
Supergirl est un personnage plus difficile à apprivoiser qu'il n'y paraît. Coincée entre l'ombre gigantesque de Superman et les multiples réinventions que lui ont imposées les comics au fil des décennies, Kara Zor-El peine parfois à trouver une identité qui lui appartienne vraiment. Le personnage de Supergirl n'ayant pas une carrière éditoriale d'une cohérence et d'une linéarité absolue, l'avantage est qu'il s'avère possible de revenir en arrière et d'en proposer un récit relatant ses origines, sa période de formation, tout en faisant table rase de ce qui a été écrit avant ou en conservant les éléments essentiels, le meilleur, qu'il est ensuite possible d'adapter selon l'esprit des temps présents. Avec Supergirl : Being Super, Mariko Tamaki et Joëlle Jones relèvent le défi avec une approche à contre-courant, en privilégiant l'humain avant le super-héroïque. Oubliez donc les batailles cosmiques et les grands discours sur le destin des Kryptoniens. Ici, Kara est avant tout une adolescente. Elle vit dans une petite ville du Kansas, jongle entre les cours, les compétitions sportives, les sorties entre copines et les inquiétudes qui accompagnent inévitablement cet âge compliqué où l'on cherche sa place. Certes, elle possède des pouvoirs extraordinaires, mais ceux-ci ressemblent davantage à un poids qu'à un cadeau. D'autant plus qu'elle ne les comprend pas, au départ, qu'elle ignore tout de son héritage extraterrestre. Tamaki construit ainsi un véritable récit d'apprentissage. Kara tente de mener une existence normale tout en comprenant qu'elle ne le sera jamais vraiment. La disparition brutale d'une amie proche agit comme un électrochoc et pousse l'héroïne à s'interroger sur ses capacités, ses responsabilités et son identité. Derrière le costume rouge et bleu se cache une jeune fille confrontée au deuil, à la solitude et aux doutes qui accompagnent le passage à l'âge adulte. Le lecteur, lui, est vite intrigué par une montre chronomètre qui est offerte à Kara et ses amies, ainsi qu'aux crises qui entraînent une perte momentanée de ses pouvoirs, notamment au pire moment (quand il s'agit de sauver son amie, qu'elle voit mourir sous ses yeux)

L'une des grandes réussites de l'album réside dans cette volonté de faire de Kara un personnage autonome. Superman existe bien dans cet univers, mais il reste largement en retrait (on ne le voit que dans les toutes dernières pages). Pour une fois, Supergirl ne se définit pas par rapport à son célèbre cousin. Elle possède ses propres amis, ses propres blessures et son propre parcours. Les parallèles avec Clark Kent sont présents, mais suffisamment discrets pour permettre à Kara d'exister pleinement. Encore que comme toujours, les kryptoniens atterrissent aux States, dans une atmosphère familiale et fermière, qui fait partie intégrante du mythe. Cette approche fonctionne bien car l'autrice développe avec soin les relations familiales et amicales de son héroïne. Les échanges avec ses parents adoptifs sonnent juste, tout comme les interactions avec ses camarades de lycée. On retrouve cette impression de sincérité qui caractérise les meilleurs récits destinés aux adolescents sans jamais tomber dans le cliché ou la caricature. La partie plus classique du récit s'avère en revanche moins brillante. L'intrigue liée aux expériences menées sur les Kryptoniens et l'antagoniste principale manque parfois d'originalité et on peine à croire en cette professeure de sport qui cache de lourds secrets. L'ensemble reste efficace, mais hésite à atteindre la même profondeur émotionnelle que les passages consacrés à la vie quotidienne de Kara. L'autre personnage kryptonien, qui débarque dans l'histoire sans crier garde, semble aussi une invention un peu forcée, et manque de vraie nuance. Heureusement, le travail graphique de Joëlle Jones compense largement ces quelques faiblesses. Son trait élégant, expressif et immédiatement reconnaissable donne énormément de personnalité aux personnages. Chaque regard, chaque sourire gêné, chaque moment de silence contribue à renforcer l'attachement que l'on éprouve pour cette version de Supergirl. Les scènes du quotidien bénéficient d'une douceur particulière, tandis que les séquences d'action conservent toute leur énergie. Les couleurs de Kelly Fitzpatrick participent également à l'identité visuelle de l'ouvrage. Les bleus, les jaunes et les rouges dominent naturellement les pages, ce qui crée une atmosphère lumineuse qui évoque constamment l'univers de Supergirl, sans jamais devenir lourd ou envahissant. Supergirl : Being Super n'est pas forcément l'album que l'on recommandera à ceux qui recherchent avant tout de grandes aventures super-héroïques. En revanche, pour les lecteurs qui apprécient les récits initiatiques, les personnages attachants et les histoires qui parlent autant du cœur que des super-pouvoirs, cette réinvention de Kara Zor-El constitue une belle surprise. Une lecture sensible, intelligente et pleine de tendresse, qui rappelle qu'avant de devenir une héroïne, Supergirl est surtout une adolescente qui cherche à comprendre qui elle est. Votre ticket idéal avant d'aller voir le film cet été ?
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