Silence n’est pas un ennemi comme les autres, dans la galerie de criminels que Batman doit régulièrement affronter. Thomas Elliott est à la fois un ami d’enfance de Bruce Wayne devenu un éminent chirurgien, mais aussi l’un des vilains emblématiques de Gotham, apparu dans une histoire qui a connu un immense succès, il y a désormais plus de vingt ans. Et ce dernier point est important, car le retour de Silence pose une question fondamentale : est-il encore possible d’écrire aujourd’hui une histoire de super-héros comme on le faisait au tout début du XXIe siècle ? Il faut bien admettre que la première chose qui frappe lorsqu’on découvre ces six épisodes scénarisés par Jeph Loeb, c’est à quel point la manière de présenter les personnages et de faire monter les événements semble appartenir à une autre époque. Y compris dans l’univers de Batman. On a presque du mal à comprendre ce qui s’est passé. Certes, certains costumes ont été actualisés et la dynamique entre les personnages n’est plus exactement celle d’il y a vingt ans, mais globalement, on a l’impression d’avoir fait un saut temporel. Comme s’il nous manquait quelque chose pour comprendre véritablement ce qui s’est déroulé entre les épisodes précédents et le début de cette saga. Du côté du dessin, c’est un peu la même histoire. Jim Lee est indissociable de l’époque charnière entre les 1990s et les 2000s (et de l’apparition de *Hush/Silence) et il est aujourd’hui beaucoup plus rare dans l’industrie des comics, puisqu’il occupe des postes à responsabilité bien plus chronophages qui l’empêchent de produire les planches dont il nous régalait autrefois. Jim reste un dessinateur de très haut niveau, évidemment, mais il est difficile de ne pas constater qu’il n’a plus tout à fait la verve, la minutie et la précision qui le caractérisaient à l’époque.
Pour l’essentiel, le récit repose ici sur un dilemme fondamental qui devrait pourtant sembler évident à tout le monde, y compris à ceux qui fréquentent régulièrement Batman : sa volonté farouche de ne jamais tuer son adversaire et, au contraire, de le sauver lorsqu’il est voué à une mort certaine. Silence a torturé le Joker et l’a laissé quasiment moribond. Il aurait donc été très facile de le laisser mourir ou même de l’achever. Mais c’est mal connaître Batman, qui va tout faire pour le sauver. À partir de là, il va se mettre à dos tous ses alliés, sa fameuse Bat-Family, qui va se sentir trahie, la plupart du temps pour des raisons très personnelles. Oui, Barbara Gordon a été clouée dans un fauteuil roulant pendant plusieurs années après avoir été abattue par le Joker. Oui, son père a été torturé et humilié. Oui, Jason Todd est mort des mains du Joker, ravagé à coups de barre de fer. Pour autant, tout le monde sait parfaitement comment fonctionne Bruce Wayne. C’est à prendre ou à laisser : jamais il ne tuera et jamais il ne laissera volontairement mourir un adversaire. Il est donc difficile de croire qu’après toutes ces années, ses proches découvrent seulement maintenant son modus operandi. En tout cas, c’est ce qu’on a l’impression de comprendre à la lecture du scénario de Jeph Loeb. Le récit accumule également les fausses pistes et fait intervenir toute une galerie d’ennemis, comme le Sphinx ou Bane, dans une position beaucoup plus discutable puisque ce dernier se met finalement au service de Batman. Difficile, là encore, de croire que le Chevalier Noir accepte l’aide de Bane alors que celui-ci est responsable de la mort de son majordome Alfred. Encore un élément du scénario qui peine à tenir debout. En gros, Silence a orchestré une gigantesque machination aux dépens de Batman. Il ne veut pas seulement le tuer, il veut le briser. Et pour cela, il a besoin de l’aide de Jason Todd, qui souffre apparemment de crises de violence depuis sa résurrection. Des crises qu’il serait possible de guérir à condition, bien entendu, de prêter main-forte à cet étrange ennemi au visage recouvert de bandelettes. L’intérêt principal de cette "suite" tient donc surtout dans une succession d’affrontements permettant à Jim Lee de faire parler son talent, même si, je le répète, il a fait mieux, et largement mieux, par le passé. Le lecteur bénéficie ainsi d’une série de planches et d’interventions iconiques, sorte de passage en revue du microcosme de Gotham. Inversement, ceux qui espéraient découvrir un grand récit épique capable de mettre un point final à la dualité entre Batman et Silence vont vraiment rester sur leur faim. Il y a peu de fond, beaucoup de choses discutables et ces six épisodes, qui de toute manière nous laissent sur notre faim, sont assez déroutants tant ils semblent appartenir à une autre époque. Et c’est peut-être finalement le plus étrange dans cette histoire : Hush 2 joue ouvertement la carte de la redite. Peut-on écrire les comics de demain avec les gimmicks d’avant-hier ? La réponse, ici, va malheureusement de soi.

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