Ceux qui partent de Jeanne Benameur

Ceux qui partent de Jeanne BenameurCeux qui partent

Jeanne Benameur

Actes sud

Août 2019

326 pages

En 1910, ils étaient nombreux à vouloir vivre en Amérique et donc, nombreux à débarquer sur la petite Ellis Island, face à l'immense New York et aux prises avec les nouvelles règles d'entrée sur le territoire américain qui veut commencer à réguler l'immigration.

Il n'y a pas d'époque pour les migrants, chacun raconte son histoire, hier en 1910 (comme aujourd'hui en 2019), chacun porte l'espoir en lui d'une vie meilleure, d'une vie tout simplement, pour retrouver la confiance. Ce texte est donc éminemment politique, actuel même s'il relate des événements qui se sont passés au siècle dernier. Donato, Emilia, Esther ou Gabor, peu importe leur origine, leur passé, ils veulent poser un pied neuf sur une terre accueillante. L'exil exige du courage, et Jeanne Benameur sait de quoi elle parle.

Il me faut toujours un petit temps d'adaptation pour entrer dans l'univers de Jeanne Benameur, mais une fois le seuil franchi, je me laisse porter par la musique de ses phrases, je lis et relis des paragraphes entiers, je laisse les mots pénétrer en moi doucement, je m'en imprègne. C'est une saveur qu'aucun autre auteur ne m'apporte. Je sais qu'avec elle, je vais aller loin, en profondeur, dans les tréfonds de l'âme. Jeanne Benameur orchestre les mots avec talent, elle les fait vibrer dans une tonalité et un rythme envoûtant. Lire Benameur c'est entrer dans la danse des idées fortes.

C'est un récit assez statique qui se déroule sur une journée et une nuit, un récit qui navigue entre chaque protagoniste, son ressenti, ses peurs, ses sensations, toutes les histoires se fondent en une : l'universelle histoire de l'exil.

Jeanne Benameur montre bien l'ambivalence des sentiments des migrants, le départ et l'arrivée, le passé et le futur, " on n'est plus jamais vraiment un à l'intérieur de soi ".

Elle dit aussi l'importance de la langue, les hommes et les femmes ne se comprennent peut-être pas avec les mots mais ils communiquent entre eux par d'autres biais, le regard, la musique, la peinture, le dessin, le toucher, la danse.

En contrepoint, le personnage du jeune photographe, Andrew Jonsson, fils d'émigrés aussi, il comprend à travers ceux qu'ils photographient ce que son père et sa grand-mère ont vécu lorsqu'ils sont arrivés d'Islande.

J'aurais pu aussi parler du rôle du livre, de l'Enéide, lorsque les mots des livres relient les hommes entre eux.

J'aurais pu parler de Hazel, cette jeune femme qui représente la liberté dans tout ce qu'elle a de noble.

Mais il n'est point besoin d'en dire davantage, ce roman est superbe. Comme d'habitude, Jeanne Benameur allie subtilité et intelligence pour nous livrer un texte d'une belle densité.

Quelques citations :

" La misère c'est quand votre vie vous manque. "

" Le violon dit qu'un jour, oui, un jour, ces mêmes gens les connaîtront, un jour ils verront bien qu'ils apportent dans leur cœur et dans leurs mains ouvertes le savoir terrible des vies détruites et qu'ils veulent s'en servir, oui, s'en servir, pour bâtir à nouveau, avec ceux qui ignorent le malheur, parce que c'est ça aussi, le monde, n'est-ce pas, c'est bâtir à nouveau et aimer à nouveau et croire à nouveau que chacun de nous peut être tout simplement bon pour un autre être humain et que les regards peuvent se croiser sans haine. C'est vivre. Et eux ils ont fait le pari fou ! Ils sont ici. Vivants. "

" Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d'eux-mêmes parce qu'il n'y a pas d'autre façon de continuer à vivre lorsqu'on quitte tout. "

La transmission par delà les générations :

" Tu as endormi l'appel dans le cœur de Sigmundur mais les rivières peuvent entrer sous terre, elles réapparaissent aussi, plus loin. "


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