Aujourd’hui, on parle d’un immense succès de la littérature américaine de ces vingt dernières années avec : Il faut qu’on parle de Kevin de Lionel Shriver.
Mais avant de passer à la chronique, je remercie chaleureusement L’Ourse Bibliophile (vous pouvez retrouver sa chronique en suivant ce lien) qui m’aura accompagnée, comme à son habitude, avec toute son indulgence face à mes râleries et mes railleries… Parce que oui, je vous fais un petit effet d’annonce, mais ce livre, c’est loin d’être la super lecture tant espérée… !
Et comme à notre habitude, avant de passer au vif du sujet, place au résumé :
Il faut qu’on parle de Kevin, ça parle de quoi ?
À la veille de ses seize ans, Kevin Khatchadourian exécute neuf personnes dans son lycée.
À travers des lettres au père dont elle est séparée, sa mère retrace l’itinéraire meurtrier de leur fils.
Un roman coup-de-poing, violent, complexe, qui s’attaque aux pires des tabous.
Voilà qui est pour le moins bref et concis…
C’est un sujet suffisamment intéressant pour que ma curiosité soit piquée. D’autant que la presse ne tarit pas d’éloges non plus sur l’édition dans laquelle j’ai lu le roman…
Le Monde y voit « un très beau conte contemporain – éternel – qui proclame dans ses toutes dernières pages la victoire d’une femme sur le mal » tandis que le Point affirme que « ce roman est plus percutant qu’une leçon de pédopsychiatrie, porté par la force de la fiction et une écriture limpide. Il n’apporte aucune réponse, sinon un dénouement magistral et bouleversant. » Quant à la note de l’ouvrage sur Babelio (4.29/5 sur 1900 votes) et sur Livraddict (16.6/20 sur 230 votes), elle me confirme dans l’idée que cette lecture va, a minima, me marquer en profondeur.
Malheureusement… Pas pour les bonnes raisons.
/!\ Cette chronique comporte des éléments qui pourraient vous divulgâcher l’histoire. Aussi, si vous ne voulez rien savoir des « rebondissements » d’Il faut qu’on parle de Kevin, je vous invite à revenir à cet article après avoir pris connaissance du roman ! /!\
Cherchez la pertinence, trouvez l’ironie
Commençons par le commencement avec une des premières choses qui nous a déplu avec cet ouvrage. La mère de Kevin et protagoniste du roman, Eva, n’est pas supposée nous être agréable. On l’a bien compris.
Mais disons que Lionel Shriver pousse le curseur si loin qu’au-delà de nous être antipathique, Eva devient profondément inconsistante et impertinente au sens premier du terme. Le procédé narratif au cœur de l’ouvrage (une correspondance à sens unique) laisse toute la place à Eva dont l’histoire est racontée de son point de vue et de son point de vue uniquement. L’autrice souligne d’ailleurs de manière franchement pataude ses intentions au milieu du roman en faisant dire à son personnage :
« Sur ce sujet, je ne tolère aucune discussion, et j’entends profiter sans vergogne du fait qu’il s’agit là de ma vision et que tu n’as pas d’autre choix que de te soumettre à l’angle de ma perspective. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 396
Un procédé qui aurait pu être intéressant, nous amener à nous questionner sur la réalité de ce qui nous est raconté, sur la part de subjectivité qui vient inévitablement déformer les évènements. Ça a eu cet effet sur nous dans les premiers chapitres avant de céder la place à l’impression pure et simple du fait que, oui, c’est raconté de son point de vue mais que globalement elle relate tout de même des faits difficilement susceptibles d’être sujet à interprétations… Le postulat initial nous proposait de la nuance, un personnage dont on ne sait pas si l’on peut vraiment se fier, à lui mais le tout est rapidement rompu par l’aspect absolument caricatural du récit.
Tous les personnages sont des caricatures d’elleux-mêmes et absolument insupportables chacun à leur façon. Eva, mère froide et pleine d’amertume vis-à-vis de tout et de tout le monde, Frank, le père bonne pâte avec son fils, peu présent à son éducation, soutien merdique à sa femme, pur républicain un peu idiot. Puis, plus loin, Célia, leur fille, personnage construit en reflet inversé de Kevin, petit ange naïf, « proie » (p. 483) facile et idéal de son grand-frère, incarnation, pour sa part, du sociopathe idéal, prédateur manipulateur et génie maléfique… (Sur ce sujet, je vous invite à regarder la vidéo de Grégoire Simpson sur les serial killers qui décrit parfaitement dans quel type de narration s’inscrit ce roman…)
Vous l’aurez compris, si ce que vous cherchez, c’est de la nuance, ce n’est pas dans ce roman que vous la trouverez. L’autrice tente tant bien que mal de signer un roman qui serait ambigu, des personnages supposément gris, mais se retrouve finalement avec ce récit qui baigne dans une ironie abêtissante, sans fin, sans propos, dont résulte un roman sans véritable teneur.
