"L'Inconnue de la Seine ne quittait pas sa robe, même pour dormir ; c'est tout ce qu'elle avait sauvé de sa vie antérieure" (Jules Supervielle).

La citation ci-dessus est extraite d'une des huit nouvelles rassemblées dans "L'Enfant de la haute mer", recueil de Jules Supervielle publié au début des années 1930. Le lien avec notre roman du jour va vous paraître évident dans un instant, mais précisons que je n'ai pas choisi ce titre par hasard ou simplement en illustration. Non, c'est aussi un élément important de l'histoire imaginée par Frédérique Molay, dans "Les Inconnues de la Seine" (en grand format aux éditions Thomas & Mercer, qui est en fait le label thriller de la branche édition du groupe Amazon). C'est la cinquième enquête d'une série construite autour du personnage de Nico Sirsky, désormais chef de la Crime, la brigade criminelle. Peut-être la plus tendue, la plus haletante de ses enquêtes, car c'est une vraie course-poursuite pour essayer d'empêcher un tueur en série d'allonger la liste de ses victimes... Sans révolutionner le genre, la romancière, prix du Quai des Orfèvres en 2007 pour la première enquête de Nico Sirsky, propose une intrigue pleine de rebondissements et même de quelques surprises, pas seulement pour le lecteur...
Ce jour-là aurait dû être un jour de fête. Convoqué par la directrice de la PJ, le commissaire Sirsky se retrouve dans une salle remplie de sa famille, ses amis et ses collègues. A sa grande surprise, et son grand embarras, car Nico n'est pas le plus démonstratif des hommes, il apprend qu'il va être promu au grade d'officier de la Légion d'Honneur.
C'est le ministre de l'Intérieur en personne qui fait l'éloge du policier avant de lui épingler les insignes. Ses collègues de la Crime lui remettent un cadeau, on attend que le récipiendaire fasse un discours avant de se jeter sur le buffet. Tout le monde s'attend que la déclaration de Sirsky soit brève, car c'est un timide, un discret. Mais pas à ce point-là...
A peine a-t-il pris le micro qu'il est interrompu par un appel téléphonique. C'est Plassard, le second du groupe Kriven, resté en poste pendant les festivités, qui prévient qu'un corps a été découvert au port de Tolbiac, dans le 13e arrondissement. Les commentaires cryptiques de Plassard laissent penser qu'il ne s'agit pas d'une mort ordinaire...
Tant pis pour le cocktails, les accolades et les félicitations, Sirsky et son équipe quittent le 36, direction les bords de Seine, au sud-est de la capitale. L'occasion pour le commissaire de mettre dans le bain, si j'ose dire, sa nouvelle recrue, Adam Roussel, muté de la Brigade de Protection des Mineurs à la Crime. Sirsky et Roussel se connaissent et Roussel est déjà passé par la Crime.
En fait, c'est la brigade fluviale qui a fait les premières constatations et a rapidement appelé la brigade criminelle. La noyée est jeune, et sa tenue frappe tout de suite les enquêteurs : une longue robe, un escarpin... Une vraie tenue de soirée... Mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus surprenant concernant ce corps et, rapidement, l'hypothèse d'un suicide va être éliminée...
Le premier examen médico-légal détermine que le corps n'a pas passé plus de deux jours dans l'eau. Il fait aussi apparaître un certain nombre de détails qui, outre la tenue, outre ce qui sautait aux yeux, va faire penser à Sirky et aux flics de la Crime qu'il y a eu une mise en scène macabre et certainement de lourds sévices avant l'immersion...
Très vite, les policiers vont identifier avec une quasi certitude la victime. Un premier pas important. Une adolescente, portée disparue 9 jours plus tôt... Voilà qui offre une première piste solide sur laquelle travailler. Il reste cependant encore bien des questions sans réponse. Et la pire hypothèse envisageable : qu'il ne s'agisse pas d'un crime isolé...
Une prévision qui va rapidement se vérifier. Il est de plus en plus probable que la capitale ait à faire à un tueur en série au mode opératoire particulièrement élaboré et d'une grande perversité... Il devient désormais impératif de remonter sa piste au plus vite, de crainte de voir le nombre des victimes s'accroître...
