
Vous avez peut-être découvert Resident Alien par la grâce d'une série télévisée. Ce n'est pas mon cas, je ne connaissais de ce titre que les publications chez Dark Horse, qui par ailleurs ne figuraient toujours pas sur mes étagères (honte à moi). Avec ce premier omnibus publié par Delirium, l’occasion est donc idéale de (re)découvrir l’étrange quotidien du docteur Harry Vanderspeigle, un homme qui n’en est pas vraiment un, au sens "terrien" du terme. Car figurez-vous que notre Harry est un extraterrestre échoué sur Terre. Depuis plusieurs années, il mène une existence discrète dans une petite ville perdue du Colorado, attendant qu’un hypothétique secours vienne enfin le ramener chez lui. Son plan était pourtant simple : rester invisible, éviter les ennuis et laisser les humains à leurs petites affaires. Évidemment, rien ne va se passer comme prévu. Lorsqu’un meurtre secoue la tranquille communauté de Patience, Harry se retrouve embarqué dans une enquête criminelle. Puis dans une autre. Et bientôt dans une vie qu’il n’avait jamais envisagée. Sur le papier, Resident Alien ressemble à un croisement improbable entre une série policière, une chronique de province et un récit de science-fiction. Dans les faits, Peter Hogan parvient à faire encore beaucoup mieux que cela. Son véritable sujet n’est ni l’enquête ni même la présence extraterrestre. Ce qui l’intéresse avant tout, ce sont les êtres humains. Leurs habitudes, leurs contradictions, leurs petites lâchetés et leurs élans de générosité. Harry observe tout cela avec le regard détaché d’un étranger absolu, ressent ce qui nous est caché ou invisible, ce qui permet à Hogan de poser sur notre société un regard à la fois tendre, amusé et parfois légèrement mélancolique. Le personnage principal constitue évidemment la grande réussite de la série. Contrairement aux envahisseurs belliqueux qui peuplent tant de récits de science-fiction, Harry n’a aucune ambition de conquête. Il voudrait simplement qu’on lui fiche la paix. Pourtant, au fil des pages, il se découvre une curiosité grandissante pour ces humains qu’il jugeait initialement irrationnels et incompréhensibles. Amateur de romans policiers bon marché, passionné malgré lui par les mystères criminels qu’il croise, il est d'abord recruté comme médecin par les autorités du coin, puis se transforme peu à peu en détective amateur. Une évolution qui donne lieu à des situations souvent drôles, parfois touchantes, et toujours très justes, avec quelques flashbacks très brefs qui nous ramènent à sa vie d'avant, sur une autre planète.

Passons aux enquêtes en question. La première repose sur un meurtre local qui menace de perturber la paisible vie à Patience. La seconde, plus ambitieuse, entraîne Harry jusqu’à Seattle sur les traces d’une jeune femme dont le décès a été apparemment maquillé en suicide. Hogan puise cette fois dans les codes du roman noir : scandales sexuels, politiciens douteux, témoins peu fiables et secrets enfouis sous des couches de mensonges. Mais il le fait sans jamais sombrer dans les clichés les plus usés du genre, avec beaucoup de tendresse pour les victimes (beau personnage que cette Shannon au destin tragique) et ceux qui posent les questions (l'infirmière Asta, qui accompagne Harry et qui se rapproche clairement de lui, tout en étant capable de vaguement percevoir sa nature extraterrestre, ce que très peu d'humains sont en mesure de faire). L’autre grande force de Resident Alien réside dans son ambiance. Steve Parkhouse livre un travail absolument remarquable. Son dessin possède une simplicité trompeuse avec des personnages qui ne cherchent pas le réalisme photographique, au point de sembler presque caricaturaux au premier regard. Pourtant, quelques pages suffisent pour comprendre l’efficacité de cette approche. Chaque visage possède sa personnalité propre, chaque regard raconte quelque chose et les couleurs lumineuses renforcent encore cette impression. Les paysages, les rues de Patience, les cafés et les motels respirent une authenticité tranquille. Et au milieu de tout cela déambule Harry, sous sa véritable apparence extraterrestre. Un choix graphique particulièrement malin puisque le lecteur le voit constamment comme un alien tandis que les habitants continuent de percevoir un médecin parfaitement ordinaire. Au bout de quelques chapitres, ça en devient presque logique ! Un extraterrestre violet qui commande un café ou examine un cadavre, what else ? Resident Alien raconte donc l’histoire d’un visiteur qui découvre peu à peu qu’il aime peut-être davantage la Terre qu’il ne veut bien l’admettre. Mais qui a aussi des forces spéciales aux trousses, qui le pistent depuis son arrivée en catastrophe chez nous, et guettent le moindre faux pas pour retrouver sa trace. Du coup, on tremble aussi pour Harry, et on se demande bien ce qui va advenir dans le prochain omnibus, quand la traque va reprendre. La suite, vite !

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