"Ici, rien ne change. Tout est immobile. Lorsqu'on bouge, c'est uniquement pour détruire".

Il est toujours bon, de temps en temps, de parler d'un livre inclassable, bizarre, ne ressemblant à rien d'autre de ce qu' on peut lire... A la rigueur, on pourrait dire que notre roman du jour, étiqueté roman noir par son éditeur, appartient au genre du "polar artistique", conçu comme une oeuvre d'art contemporain. Ah, j'ai déjà perdu du monde en route, je crois, mais peu importe, continuons et parlons de "Rires de poupées chiffon", de Philippe Rouquier (aux éditions Carnets Nord), qui nous entraîne dans une vallée du Vercors qui semble avoir des effets... étranges sur ceux qui s'y aventurent... A moins que le problème ne soit l'être humain lui-même ? Je n'ose y croire... Des artistes, un entomologiste amateur, de l'amour, de la haine, des oeuvres d'art et une bonne dose de dinguerie, voilà les ingrédients d'un livre dont il n'est pas évident de parler, qui en déroutera certainement beaucoup, mais qui s'avère très intrigant...
Le Dr Louis Dames a toujours connu la mer. Médecin dans la Marine, il a toujours officié sur des navires. C'est pourquoi il a choisi de changer radicalement de décor au moment de prendre sa retraite. Fini la mer, place à la montagne ! C'est dans le Vercors qu'il a décidé de passer ce nouveau chapitre de son existence.
Une région qu'il n'a pas non plus complètement choisie au hasard, ou pas esprit de contradiction. Non, il entend employer ses vieux jours à l'exercice de sa passion : l'entomologie. Il veut mener une étude sur les insectes de cette région, pour essayer de déterminer l'effet que le réchauffement climatique a sur eux...
En arrivant dans ces montagnes dont il ne connaît pas grand-chose, il se fait l'effet d'un Tartarin de Tarascon arrivant en Algérie pour chasser le lion. Tout à son enthousiasme devant ces paysages majestueux et cet air pur, il laisse sa voiture au bord de la route et par à pied dans la nature, sac au dos. Il est déjà convaincu que ce coin sera parfait pour ce qu'il compte faire.
C'est alors que, dans le silence de la montagne, un bruit l'intrigue. On dirait... des coups ? Oui, c'est bien à ça que ça ressemble. Et après l'un d'entre eux, un autre son qui pourrait être... un cri ? Dames s'approche alors et découvre une imposante bâtisse au bas du chemin qu'il a emprunté. Les bruits qu'il a entendus ne peuvent venir que de là : il n'y a rien d'autre alentour.
Sans les bruits, il aurait pu passer sans la voir, cette maison, qui n'a rien d'une habitation traditionnelle, ferme ou bergerie. Son architecture est assez étrange, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur... Dames n'a pas pu s'empêcher d'approcher, pour découvrir l'origine des bruits et puis comme aimanté par cette maison...
C'est alors qu'il découvre les habitants des lieux, du moins on peut le penser. Une femme, puis un homme. Une femme en larmes, lui a-t-il semblé, et ce n'est pas la seule chose qui l'a intrigué... Impossible de se sortir cette maison et ses occupants de l'esprit. Au bourg le plus proche, il apprend que l'homme qu'il a vu est Coréen et qu'il s'agit d'un couple d'artistes, sans plus de détails...
Des artistes, des excentriques, tout ce que Dames n'a jamais été, et c'est peut-être ce qui explique la fascination de l'homme pour cet endroit, ce couple... Et lorsqu'il essaye de vaquer à ses occupations, de faire ses relevés entomologiques, c'est la jeune femme qui se rappelle à lui... Un premier contact tout aussi bizarre que tout le reste...
Petit à petit, Louis Dames va faire connaissance avec Krim Lee et sa compagne et muse, Ceril. Originaire de Corée du Sud, Krim a connu le succès mondial et la fortune grâce à ses oeuvres d'art, qui furent exposées partout dans le monde. Puis, il a décidé de tout larguer et est venu s'installer dans cette maison, où il continue de créer en compagnie de la jeune femme, qui doit avoir la moitié de son âge...
Couple d'artistes, couple dans la vie, aussi, même s'il semble que leur histoire commune approche de sa fin. Louis, pour qui l'art contemporain est assez abscons, se retrouve au milieu du dernier projet de ces deux-là, qui ont décidé de faire de leur vie une oeuvre d'art... Une oeuvre qui s'achèvera par leur séparation, la fin de cette période commune.
Louis, vaguement voyeur plus qu'amateur de ce genre de performance, assiste à cette élaboration d'une oeuvre inédite et originale, qui le déboussole un peu. Une sorte d'amitié semble naître entre le médecin et les artistes, même si ces derniers sont carrément imprévisibles. Mais il n'arrive pas à s'éloigner d'eux, à les laisser dans leur délire.
Et puis, Ceril disparaît...
Avant d'aller plus loin, cultivons-nous un peu : Krim et Ceril travaillent essentiellement sur des oeuvres dites "à point de vue unique", comme les anamorphoses, par exemple. En clair, enfin si j'ai tout bien compris, des oeuvres que l'on ne peut contempler dans leur intégrité que depuis un seul point de vue, en jouant avec la perspective ou l'optique.
Dans la maison que Louis Dames découvre, on se retrouve face à des oeuvres que Philippe Rouquier attribue à Krim, mais qui sont en réalité inspirées d'oeuvres véritables, dont les références vous seront données en fin d'ouvrage, dans les remerciements. Je ne peux que vous inviter à aller voir sur internet ce que donne ces oeuvres, ou du moins vous en faire une idée. C'est assez fascinant.
Il y a une volonté chez Philippe Rouquier de donner un vrai réalisme à ses personnages d'artistes contemporains, jusqu'à leurs parcours respectifs. C'est d'autant plus... amusant, ou ironique, que leur travail, lui, lorgne plutôt vers le surréalisme et l'art abstrait. Mais cela donne de la chair non seulement aux personnages, mais également à leur activité dans cette maison perdue...
