Je

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En deux mots

Jamaïque, 1831. Antoinette Cosway sort du pensionnat, cherche un mari dans la colonie britannique. Un premier fiancé, Samuel Lockhart, disparaît sans explication. La voilà aussitôt soupçonnée, marquée, comme sa mère avant elle. Puis Rochester surgit, se présente en sauveur. Il épousera Antoinette, la conduira en Angleterre, l’enfermera dans un grenier et lui volera jusqu’à son prénom.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La folle du grenier reprend la parole

Antoinette Cosway est l’épouse cachée de Rochester dans Jane Eyre. Prisonnière et réduite à la folie, elle meurt sans avoir pu parler. Lilia Hassaine lui redonne la parole. Je est un acte de réparation littéraire autant qu’un roman magnifique.

C’est en Jamaïque, au moment où l’esclavage vit ses dernières heures, que s’ouvre ce roman. Antoinette sort du pensionnat, partage son quotidien avec Christophine, cette femme qui n’est ni servante ni mère, qui pratique l’obeah et lui avait prédit que les Blancs d’Angleterre la jugeraient « impure, dégénérée, parce que née sur cette terre brûlante ». Elle rencontre Samuel Lockhart, croit tenir son avenir entre les mains. Leurs fiançailles tournent court : il disparaît. Et la rumeur, aussitôt, fait son œuvre : « On murmurait que j’étais porteuse de malchance, que je fermais les hommes — une expression créole à mi-chemin entre la sorcellerie et la damnation. »

C’est alors que surgit Rochester.

Il apparaît d’abord comme une délivrance. Massif, le regard « bleu mais sombre, troublé mais calme », il accepte d’épouser celle que plus personne n’ose approcher. La scène du bal où il lui tend une part de gâteau au citron, « du bout de la fourchette », est d’une sensualité parfaitement maîtrisée : « J’ouvris les lèvres. N’opposai aucune résistance. Le glaçage fondit sur ma langue, sucré, acide, et pour la première fois je vis Edward, le visage nu, dépouillé de son masque sévère. » Un frémissement. Une promesse. Un piège.

Car très vite, l’amour se transforme en dédain, puis en violence. Jaloux, possessif, Rochester fait de son épouse sa chose. Il lui vole jusqu’à son identité : en rentrant en Angleterre, il décide qu’elle s’appellera désormais Bertha. Ce dépouillement du nom est le premier meurtre. Antoinette l’avait pourtant pressenti dès leurs premières étreintes : « Dans toute morsure est contenue une menace. La morsure parle et elle dit : je peux te faire mal, je peux t’entamer, je peux te déchirer. Elle est le velours de la bouche, et la cruauté de la mâchoire. La douceur des lèvres, et la pointe des dents. »

Ce qui rend ce roman proprement glaçant, c’est le rôle de l’entourage. Personne ne détourne vraiment les yeux. On se tait. La société créole du bal de 1831, les « gens de bien » du manoir anglais, jusqu’à Grace Poole, la geôlière recrutée pour veiller sur la prisonnière : tous choisissent le confort du déni. La descente aux enfers d’Antoinette est une affaire collective. Chaque témoin silencieux devient complice. Lilia Hassaine le dit sans jamais forcer le trait, et c’est là que le roman touche juste : la violence n’est pas que celle de Rochester. Elle est systémique, diffuse, banalisée.

On ne peut s’empêcher de lire ce roman victorien avec nos yeux d’aujourd’hui. Sur le patriarcat, les violences conjugales, la responsabilité de l’entourage face à l’emprise, les résonances sont saisissantes. 

Pour l’autrice, il ne s’agit pas d’asséner une leçon, mais de montrer, de dire, et de laisser le lecteur trembler.

Dès l’exergue, Lilia Hassaine confesse sa dette envers Charlotte Brontë et Jean Rhys, qui avait la première, en 1966, rendu à Antoinette sa voix et son prénom créole dans La Prisonnière des Sargasses. Mais là, il ne s’agit pas de raconter l’enfance caraïbe et le déracinement, mais de plonger au cœur de la relation avec Rochester. Elle s’inscrit aussi dans le sillage d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, dont le Milady rendait pareillement à un personnage féminin secondaire toute la lumière qu’on lui avait dérobée.

