"Nous sommes journalistes, monsieur Tait, vous l'avez peut-être oublié ? Nous sommes censés rapporter la vérité. Et si c'est vrai, les gens doivent le savoir".

Notre roman du jour ne date pas d'hier : sa version originale a été publiée au début des années 1980. Roman de jeunesse d'un auteur devenu depuis une figure du paysage mondial du polar, il n'avait encore jamais été traduit en français. Mais son histoire fait écho à une actualité qui risque de nous accompagner encore pendant un petit moment : les relations entre la Grande-Bretagne et l'Europe... "La petite fille qui en savait trop", de Peter May (aux éditions du Rouergue ; traduction d'Ariane Bataille), se déroule à Bruxelles, centre névralgique de ce qu'on appelait encore la CEE, et met en scène une enquête autour du meurtre d'un membre du gouvernement britannique, avec un témoin un peu particulier : une jeune fille atteinte d'autisme. Un sujet qui, à l'époque, était très peu, très mal connu (encore plus qu'aujourd'hui) et que Peter May a intégré à son histoire, comme ressort de son intrigue. Et un roman qui évoque Bruxelles comme un microcosme placard doré pour journalistes en fin de course...
Neil Bannerman travaille pour l' "Edimburgh Post", un quotidien écossais dont il est une des plumes les plus acerbes. Peut-être même un peu trop. En fait, le zèle de Neil lui vaut surtout d'être considéré comme un emmerdeur. Et, ce qui pouvait être une vraie qualité lorsque le journal était considéré comme un média de référence en Ecosse, est en train de devenir un défaut rédhibitoire.
Le sérieux se vend mal, les chiffres sont mauvais et on a décidé, en haut lieu, de tout changer. La direction a décidé de nommer au poste de rédacteur en chef Wilson Tait, un ancien de la maison parti à Londres pour y faire l'essentiel de sa carrière. Il revient avec des idées en tête, mais aussi une équipe qui l'accompagne...
Certains vieux de la vieille ont déjà été écartés. Bannerman ne s'y attend pas, mais il est le prochain sur la liste de Tait. Oh, il ne va pas prendre la porte, non, le nouveau rédac' chef lui réserve un sort bien particulier, qui en dit long sur ce que pense de lui le nouveau patron : à l'approche des élections, on l'envoie à Bruxelles enquêter sur de possibles scandales...
Pour Bannerman, le message est clair : on n'a pas encore décidé de te virer, coco, mais tu ne perds rien pour attendre ; tiens, voilà un beau placard pour toi, qui devrait te donner des envies d'ailleurs et régler le problème... Mais Bannerman n'est pas du genre à démissionner, Tait s'est bien planté. Et puisqu'on l'envoie avec une feuille de route précise, alors il va la mettre en oeuvre.
Avec sa volonté habituelle et la sagacité qui lui permet de toujours sortir la bonne info, il arrive dans la capitale belge bien décidé à faire encore parler de lui. Mais, il se rend vite compte qu'il a changé de monde. Il n'a aucun contact, il ne connaît que peu de monde et ignore tout des us et coutumes de ce petit monde européen.
En fait, il débarque là-dedans tête baissée, comme un chien fou, vite freiné par ce qu'il découvre autour de lui : quelques momies qu'on a mis au rancart et dont on n'attend plus rien. Eux-mêmes, d'ailleurs, ont renoncé à toute ambition journalistique et cohabitent tranquillement avec des hommes politiques et des hauts fonctionnaires qu'on ne cherche jamais à bousculer...
Si Bannerman avait pressenti le piège, il découvre son ampleur une fois sur place. Bruxelles, c'est le Triangle des Bermudes du journalisme ! Mais, il refuse cette fatalité, malgré les remous qu'il crée. C'est alors qu'il se rend à l'appartement mis à sa disposition, où il ne vivra pas seul. Un autre journaliste habite là, Tim Slater, avec sa fille, Tania.
Cela ne réjouit pas trop Bannerman, solitaire et énervé, mais il remarque que son collègue n'est pas au mieux : il ressent son amertume, comme s'il ne digérait pas la tournure prise par sa carrière. Et puis, il y a son inquiétude permanente pour sa fille. Tania a 10 ans, mais elle ne parle pas, elle ne s'exprime en fait que par des dessins ou d'impressionnantes crises. Tania est autiste.
On se dit que Bannerman et Slater pourraient s'allier et bousculer les petites habitudes bien ancrées de l'enclave bruxelloise, mais le second est très nerveux, n'apprécie pas de voir débarquer Bannerman et lui intime de ne pas se mêler de ses affaires. La seule qui apporte un peu de légèreté dans ce duel de mâles alpha, c'est Sally, la jeune femme qui s'occupe de Tania...
Mais la colocation ne va pas durer longtemps. Peu de temps après l'arrivée de Bannerman, un terrible événement se produit : alors que Slater a rendez-vous chez l'étoile montante de la politique britannique, Robert Gryffe, ministre en charge des affaires européennes, les deux hommes sont assassinés, abattus par un inconnu qui disparaît comme une ombre.