Chez Krim et Ceril, tout est oeuvre d'art, jusqu'à leur existence quotidienne. Mise en scène ou naturel capturé par divers moyens, les deux artistes font quelque chose qui pourrait être décrit comme l'exact contraire de la télé-réalité. En tout cas dans la conceptualisation et le résultat final... L'art contemporain poussé à l'extrême.
Il est aussi possible que Krim et Ceril aient compris qu'ils avaient affaire avec Louis à un grand naïf, un bon bougre, un Tartarin de Tarascon, comme il se définit lui-même, qui servira non seulement de public à leur grand et ultime numéro, mais pourra en témoigner lorsque tout aura disparu, puisque tout cela est conçu pour être éphémère...
Enfin, on peut aussi se demander s'ils ne se foutent carrément de ce pauvre homme, arrivé chez eux comme un chien dans un jeu de quilles. Il n'entrave que dalle, alors on en profite, on lui fait croire n'importe quoi, de toute manière, la maison et Ceril le fascinent tellement qu'avant qu'il se rende compte qu'il a été roulé, il passera un moment.
Oui, mais voilà que Ceril disparaît brusquement. Et Louis, le gentil Louis, se pose des questions... Soupçonne des choses pas jolies, jolies... Krim est imprévisible, impulsif, lunatique, et il a beau accepter la séparation annoncée avec philosophie, il pourrait aussi avoir, dans une crise de jalousie, réglé la question de manière... définitive...
Art ou pas art, crime ou pas crime, Louis se fout de tout ça, il veut juste comprendre. Comprendre ce qu'est devenue Ceril, parce qu'il sait que ça va le hanter... Mais tout cela lui est tellement étranger, Krim est un personnage qu'il ne peut cerner, et encore moins comprendre... Alors Louis enquête, même si le mot est un peu fort. Et il n'est pas au bout de ses surprises...
Philippe Rouquier met en place un bien étrange triangle, avec trois personnages extrêmement différents. Même si l'on place Louis, l'invité surprise, à l'écart, Krim et Ceril forment un couple très particulier, en tout cas très atypique. Leur complicité est artistique, mais il est plus difficile de percevoir leurs véritables liens privés. D'autant que la frontière entre art et vie est effacée...
On est dans une relation qui pourrait être celle d'un mentor et d'une disciple, mais aussi dans quelque chose qui pourrait relever de l'affrontement permanent... Ceril est aussi discrète que Krim est expansif, elle est émotive quand lui est capable de colères monstrueuses... Il est un créateur et, en tant que tel, se conduit parfois comme un dieu, ayant droit de vie et de mort sur ses créatures.
Et puis, il y a Louis... Je l'ai dit, il n'est pas prévu dans le tableau, si vous me permettez ce mauvais jeu de mots... Mais quel est son rôle exact, dans tout cela ? Simple objet narratif permettant au lecteur de regarder de l'extérieur ce que fabriquent Krim et Ceril, ou bien objet d'une mise en abyme qui le fait s'intégrer dans l'oeuvre du couple ?
Il y a donc de l'étrangeté dans ce roman, du mystère également, mais il faut reconnaître que l'atmosphère elle-même est pesante. Le pauvre Louis paraît être entré dans un cauchemar ou être le héros d'un épisode de "la Quatrième Dimension". Sa touchante naïveté et son inquiétude sincère vont le mettre dans des situations de plus en plus tordues et même carrément macabres...
Cet aspect-là, il est difficile de l'expliquer dans ce billet, ça nous emmènerait trop loin. Mais cela fait aussi partie de la dimension artistique de cette histoire, où vie et mort paraissent se croiser sans cesse. Et même si je voulais entrer dans le détails, j'aurais bien du mal à vous expliquer ce à quoi est confronté ce médecin...
Avec le macabre, vient la folie, qui attend son heure, tapie dans les bois. Pour le lecteur, elle saute à la gorge, puisque dès le premier paragraphe du livre, dans un très bref prologue d'à peine une page, on se retrouve confronté à une image totalement absurde, pas seulement drôle ou délirante, mais tellement incongrue qu'on se demande où l'on va mettre les yeux...
Philippe Rouquier fait son maximum pour nous déboussoler, pour nous offrir une histoire pas comme les autres, ce dont les personnages semblent eux-mêmes avoir conscience, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Et plus on s'avance, moins on contrôle les événements, qui partent dans une spirale elle aussi surréaliste...
Je n'en dis pas plus, je termine en musique, et c'est assez logique, puisque le titre du roman, "Rire de poupées de chiffon" est inspiré par le texte de Serge Gainsbourg "Poupée de cire, poupée de son", cité en exergue du roman... Pourquoi ? Là encore, à vous de jouer, les réponses sont dans les 350 pages de ce roman aux allures de musée de l'étrange...

Mais, c'est une autre chanson qui va conclure ce billet, de manière plus étonnante... Dans le livre, on évoque le Soulèvement de Gwangju, une révolte populaire qui a eu lieu en 1980, contre la dictature militaire au pouvoir en Corée du Sud. Ce n'est pas tant le détail des événements qui nous intéresse qu'un détail surprenant et amusant...
Les manifestants ont en effet adopté une mélodie venue de France pour porter leur message de révolte : ils ont placé des paroles sur la musique de "Qui a tué Grand Maman", de Michel Polnareff. Ironie de l'histoire, il y a quelques jours, à Hong Kong, d'autres manifestants ont également repris une chanson française, interprétée à l'origine, par Michel Sardou !


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