L’ironie constante pour laquelle opte la narration, menée par une mère dont on comprend bien qu’elle est désabusée (pour le coup, on comprend qu’elle soit désabusée, vraiment), vient agir comme un élément qui désamorce toute pensée ayant un quelconque intérêt selon nous. Eva a beau confirmer que l’ironie est un moyen de défense dont elle use, en expliquant que « L’ironie, c’est à la fois avoir et ne pas avoir. L’ironie implique un dénigrement feutré, un désaveu. » (p. 75), son propos n’en gagne pas pour autant en profondeur… L’usage de cette ironie constante a pour effet d’absolument tout niveler, tout mettre sur le même plan. Il faut qu’on parle de Kevin est exempt d’une quelconque échelle de valeurs. Vide de sens, vide d’un propos intéressant sur le problème pourtant bien réel que rencontre la société américaine avec les tueries de masse.
Il faut qu’on parle de politique
Loin de moi l’idée de dire qu’il y aurait une résolution simple à un problème aussi complexe que des adolescents décidant, du jour au lendemain, de descendre dans les couloirs de leurs lycées pour flinguer un maximum de leurs petits camarades. Mais sans jamais vouloir trancher, il nous a semblé que l’autrice n’avançait justement aucune idée pertinente sur la question… Elle souligne d’ailleurs le moyen commode qu’a choisi Kevin de commettre sa tuerie pour éviter que ses actes soient associés à l’usage des armes à feu et il nous a semblé que c’était également un moyen très commode pour elle de ne pas parler de l’éléphant dans la pièce, à savoir l’usage des armes à feu aux États-Unis. Mais nous y reviendrons plus loin.
Sous-couvert de nuances, de ne pas trancher, en faisant amplement usage d’une ironie qui frappe tout et tout le monde, l’autrice livre un ouvrage dont le tour de force est de se draper dans un apolitisme qui porte pourtant tous les attributs du conservatisme le plus crasse.
Un conservatisme drapé d’apolitisme
Alors qu’on nous présente le couple Eva/Frank comme un couple dont les querelles portaient souvent sur leurs désaccords politiques, il nous a semblé, pourtant, que leurs idées étaient sensiblement les mêmes alors qu’Eva expose les faits de son point de vue. Dans le couple, Frank nous est dépeint comme un homme à la « posture de réactionnaire sexiste et cocardier » (p. 252), et les passages ne manquent pas pour illustrer ce propos. On observe à de multiples reprises son homophobie aux pages 1111, 1662 ou encore la xénophobie qu’il a du mal à réprimer face aux nounous qui tour à tour refusent de garder son fils :
« – Oh, elle. Tu sais, beaucoup de ces filles sont des immigrées dont le plan est de s’évanouir quand leur visa se transformera en citrouille. Elles ne s’intéressent pas vraiment aux enfants. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Éditions Pocket, 2024, p. 396
On s’attend donc à ce que, en opposition, Eva soit une personne plus mesurée, moins conservatrice. Mais Lionel Shriver fait d’Eva un personnage éminemment critique, des uns comme des autres. À plusieurs reprise, elle met dos à dos progressistes et républicains : lors de querelles entre ses collègues durant la période électorale :
« Je ne saurais trop dire comment la Floride est devenue un enjeu racial, sauf que dans ce pays tout finit tôt ou tard – généralement tôt – par devenir un enjeu racial. […] Avant l’élection, aucun protagonistes ne montrait le moindre intérêt pour ce qui était globalement perçu comme une bagarre sans intérêt. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Éditions Pocket, 2024, p. 121
Ou encore plus loin lorsqu’elle souligne à la fois la « posture réactionnaire sexiste et cocardier » de son mari et son comportement de « bon petit progressiste », dans le même temps quand on en vient à parler de châtiments corporels sur les enfants :
« Le collège électoral vient de proclamer l’élection d’un Président républicain, ce qui doit te faire plaisir. Sauf que, malgré ta posture de réactionnaire sexiste et cocardier, en tant que père de famille, tu as été un bon petit progressiste, aussi intraitable sur les châtiments corporels et les jouets violents que l’exigeait l’époque. Je ne me moque pas, je me demande simplement si, toi aussi, il t’arrive de passer en revue ces précautions en te demandant où nous nous sommes trompés. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 252
Eva met ainsi sur le même plan les conservateurs et les progressistes, nous donnant l’impression que les deux positions se valent, que les deux positions sont tout aussi critiquables et ridicules… Certes, elle est en droit d’envisager les choses sous cet angle, mais l’effet créé est de donner l’impression qu’elle ne prend pas position. Autrement dit, cela donne l’impression que le personnage d’Eva est avant tout apolitique.
