Brothers – Yu Hua [30-30]

Nouvelle (et dernière ?) chronique pour mon challenge 30 livres pour mes 30 ans avec un des plus gros enjeux de ce challenge, à savoir : Brothers de Yu Hua.

Gros enjeux que Brothers, que je m’étais promis de lire, sans quoi j’aurais vraiment vécu ce 30 livres pour mes 30 ans comme un gros fail. Parce que s’il y a bien un livre qui m’intimidait plus que les autres encore, c’est bien celui-ci. La faute à sa taille (1018 pages), vous l’aurez compris.

Si vous souhaitez découvrir le but de ce petit challenge que je me suis fixé et mes autres lectures faites dans ce cadre, je vous invite à suivre ce lien !

Brothers, ça parle de quoi ?

Brothers [30-30]

Li Guangtou et Song Gang ne sont pas de vrais frères mais leurs destins se sont de longue date trouvés liés pour le meilleur et pour le pire. Enfants, puis adolescents pendant la Révolution culturelle, ils atteignent l’âge adulte au moment où la Chine entre dans l’ère tumultueuse des « réformes » et de l’ « ouverture ».

La solidarité, cimentée par les épreuves, qui les unissait jusqu’alors se fissure et leurs chemins, pour un temps, se séparent : tandis que Song Gang, « l’intellectuel » doux et loyal, est rapidement dépassé par son époque, Li Guangtou, le « brigand », tirera le meilleur parti des bouleversements sociaux et économiques en cours.

À travers ce couple de « faux » frères, c’est près d’un demi-siècle d’histoire chinoise qui défile sous nos yeux, des années 1960 et 1970, marquées par la répression morale et les atrocités politiques, à l’époque contemporaine, où les énergies individuelles se libèrent dans un désordre épique.

Un roman-fleuve accessible

En commençant ce roman, j’appréhendais un petit peu… Mes connaissances sur le contexte historique ne dépassaient pas mes cours de terminale et je craignais que ma mémoire ne me joue des tours au moment de retenir des personnages aux noms peu communs pour nous, européens (comme c’est le cas quand on lit de la littérature russe par ailleurs). Aucun de ces problèmes ne s’est posé.

Le roman de Yu Hua est enrichi de notes des traducteurs qui permettent de découvrir ou redécouvrir des éléments de l’histoire politique et économique chinoise, d’une part. D’autre part, aucun problème sur le plan des personnages tant l’auteur parvient à les croquer, les caractériser avec brio. « L’intrigue » est, par ailleurs, resserrée autour du bourg des Liu dans lequel évoluent des personnages en petit nombre, entourés d’une foule informe que l’auteur résume aux « masses des Liu » d’un bout à l’autre du roman. Si ce livre vous effraie pour ces mêmes raisons, n’ayez donc crainte. Le texte ne présente aucune difficulté majeure mis à part peut-être sa longueur.

Et là encore, la longueur du texte n’est pas un obstacle tant l’auteur parvient à nous intéresser au destin de ces demi-frères qui s’aiment autant qu’ils diffèrent.

« Elle disait que Song Gang était aussi loyal et aussi bon que son père, que le père et le fils étaient comme deux courges qui auraient poussé sur la même tige. Dès qu’il était question de Li Guangtou, en revanche, elle secouait la tête et affirmait qu’il n’y avait rien de commun entre lui et son père, qu’ils étaient à cent lieues l’un de l’autre. Pourtant, quand Li Guangtou, l’année de ses quatorze ans, fut surpris dans les toilettes publiques à mater les fesses de cinq femmes, l’opinion de sa mère changea radicalement : elle dut se rendre à l’évidence et admettre que Li Guangtou et son père étaient eux aussi deux courges issues d’une même tige. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 10

Il va m’être difficile de parler de ce texte tant son déroulé est linéaire, suivant le destin de deux petits garçons que tout oppose. Trop vous en parler m’entraînerait à vous divulgâcher des éléments de la vie des personnages qu’il me paraît préférable de découvrir à la lecture pour en tirer la substantifique émotion.

« À partir d’aujourd’hui, vous êtes deux frères. Il faudra être comme deux doigts de la main, il faudra vous entraider, partager les joies et les peines, il faudra travailler dur pour progresser continuellement… »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p.85

Essayons tout de même de vous donner quelques clefs de compréhension du texte et quelques-uns de nos ressentis vis-à-vis de ce nouveau classique de la littérature chinoise.

