L'île des riches : pierre christin et titwane au coeur du pacifique

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 On les appelle les ultra-riches, et tout leur est possible et permis. Pendant que vous galérez pour trouver un petit deux-pièces en centre-ville, eux s'achètent une île du Pacifique et y occupent des logements qui ressemblent davantage à des palais vénitiens ou à des riads marocains qu'aux taudis loués par des marchands de sommeil. Cette merveilleuse île dont il est question dans le titre de notre bande dessinée du jour se trouve au cœur du Pacifique. On y trouve des fêtes pharaoniques et uniquement des habitants pour qui il est absolument normal de se battre avec des langoustes à 100 euros pièce ou de se balader avec des pierres précieuses partout sur le corps. Pierre Christin, pour ce qui est sa dernière bande dessinée, une sorte d'héritage qu'il nous laisse et qui nous démontre à quel point sa perte est un coup terrible pour le monde de la BD, nous emmène donc sur L'Île des riches avec comme personnage principal un certain Sinclair, au service d'un richissime employeur qui lui a demandé de s'occuper de l'acquisition d'une villa dans ce qui ressemble à un paradis inaccessible. Comme un documentaire immersif, les premières dizaines de pages vont être consacrées à la présentation des lieux, et le lecteur va se rendre compte de tous les excès, de tous les points positifs et négatifs, de l'absurdité mais aussi de la complaisance que peut générer l'argent quand on en a les moyens. Mais peu à peu, on sent aussi qu'une inquiétude commence à percer : un tsunami gigantesque semble traverser le Pacifique à plus de 800 km/h. Bref, ce n'est qu'une question de quelques heures avant que les vagues ne déferlent sur notre île et, tout aussi riches que peuvent être ses habitants, il n'empêche que, dans une situation de ce type, il est vraisemblable que rien ne pourra les sauver. D'autant plus que les petits pays voisins n'ont pas les ressources pour venir prêter main-forte et que tout ce beau linge est donc isolé avant la catastrophe.
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Pour ce qui passera à la postérité comme sa dernière œuvre, qu'il n'aura par ailleurs jamais eu le temps de voir publiée, Pierre Christin livre une sorte de testament de ses thématiques et de son style. L'humour est grinçant et, en même temps, jamais forcé. Cette société qu'il met en scène a un petit côté risible et, dès que l'on gratte un peu les apparences, on se rend compte que les belles manières et la respectabilité n'habitent pas chez ses résidents, qui n'ont finalement rien à envier aux individus fragiles et déstabilisés que vous pouvez croiser dans votre quotidien plus prosaïque. Pour aller jusqu'au bout de ce projet, c'est Stella Lory qui est venue compléter le scénario initial, tandis que le dessin est assuré par Titwane (au départ le projet était confié à Jean-Michel Arroyo, avant que le patrouille ne rattrape l'artiste), habitué à la réalisation de reportages au format bande dessinée. Il opte pour une mise en page qui s'affranchit parfois des cases traditionnelles et où l'action, lorsqu'elle s'emballe, peut être englobée dans une même pleine page que l'œil se charge ensuite de décomposer. Si l'on peut parler d'un travail globalement réaliste, la manière dont il représente cette île, notamment à travers le jeu des couleurs, les fonds de case bleutés, sablonneux ou tout simplement blancs, nous plonge de façon convaincante dans une sorte de territoire isolé du réel et pourtant bien rattrapé par celui-ci lorsqu'on considère ce qui s'y passe et ce qui se trame dans la tête de ses habitants. C'est là le point fort de L'Île des riches : un microcosme qui n'a absolument rien à voir avec notre quotidien, éloigné de manière totale aussi bien par le niveau économique des personnages que par la situation géographique, et pourtant une bande dessinée qui parle de nos travers, de notre incapacité à voir plus loin que le bout de notre nez et de l'égoïsme généralisé qui, vous pouvez le deviner, devient une sorte de peur panique lorsque se présente la catastrophe imminente du tsunami. La manière dont l'évacuation n'a pas lieu et les tentatives de chacun pour faire partie des heureux gagnants de la course à la survie constituent une autre des grandes réussites d'un album réjouissant, qui prend son temps pour faire monter la tension et la menace et qui, lorsque celle-ci est enfin arrivée, en finit avec un détachement presque cynique, en tous les cas très drôle et impitoyable. Pas de méchanceté, en réalité. Juste le bilan honnête de ce qu'ils sont, de ce que nous sommes, en réalité, de ce que nous serions probablement à leur place. Ça sort cette semaine chez Dargaud et, inutile de vous le dire, on vous recommande vivement d'aller voir ça de plus près en librairie.

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