J’imagine tout à fait l’autrice qui, derrière ce roman, se pense tellement raffinée dans son propos (elle atteint le ridicule du meme Am I Better than Everyone ?), portant un regard aiguisé sur une société américaine phagocytée par des hommes et des femmes politiques qui sont de toute façon tous pourris. Son roman, lucide, écrit par une femme à l’intelligence supérieure, dénoncerait toute l’hypocrisie de la société américaine en mettant dos à dos les uns et les autres… Mais ma pauvre Lionel, tu es toi aussi une véritable caricature et ton roman, en se voulant corrosif, est tout simplement vide de sens et d’intérêt… En plus d’être franchement réac.
Car oui, revenons au soi-disant apolitisme incarné par la délicieusement sardonique Eva. Son apolitisme s’exprime tout d’abord par :
Un racisme particulièrement flagrant…
Quand elle parle des nourritures qu’elle a été amenée à déguster lors de ses voyages (elle travaille pour un éditeur de guides de voyages) :
« Il est drôle qu’après tant de temps par monts et par vaux pour A Wing and a Prayer – un restaurant différent tous les soirs, où les serveurs parlaient espagnol ou thaï et où la carte proposait du ceviche ou du chien – je me sois installée dans cette routine sévère. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 21
Bah oui évidemment, les Asiatiques ils passent vraiment leur temps à bouffer du chien. T’aurais pas pu trouver une nourriture qui alimente plus les clichés racistes encore ? Je ne sais pas pourquoi elle associe cuisine thaï et chien. Perso, tu me dis cuisine thaï je pense plus « viande de porc » que « viande de chien », mais j’imagine que c’est mon côté wokiste 😉
Un peu plus loin, elle nous régale en comparant les cris et pleurs insupportables de Kevin à un appel à la mosquée… :
« Il y a le hurlement de terreur – parce qu’il n’y a personne près de lui, et qu’il n’y aura peut-être plus jamais personne. Il y a encore le lancinant ouin-ouin, qui n’est pas sans ressemblance avec l’appel à la mosquée, au Moyen-Orient […] »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 161
Encore plus loin, on peut goûter son racisme lorsqu’elle nous parle d’un bus en Afrique composé d’hommes et de femmes qu’elle animalise en comparant le brouhaha créé par la foule à un caquètement :
« Mais je témoigne sans joie que, chaque fois que j’ai vu le monde à travers les yeux de Kevin, il tendait à prendre une teinte inhabituellement terne. À travers ces yeux, le monde entier ressemblait à l’Afrique, avec des gens raclant, récupérant, s’accroupissant et se couchant pour mourir. […] Les transports étaient catastrophiques, avec des trains ayant tendance à s’arrêter sans crier gare, une aviation décrépite, des pilotes frais émoulus de l’école de pilotage de Bananarama, une conduite sur route kamikaze, des cars transportant des passagers caquetant et trois fois plus nombreux que le maximum autorisé, plus les poules sur le toit. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 207-208
Ou encore plus loin lorsqu’elle tente d’analyser les modifications qu’elle observe dans les manières de parler de son fils de manière assez stigmatisante pour les personnes noires :
« Ses codétenus sont massivement noirs, et sa façon de parler à commencé à se gauchir en conséquence. Il a toujours parlé avec une lenteur spéciale, un côté laborieux, comme s’il devait aller chercher les mots au fond de sa gorge à la pioche, alors la contamination de l’économie de l’articulation sommaire du ghetto urbain, avec les consonnes et les verbes qui disparaissant, s’effectue naturellement. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 419
Je veux bien essayer d’être indulgente mais mis bout à bout….