Aussi, lorsqu'une nouvelle disparition de jeune fille est signalée, Sirksy et ses hommes se lancent dans une course-poursuite désespérée pour sauver cette nouvelle victime potentielle et mettre hors d'état de nuire un prédateur aux obsessions très particulières... Mais Paris est une grande ville et les rares traces que laisse le tueur sont retrouvées à ses quatre coins...
Je le confesse, je n'ai pas lu toutes les enquêtes de Nico Sirsky, celle-ci doit être la troisième, après "Dent pour dent" et "Copier n'est pas jouer", évoquées sur ce blog. Mais j'aime bien ce personnage, un homme qui est à la fois un remarquable policier, sûr de lui et efficace, et un homme timide, mal à l'aise en société et tenaillé par le doute, dans sa vie privée.
On retrouve encore une fois cette surprenante dichotomie dans "Les Inconnues de la Seine", avec toutefois une variante. En effet, ce qui vient le fragiliser, réveiller l'inquiétude et la crainte, ce n'est pas la relation directe avec sa compagne ou son fils. Non, c'est autre chose, un élément extérieur, surgi du passé. Sous la forme d'un prénom : Manon.
Lorsque Sirsky le découvre, c'est un choc. Il y a derrière ce prénom quelque chose qui dérange tellement le commissaire qu'il ment, dissimule, refoule... Et s'enferre, forcément. Incapable de se libérer de ce poids, il instille le doute chez les autres, lecteurs compris. Le mystère Manon devient alors une intrigue secondaire, qui pourrait bien faire apparaître une face sombre de Nico Sirsky...
Ce n'est pas la seule situation qui va venir perturber l'enquête principale de la Crime. En effet, Sirsky, désormais patron de la brigade criminelle, doit faire face à quelques soucis d'effectifs. Paris est encore cruellement marquée par les récents attentats, les policiers sont à bout et l'atmosphère dans la capitale reste très tendue.
D'où le choix de faire venir Adam Roussel. Mais, malgré la confiance qu'il lui porte, le reste de l'équipe se montre nettement plus froid... Pire encore, la tension montre entre Kriven, le fidèle bras droit de Sirsky, et Roussel. Une espèce de compétition malsaine qui ne peut que nuire à l'ambiance générale au sein du service, mais aussi à l'enquête en cours.
Or, cette enquête est déjà assez difficile et assez pénible comme ça sans que deux des principaux enquêteurs roulent des mécaniques et veuillent s'imposer à l'autre, comme des cerfs à l'époque du brame. Sans que chacun oublie le collectif pour la "jouer perso", comme deux gamins cherchant à plaire coûte que coûte à leur instit'.
A Sirsky, la tâche de gérer les ressources humaines, ce qu'il n'aime pas faire... Monter en grade est un honneur, mais elle éloigne du terrain, ce que ne peut supporter Nico, fait pour enquêter, électron libre, même, quelquefois. Et au cours de cette histoire, il va encore montrer cette facette de son caractère, quitte à prendre des risques insensés...
On retrouve donc dans cette cinquième enquête ce personnage plein de contrastes, de nuances, plein de courage mais aussi de peurs profondément enracinées en lui, cet homme plus exigeant encore envers lui qu'envers les autres, un leader né qui se passerait bien de cette qualité embarrassante quand on aspire avant tout à la discrétion. Un homme en quête de bonheur évoluant dans la pire noirceur...
Toutes ces contradictions, on les retrouve dès le début du roman (pas la scène d'ouverture qui, comme souvent dans les thrillers, installe le tueur), avec cette scène de remise de décoration "surprise". Un quasi guet-apens tendu à Nico Sirsky, comme si l'on savait qu'il aurait refusé une organisation plus officielle, par modestie et parce que son perfectionnisme ne se satisfait pas d'une breloque.
L'évolution de ce personnage, qui monte, qui monte, qui monte dans la hiérarchie policière, succès après succès, mais s'empêtre sans arrêt dans ses doutes personnels et familiaux, est un des éléments forts de cette série, lorsqu'on la suit dans sa continuité. Sirsky est un héros fragile, et même si c'est nettement plus courant de nos jours, cela donne un fil conducteur intéressant.
"Les Inconnues de la Seine" est un thriller reprenant les codes désormais classiques du roman de serial killer. Les schémas narratifs ne révolutionnent pas le genre, mais celui-ci repose aussi sur l'effroi que peut susciter le tueur, son mode opératoire et les coups d'avance qu'il a sur la police et lui confèrent un côté omnipotent.