Du maoïsme au néolibéralisme

Peignant l’évolution de la société chinoise entre les années 60, maoïstes, et le libéralisme effréné des années 2000, Brothers montre les mutations économiques et sociales endurées par les chinois en une petite quarantaine d’années. Il montre aussi comment au fil de ces changements politiques, les un.es et les autres s’adaptent pour mieux survivre dans un monde dont les règles ont changé mais dont la cruauté et les inégalités demeurent, sous d’autres formes.

L’enfance de Li Guangtou et Song Gang nous permet ainsi de découvrir la Chine maoïste à hauteur d’enfants, révélant ses absurdités, sa violence. On passe ainsi du comique au tragique en quelques pages à peine. Du dialogue de sourd drôle et touchant entre Li Guangtou et un commerçant qui tente de lui faire comprendre ce qu’est un « ennemi de classe », on passe au tabassage d’un homme en pleine rue. L’innocence des deux enfants entre en collision avec le monde des adultes, ses joies, ses peines, ses mesquineries et ses cruautés.

« Les nouveaux mariés restèrent collés l’un à l’autre tout le temps de leur lune de miel. Dès qu’ils avaient un moment de libre, ils allaient s’enfermer dans leur chambre. Et Li Guangtou et Song Gang en étaient réduits à faire travailler leur imagination. En entendant les lèvres de leurs parents claquer, ils étaient convaincus que s’ils s’enfermaient, c’était pour manger des caramel Lapin Blanc. Et des caramels Lapin Blanc, les nouveaux mariés n’en mangeaient pas que le jour, ils en mangeaient aussi la nuit. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 90

Le premier tiers de ce roman est donc résolument teinté de tendresse et, dans le même temps, de ce type de tragédies qui vous marquent à vie.

« Agenouillés sur le sol de terre battue, devant la gare, les enfants donnèrent libre cours à leur chagrin. De leurs bouches ouvertes, des sanglots s’envolaient vers le ciel avant de retomber, les ailes coupées, et de s’étrangler brusquement ; alors, pendant un long moment, leurs bouches ouvertes ne laissaient plus échapper aucun son, leurs gorges étaient obstruées de larmes et de morve qu’ils ravalaient à grand-peine ; après quoi, leurs cris stridents explosaient à nouveau et faisaient vibrer les airs. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 207

Yu Hua nous fait observer, lentement, à coup de petits détails, les changements qui s’opèrent dans la société chinoise. La multiplication des bicyclettes Forever, puis leur remplacement progressif par des engins plus modernes rendant ces petits luxes des débuts de la période de « réformes et d’ouverture » désuets. Les changements se produisent également dans les mentalités, comme nous le fait ressentir l’auteur à travers une poignée de commerçants de la ville dont les comportements se modifient au gré des changements politiques pour, avant toute chose, faire que leurs commerces prospèrent.

Ces bouleversements sont également perceptibles dans l’aménagement urbain du bourg des Liu. On sent, chez certains des personnages, un petit fond de « c’était mieux avant » face aux mutations express subies par le bourg :

« L’argent qu’il accumulait, il le gagnait sur le dos de ses compatriotes. Et les masses d’égrener leurs doléances : l’argent d’aujourd’hui n’était plus rien, 1 000 yuans d’aujourd’hui ne valaient pas 100 yuans d’autrefois. Les anciens du bourg se plaignaient que les rues du bourg aient été élargies : il n’y passait plus que des voitures et des bicyclettes, et c’étaient des concerts de klaxons du matin jusqu’au soir. Les rues d’autrefois étaient peut-être plus étroites, mais on pouvait s’y parler d’un bout à l’autre toute la journée sans qu’il soit besoin d’élever la voix : aujourd’hui où qu’on soit, il est vain d’essayer ; serrés l’un contre l’autre il faut s’égosiller. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 669

Il m’a tout de même semblé sentir une pointe de conservatisme dans ce roman… Il faut que l’on vous en parle. Jusqu’aux pages 600 ou 700, je dois dire que ce roman m’avait absolument conquise. Savant mélange des genres, jonglant avec nos émotions, Yu Hua nous a totalement emportées aux côtés de ces deux frères tour à tour énervants et attachants. On a presque pleuré, on a été estomaquées, on a souffert avec eux et on a pas mal ri aussi…

