
Il y a des livres qui vieillissent. Et puis il y a ceux qui semblent devenir plus pertinents à mesure que le monde perd nettement la tête. La Ferme des animaux de George Orwell appartient clairement à la seconde catégorie. En 1945, l’écrivain britannique racontait comment une révolution née des meilleures intentions pouvait finir par reproduire les mêmes mécanismes d’oppression qu’elle prétendait combattre. Huit décennies plus tard, Tom King et Peter Gross reprennent cette idée pour la transposer dans un contexte bien plus proche de nous. Le résultat s’appelle La Fourrière des Animaux, et c’est probablement l’un des comics les plus intelligents et les plus dérangeants qu’ait signés King ces dernières années. Cette fois, exit la ferme. L’action se déroule dans un refuge pour animaux. Des chiens, des chats et des lapins y vivent derrière des grilles, dépendants du bon vouloir des humains. Certains sont adoptés, d’autres abandonnés, d’autres encore disparaissent sans retour. Jusqu’au jour où la colère finit par l’emporter. Les animaux se révoltent, prennent le contrôle du refuge et décident de bâtir une société plus juste. Sur le papier, le programme fait rêver. Dans les faits, on sait déjà comment ce genre d’histoire se termine. Là où cet album impressionne, c’est dans sa capacité à nous embarquer immédiatement. Au bout de quelques pages, on ne regarde plus ces animaux comme des animaux. On partage leurs espoirs, leurs frustrations, leurs peurs. On veut croire avec eux que cette fois, les choses seront différentes. Et c’est précisément ce qui rend la suite aussi fascinante qu’inconfortable. Tom King n’a jamais été un auteur adepte de la subtilité absolue. Ici encore, il préfère mettre les pieds dans le plat plutôt que tourner autour du sujet. Derrière cette société animale qui se construit puis se fracture, difficile de ne pas voir un commentaire sur l’Amérique contemporaine, sur la polarisation politique, les réseaux sociaux, les leaders populistes et cette époque absurde où les faits comptent parfois moins que les slogans. L’influence d’Orwell est évidente, mais cette Fourrière ne ressemble jamais à une simple mise à jour paresseuse. King utilise les fondations du roman pour parler de notre présent. Des promesses de changement qui tournent court. Des dirigeants qui se présentent comme des sauveurs. Des foules qui préfèrent les certitudes confortables aux vérités dérangeantes. Des groupes entiers qu’on prétend défendre avant de les sacrifier dès que cela devient politiquement utile.

À ce titre, les lapins sont sans doute les personnages les plus tragiques du récit. Fragiles, vulnérables, constamment enjeux des intérêts des autres, ils deviennent les premières victimes d’un système qui s’éloigne progressivement de ses idéaux fondateurs. Tout part d'un vieux chien qui est destiné à l'euthanasie, mais dont les paroles vont servir d'exemple pour le soulèvement à venir, et l'établissement d'une nouvelle hiérarchie, notamment à travers le vote et la prise de décisions collectives. Cerise sur le gâteau, une caricature à peine déguisée vous attend dans la fourrière : vous y retrouverez (quasiment) Donald Trump sous forme canine. Même goût pour l’autocélébration permanente, même talent pour transformer n’importe quelle absurdité en slogan fédérateur, même capacité à séduire une partie de la population en jouant sur les peurs et les frustrations. Certains trouveront l’allusion un peu lourde. D’autres apprécieront qu’elle ne cherche jamais à se cacher. Ce sera là la ligne de démarcation pour cette histoire : ce qu'elle dit et comment elle le dit, et la résonnance que tout cela aura sur nos propres convictions et notre vision du monde. Visuellement, Peter Gross fait exactement ce qu’il faut. Son dessin ne cherche pas à rendre les animaux mignons ou attachants à tout prix. Ce sont de vrais chiens, de vrais chats, de vrais lapins. Pourtant, en quelques regards ou quelques postures, l’artiste parvient à leur donner une personnalité incroyable. Cette approche très réaliste renforce encore l’impact émotionnel du récit. Quand les choses dérapent, et elles dérapent souvent, les scènes les plus dures frappent comme des uppercuts. Les couleurs feutrées de Tamra Bonvillain participent elles aussi à cette ambiance étrange. Une atmosphère qui paraît presque chaleureuse au début, avant de devenir de plus en plus lourde, oppressante et anxiogène à mesure que les idéaux s'effondrent. Tom King nous régale donc ici une fable politique moderne qui parle autant des États-Unis que du reste du monde occidental. Une histoire qui évoque la montée des populismes, la manipulation de l’opinion, la peur de l’autre et l’érosion progressive des valeurs démocratiques. Malgré ses chiens, ses chats et ses lapins, cette Fourrière est le monde tel qu'on le voit par la fenêtre et dans la petite lucarne de nos téléviseurs. Assez effrayant, en somme.
Dispo chez Panini Comics

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