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Éditions de Minuit, 2025 (744 pages)
Ma note : 15/20
Quatrième de couverture …
En 1976, mon père a rouvert la maison qu’il avait reçue de sa mère, restée fermée pendant vingt ans. À l’intérieur : un piano, une commode au marbre ébréché, une Légion d’honneur, des photographies sur lesquelles un visage a été découpé aux ciseaux. Une maison peuplée de récits, où se croisent deux guerres mondiales, la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle, mais aussi Marguerite, ma grand-mère, sa mère Marie- Ernestine, la mère de celle-ci, et tous les hommes qui ont gravité autour d’elles.
Toutes et tous ont marqué la maison et ont été progressivement effacés. J’ai tenté de les ramener à la lumière pour comprendre ce qui a pu être leur histoire, et son ombre portée sur la nôtre.
La première phrase
« Mais c’est avec Marie-Ernestine que tout commence. C’est avec elle, avant Jules lui-même, que tout peut commencer. »
Mon avis …
Prix Goncourt 2025, La maison vide retrace les liens noués entre les membres de trois générations d’une même famille. Laurent Mauvignier y évoque sa propre ascendance, les liens visibles bien sûr, mais également les liens invisibles occupant une place de fantôme dans son arbre généalogique. C’est passionnant. C’est émouvant. L’écriture de l’auteur est incroyable de justesse et de beauté. Après avoir été littéralement embarquée par toute la première partie du récit, mon intérêt s’est émoussé à partir de l’histoire de Marguerite, pourtant personnage clé de l’intrigue et de l’histoire familiale.
Un piano. Une commode. Quelques photos abîmées. Une médaille de la Légion d’honneur. À partir de simples objets porteurs d’une trace mémorielle, Laurent Mauvignier redonne vie à ses ancêtres. Ce qu’il connait de son histoire familiale a été transmis d’une génération à l’autre. Ce qui lui a été caché, il l’invente sur le papier avec pudeur et sensibilité (et sans doute, à partir d’un long travail psychanalytique). À partir de ce qu’il devine et pressent. Puisque derrière chaque silence, chaque réaction jugée étrange sur le moment, il y a finalement toujours quelque chose qui vient à être ressenti.
Laurent Mauvignier dresse ainsi des portraits saisissants. Il y a bien sûr Marie-Ernestine, la pianiste contrariée qui se verra contrainte d’épouser un homme qu’elle n’aime pas, choisi par son père. Plus haut dans l’arbre généalogique, il y a la « préposée aux confitures et chaussettes à repriser », cette femme de l’ombre en apparence soumise, qui se montrera bien plus forte et existante à l’aube de la Grande Guerre. Et puis, il y a Marguerite. La fille de Marie-Ernestine, et grand-mère de l’auteur.
La maison vide est le genre de romans qu’il faut prendre le temps de découvrir. Pour saisir toute la complexité des personnages. Pour laisser notre esprit vagabonder et se construire moult hypothèses. Pour apprécier l’écriture imagée et vivante de son auteur. Mais aussi pour réussir à supporter toute la cruauté et l’injustice ici dépeintes. Laurent Mauvignier nous plonge dans le quotidien d’une petite commune rurale, qui connaîtra bien sûr la Grande Guerre, puis la Seconde Guerre mondiale. Les personnages finissent égratignés. Absolument tous. Les mariages sans amour fleurissent. Arrivent parfois des enfants non désirés, ou qui ne correspondent pas aux attentes parentales. Et les conséquences se paient ensuite sur plusieurs générations.
J’ai trouvé ce roman dur, tant il vient dire les conséquences du manque d’amour maternel ou les ravages causés par la guerre sur les hommes partis au front mais aussi sur les civils. L’accent est également mis sur ce que les femmes devaient endurer. Juste parce qu’elles n’avaient pas la chance d’être des hommes, et de pouvoir décider. Pour elles. Puis pour leurs filles. Si Jeanne-Marie (la préposée aux confitures) se lance dans une révolte passive et silencieuse, Marie-Ernestine trouvera son réconfort dans la musique. Les cris dissimulés et la révolte enfouie de ces deux femmes seront comme démultipliés, rejaillissant haut et fort sur Marguerite. Ils ne seront plus réellement cachés, enfin ! Ils seront même affichés de manière publique, mais… à quel prix !
La maison vide fut une lecture exigeante, mais que j’ai beaucoup aimée. J’ai moins accroché au personnage de Marguerite, ce qui fait que j’ai un peu peiné à terminer cette lecture sur la dernière ligne droite. Reste que je trouve l’écriture de Laurent Mauvignier sublime, et que j’ai été sensible à sa démarche d’explorer sa propre histoire familiale, avec avant tout une quête de sens oui, mais aussi avec cette envie ou plutôt ce besoin de remettre du liant entre la vie de ses ancêtres et la sienne. Ce roman me restera en tête et, bien qu’il ne s’agisse pas d’un coup de cœur, figurera parmi mes lectures marquantes de l’année.
Extraits …
« Et même si bien sûr ce n’est jamais arrivé, si je n’ai jamais vu sa silhouette trop fine assise au piano, ce n’est pas parce que je n’ai jamais rencontré son fantôme que celui-ci ne vient pas se pencher sur les touches du Bösendorfer. Quand j’étais adolescent et que du fond de mon lit, à l’étage, je me réveillais entre trois et quatre heures du matin lors d’une nuit d’été très claire, projetant sur les murs des silhouettes et les ombres des branches du cerisier venant danser sur le papier peint de la chambre, revenant de mon sommeil, j’ai longtemps cru entendre les notes lointaines, mélancoliques et douces d’une sonate venue du rez-de-chaussée. »
« Elle croit entendre des rires dans les froissements des feuilles des arbres, et, dans les caprices du vent, des murmures qui gloussent sur son passage et ricanent dans un froufrou indécent. »