« Les deux hommes commencèrent à s’insulter copieusement dans la grande rue de notre bourg des Liu. Au début, les masses crurent qu’ils en arriveraient aux mains car, tout en s’injuriant, ils avaient relevé leurs manches : après avoir fini de retrousser la manche gauche, ils s’étaient attaqués à celle de droite. Les masses reculèrent pour leur laisser le champ libre, persuadées qu’un grand combat de boxe allait incessamment débuter. Cependant les deux hommes s’étaient accroupis et retroussaient les jambières de leurs pantalons, et la fièvre monta dans la foule : le combat promettait d’être sanglant, homérique, digne du championnat du monde des poids légers. Les quatre jambières étaient maintenant au-dessus des autres genoux, il n’y avait plus rien maintenant à retrousser. Pourtant, les deux adversaires ne s’étaient toujours pas porté de coups, ils continuaient à s’insulter, et rien n’avait changé si ce n’est qu’ils s’essuyaient la bouche. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 416-417

Jusqu’à ce que ce ne soit plus si drôle, finalement…

Le monde néolibéral, moindre mal ?

Je ne sais par où commencer pour vous décrire ce qui m’a déplu et dérangé dans ce roman…

Je peux déjà vous dire qu’il nous a semblé que l’auteur avait un regard beaucoup moins critique sur le néolibéralisme qu’il n’avait un regard critique sur les années Mao. Si les années maoïstes nous sont dépeintes dans toute leur absurdité, dans leur violence frontale, le néolibéralisme est décrit par Yu Hu avec beaucoup plus de légèreté.

Ses mécanismes sont, certes, plus sournois et l’auteur ne manque pas de tourner en ridicule ses personnages qui tentent de faire feu de tout bois pour le « succès ». Disons que les années 60-70 sont racontées sur le ton de la tragédie et de l’enfance brisée, et le boom néolibéral sur le ton de la farce.

Ce changement de ton m’a un peu mise mal à l’aise parce que l’auteur s’abstient de décrire les tragédies propres au monde néolibéral, préférant frapper la note du ridicule. Il m’a semblé que cela amoindrissait les inconvénients de ce système dans lequel nous évoluons aujourd’hui et au sein duquel, il me semble, nous sommes nombreux.euses à galérer. Je ne jette pas non plus trop la pierre à l’auteur sur ce sujet et ne souhaite pas faire passer à la trappe la difficulté qu’il peut y avoir à décrire une époque qui n’est pas révolue… Parler des années 60, c’est en somme plus simple que de parler, sans recule, d’une période que nous vivons dans notre chair. D’autres éléments m’ont, cependant, parus impardonnables et les dernières 200 pages ont définitivement fait basculer cette lecture…

De la grivoiserie à la lourdeur…

Dès l’ouverture du roman, on a bien perçu la capacité de l’auteur à verser dans le grand guignolesque et le grivois. Une grivoiserie qui ne nous a pas dérangée tant qu’elle restait bonne enfant…

Dès le début du roman, on a bien senti que Brothers était un roman éminemment masculin. Un fait qui ne nous ravit pas mais que l’on a accepté de bonne foi. Après tout, Brothers c’est l’histoire de deux frères, difficile d’en faire autre chose qu’un roman très masculin.

Les personnages féminins se résument à des figures de mères, d’idiotes et de putains. Ne vous attendez pas à autre chose. Dans Brothers, les femmes sont décrites comme des êtres artificiels, tout juste bonnes à « mettre au monde des enfants » (p. 378) ; la séduction est envisagée sous le prisme de la conquête guerrière (p. 392-393) et lorsque Li Guangtou propose à une femme d’investir dans son commerce et pense à un vêtement qui pourrait porter son nom, il s’exclame :

« – Comment ai-je pu oublier que tu étais une femme ? Il y a encore les soutiens-gorge. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 518

Brothers est donc un roman dont émane une sorte de misogynie diffuse, avec laquelle j’ai accepté de dealer tout au long de ma lecture. Durant tous ces passages misogynes, les propos étaient toujours tenus par des hommes dont on nous avait amplement fait comprendre qu’ils étaient d’immenses rustres, limite des beaufs, donc je voyais clairement la limite entre ce que pensait l’auteur et ce que pensaient ses personnages. Ce passage où le personnage masculin répond par un syllogisme idiot m’a par exemple convaincu que l’auteur tourne en ridicule son sexisme :

« Une journaliste demanda :
– En réalité, votre prétendu concours […] n’est rien d’autre qu’une manifestation du machisme féodal. C’est de la discrimination sexiste.
Liu l’Attaché de presse secoua la tête :
– Nous sommes tous nés d’une mère, tous nous aimons et nous respectons notre mère. Or nos mères sont des femmes, donc nous aimons et nous respectons les femmes. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 743