Quatrième roman de Lilia Hassaine, Je confirme une trajectoire littéraire remarquable. Après L’Œil du Paon, Soleil Amer et Panorama, roman dystopique aux allures de thriller, couronné du Prix Renaudot des lycéens, Lilia explore le roman victorien. On sent sous sa plume la grande lectrice nourrie des sœurs Brontë, de Dickens, d’Oscar Wilde, mais aussi de nos classiques français. Son style, d’un classicisme élégant et d’une langue très travaillée, est parfaitement accordé à son sujet. Les phrases sont tranchantes, puis soudain s’allongent en une période ample qui respire et enveloppe. « Certaines histoires n’ont jamais lieu, et pourtant elles vivent en nous comme si elles avaient été possibles. »

Je

Lilia Hassaine

Éditions Gallimard

Roman

000 p., 21 €

EAN 9782073099945

Paru le 20/08/2026

Où ?

Le roman est situé en Jamaïque, à Kingston, Spanish Town, Coulibri, Linstead, puis en Angleterre, à Londres, Ferndean, Thornfield, Haworth et York. On y évoque aussi Liverpool et Manchester, un voyage à Paris ainsi que la Martinique.

Quand ?

L’action se déroule durant la première moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur

« — Que savez-vous de la beauté, Antoinette ?

Il se tourna vers moi, suspendu à ma réponse.

— Pas grand-chose. Mais je sais la reconnaître quand elle est là.

— Eh bien moi, chaque fois que je la vois, elle me blesse.

Quand je vois votre visage, par exemple, quelque chose en moi se trouve comme ébranlé. »

Île de la Jamaïque, 1831. Antoinette Cosway, créole de bonne famille, s’éprend d’Edward Rochester, un Anglais aussi impénétrable que fascinant. Mais à la séduction enflammée succèdent rapidement des scènes vénéneuses, où les baisers sont des blessures, où toute une société livre la jeune femme à son bourreau.

Des années plus tard, Antoinette tente de conquérir sa propre histoire.

JE se situe à mi-chemin entre roman victorien et thriller intimiste contemporain. Lilia Hassaine s’est inspirée du personnage de la première femme de Rochester dans Jane Eyre, le roman culte de Charlotte Brontë. Elle a choisi de lui donner une voix, un corps, une destinée.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« ANTOINETTE

1

C’est une nuit où la lune s’est endormie. Les poutres sont silencieuses ; pour une fois, elles ne craquent pas, ou alors c’est si léger, si timide, qu’on dirait un soupir retenu. Depuis le temps que je veux t’écrire, j’ai enfin trouvé un endroit à moi – non pas ce manoir lugubre, ni ce grenier dans lequel on me cache, mais cette heure, rare et fragile, où mon esprit m’appartient tout entier.

Grace Poole, avec laquelle je n’ai jamais su nouer le moindre lien d’amitié, dort sur sa chaise. Elle me dégoûte, comme je sais qu’elle dégoûte Rochester, mais sans doute n’y avait-il qu’un cerbère de son espèce pour endurer des années d’enfermement à mes côtés ; une prisonnière d’âme et de cœur, dure et acariâtre, taiseuse et loyale.

Il n’empêche qu’elle est franchement laide, avec son menton semé de poils drus, son visage commun, plat, sans lumière, encadré d’un bonnet trop blanc qui la fait ressembler aux commères de village – ces mégères qui baissent les yeux quand on les regarde, et murmurent entre elles dès qu’on a le dos tourné.

Il m’est arrivé, pour passer le temps, de l’observer longuement comme on examine un objet inconnu, en tentant de déterminer le point le plus saillant de son visage, de trouver, quelque part sur cette figure empesée, un petit quelque chose d’agréable, une lueur, un détail qui l’adoucirait.

Mais depuis bientôt dix ans – dix ans, mon Dieu – je n’ai toujours pas trouvé cet angle par lequel l’observer pour que sa compagnie me soit plus supportable.

Elle dort.

Elle dort, et il me suffirait de tendre la main là, tout près, de glisser mes doigts dans la poche de son tablier, d’en retirer la clé, et de la faire tourner lentement dans la serrure. Je connais ce geste, je l’ai imaginé tant de fois.

La clé grincerait à peine, un bruit sourd, gras, le métal frottant sur le métal. La porte s’ouvrirait, lourde, épaisse. Je descendrais l’escalier, celui qui mène des mansardes au couloir des chambres. Les marches sont étroites, inégales, certaines penchent légèrement sous le pied. À l’endroit où le palier tourne, une tapisserie pend au mur – un tissu râpeux, jauni par la fumée des lampes et la poussière des années. Derrière, il y a une autre porte, basse, à peine visible : c’est par là que je pourrais sortir.

Mais même avec cette clé, je ne le ferais pas ; je me contenterais d’arpenter les galeries du manoir, de frôler les murs, de suivre du bout des doigts les nervures des boiseries. Je ne m’enfuirais pas. Je suis attachée par une chaîne invisible.

