Avec, sans ou contre. Critiques queers/féministes de l’État, dirigé par Cornelia Möser et Marion Tillous

Avec, sans ou contre. Critiques queers/féministes de l’État, dirigé par Cornelia Möser et Marion Tillous

Avec, sans ou contre. Critiques queers/féministes de l’État, dirigé par Cornelia Möser et Marion Tillous, Éditions iXe, « Racine de iXe », 2020, 296 pages.

L’histoire

L’État, après avoir pourtant pris soin de bien séparer espace privé et espace public, s’immisce dans nos intimités avec la plus parfaite indiscrétion.

De quoi l’État se mêle-t-il ? Comment et pourquoi va-t-il fourrer tantôt la main droite de la répression, tantôt la main gauche de l’action sociale dans nos identités de genre et nos sexualités ? Existe-t-il seulement un grand corps qui relie ces deux mains ? Il pourrait s’agir d’une fiction montée de toutes pièces, d’un discours de pouvoir ou encore d’une relation sociale et politique matérialisée. Car cette figure change dans le temps et dans l’espace, et, selon les circonstances, elle s’avère soit utile pour la critique, soit au contraire elle devient intimidante et bloquante pour l’action collective.

Ce recueil invite à la discussion sur les compréhensions queers/féministes de l’État et les stratégies à en déduire pour s’émanciper.

Avec des contributions de Cornelia Möser, Davina Cooper, Rada Iveković, Perrine Lachenal, Birgit Sauer, Marion Tillous, Jana Tschurenev.

⭐⭐⭐⭐⭐

Note : 5 sur 5.

Mon humble avis

Merci à Babelio et aux Éditions iXe pour l’envoi de cet ouvrage en échange d’une chronique honnête.

Ce n’est pas la première fois que je chronique un livre des éditions iXe mais il me semble important de rappeler leur engagement pour une écriture non-sexiste, que je trouve toujours aussi fabuleux. Chaque ouvrage est précédé d’une note expliquant l’accord de proximité utilisé dans les ouvrages, c’est d’ailleurs également une recommandation faite aux auteurs et autrices qui envoient des manuscrits. Je suis une habituée de l’écriture inclusive (sous toutes ses formes, dont le fameux point médian), mais c’est la plupart du temps sur un écran, et pas dans un livre papier. Ça me fait toujours un effet particulier de voir cela imprimé. D’ailleurs, les directrices d’ouvrage préviennent que les pratiques d’écriture inclusives n’ont pas été harmonisées parmi les contributions, afin de conserver la richesse de cette réflexion, ce que je trouve bienvenu :

Les multiples pratiques d’écriture inclusives, démasculinisantes ou déconstructivistes employées dans ce livre reflètent la richesse de ce champ de réflexion dans la recherche féministe. Une uniformisation aurait artificiellement clos et arrêté ce vaste champ d’expérimentation stimulant et prolifique.
p. 13 « Introduction »

Outre l’écriture inclusive, j’ai beaucoup apprécié cet ouvrage, pour les questions abordées mais surtout dans la façon dont les critiques queers/féministes de l’État sont présentées ici. Les contributrices ont des profils divers, bien qu’elles soient toutes des chercheuses, et les sujets sont variés : la migration, la France, l’Égypte, l’Allemagne de l’Est par exemple. Mais surtout, dans l’introduction, Cornelia Möser et Marion Tillous reviennent sur la genèse de cet ouvrage, pour expliquer que certaines contributions prévues pour ce livre n’ont pas pu être incluses : par manque de moyens, mais aussi à cause de harcèlement sexiste au travail. J’ai trouvé cet aperçu des « coulisses » de la publication de la recherche particulièrement nécessaire, d’autant que le dernier exemple prouve l’importance de tels ouvrages.

D’autres textes qui nous sont chers n’ont pas pu être inclus dans ce volume faute de moyens pour la plupart (trois demandes de subventions ont été refusées avec des arguments parfois décourageants), mais aussi pour des raisons de harcèlement sexiste au travail (dans un laboratoire de recherche en France) : pour cette raison, un autre texte n’a jamais pu être écrit. Comme ces absences nous peinent, nous avons choisi de partager ces expériences qui sont habituellement tues dans notre profession.
p. 18 « Introduction »

Je vais beaucoup citer l’ouvrage et ses différentes contributions, avec parfois des citations assez longues, parce que ce sont des textes qui ont particulièrement résonné pour moi et que je souhaite les partager. Et puis, ce serait dommage que je paraphrase les autrices en moins bien.

Cette introduction était également très intéressante puisque les autrices y précisent d’où elles parlent – dans cette perspective de resituer et d’identifier les savoirs. Ici c’est d’autant plus important qu’elles se positionnent au sein de l’État qu’elles analysent, de par leurs statut d’agentes du ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur. Cette transparence et auto-réflexion est tout à fait à leur honneur (et ce serait bien que certain⋅es chercheur⋅euses et journalistes en prennent de la graine). Enfin, l’introduction fait son travail en définissant le sujet et ses termes, notamment le terme « queers/féministes » et la signification du slash.