Le dernier tiers du roman décrit le capitalisme dans ses aspects les plus immondes et couillons. Je ne veux pas vous divulgâcher des évènements qui surviennent à la fin de l’histoire, mais bon sachez qu’on a le droit à un petit florilège à base de « Puisque tu n’es plus vierge, alors conduis-toi comme une catin, et donne-moi du plaisir. » (p. 811) et que c’est vraiment la fête du nichon quoi… SOIT, c’est hautement désagréable à lire, mais jusque-là j’arrive encore à me dire que l’auteur montre bien le ridicule de cette situation et de ce « concours ».

Et puis j’ai senti que Yu Hua avait une forme de complaisance, d’absence de regard critique sur certaines scènes qui m’ont vraiment mise mal à l’aise…

/!\ Pour les extraits suivants, je vous préviens ici, j’aurais tendance à dire trigger warning transphobie et viol /!\

On assiste tout d’abord, dans ces 200 dernières pages, à l’objectivisation du corps d’un personnage dont l’apparence s’approche de l’apparence d’une personne trans. Son corps, sortant des codes de la binarité est décrit comme une monstruosité, quelque chose dont il faudrait avoir honte par d’autres personnages sans que cela ne soit véritablement remis en cause d’une quelconque manière :

« – Comment osez-vous toucher les seins d’une femme avec autant de désinvolture ?
– Ça, une femme ! s’exclama l’homme à son tour. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 855

Je ne sais pas si l’on peut carrément parler de transphobie (dites-moi, vraiment) dans la mesure où ledit personnage ne s’identifie jamais comme trans, mais je comprends quoiqu’il arrive la violence qui émane de ces scènes pour les personnes trans. En ce sens, j’ai été très gênée du traitement de cette partie de l’histoire qui est, par ailleurs, inutilement grotesque et tirée par les cheveux au-delà du raisonnable, à mon humble avis.

Enfin, l’auteur m’a définitivement perdu dans une scène qui est clairement une scène de viol qui se solde par un « finalement elle y a pris du plaisir ». J’ai volontairement censuré les noms de personnages concernés pour éviter de spoiler l’histoire à des gens qui souhaiteraient tout de même lire le roman :

« […] avant d’avoir eu le temps de dire « ouf », [elle] se retrouva plaquée sur la canapé, son pantalon sur les genoux. Elle essaya de retenir son vêtement des deux mains :
– Non, non, pas ça… supplia-t-elle en criant.
[Il] était comme une bête sauvage. En moins de deux minutes, il [lui] avait ôté[s] tous ses vêtements; et en une minute il s’était lui-même déshabillé. [Elle] tentait de repousser de ses bras et de ses jambes [son] corps nu, et elle appelait son mari d’un ton implorant […]
[Il] se coucha sur [elle], il lui prit les poignets et lui écarta les cuisses en s’aidant de ses jambes […]
[Il la] pénétra. Voilà plusieurs années que celle-ci n’avait pas été touchée par un homme, et [son] assaut lui arracha d’abord un cri de surprise. Le plaisir inattendu qu’elle ressentit la mena au bord de l’évanouissement. »

Brothers, Yu Hua, Actes Sud, 2010, p. 878 – 879

Bon eh beh voilà voilà, dur dur de conclure après ça hein…

Je crois que j’ai un peu pété l’ambiance qui règne autour de ce bouquin qui est toujours qualifié ici et là de bijou, de chef-d’œuvre de la littérature ou que sais-je encore. Alors oui, c’était bien (sans non plus être un chef-d’œuvre je trouve)… jusqu’aux 200 dernières pages où on s’est juste dit que l’auteur aurait mieux fait de poser son stylo ! Ce n’était pas une perte de temps totale non plus, mais je ne pense pas que c’est un livre que je conseillerais, à titre personnel.


Avez-vous lu Brothers de Yu Hua ? Si oui, je suis curieuse d’avoir votre avis en commentaire sur ce nouveau classique de la littérature chinoise. Et si non, que pensez-vous des extraits que je vous ai partagés ?

Sur ce, on vous dit à très vite pour un nouvel article qui sera soit une dernière chronique pour 30 livres pour nos 30 ans si on a le courage, soit le bilan du challenge !

À très vite,
Votre bonne vieille Alberte ♥