Cette chaîne, c’est toi, et l’espoir que j’ai de te revoir.

2

Tout a commencé à l’automne 1831 en Jamaïque. Je vivais avec Christophine dans une petite maison aux volets fatigués. Je pourrais te parler longtemps de Christophine sans pouvoir la décrire tout à fait. Disons qu’elle n’était ni une servante ni une mère pour moi ; elle appartenait au domaine de Coulibri, au monde de mon enfance, et je ressentais pour elle une tendresse prudente.

Je me souviens de sa peau noire, luisante, de son visage rond et plein. Je me souviens aussi de ses mains, qui sentaient le clou de girofle et la cendre tiède : le matin, elles pétrissaient la farine, cueillaient les feuilles de bois d’Inde ; le soir, elles me passaient un linge mouillé derrière la nuque.

Les jours d’orage, Christophine allumait une bougie. Elle pratiquait l’obeah – un mot qu’on évitait de prononcer mais que tout le monde connaissait. Je la voyais souffler dans la vapeur d’une infusion, agiter des herbes au-dessus du lit de mon petit frère, enterrer un œuf sous les racines d’un figuier. Elle disait que tout ce qui pousse parle. Que les plantes crient quand on les arrache. Que les rêves sont des petites bêtes qui sortent du trou du ventre, la nuit, pour venir s’asseoir près du cœur.

Christophine me l’avait prédit : mon avenir serait nébuleux. Les Blancs d’Angleterre me jugeraient impure, dégénérée, parce que née sur cette terre brûlante. Les Noirs ne me compteraient jamais parmi les leurs, en raison de ce que ma couleur de peau charriait de privilèges. « Négresse blanche », ils disaient.

Noire par la terre, Blanche par la peau.

Le jour où j’ai rencontré Rochester, Christophine avait cousu une petite poche de sel dans l’ourlet de ma robe. Elle savait, comme moi, que nous étions promis l’un à l’autre ; nous devions nous voir ce soir-là, au bal annuel des Mason, afin de ratifier ce que d’autres avaient décidé pour nous. J’étais convaincue qu’il me plairait, et que notre inclination serait réciproque.

Christophine, elle, se méfiait d’instinct de celui qu’elle appelait « l’Anglais ». Elle nouait les rubans de mon corsage, m’ajustait en silence. C’est elle qui avait fait la route jusqu’à Spanish Town pour me trouver cette robe en batiste beige, brodée à la main. Une ceinture de satin ivoire enserrait ma taille. À mes poignets, elle avait glissé des bracelets de corail rouge, puis m’avait tendu, d’un geste calme, les boucles d’oreilles en or de ma mère.

Mes cheveux noirs, longs et bouclés, étaient tressés en une couronne serrée, brillante, piquée de fleurs séchées.

Ma peau, dorée par le soleil, luisait en contraste avec la robe. J’étais belle. Pas comme les dames des lithographies anglaises – diaphanes jusqu’à l’oubli –, autrement : souple, éclatante, presque insolente.

3

Chaque année, Jonas Mason – l’homme qui m’a élevée – organisait un bal réputé jusqu’en Angleterre. Cette fois, et pour la première fois, il avait fait venir Rochester et sa famille. Je suis arrivée en même temps qu’eux. Tous se sont montrés chaleureux à mon endroit mais Rochester, lui, détournait les yeux ; je ne l’intéressais pas. Après les salutations d’usage, il n’a plus dit un mot. Nous étions là, figés devant la maison, assistant – muets, idiots – aux accolades théâtrales de nos pères. Je sentis un pincement dans mon cœur : je m’étais imaginé un roman d’amour, et me retrouvai face à un mur.

Heureusement, je vis Filibert devant la véranda. Je me jetai dans ses bras comme on accueille un libérateur. Filibert était un Français des Antilles, établi à Port Royal. Il y travaillait depuis des années comme courtier maritime, naviguant entre les comptoirs des Caraïbes et les ports de l’Atlantique, mettant en relation planteurs, négociants et capitaines ; il était surtout mon ami. Il avait dû s’absenter plusieurs semaines, pour rendre visite à sa mère en Martinique, mais était rentré plus tôt que prévu.

Je décidai de passer une soirée légère avec lui, en dépit de Rochester et des circonstances. La musique coulait dans nos jambes, la salle tournait autour de nous.

