
Il faut quand même une certaine inconscience pour revenir raconter une histoire de zombies en 2026. Des morts qui marchent, des survivants qui bricolent des barricades, des villes désertes et des gens qui découvrent, généralement un peu trop tard, que leur voisin est devenu beaucoup moins fréquentable : le genre a déjà tout fait et dit, ou presque. Et pourtant, Tout ce qui meurt et agonise parvient à trouver un angle qui change assez radicalement la perspective. Ici, le problème n’est pas vraiment de savoir comment tuer les morts. C’est de savoir quoi faire quand on n’en a justement pas envie, de les tuer, car on les aime ! Jack Chandler vit dans une ferme isolée, au milieu d’un monde ravagé par une apocalypse zombie. Jusque-là, rien de très original. Sauf que Jack a décidé de continuer à vivre avec les morts qui l’entourent. Et pas n’importe lesquels : parmi eux se trouvent son mari (alerte allergie pour ceux qui hurlent au wokisme sur les réseaux) et sa fille adoptive (seconde alerte). Il sait parfaitement ce qu’ils sont devenus, il sait aussi qu’ils sont morts. Mais il refuse de les abandonner une seconde fois. C'est précisément là que le récit de Tate Brombal commence à faire mal à vos petits cœurs. Parce que Jack n’est pas présenté comme un illuminé qu’il faudrait remettre dans le droit chemin. Son choix est évidemment dangereux, complètement irrationnel même, mais il devient compréhensible à mesure que l’on découvre son histoire. Avant que les morts ne se relèvent, Jack connaissait déjà une forme de solitude. Il avait longtemps vécu avec l’impression d’être tenu à distance du bonheur, de l’amour et de cette famille qu’il aurait tant voulu construire. Lorsqu’il finit enfin par trouver tout cela, la mort vient lui reprendre. Alors Jack s’accroche. Désespérément. C’est probablement la meilleure idée de cette mini série : nous faire regarder les zombies depuis le point de vue de celui qui refuse de les voir uniquement comme des monstres.

On connaît la mécanique habituelle. Un groupe de survivants découvre une maison infestée, quelqu’un hurle, quelqu’un tire, et tout le monde repart en expliquant que c’était pour sauver sa peau. C'est le point de départ, non pas du récit, mais du moment où il va prendre un virage moins bucolique pour plonger dans le tragique, le sanguinolent. Les survivants, c'est eux le problème, finalement ! Le plus étrange ici, c’est qu’on finit par comprendre Jack sans forcément approuver ce qu’il fait. C’est toute la nuance du discours. Brombal ne transforme pas les morts-vivants en animaux de compagnie inoffensifs et ne nous sert pas la vieille rengaine selon laquelle « les vrais monstres sont les humains ». Ce serait trop simple. Les zombies restent dangereux et Jack prend une décision insensée. Mais il est aussi difficile de lui demander de renoncer à ceux qui constituent désormais tout ce qui lui reste. Le tout parle donc de zombies, oui., mais ça parle surtout de faire son deuil. De cette partie de nous qui continue parfois à faire comme si les disparus pouvaient revenir, ou comme si les garder près de soi permettait de repousser un peu l'instant où il faudra accepter leur absence. Dans un autre contexte, cela donnerait probablement un drame familial particulièrement déprimant. Brombal ajoute tout bêtement quelques cadavres en décomposition et une apocalypse pour rendre les choses encore plus compliquées mais savoureuses. Ce sera, à n'en pas douter, une des grandes lectures à conseiller en cette rentrée. Le dessin de Jacob Phillips est parfaitement raccord avec cette approche. Son travail ne cherche pas à transformer chaque page en catalogue bien gore. Il installe plutôt une atmosphère lourde, presque brumeuse, où les paysages ruraux semblent figés dans le temps. Les couleurs et les aplats donnent parfois l’impression que tout ce que l’on voit appartient déjà à un souvenir. Les vivants eux-mêmes semblent avoir quelque chose de fantomatique, tandis que les morts finissent presque par s’intégrer naturellement au décor. C’est assez malin, parce que cela entretient constamment une petite confusion entre ce qui est réellement là et ce que Jack veut voir. On entre dans sa tête sans que le récit ait besoin de nous expliquer lourdement ce qu’il ressent. Une silhouette, un visage, une maison, un geste suffisent parfois. Voici donc un ouvrage (grand format, bien chic, comme nous y a habitué Urban Comics) qui nous rappelle pourquoi les zombies stories fonctionnent encore. Derrière leurs dents, leur chair pourrie et leurs grognements pathétiques, ils parlent toujours de la même chose : la peur de perdre quelqu’un et l’impossibilité de revenir en arrière. La fin est inéluctable, et si vous n'êtes pas insensibles, ça va vous bouleverser.

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