand bien même les épidémies sont devenus de plus en plus fréquentes, il ne fallait surtout pas, surtout pas, remettre quoi que ce soit en question. Le progrès, il n’y a que cela de vrai …

Contrairement à d’autres romans du même genre, qui nous présentent des apocalypses « spectaculaires », le Grand Effondrement (ou plutôt ses prémices) que nous dépeint ce roman brille par son réalisme. Il ne s’agit pas d’imaginer un futur très lointain, seulement de réfléchir à demain. Car il est définitivement révolu, le temps où l’on pensait que cela ne nous concernerait pas : qu’on le veuille ou non, l’apocalypse est en marche. Ses signes précurseurs sont d’ores et déjà visibles pour qui accepte de marcher à contre-courant, pour qui n’a pas peur de passer pour un « éco-illuminé », pour un « anti-progrès » voire un « décroissant » (insulte suprême), au mieux pour un « excentrique ». L’auteur n’a rien inventé. Rien du tout. Il y a déjà dix ans de cela, le pédiatre de ma vallée suppliait ardemment les parents de ne surtout pas mettre leur nourrisson de trois mois devant la télévision, de ne surtout pas mettre leur smartphone entre les mains de leur bambin de deux ans, même sur une application « de leur âge ». Il y a dix ans de cela, il mettait déjà en garde contre l’addiction aux écrans, qui détruit irrémédiablement le cerveau, qui plonge l’individu dans une sorte d’autisme et qui déclenche d’effroyables crises de violence. Mais rien n’y a fait, et les centres de désintoxication numérique, toujours plus nombreux, sont incapables d’endiguer cette pandémie silencieuse (mais belle et bien réelle, quoi qu’on puisse en dire). Et nous continuons à encenser, à diviniser, les nouvelles technologies et les nouveaux moyens de communication, qu’on nous présente comme « le futur de l’humanité ».

L’auteur n’a rien inventé, disais-je, il a tout simplement su prédire ce qu’il adviendrait dans les années à venir (décennies tout au plus, si un inespéré regain de conscience nous pousse à ralentir). Les lunettes de réalité virtuelle sont amenées à devenir le prochain « must du must » : ça fait des années qu’on nous prépare à leur arrivée massive sur le marché, qu’on nous vante leurs bienfaits, qu’on nous promet monts et merveilles. L’esprit déjà affaibli par leur addiction, il ne fait aucun doute qu’il y en aura, des individus trop happés par leurs jeux sur-immersifs pour songer à faire une pause pour s’alimenter ou se reposer, et qui finiront par mourir de faim et d’épuisement, seuls dans leur chambre surconnectée. Mais ce danger, bien sûr, on ne nous le dira pas, et on fera taire ceux qui auront le malheur de l’évoquer … L’idée d’implanter une puce sous-cutanée pour remplacer la carte vitale a d’ores et déjà été évoquée dans plusieurs pays. Et si l’opinion publique y est encore largement réfractaire, l’idée de restreindre l’accès à certains lieux ou même l’exercice de certaines professions aux seuls individus ayant accepté de suivre un protocole sanitaire est quant à elle désormais très loin d’être de la science-fiction. La tentation du repli nationaliste et de la restriction des libertés au nom de la lutte contre l’insécurité sont comme des épées de Damoclès au-dessus de nos têtes. Non, l’auteur n’a rien inventé, et c’est bien ce qui rend ce roman aussi terrible : il sonne horriblement juste. On peut plus que facilement envisager l’avenir proche de cette manière, parce que tout ce qui se trouve dans ce roman est actuellement sur le point de basculer dans la réalité, sous nos yeux ébahis car aveuglés.

C’est ce qui fait la plus grande force de ce roman selon moi, mais c’est sans doute également ce qui explique pourquoi il n’a pas très bien marché, pourquoi on en a si peu entendu parler : il ne plaira assurément pas à tout le monde, parce qu’il dit les vérités qui fâchent, les réalités qu’on essaye de nous faire oublier. C’est un roman qui ne peut que parler à ceux et celles qui marchent déjà à contre-courant, qui vivent et pensent déjà à contretemps, à ceux qui celles qui excèdent parce qu’ils sont trop critiques, trop alarmistes. Ceux-là découvriront qu’ils ne sont pas les seuls à craindre l’avenir, qu’ils ne sont pas les seuls à voir plus loin que la pensée globale numérique et l’autruchisme écologique. Qu’ils ne sont finalement pas les seuls à entrevoir les indices du Grand Effondrement à venir. Je fais indiscutablement, et sans la moindre honte, parti de ceux-là : ce roman, je l’ai trouvé excellent, tout simplement parce que je partage la vision du présent et du futur qui y est dépeint. J’aurai pu écrire ce roman (si du moins j’avais une aussi belle plume que Jérôme Leroy, ce qui est très loin d’être le cas) : aussi terrible soit-il, ce futur me semble plus que parfaitement plausible, possible, au vu de l’évolution de notre monde à bout de souffle, de notre piètre humanité déshumanisée sans le savoir. Mais j’ai bien conscience que la plupart des lecteurs ne porteront pas le même regard sur ce roman, qu’ils le verront peut-être même d’un mauvais œil, justement parce que c’est un récit qui invite, appelle, exhorte, à s’arracher du confort de la masse, du troupeau qui marche sans accroc vers la même direction. Il n’y a que la vérité qui blesse, parait-il …

En bref, je pense que je vais m’arrêter là, car vous l’aurez bien compris : j’ai plus qu’énormément aimé ce roman. J’y ai trouvé un écho presque parfait à mes propres convictions, si divergentes, si dérangeantes quand elles sont confrontées à la bien-pensance collective. Dans un récit plus contemplatif qu’autre chose, l’auteur nous offre un bref aperçu de l’Après post-apocalyptique, pour ensuite raconter comment on en est arrivé là. Et donc, comment on aurait pu éviter ça, comment on peut éviter cela. Il n’est peut-être pas trop tard pour arracher nos œillères, pas trop tard pour oser affirmer haut et fort qu’on ne veut pas de ce futur, ou bien même le choisir en notre âme et conscience (même si personnellement, je ne voudrais pas de cet avenir, et encore moins céder un avenir aussi désolant aux générations futures, mais puisque je suis un élément perturbateur, je suis peut-être l’une des seules à craindre si viscéralement cet avenir en approche). A travers les yeux encore insouciants et innocents du jeune Guillaume, encore enfant puis adolescent dans ces souvenirs qui refont surface alors que sa vie touche à sa fin, nous découvrons les années qui précèdent le Grand Effondrement : c’est tragique, certes, mais raconté avec une certaine poésie, une certaine délicatesse, une certaine tendresse. Comme pour ne pas brusquer le lecteur, comme pour lui souffler « ok, ce que je vais te dire ne va pas te plaire, car ça va remettre en question tout ton système de pensée, je sais que c’est dur, mais viens, on va faire ça en douceur ». Pour l’inviter à poursuivre, malgré tout, envers et contre tout, même si ça fait mal, même si ça fait peur. Un roman d’anticipation d’un réalisme glaçant et d’une poésie déconcertante, à découvrir absolument !


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