Ça commence à faire beaucoup, comme dirait l’autre.
Et si j’ajoute qu’un peu plus loin Eva nous gratifie, tout en douceur et en subtilité, d’une petite phrase aux relents de « on ne peut plus rien dire », je pense que vous percevrez aisément chez ce personnage toutes les caractéristiques d’une bonne conservatrice, au mieux, réactionnaire, au pire :
« J’espère ne pas faire preuve de racisme – ces derniers temps, je ne sais jamais ce qui va être reçu comme une injure -, mais les Noirs semblent avoir un talent particulier pour l’attente, à croire qu’ils ont hérité du gène de la patience avec celui du globule falciforme. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 282
… Et bien d’autres joyeusetés…
J’ai évidemment relevé bien d’autres formes d’intolérances chez le personnage d’Eva. Je vous fais grâce d’une énumération qui serait, assurément, très longue et laborieuse, et vous indique les diverses citations qui viennent étayer mon propos en notes de bas de pages pour celles et ceux qui aimeraient comprendre dans le détail la manière de penser d’Eva.
Car Eva hait viscéralement les personnes grosses, comme on peut le voir, notamment, page 4703. Elle déteste les mères qui « inventent » presque des problèmes d’anorexie à leur fille, page 5184. Eva est également homophobe, comme le montrait déjà l’extrait cité plus haut, page 111, mais on peut aussi se référer à la page 6455 pour un autre échantillon illustrant son homophobie. Et enfin, pour résumer la chose, disons qu’Eva souffre d’une « on-peut-plus-rien-dire-c’était-mieux-avant-aïgue » qui s’illustre dans son rejet des prises en charges psychologiques des personnes souffrant de PTSD6, dans sa vision des Américains qui blâment toujours des causes extérieures pour expliquer leurs problèmes7, ou encore dans ce qu’elle aurait probablement qualifié de « wokisme » gangrénant les institutions scolaires8, si ce livre avait été écrit quelques années plus tard….
BREF
Vous l’aurez compris, je pense, j’ai particulièrement détesté la manière dont l’autrice fait de sa narratrice et protagoniste un personnage en apparence apolitique. On nous montre souvent comment elle tape à la fois sur les républicains et les progressistes pour bien établir cet état de fait. Eva serait, avec sa morgue constante, au-dessus de tout ça. Et pourtant, dans les propos qu’elle tient, on perçoit tout de même rapidement que le soi–disant apolitisme de son personnage est plutôt un conservatisme qui ne s’assume pas et qui se cache sous des couches d’ironie tellement superposées que le livre en vient à ne raconter et assumer absolument rien. Le néant.
S’il réside une seule ambiguïté dans ce livre, elle ne repose pas sur ses personnages. Tous aussi antipathiques qu’ils soient, l’autrice ne fait jamais percer le fait qu’elle désapprouve leurs jugements racistes, homophobes, etc. En résulte un roman dont la seule ambiguïté repose sur le fait qu’on se demande à quel point l’autrice elle-même adhère aux propos qu’elle fait tenir à ses personnages…. Ce qui est plutôt crispant, vous en conviendrez…
La question des armes à feu
Sachant désormais tout cela, revenons-en à la question des armes à feu. On se dit que dans un livre évoquant les tueries de masse dans les collèges et lycées, il est difficile d’éviter le sujet. Et pourtant, l’autrice y parvient presque. Avec le même ton qu’elle fait employer à son personnage tout au long du roman, elle évoque brièvement le sujet éminemment politique de l’armement aux États-Unis… Son personnage explique d’abord :
« Empêchez les gamins d’avoir des imitations, ils pointeront un bout de bois sur vous, et je ne vois pas de différence qualitative entre brandir un morceau de plastique moulé qui fait rat-a-tat-tat grâce à des piles et un morceau de bois en criant « bang-bang-bang ! ». »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 261
Bon, okay c’est un sujet de société, tout le monde peut avoir son avis sur la question et on peut effectivement penser que l’usage de répliques d’armes à feu équivaut à l’usage d’un bâton. Je ne suis pas d’accord, mais soit on peut tout à fait penser et argumenter cela.