Il me semble important de souligner qu’il s’agit d’une publication scientifique : mieux vaut avoir des bases de connaissance sur les études de genre, féministes et queers avant de se lancer dans cette lecture. Pour autant, toutes les contributions ne sont pas égales de ce point de vue, certaines sont bien plus accessibles, notamment à des personnes non-académiques, comme « Les critiques queers/féministes de l’État » de Cordelia Möser et Marion Tillous, « Les politiques du genre de l’État égyptien » de Perrine Lachenal ou encore l’entretien « De l’État socialiste à l’État capitaliste ». En revanche, j’ai eu plus de mal à m’accrocher à « La violence de genre dans l’État de droit et son institutionnalisation dans l’État-providence » de Birgit Sauer, parce que cette contribution tient des sciences politiques et que ce domaine m’échappe tout à fait (mais cela ne signifie pas que je n’ai pas trouvé intéressantes les parties que j’ai comprises 😉 ).

J’ai beaucoup appris sur la pensée queer et ses rapports avec l’État – qu’elle se positionne avec, sans ou contre – grâce à ce livre. Par exemple sur le contrat de mariage étendu aux couples de même sexe qui a suscité des dénonciations au sein même de la pensée queer, puisque cela continue d’écarter « les personnes qui ne se conforment pas au modèle de l’amour conjugal et de la famille hétéro-patriarcale : les familles aux parents et enfants multiples, les hors-familles, les personnes souhaitant s’unir à plusieurs autres, et celles qui ne veulent pas d’une obligation à procréer ou à habiter sous le même toit avec leurs amours ou partenaires sexuels. » Une autre dénonciation est « le principe du mariage en tant que condition d’accès à un certain nombre de droits : droit d’héritage, droit à un titre de séjour, droit à la protection sociale, droit d’intervenir dans les décisions relatives à la santé ou au décès d’un proche, droits concernant la garde d’un enfant, etc. » (« Les critiques queers/féministes de l’État » de Cordelia Möser et Marion Tillous, p. 29).

Le propos du livre est bien de s’interroger sur les changements de lois et des institutions étatiques en « faveur » des femmes et des personnes queers : s’agit-il réellement d’avancées ou bien une simple façon de rallier un électorat tout en dérogeant le moins possible à l’ordre patriarcal ? L’homonationalisme est un exemple parfait :

Comment expliquer la soumission volontaire de la plus grande partie de la société à un régime qui l’exploite ? La même question se pose pour l’ordre capitaliste, hétérosexiste et raciste. Et l’une des réponses à cette question, c’est le nationalisme. L’idéologie de la nation permet de construire cette glue, cette cohésion qui laisse toustes les citoyen⋅nes d’un pays accéder un peu au sentiment de supériorité de par l’appartenance à la nation, supériorité à l’égard des personnes non citoyen⋅nes au sein du pays, et supériorité culturelle dans la compétition des nations les unes contre les autres. L’idéologie nationaliste a en commun avec l’ordre hétéropatriarcal de la famille bourgeoise qu’ils se donnent tous les deux un air ancien et traditionnel bien qu’il s’agisse en réalité d’idéologies modernes et donc plutôt récentes (Anderson, 1983). La place de la femme dans l’idéologie nationaliste est complexe car en même temps que « la » femme est vénérée comme ressource procréatrice des nouveaux⋅elles citoyen⋅nes et passeuse de la culture nationale, « les » femmes représentent, du fait même de ces « qualités », la vulnérabilité d’une nation. C’est ainsi qu’elles deviennent la première cible des violences de guerre.
p. 47 « Les critiques queers/féministes de l’État » de Cordelia Möser et Marion Tillous

Les coordinatrices du livre ont aussi un propos tout à fait éclairant sur la difficulté à promouvoir ou vivre le féminisme et la pensée queer à un niveau individuel. Cela rejoint les questionnements comme « est-il possible d’avoir une relation d’égal à égale avec un homme cis hétéro si on est une femme (ou une personne non binaire par ailleurs) ? ». Le rapprochement fait avec les forces de l’ordre est beaucoup trop savoureux pour que je ne vous le partage pas.

