Les Sources

Les Sources

" Les Sources "

LAFON Marie-Hélène

(Buchet-Chastel)

Chacune des rencontres avec Marie-Hélène Lafon est un moment d'intense bonheur. Trop brefs aux yeux du vieux Lecteur. Bien qu'il sache opérer des retours vers les livres qui lui sont des exigences, qui le nourrissent de ce que la Littérature est susceptible de lui apporter de meilleur. Et Marie-Hélène Lafon est de ces Auteures de langue française qui depuis une vingtaine d'années lui transfusent le meilleur du meilleur.

Donc, ici, Les Sources. A lire et à comprendre, entre autres, comme les Sources de l'œuvre qui se construit, qui prend de l'ampleur, qui devient référence pour celui qui prend le temps de s'en imprégner. Un récit qui laisse voir les choses de la vie, une vie de femme enclose dans un univers rural, dans le Cantal, une ferme, un mari, et déjà trois enfants, Isabelle, Claire et Gilles, le petit dernier. Une certitude en elle : Gilles sera bien le dernier. A peine plus de trente ans. Accablée par les tâches ménagères. La lessive qui sèche dans le jardin. Et lui, l'homme, le mari, qui dort sur le banc. Une sieste méritée : le métier de paysan est exigeant, on ne compte pas ses heures. Surtout au mitan des années 1960. Et cette femme qui trime afin que ses trois enfants aient droit, eux, à un avenir qui ne soit pas celui de l'isolement et de l'enfermement, cette femme qui va esquisser la forme des outils de son émancipation, dans un univers qui lui fait violence, où l'homme tout puissant ne recule devant rien dès lors qu'il s'agit d'exercer son pouvoir.

" La corbeille à linge est presque pleine. Elle se tient dans l'allée du jardin et secoue la tête pour ne pas penser à ces six premiers mois de son mariage, de janvier à juin 1960, où elle habitait Soulages. Elle se souvient et ça cogne de tous les côtés. Elle a été enceinte tout de suite. Isabelle est née le 30 novembre 1960, onze mois jour pour jour après leur mariage. Les deux combinaisons, le chemisier, la jupe ; elle les dépose sur le dessus de la corbeille ; elle ne reconnaît pas son corps que les trois enfants ont traversé ; elle ne sait pas ce qu'elle est devenue, elle est perdue dans les replis de son ventre couturé, haché par les cicatrices des trois césariennes. Ses bras, ses cuisses, ses mollets, et le reste. Saccagé ; son premier corps, celui d'avant, est caché là-dedans, terré, tapi. Il dit, tu ressembles plus à rien. Il dit, tu pues, ça pue. Et il s'enfonce. "