Le tueur, pourtant très méticuleux et précis, a pourtant omis un élément de taille : Slater était venu avec Tania, faute d'avoir pu la faire garder ce dimanche. L'enfant, laissée dans le vestibule, a tout vu... Elle est le témoin d'un crime terrible, mais traumatisée et de toute façon incapable de parler, elle ne peut raconter le drame que d'une manière : en dessinant la scène.
Un dessin d'un réalisme glaçant, où ne manque qu'une chose : le visage du tueur... Oh, il apparaît sur le dessin, mais, au sommet de son corps, l'enfant a laissé un blanc, comme si elle n'avait pas pu imprimer les traits du meurtrier. Voilà cette enfant orpheline, mais surtout en grand danger. Car si elle n'a pas encore livré d'indice décisif sur l'assassin, ce dernier pourrait vouloir la faire taire...
Avant d'aller plus loin, une précision : vous verrez, si vous lisez ce roman, qu'il faut aller assez loin pour trouver le double meurtre qui est au coeur de l'intrigue. Cela tient au fait que l'histoire de Bannerman et son arrivée à Bruxelles prennent un peu de place, parce qu'il faut bien donner le contexte de tout cela.
Il y a également un second fil narratif, que j'ai choisi de ne pas évoquer dans ce billet, alors qu'il est chronologiquement le premier que l'on suit en attaquant la lecture du roman. Vous comprendrez vite pourquoi dès les premières pages. Mais n'en disons pas plus, et intéressons-nous à quelques aspects forts de ce roman de jeunesse, dépoussiéré par Peter May.
Le premier élément, c'est le journalisme. Avant d'être l'écrivain connu et reconnu pour sa "Trilogie écossaise", par exemple, Peter May a été journaliste. Et il est encore en poste lorsque "La petite fille qui en savait trop" paraît en Angleterre. Il a donc un regard avisé sur le sujet et il y a certainement pas mal de lui dans le personnage de Neil Bannerman, du moins dans la vision qu'il a de son métier.
C'est aussi le premier point de coïncidence avec notre époque : un journal à la peine, la crise des quotidiens, sans doute sous la pression imposée par la télévision, etc. A croire que les journaux ont toujours été en crise et que trouver comment renouveler leur lectorat est leur mythe de Sisyphe à eux... Il n'empêche qu'on aperçoit derrière le choix de faire des tabloïds au détriment d'une presse de référence.
Le roman est marqué par le contraste entre l'état d'esprit plein d'idéalisme, de sérieux et d'ambition d'un Bannerman, face à l'impression de renoncement général qu'il découvre à Bruxelles... On y croise essentiellement des journalistes en fin de carrière ou au bout du rouleau, des ronds-de-cuir qui n'en font surtout pas plus qu'on ne leur en demande, et à qui on ne demande plus rien...
Le paysage journalistique bruxellois que présent Peter May est pathétique... Surtout pas de vague, surtout pas de bruit, surtout... rien ! Des dépressifs, des alcooliques, ou les deux, qui signent un article anodin de temps en temps et laissent tourner cette complexe machine européenne sans se soucier de savoir si elle fonctionne bien...
On peut comprendre la colère de Bannerman, mais son arrivée va agir comme une onde de choc... Certains vont se réveiller un peu et se dire que, tout compte fait, il y a peut-être moyen de profiter du boulot du petit nouveau pas encore blasé... Mais plus pour leur propre gloire, que pour servir la vérité... Lorsqu'on a eu du flair un jour, il en reste toujours quelque chose.
Et puis, il y a Slater... Lui aussi se démarque du reste de la bande, mais on se dit que c'est plus à cause de sa situation familiale difficile, avec cette enfant malade pour qui il se bat sans cesse, que de son job. Jusqu'à sa mort, qui va changer un peu la donne : en effet, est-ce un hasard s'il est tué en même temps que Robert Gryffe ? Qui était visé, le ministre, le journaliste, les deux ? Et pour quel motif ?
Pour Bannerman, la cause de cet acte cache forcément quelque chose d'énorme. Le fameux scandale qu'on lui a demandé de chercher, en espérant qu'il s'enterrerait en Belgique... Raté, l'os à ronger est impressionnant et Bannerman ne le lâchera pas sans avoir le fin mot de cette affaire. D'autant que, très vite, une motivation supplémentaire va s'ajouter.
A la vérité, la justice va se joindre. Celle à rendre à Tania, gamine plus perdue que jamais, qui risque de finir dans un établissement psychiatrique, faute de parent pour s'occuper d'elle. Insupportable pour un Bannerman qui, soudain, va se découvrir des caractéristiques qu'il ne pensait pas avoir. Bien au contraire...
Bannerman, disons-le tout de suite, n'est pas un personnage sympathique. Il est ambitieux, mais égoïste, les deux mots étant les deux revers d'une même médaille : le premier, professionnel, le second, personnel. Si ce qu'on apprend du journaliste, et en particulier son attachement à toujours rechercher la vérité, même et surtout quand elle dérange, l'homme, lui, est nettement moins glorieux...
