Christine Chia, traduite par Pierre Vinclair

Cela fait maintenant quelques années que la poésie contemporaine française est secouée par l’œuvre que nous fait parvenir Pierre Vinclair. Depuis Shanghai ou Singapour, c’est merveille de le voir nourrir la poésie contemporaine de débats passionnés et l’inonder, à distance, de vers marquants : ce fut Sans adresse (Lurlure) et Le Cours des choses (Flammarion) en 2018, c’était Prise de vers (La rumeur libre) en cette fin 2019, ce sera La Sauvagerie (José Corti) au premier semestre 2020, et ce sont outre cela un bon nombre de traductions de diverses langues, sans parler de la direction de l’excellente revue en ligne Catastrophes. Les éditions du Corridor bleu lui ont ouvert l’an passé la collection « S!NG », qui accueille certaines de ses traductions, et par exemple celle de deux recueils de Christine Chia, originellement parus dans l’anglais de Singapour en 2011 et 2014.

Christine Chia, traduite par Pierre Vinclair

« Il s’était remarié, / malgré le fait que les secondes noces / échouent souvent plus vite que les premières » : telle est la loi des remariages. Elle frappe le père de la poète, qui tente de cacher qu’il a déjà trois enfants, à l’époque de la politique du « Stop at Two« . Elle frappe aussi la mère de la poète, décrite par d’anonymes tirades de proches comme une femme possessive, perverse et fort peu maternelle, qui n’a pas plus de chance, après le décès de son premier époux, lorsqu’elle se remarie avec un uncle, comme on dit à Singapour.

Avec cette sorte de distance émotionnelle qu’on rencontre beaucoup dans la littérature familiale, la poète, à la troisième personne, montre une lucidité introspective que la première personne n’eût peut-être pas permis. Elle-même comprend ses propres excentricités comme ce qu’elles sont, des appels à l’aide, et écrit de la fille qu’elle fut : « Elle désirait à moitié être renvoyée de l’école… » (p. 27).

Le deuxième recueil, Séparation, est à la fois familial et historique : il retrace le divorce entre Singapour et la Malaisie, divorce qui n’était consenti que du côté malais. Le lit conjugal qu’est le détroit de Singapour est presque submergé par la mer qui les sépare : « tellement fatigué / que ton lit t’avale / comme la mer ». Ce qui fait la sensibilité concrète de ces poèmes, c’est que le corps lui-même devient île, à la page suivante par exemple : « le sang monte en vagues / enveloppé dans les limites du corps ».

Comme notre Baudelaire – qui avait lui aussi une mère encombrante… – Christine Chia écrit des pantoums malais (« Le dilemme du Tunku »). Comme Goethe, elle chante la mort de l’enfant que les deux nations n’ont pas eu en se séparant, pris par « le cavalier / de la mort », l’Erlkönig qu’est l’Histoire en marche. Ces poèmes, au fond assez européens, méritaient pleinement de venir poser l’ancre dans nos librairies.

La loi des remariages, suivi de Séparation : une histoire, Le Corridor bleu, 2019, 160 p., 15€.


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