INTERVIEW – Jean-Marc Rochette: « A Grenoble, ma BD a eu autant de succès qu’un nouvel Astérix »

INTERVIEW – Jean-Marc Rochette: « A Grenoble, ma BD a eu autant de succès qu’un nouvel Astérix »

Cela peut paraître étonnant, mais à 63 ans, Jean-Marc Rochette voit enfin sa carrière décoller. Révélé par la série « Edmond le cochon » à la fin des années 70 puis par le mythique album « Le Transperceneige », publié en 1982 et 1983 dans le magazine « A suivre » sur un scénario de Jacques Lob, l’auteur originaire de Grenoble a connu par la suite de longues années de vaches maigres, au point d’arrêter la bande dessinée pendant sept ans pour se consacrer à la peinture. Mais aujourd’hui, Rochette vit un véritable renouveau. D’abord grâce au « Transperceneige », adapté avec succès au cinéma par Bong Joon-ho et qui fera bientôt l’objet d’une adaptation en série, mais aussi et surtout grâce à la BD autobiographique « Ailefroide ». Sorti l’an dernier, cet album sur l’adolescence difficile de Rochette et sur sa passion de l’alpinisme a connu un énorme succès critique et commercial. Poussé par cet élan, Jean-Marc Rochette publie aujourd’hui deux nouveaux albums simultanément: « Le Loup », magnifique récit montagnard sur un affrontement entre un berger et un loup, et « Transperceneige – Extinctions », avec Matz au scénario, qui est un « prequel » de la saga autour du fameux train qui ne s’arrête jamais de rouler.

Pourquoi sortir deux albums en même temps?

En réalité, j’ai terminé le tome 1 de « Transperceneige – Extinctions » en novembre dernier, mais on a décidé de postposer la sortie de l’album parce qu’il y a une nouvelle série Netflix adaptée du « Transperceneige » qui va bientôt sortir. Comme ce n’est pas tous les jours qu’une bande dessinée française reçoit un tel éclairage planétaire, on a voulu se rapprocher de la diffusion de la série. J’ai donc trouvé que c’était une bonne idée de reporter sa sortie de quelques mois. Mais entretemps, alors que je pensais m’attaquer au tome 2 de « Transperceneige – Extinctions », mon voisin berger est venu me voir pour me raconter une attaque de loups contre son troupeau. C’est son histoire qui m’a donné envie de faire la BD « Le Loup ».

Vous avez été très vite pour réaliser cet album, non?

Oui, c’est vrai, j’ai travaillé très vite. Du coup, quand j’ai terminé « Le Loup », la question s’est posée de savoir si on devait décaler la sortie des deux albums de quelques mois ou si on devait les faire paraître en même temps. Finalement, on s’est dit que ce serait une bonne idée de faire un tir groupé et d’opter pour une publication simultanée. En plus, ça tient la route parce qu’on peut trouver une couleur commune dans les deux albums. Dans les deux cas, il s’agit d’une réflexion sur l’écologie. Ils commencent d’ailleurs tous les deux par une scène de chasse.

D’où vous est venue cette urgence de raconter cette histoire de loup?

On peut effectivement parler d’une urgence parce que dans ma vallée, le loup est un sujet extrêmement important, qui ne laisse personne indifférent. C’est une thématique puissante, qui pose la question de notre comportement par rapport à la nature sauvage. C’était ce sujet-là que j’avais envie de traiter.

INTERVIEW – Jean-Marc Rochette: « A Grenoble, ma BD a eu autant de succès qu’un nouvel Astérix »

On sait que le loup est un sujet polémique. Quel est votre avis sur la question?

Mon avis, c’est que ce n’est pas simple! Il faut que chacun fasse un effort. D’un côté, il faut que le loup connaisse les limites et qu’il ne s’attaque pas aux troupeaux de moutons comme s’il faisait ses courses au supermarché. Mais d’un autre côté, il ne faut pas que l’homme éradique le loup à 100%, simplement parce que sa présence l’emmerde. Personnellement, je parle à la fois avec des chasseurs et avec des écologistes et j’essaie de les amener à communiquer davantage les uns avec les autres.

