Qui d'autre que Catherine Meurisse pour installer Henry David Thoreau au milieu d’une bande d’animaux bavards, d’un barrage menaçant, d’industriels peu scrupuleux et d’une galerie de personnages suffisamment extravagants pour transformer une réflexion écologique en comédie irrévérencieuse ? Avec Le Clan de Walden, l'autrice ne cherche surtout pas à adapter sagement Walden ou la Vie dans les bois. Elle préfère s’emparer de Thoreau pour en faire son jouet personnel, le déplacer, le confronter à notre époque et ses obsessions et, surtout, lui rendre ce qui constitue peut-être le meilleur antidote aux discours écologiques trop souvent plombés par leur propre gravité : de l’humour, bordel ! Nous sommes au milieu du XIXe siècle. L’Amérique s’industrialise à marche forcée et Thoreau décide de prendre le chemin inverse. Une cabane au bord de l’étang de Walden, quelques cultures, le minimum nécessaire et beaucoup de temps pour observer le monde : son expérience pourrait être celle d’un ermite misanthrope. Chez Meurisse, elle devient au contraire une formidable entreprise collective. Car Thoreau découvre rapidement qu’on ne vit jamais véritablement seul dans la nature. Les arbres, les animaux, l’eau, les insectes et même ceux qui prétendent posséder les terres ont leur mot à dire. C’est là que l’autrice est pratiquement géniale. Elle a l’intelligence de ne jamais chercher à nous asséner une leçon écologiste, qu'on ne serait d'ailleurs pas tous enclins à écouter. Son Thoreau n’est ni une statue de philosophe visionnaire ni un prophète dont il faudrait pieusement adopter les convictions. Meurisse n'hésite pas à confronter ses idéaux à la réalité. La nature qu’il imagine généreuse et harmonieuse peut se montrer beaucoup plus retorse, et les animaux eux-mêmes sont parfois bien moins naïfs qu’on pourrait le croire. Certains de ces charmants représentants du monde vivant ont même des réactions qui prennent une tournure presque néolibérale : dès qu’il est question d’intérêts, de territoire ou de survie, les belles utopies se retrouvent rapidement confrontées au principe de réalité. C’est précisément ce décalage qui rend l’album si intelligent. Lorsque les animaux parlent, ce ne sont pas nécessairement eux qui tiennent le discours que l’on attendait. Sales bêtes ! 
Et puis survient la menace qui va fédérer ce petit monde : l’étang de Walden est convoité, et la logique industrielle entend bien faire passer ses intérêts avant tout le reste. À partir de là, le récit se transforme en fable de résistance. Meurisse fait évidemment le choix de l’anachronisme et de la fantaisie, une liberté de ton et d'approche qui lui permet de parler d’aujourd’hui sans avoir besoin de raconter encore et encore notre présent et ses travers. Le barrage de Walden devient ainsi le miroir de nos propres conflits environnementaux, tandis que Thoreau apparaît moins comme un prophète que comme un homme qui avait compris très tôt que la prétendue domination de la nature finirait surtout par révéler notre propre déraison. Graphiquement, Meurisse reste fidèle à cette ligne qui fait la singularité de son travail : un dessin extraordinairement vivant, capable de passer de la caricature la plus expressive à des paysages qui semblent presque respirer. La nature n’est pas ici un simple décor, elle est un personnage à part entière, qui d'ailleurs ouvre et conclut l'ouvrage avec de superbes pleines pages qui nous accueillent et nous congédient, au rythme de la couleur et des saisons. Bref, très bonne pioche que ce Thoreau qui n’est pas un donneur de leçons et ces animaux ne sont pas juste des mascottes écologiques, face à des humains méchants et prédateurs. Tous participent à une sorte de théâtre absurde (Into the wild rencontre les Monthy Pythons) dans lequel il va être question de dynamite, de l'invention du jeans et du coton si résistant, de la culture locale et de savoir vendre sa production. Le Clan de Walden n’est donc ni une biographie de Thoreau, ni une adaptation de Walden, ni même à proprement parler un album écologique. C’est une fable politique déguisée en aventure animalière, une comédie philosophique qui choisit le sourire pour nous toucher au cœur. Pour ne rien gâcher, la couverture est magnifique. Disponible dans quelques jours chez Dargaud.

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