Je n'entre pas dans le détail, cela fait partie de ce que l'on apprend au fil de l'histoire. Simplement, c'est aussi ce qui fait de cette improbable rencontre entre Tania et lui un élément romanesque fort. Le genre qui change un homme, qui lui fait envisager l'existence différemment. Qui lui donne une certaine humanité.
L'autisme de Tania tient évidemment une place centrale dans le roman et il ne faut pas oublier, je le redis, que le livre date du début des années 1980. Près de 40 ans après, le mot autisme est nettement plus répandu dans la société, le sort des personnes qui en sont atteintes a également changé, même s'il reste encore énormément à faire.
Tania, ce n'est pas Dustin Hoffmann dans "Rain Man", ce n'est pas une Asperger. Elle souffre d'une forme profonde d'autisme, d'où sa difficulté à communiquer avec le monde extérieur. Ses crises, également, dont Bannerman est témoin le premier soir, sans comprendre à quoi il assiste. Bref, dans ce roman, l'autisme, c'est une chose inconnu, incompréhensible. Et donc, effrayante.
Il n'y a pas de voyeurisme ou de jeu malsain dans la démarche de Peter May, au contraire. Et son personnage est bouleversant, parce que Tania a sans doute parfaitement compris ce qu'elle a vu, mais comment intégrer ça, comment comprendre qu'elle est seul, désormais, et qu'elle risque de se retrouver dans le pire des endroits imaginables. Le sort de Tania, c'est un des enjeux du roman.
A noter que les éditions du Rouergue ont choisi de mettre en avant Tania dans le titre du roman. Ce n'est pas le cas dans les versions originales. Je parle au pluriel, car le livre n'est pas sortie en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis sous le même titre, mais chacun évoquait plutôt l'absence de visage sur le dessin de Tania. Le visage caché du (ou des) tueur(s).
Le titre français donne une petite connotation hitchcockienne à ce roman, qui a pour décor principal une ville de Bruxelles que Peter May est allé repérer. Une ville engourdie par le froid de l'hiver, la neige, la nuit qui grignote constamment le jour, un contexte assez maussade dans lequel Bannerman semble parfois s'engluer. Comment réveiller tout ce petit monde, sous hypnose depuis un bail ?
Enfin, il y a la politique, à une période qui nous renvoie à notre actualité. En fait, le livre se déroule en 1979, dans les semaines qui précèdent les élections générales britanniques, qui vont amener Margaret Thatcher au pouvoir. Ce qui intéresse Peter May, ce n'est pas tant qui va gagner, mais comment le choix des électeurs va influer sur la position britannique face à l'Europe.
N'oublions pas que le Royaume-Uni ne fait pas partie des pays fondateurs de l'Europe. Il n'a intégré la CEE qu'en 1973 et, lors de cette décennie, les débats ont fait rage Outre-Manche, en particulier concernant les conditions de l'adhésion, que les travaillistes souhaitaient voir modifiées... Il n'est pas question de Brexit, mais les Britanniques ruent déjà dans les brancards européens...
Robert Gryffe, tué en même temps que Slater, n'est pas n'importe qui : c'est un jeune loup, promis à un avenir brillant. Beaucoup le voient un jour locataire du 10, Downing street et la rumeur dit déjà qu'en cas de victoire de son camp, il aura droit à un autre portefeuille dans la prochaine équipe gouvernementale et qu'il sera bien plus prestigieux que l'actuel.
Sa mort n'est donc pas une petite histoire, c'est un choc, dont l'onde frappe toute la classe politique britannique. Et surtout, le mobile de cette mort, si c'était bien lui qui était visé, pourrait être embarrassant pour beaucoup... Alors, il devient impératif d'agir, et vite, mais de ne pas non plus déclencher de séisme.
Peter May aborde avec ce livre un sujet qui conserve toute son actualité (et la conservera éternellement), un sujet digne d'un bac philo ou d'un examen de Sciences-Po : peut-on concilier morale et politique ? Vous avez quatre heures, au moins, pour répondre à cette question, ou le temps de lire les 380 pages de "La petite fille qui en savait trop".
Bannerman est le principal enquêteur, de notre point de vue de lecteur. Mais, il bénéficie d'un allié dont je n'ai pas encore parlé jusqu'ici : l'inspecteur Du Maurier (tiens, tiens), policier bruxellois qui se retrouve impuissant face à ce double meurtre, aux enjeux qui le dépassent. Le journaliste et le policier ont chacun des prérogatives qui pourraient être complémentaires...
"La petite fille qui en savait trop" est un vrai polar politique, en partie inspiré par un épisode sinistre de la politique française. La facture est assez classique, mais le contexte, la construction, les choix narratifs et les révélations finales en font un intéressant moment de lecture. Et c'est vrai qu'on se surprend plusieurs fois à oublier que ce livre a près de 40 ans tant certains éléments semblent actuels.
Peter May a accepté la publication de ce qui est son troisième roman, dans l'ordre de publication. Il a tout de même veillé à mettre son grain de sel dans cette édition. Il a un peu retouché le texte, bien sûr, mais il lui a surtout adjoint une note de lecture en ouverture et une postface qui apportent des informations essentielles afin de bien remettre sa lecture en contexte.

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