En dehors de ces îlots, l’échelle locale est la plus difficile à affronter, surtout pour les queers mais aussi pour beaucoup de femmes. Car c’est précisément l’impersonnalité d’une loi ou d’une circulaire législative qui permet de changer les normes traditionnelles. Les structures hétéropatriarcales ressemblent en quelque sorte aux forces de l’ordre : elles se présentent à vous en bloc comme l’expression du rapport de force de l’État. Or si vous les confrontez en tant que telles, si vous essayez d’exprimer votre désaccord avec les politiques de cet État ou déjà avec ce rapport de force tout court et que – imaginons-le pour un moment – vous saisissez une pierre pour la lancer contre l’État qui se présente à vous sous cet(te) (uni)forme, une magie s’opère : le rapport de force impersonnel sur lequel vous avez jeté votre pierre se transforme miraculeusement et sous vos yeux en humain vulnérable. Soudainement, le policier que vous avez blessé ne représente plus que lui-même, alors qu’il y a une seconde encore il représentait l’État. De la même manière, le rapport hétéropatriarcal connaît des formes d’expression qui sont médiées par les individu⋅es et se jouent par conséquent aussi – entres autres – au niveau interpersonnel : ainsi au moment où vous pensez frapper le patriarcat en vous en prenant à votre amoureux qui refuse le partage des tâches domestiques, qui vous force dans une dépendance ou à consentir à des situations que vous rejetez, il se transforme en un individu qui se sert de ce pouvoir (qui est plus grand que lui), car il n’a peut-être pas beaucoup d’autres ressources. D’ailleurs il a sans doute eu une enfance difficile et il est peut-être discriminé dans d’autres rapports sociaux dans lesquels vous êtes privilégiée. C’est sur cet écart entre rapport de domination structurel et incarnation dans des individu⋅es que les masculinistes jouent lorsqu’ils coupent la moindre dénonciation féministe par le fameux « tous les hommes ne sont pas comme ça ». Il est vrai que tous les hommes ne sont pas pareils, néanmoins des inégalités et injustices structurelles existent, ce que les masculinistes cherchent à occulter lorsqu’ils brandissent cet argument.
p. 79 « Les critiques queers/féministes de l’État » de Cordelia Möser et Marion Tillous

J’ai beaucoup apprécié la contribution « Des identités multiples : la sexualité et l’État en lutte » de Davina Cooper, traduit par Marion Tillous, pour son analyse – entre autres choses – du dilemme que représente l’acceptation de financements de l’État (via les collectivités locales notamment) pour les associations queers. Il me semble que ces questions d’indépendance et d’obligation à rester dans un certain carcan une fois que l’État soutien une association, sont d’autant plus importantes en ces jours où des associations et syndicats qui déplaisent, sont dissoutes par l’État.

Davina Cooper porte également son regard sur la sexualisation et l’érotisation de « pratiques d’État coercitives et violentes », qui empêche la reconnaissance et la remise en cause d’actes violents. « Comment des forces sexuelles progressistes peuvent-elles affronter les pratiques coercitives d’un⋅e soldat⋅e, d’un⋅e gardien⋅ne de prison ou d’un⋅e enseignant⋅e quand ces pratiques sont également érotisées ? » De quoi remettre en question la romantisation des relations professeur⋅e / élève notamment.

« Les politiques du genre de l’État égyptien » de Perrine Lachenal est l’une des contributions que j’ai le plus appréciées. Je connais peu de chose sur l’Égypte et c’était donc très intéressant de découvrir comment cela fonctionne, et les points communs qu’on peut trouver avec la France. La question du harcèlement sexuel pris en main par l’État pour servir des objectifs autre est ainsi très proche de la condamnation du harcèlement de rue en France :

Et c’est bien à partir du moment où le débat sur le harcèlement sexuel se vide de tout contenu politique et se focalise sur les questions de déviance sociale et de sécurité publique que l’État égyptien se rallie officiellement à la cause : en 2010, la ministre de la Famille participe à une marche « pour un Caire sans violence et sans harcèlement » sur le campus de l’université du Caire, et le National Council for Women fait rapidement ses premières déclarations publiques en ce sens. Organisée autour de la figure du « voyou », la lutte contre le harcèlement sexuel semble offrir au régime de Moubarak un alibi de taille pour poursuivre les arrestations massives, les intimidations et l’éviction des classes populaires du centre-ville du Caire. L’adhésion progressive de l’État égyptien à la lutte contre le harcèlement sexuel doit ainsi se penser, non pas en termes de victoire féministe, mais bien d’opportunisme sécuritaire.
pp. 167-168 « Les politiques du genre de l’État égyptien » de Perrine Lachenal

Je ne m’attarde pas sur chaque contribution, mais la dernière m’a également beaucoup appris : c’est un entretien sur les différences entre l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest en termes de politiques pour les femmes et personnes queers, puis de l’évolution (en bien ou en mal) qui a suivi la chute du mur.

J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce livre et j’ai beaucoup appris. Ça me semble primordial que de telles recherches soient publiées en français et je remercie les Éditions iXe et les coordinatrices du livre pour ça. Si les citations vous ont donné l’eau à la bouche et que le sujet vous intéresse, je vous conseille de vous le procurer =)


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