Par la suite, la question des armes à feu ne sera pas trop abordée (un comble au vu des évènements déclenchant l’existence même du récit), la narratrice se contentant de critiquer les gosses commettant ces actes comme des espèces de merdeux chouineurs ne supportant pas le rejet de leurs copines ou que sais-je (heureusement qu’on est dans un roman qui se veut dans la nuance ;))… Mais plus loin, elle revient finalement sur les armes à feu pour dire :
« – Tu sais quoi ? suis-je intervenue. On s’en fout. On s’en fout que le fait de descendre des gens soit ou ne soit pas réel pour eux, et on s’en fout aussi de leurs douloureuses ruptures avec des petites amies qui n’ont même pas encore de nichons. On s’en contre-fout. Le problème, c’est les armes. Les armes, Franklin. Si les fusils ne se baladaient pas dans les maisons de ces personnes comme des manches à balais, aucun de ces… »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 537
À moins de 300 pages de différence, la narratrice prend une position et son contraire. À la limite pourquoi pas, on peut changer d’avis sur un sujet, évoluer. Mais le souci ici, c’est qu’on ne perçoit absolument aucun cheminement de pensée du côté d’Eva au fil des chapitres… Ça nous donne juste l’impression de lire une personne qui dit tout et son contraire, ironise sur une chose et son contraire. Bref, même là-dessus, c’est creux.
Mais alors, c’est quoi l’intérêt de ce livre ?
La question de la maternité, bien sûr !?
La question de la maternité, seul intérêt du livre ?
Le livre entier repose sur la remise en question de la mère. Puisque, comme le veut « l’adage », « C’est toujours la faute de la mère, pas vrai ? » (p. 289). Sur ce plan, l’autrice parvient un peu mieux à aborder son sujet. Mais si elle montre bien la relation amour/haine qu’Eva et Kevin entretiennent ou les difficultés d’Eva à s’occuper de son fils après l’accouchement (on nous décrit clairement une dépression post-partum), la tentation de la violence quand le bébé devient ingérable, etc. J’ai trouvé qu’elle reste, malgré tout, un peu en surface dans sa manière d’aborder les thèmes liés à la maternité.
Enfin, c’est la question de responsabilité des parents, et plus particulièrement de la mère dans les actes commis par leurs enfants, que pose le roman. Être parent d’un enfant ayant commis une tuerie représente un « impensé » ou plutôt « un tabou » dans le sens où on peine à se représenter la douleur et le tiraillement que cela doit représenter d’être à la fois « à l’origine » et victime des actes de son enfant. Tout au long du roman, elle déconstruit peu à peu cette idée reçue de la responsabilité de la mère… Pour, au final, clore ce dernier sur une espèce de rédemption qui sonne terriblement faux en regard du reste du récit… L’autrice annule par ailleurs le seul propos digne d’intérêt de ce livre en concluant sur une sorte de péché originel, le rejet de la mère comme source première du drame :
« Voici tout ce que je sais. Que le 11 avril 1983, un fils m’est né, et que je n’ai rien ressenti. Une fois de plus, la vérité dépasse toujours ce que nous en faisons. En même temps que ce nourrisson se tortillait sur mon sein, qu’il repoussait avec un total dégoût, je l’ai rejeté en retour – il faisait peut-être un quinzième de ma taille, mais à l’époque j’ai trouvé cela équitable. »
Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver, Editions Pocket, 2024, p. 683-687
Conclusion
Je pense que l’on peut aisément déduire de ma chronique que j’ai détesté cette lecture.
En se croyant pertinente dans son impertinence, Lionel Shriver signe un roman qui n’est jamais rien d’autre que sardonique. À coup d’ironie et de dérision, elle pense porter ici un propos fort et absolument clairvoyant sur la société américaine, mais n’en résulte qu’un livre creux, qui n’affirme rien, ne raconte rien et qui, sous couvert d’apolitisme, défend un projet de société conservateur.
Bref, Il faut qu’on parle de Kevin c’est l’un des romans les plus surcotés qu’il m’ait été donné de lire et je ne suis pas sûre que je l’aurais fini si ce n’était pour ma coéquipière de LC : Lourse. Donc, si vous êtes arrivés jusqu’ici, filez lire sa chronique qui sera, comme toujours, plus mesurée et pertinente que la mienne.
J’ai passé un ton conséquent sur la chronique de ce livre, dont j’ai essayé d’analyser en profondeur les ressorts narratifs et les effets créés par ceux-ci sur nous, lecteur.ices. J’espère donc que cette chronique vous aura, au mieux, bien plu, au pire, fait vous questionner sur l’usage de l’ironie en littérature.