Justement, comment ont-ils réagi à la lecture de votre album?

J’ai un berger qui habite à côté de chez moi. C’est un anti-loup au dernier degré. Je lui ai fait lire « Le Loup » et il m’a dit qu’il trouvait ça bien. Pourquoi? Parce que j’ai montré dans mon livre à quel point une attaque de loups peut être violente et parce que j’ai mis en lumière la détresse qu’une telle attaque peut susciter chez un berger. Il m’a été reconnaissant pour ça. Les chasseurs, de leur côté, ont apprécié que je montre qu’ils sont très proches des animaux. Les écologistes ont, eux aussi, réagi positivement parce qu’ils ont vu que je cherchais vraiment une solution.

Il y en a une de solution?

Oui, j’en suis convaincu. Le loup est un animal extrêmement intelligent et diplomate. S’il sait qu’il va tomber sur des Patous ou qu’il risque de prendre une cartouche, il va s’éloigner. Du coup, il va être obligé d’aller chasser un chamois ou un chevreuil, même si c’est plus difficile que de s’attaquer à un troupeau de moutons. Un loup qui tape dans un troupeau, c’est comme un enfant qu’on lâche dans un magasin de friandises! Dans ma vallée, je connais un berger qui a 600 bêtes et qui a eu zéro attaques de loups. Sa technique, c’est d’avoir quatre chiens de garde. Il se met au milieu de la vallée avec son troupeau et il fait hurler ses chiens pour bien faire comprendre qu’ils sont là. Du coup, le loup est prévenu.

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Dans la BD, vous prêtez vos traits au personnage du montagnard. Est-ce que ça veut dire que c’est un récit autobiographique?

Non, pas du tout, c’est simplement parce que j’ai la tête de l’emploi! Il me fallait un type de mon âge, qui a une barbe blanche et qui est en assez bonne forme physique. Cela correspondait bien à mon profil.

Il y avait « Ailefroide », maintenant il y a « Le Loup ». Les BD de montagne, c’est devenu un peu votre marque de fabrique?

Oui, clairement. Rochette, ça sonne un peu comme Samivel ou Frison-Roche maintenant! Cela dit, je ne me sens pas du tout piégé par cette image, parce qu’elle me correspond parfaitement bien. Je suis d’ailleurs en train de travailler sur un autre projet de BD de montagne qui va se passer dans le Vercors. Je prends vraiment un plaisir immense à l’écrire.

Vous pouvez en dire un peu plus sur ce projet?

Tout ce que je peux dire, c’est que c’est une histoire qui va se passer sur une très longue période, puisqu’elle se déroulera entre l’an -300.000 et maintenant.

Il y a un côté presque contemplatif dans vos BD sur la montagne, avec parfois des longues séquences sans dialogues.

Mais c’est ça, la montagne! D’ailleurs, dans « Le Loup », mon personnage est très seul, avec son chien pour unique compagnie. Il a des amis, mais ils ne sont pas très causants non plus. Et il n’a pas le téléphone ou Internet. Pendant une partie de l’année, la poste ne monte même plus jusque chez lui. Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est qu’il s’agit d’un monde qui disparaît. Un personnage comme mon montagnard n’existe quasiment plus dans le monde réel. Dans ma vallée, il y avait un gars qui vivait comme ça jusqu’il y a quatre ou cinq ans, mais il est mort maintenant. Aujourd’hui, dans mon hameau, il n’y a plus personne en hiver. Si jamais quelqu’un décide de retenter le coup un jour, ce sera moi. Personnellement, ça ne me gênerait pas du tout de passer quatre mois là-haut. J’adore l’idée que quand tu ouvres ta fenêtre le matin, la seule âme que tu risques de voir, c’est un chevreuil, un chamois, un sanglier, un renard ou, si tu as un peu de chance, un loup.

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Vous avez été surpris par le succès d’Ailefroide?