Mais cela repose aussi sur le rythme de l'enquête et les rebondissements qui vont la jalonner. Frédérique Molay possède parfaitement ces codes et sait les mettre en pratique. Dans ce cinquième tome, elle met en scène une enquête au rythme soutenu, porté par une intrigue très simple, arrêter un tueur en série, mais qui nous entraîne à travers Paris dans un jeu tragique...
Je parle de jeu, car m'est venu une drôle de comparaison en cours de lecture : "Les Inconnues de la Seine", c'est une espèce de jeu de l'oie, dont Paris est le plateau et les victimes, les cases récurrentes, séparées par d'autres cases, dont certaines imposent des gages... Des tours qu'on doit passer, des retours en arrière, parfois jusqu'à la case départ...
Je pourrais développer un peu plus les raisons de cette comparaison qui peut surprendre, j'en conviens, mais cela nous emmènerait un peu loin dans l'histoire. Cela obligerait à donner des éléments d'intrigue qu'il faut laisser découvrir au lecteur. En revanche, je peux juste dire qu'on découvre quelques lieux originaux au cours de cette course dans Paris.
Cela nous amène à l'un des éléments centraux de cette histoire, puisqu'elle inspire jusqu'au titre du livre... L'histoire de l'Inconnue de la Seine. Dans ce billet, je ne vais pas évoquer ce sujet de manière factuelle, car les faits vont être évoqués dans le cours de l'intrigue. D'ailleurs, si on trouve des détails très facilement sur cette histoire, je vous incite à ne pas aller les chercher avant d'avoir lu ce thriller.
Aujourd'hui, l'Inconnue de la Seine, ça n'évoque plus grand-chose, sauf si on est un grand connaisseur de l'oeuvre de Jules Supervielle, et pas seulement lui. Mais, c'est une image qui a longtemps été imprimée dans l'imaginaire collectif français, pendant une grande partie de la première moitié du XXe siècle. Et, plus surprenant, qui a fasciné écrivains et artistes...
Ainsi, en plus de Jules Supervielle dans le corps du texte, on trouve une référence à Rainer Maria Rilke en exergue. Deux exemples parmi beaucoup d'autres, et il y aurait certainement un passionnant sujet d'étude à creuser pour comprendre comment cette histoire, au départ tristement anodine, puis devenue une véritable légende urbaine, a pu fasciner à ce point de grands esprits.
Je dois reconnaître que je ne connaissais pas cette histoire, mais depuis, j'ai regardé et lu pas mal d'articles sur le sujet. Bien sûr, le sujet est abordé avec plus de recul, en remettant les faits dans leur contexte et leur réalité, mais il y a quelque chose d'indéniablement troublant derrière. Et si j'emploie beaucoup le mot macabre dans les billets de ce blog, ici, il prend tout son sens.
Au-delà du mystère qui entoure le mode opératoire du tueur (dont les détails font frissonner), le fait de découvrir cette... inspiration ajoute à l'effroi que l'on ressent à la simple description des faits. L'histoire de l'inconnue de la Seine suscite à elle seule le malaise, mais qu'un tueur en série s'y réfère, c'est encore plus dérangeant...
L'intrigue des "Inconnues de la Seine" comporte quelques ficelles, quelques éléments trop classiques, mais ils sont compensés par d'autres aspects nettement plus originaux, et même assez malins, en particulier lors du dénouement. Le suspense est là, il est tendu, violent, mais il va amener Sirsky à une résolution susceptible de renforcer la colère de ces hommes exténués qui ont tout donné...
Non, je n'ai pas lu toutes les enquêtes de Nico Sirsky, mais je lirai certainement la prochaine, avec plaisir et envie. D'abord pour voir dans quel contexte Frédérique Molay va entraîner son personnage et ses acolyte, mais aussi parce que "Les Inconnues de la Seine" s'achève sur un cliffhanger qu'on veut voir levé !
Avec en corollaire la place qu'occupera Nico Sirsky dans ce prochain roman, car on peut imaginer qu'il comprendra une dimension personnelle plus importante encore que dans les précédentes enquêtes. Mais je m'avance, je sors de mon rôle de lecteur. C'est Frédérique Molay qui a les cartes en main, et qui est la seule, pour le moment, à savoir ce qu'elle nous réserve.
Au lecteur, et à son personnage.

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