Si votre opinion sur cet ouvrage diffère de la mienne, vous pouvez l’exprimer dans les commentaires ci-dessous. Je vous lirai avec plaisir et curiosité ↓
- « – Pourquoi le changement tombe sur moi ? Putain, comme si l’homme américain n’était pas assez efféminé. Tu es la première à te plaindre qu’il n’y a plus que des pédés qui mangent des quiches et fréquentent des ateliers pour apprendre à pleure. » (p.111) ↩︎
- « – Écoute, c’est mon fils à moi aussi. Je le vois tous les jours, moi aussi. Il lui arrive de pleurer un peu. Et alors ? Je serais inquiet, dans le cas contraire.
Apparemment, mon témoignage était déformé. J’allais devoir faire intervenir d’autres témoins. « Tu te rends compte que John, en bas, menace de déménager ?
– John est un pédé, et les pédés n’aiment pas les bébés. D’ailleurs, c’est le pays tout entier qui est contre les bébés, ce dont je commence juste à prendre conscience. » (p.166) ↩︎ - « Lorsque nous sommes repassés dans The Runcible Spoon pour rejoindre la voiture, une femme corpulente était assise seule à une table près de la vitre, et son chocolat liégeois avait les proportions américaines généreuses que les Européens à la fois moquent et nous envient.
« Chaque fois que je vois des gros, ils sont en train de manger, ai-je ruminé à l’abri de la vitre de l’établissement. Qu’on ne vienne plus me parler de glande, ou de gènes, ou de métabolisme trop lent. N’importe quoi. C’est une question d’alimentation. Ils sont gros parce qu’ils mangent mal, trop, et tout le temps. » » (p.470) ↩︎ - « De plus, j’avais entendu trop d’histoires à la Karen Carpenter pendant les réunions de parents d’élèves de Gladstone, et on avait souvent l’impression qu’il y avait compétition chez les parents d’anorexiques. Le prestigieux diagnostic était fort convoité, moins par les lycéennes que par les mères, qui se battaient pour déterminer celle qui mangeait le moins. Comment s’étonner ensuite du ravage chez ces malheureuses gamines ? » (p.518) ↩︎
- « Le teint foncé et les traits fins, c’était un garçon saisissant, doté d’une présence impressionnante, en dépit de manières banalement efféminées. Je n’ai jamais sur vraiment si le côté chochotte des homosexuels était inné ou étudié. » (p.645) ↩︎
- « Tous les élèves du collège de Gladstone s’étaient vu proposer un soutien psychologique gratuit par la direction de l’établissement – même que certaines recrues de cette année, qui n’étaient pas seulement inscrites en 1999, ont prétendu être traumatisées, et sont allées s’allonger sur le divan. Pour ne pas paraître hostile, j’ai dit sincèrement que je ne voyais pas comment le simple fait de répéter mes ennuis devant un inconnu pourrait les alléger d’un milligramme, et que sans aucun doute l’aide psychologique était le refuge logique de ceux dont les problèmes étaient des fantasmes éphémères, et pas des faits historiques. » (p.153-154) ↩︎
- « Tu veux que je te dise une chose que je ne supporte vraiment pas, dans ce pays ? C’est l’incapacité à assumer. Tout ce qui va mal dans la vie d’un Américain doit être la faute de quelqu’un. Tous ces fumeurs qui ramassent des millions de dommages et intérêts des compagnies de tabac alors que, quoi, ils connaissaient les risques depuis quarante ans. On n’arrive pas à arrêter la cigarette ? La faute à Philip Morris. Bientôt, les gros vont faire des procès aux chaînes de fast-foods parce qu’ils ont mangé trop de Big Macs ! » Je me suis interrompue un instant, pour reprendre mon souffle. « Je me rends compte que tu as déjà entendu ce couplet. » » (p.477-478) ↩︎
- « Les temps n’étaient pas faciles pour les enseignants, s’ils l’avaient jamais été. Coincés entre l’État exigeant un niveau plus élevé et les parents réclamants de meilleures notes, scrutés à la loupe pour détecter une éventuelle absence de sensibilité ethnique ou une attitude sexuelle inappropriée, déchirés par les demandes systématiques de contrôles standardisés à répétition et la revendication étudiante d’expression créative, les enseignants se voyaient reprocher tout ce qui allait mal avec les jeunes, en même temps qu’ils étaient sollicités pour leur salut. »(p.570-571) ↩︎