Oui, complètement. Pour moi, cela aurait déjà été une très belle performance de vendre 15.000 exemplaires de l’album. Or, pour le moment, on est déjà quasiment à 60.000 et le livre continue à se vendre. Selon moi, la barre des 100.000 exemplaires n’est pas inatteignable. On pourrait y être dans trois ou quatre ans.

Comment expliquez-vous cet engouement?

C’est purement mathématique. Il existe assez peu de BD sur l’alpinisme, alors que le public de la montagne représente tout de même 17 millions de randonneurs et 2 millions d’alpinistes, rien qu’en France. C’est un creuset énorme. Même le Massif des Ecrins accueille environ 300.000 personnes par an.

Votre livre s’est bien vendu aussi dans le Massif des Ecrins?

Proportionnellement, si on avait vendu autant d’exemplaires d’Ailefroide en France que ce qu’on en a vendu à Grenoble, on aurait vendu 2 millions d’albums. A Grenoble, ma BD a eu autant de succès qu’un nouvel Astérix, voire plus. Sur mon village, qui compte à peu près 100 habitants, la libraire a vendu 800 exemplaires d’Ailefroide. Ce ne sont pas seulement tous les habitants qui en ont acheté un, mais aussi les touristes de passage. J’ai l’impression que le succès d’Ailefroide commence à ressembler un peu à celui des « Ignorants », la BD d’Etienne Davodeau sur les vignerons.

Pourquoi avoir choisi de travailler avec des coloristes sur « Le Loup » et sur « Transperceneige – Extinctions », alors que vous ne l’aviez pas fait pour vos albums précédents?

Par souci de rapidité, mais aussi par volonté de séduction, parce qu’il faut bien reconnaître que j’ai un dessin qui est un peu dur, notamment au niveau des couleurs. Je suis très enthousiaste par rapport au travail réalisé par José Villarubia sur « Transperceneige – Extinctions » et par Isabelle Merlet sur « Le Loup ». Je trouve que ça apporte un vrai plus. Lui a un côté très comics, alors que son travail à elle a un aspect chic très Européen.

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Maintenant que vous êtes plongé dans vos histoires de montagne, cela ne devient pas plus difficile pour vous de retourner dans le train du « Transperceneige »?

Non, pas trop. En plus, dans le deuxième tome de « Transperceneige – Extinctions », sur lequel je suis en train de travailler pour le moment, on sera déjà de retour dans la glace et la neige. Il ne va pas faire moins 60 degrès tout de suite, mais la température va descendre à vitesse grand V.

Pourquoi avez-vous décidé de travailler avec un scénariste sur « Transperceneige – Extinctions » et pas sur « Le Loup »?

Parce que je considère « Le Loup » et « Ailefroide » comme une forme de littérature, alors que le travail sur « Transperceneige – Extinctions » ressemble davantage à celui d’une série télé. C’est un univers dans lequel j’ai besoin de pouvoir m’appuyer sur un scénariste pour me relancer et pour trouver des idées nouvelles. Matz est très bon pour écrire des thrillers, par exemple. Il m’apporte énormément. Par contre, si on parle de la montagne, je suis le seul à connaître aussi bien le Massif et les grimpeurs.

Où en est l’adaptation du « Transperceneige » en série?

Ca va être du lourd parce que Turner veut utiliser « Le Transperceneige » pour se mettre au niveau des plus grosses séries du moment. Je suis en contact avec les producteurs et ils veulent donner une visibilité maximale à la série. Elle sortira en 2020 sur TBS pendant le Superbowl et elle va aussi être visible sur Netflix au niveau mondial. Dans l’équipe, il y a quelques grands noms puisqu’il y a Jennifer Connelly comme grosse star, tandis que le « showrunner » de la série a travaillé sur « Orphan Black » et sur « Black Mirror ».

Ca vous excite?

Oui, bien sûr. Mais en même temps, je n’ai pas mon mot à dire sur le résultat final et je n’ai encore absolument rien vu. Je suis comme une brindille dans un torrent: je me laisse porter.

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