
En voilà une famille qui ne va pas très bien, à y regarder d'un peu plus près. Chez les Hamilton, c'est la crise à tous les étages. William, le père, est un avocat de formation qui a tout perdu, notamment son argent au jeu, ses illusions et probablement une bonne partie de son amour-propre et de sa dignité. Il sait qu’il est devenu un type médiocre et ne cherche même plus vraiment à se raconter d’histoires. Il aurait aimé être un héros mais la vie lui a plutôt distribué le rôle du gars médiocre dont l'avenir est plus sombre encore qu'il n'y parait, à première vue. Sa femme Marnie n’arrange évidemment rien. Elle passe son temps sur Internet à expliquer au monde entier pourquoi il va mal : raciste, complotiste, gavée de réseaux sociaux et de junk food, elle possède cette faculté assez fascinante de transformer n’importe quelle conversation en guerre civile. Bienvenue sur X en 2026. Leur fille Arabella est son exact contraire : militante jusqu’au bout des ongles, radicale, furieuse contre le monde et particulièrement contre ses parents, elle n'en est pas moins aussi crétine. Quant à Brian, le fils, il est encore au stade où sa principale préoccupation consiste à jouer en ligne barricadé dans sa chambre. Et tout ce petit monde habite à Vérone, dans le Wyoming. Une ville fictive qui donne l’impression d’avoir été construite spécialement pour démontrer que l’Amérique profonde n’a vraiment pas besoin qu'on la pousse pour partir en vrille. Dan Houser (et Laszlo Jones) s’amuse : le scénariste ne se contente pas de raconter une histoire de famille déglinguée ou de polar rural. Il prend tout ce qui fait aujourd’hui le sel (ou plutôt l’arrière-goût de plastique brûlé) de la société américaine et le balance dans le même shaker : argent, réseaux sociaux, racisme, paranoïa, politique, religion, culte de la réussite, obsession de la virilité, écologie sacrifiée sur l’autel du profit… Secouez bien. Servez très froid. Et ne vous attendez pas à trouver un personnage plus sympathique ou vertueux que les autres…

Parlons des Charmer, les voisins ! Une famille mormone nombreuse, six enfants, une belle maison, de l’argent, une jolie épouse, des sourires et une foi à toute épreuve. Ils sont tellement parfaits qu’on pourrait presque entendre une musique publicitaire pour l'Amérique de Trump dès qu’ils apparaissent. William, qui est vraiment le rois des mauvais choix, est d’ailleurs obsédé par Eliza, la femme d’Orson Charmer. Dans American Caper, les personnages de droite sont souvent grotesques, ceux de gauche peuvent être insupportables, les riches sont rarement recommandables et les pauvres n’ont pas nécessairement meilleur caractère. Tout le monde est persuadé d’avoir raison. Tout le monde a une explication. Tout le monde accuse quelqu’un d’autre. Et pendant ce temps, les problèmes continuent tranquillement de s’accumuler. Un accident avec une fourgonnette qui renferme des évadés et des migrants en situation irrégulière, William qui s'enlise jour après jour dans la marais de ses mauvais choix, Orson qui se révèle être un psychopathe au service de des employeurs, qui exploitent ses faiblesse, sans compter le F.B.I. qui vient fourrer son nez dans cette poudrière. C'est d'ailleurs quand notre mormon entre en scène en solo que l'album devient atrocement poil à gratter. Car sous son costume de père de famille irréprochable et de bon croyant se cache autre chose. Quelque chose de beaucoup moins présentable. Houser commence alors à déplacer le récit. On n’est plus seulement dans la satire sociale : les secrets prennent le dessus, les différentes trajectoires commencent à se croiser et American Caper devient un polar qui campe sur les terres de Garth Ennis. Le tout avec le dessin jubilatoire et chirurgical de Chris Anderson et David Lapham. Les détails et l'absurde sont crédibles, chaque page suinte la décadence morale et l'hypocrisie à peine voilée. L'Amérique est foutue mais elle continue de nier la catastrophe, American Caper lui met le nez dans l'assiette et l'oblige à boire le calice jusqu'à la lie : ça ne plaira pas à tout le monde (à vue de nez, les trumpistes ont plus de chance de se régaler avec le livre de Sarak Knafo) mais c'est assez dérangeant et foutraque pour vous faire passer un très bon moment, en attendant un tome 2 d'ici la fin de l'année.
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