La lumière était orangée, suspendue entre les lustres et les miroirs. Elle faisait briller les visages, adoucissait les plis, caressait les épaules. Les invités venaient pour la plupart de familles créoles bien établies dont les fortunes, souvent déclinantes, tenaient encore debout sur les cendres de la traite. On parlait peu, mais on savait qui avait perdu quoi, qui vendait ses terres, qui avait envoyé ses fils en Europe. Il y avait aussi quelques Anglais : un juge à la retraite, deux jeunes femmes fraîchement débarquées, raides dans leurs robes trop sages, le teint déjà rougi par le soleil. Plus loin, des enfants silencieux attendaient qu’on les autorise à danser. Plusieurs étaient métis, élèves de pensions londoniennes, fils illégitimes de colons. Leurs mères, quand elles étaient présentes, restaient debout entre les portes. Les serviteurs circulaient sans bruit, précis, rapides. On ne parlait plus d’esclaves.

On employait des mots vagues, « gens du domaine », « personnel fidèle », « âmes tranquilles ». Mais en réalité, rien n’avait changé.

Les conversations tournaient autour de la paroisse de Saint James, à l’ouest de l’île. On y rapportait des attroupements après les offices du dimanche, des sermons plus animés que d’habitude et des chants qui se prolongeaient parfois jusqu’au soir. Certains planteurs accusaient les pasteurs baptistes de semer, chez les travailleurs, des idées de liberté. Un propriétaire raconta en riant qu’un domestique noir avait osé réclamer un salaire. « Ils lisent la Bible et pensent qu’elle a été écrite pour eux », dit un autre en se resservant du punch. Une femme soupira : « Ils refusent même qu’on les appelle par le nom de leur maître. »

La discussion s’éteignit d’elle-même. On passa au prix du sucre, au retard d’un navire de Bristol, à la pluie qui compromettait la canne. J’aperçus Rochester, appuyé contre un pilier de bois, sa silhouette massive, ses épaules larges. Son visage m’avait d’abord semblé fermé, avec sa mâchoire carrée et son front large, buriné comme la pierre des vieilles statues. Il n’avait rien de gracieux, mais dégageait cependant quelque chose qu’on ne pouvait ignorer : une certaine densité. Cela tenait beaucoup à son regard, bleu mais sombre, troublé mais calme, et à la façon dont il restait immobile, parfaitement ancré dans son corps, comme s’il ne doutait jamais de sa place. Il était en grande conversation avec mon frère Richard ; ils devisaient de Paris où Rochester disait avoir séjourné et avoir appris quelques rudiments de français. Filibert les entendit et prit part à la discussion – il ne manquait jamais une occasion de pratiquer sa langue maternelle.

Je remarquai alors que le regard de Rochester revenait inlassablement vers moi. Je n’en étais pas sûre – tant je m’étais convaincue de son indifférence –, mais au fil de la soirée je n’eus plus l’occasion d’en douter. Il était attentif à chacun de mes mouvements, à chacune de mes danses avec d’autres hommes, et même si je feignais de l’ignorer, il surprit lui aussi quelques-unes de mes œillades.

Nos corps se rapprochèrent peu à peu. Il passait derrière moi, prétextant rejoindre un ami. Son épaule frôlait à peine la mienne. Il ne s’attardait pas, mais chaque approche semblait calculée. Très vite, je ne pus penser à autre chose qu’à sa présence, à son souffle dans mon dos.

À la fin, il flottait dans l’air comme une tiédeur d’orage.

Les miroirs étaient couverts de buée, les voiles des femmes collaient à leurs bras. La maison se vidait lentement. Je m’approchai d’une table à l’écart, recouverte d’une nappe brodée sur laquelle s’amollissaient les restes du festin, des beignets à la banane, des babas renversés, des fruits confits dans leur sirop figé, et d’autres douceurs à demi entamées. Mes doigts hésitaient. Une main me devança.

Sans un mot, Rochester coupa une part de gâteau au citron. Du bout de la fourchette, il l’offrit à ma bouche. J’ouvris les lèvres. N’opposai aucune résistance. Le glaçage fondit sur ma langue, sucré, acide, et pour la première fois je vis Edward, le visage nu, dépouillé de son masque sévère. Ce fut un frémissement dans sa posture hautaine, une faille minuscule dans la pierre. Edward Fairfax Rochester me salua d’un bref mouvement de tête, et quitta la pièce aussitôt.

Filibert, qui avait assisté à la scène, ne put s’empêcher de me piquer :

– Je croyais que vous n’aimiez pas le citron, ma chère Antoinette ? Je vous quitte trois semaines, et voilà que vos goûts changent du tout au tout.

4

Je passai la nuit au domaine des Mason. Dans mon lit, les images tournaient comme dans une eau trouble : le bal, la lumière, les miroirs, la fourchette qui s’avance, le goût du citron sur ma langue. Je me surpris à revivre la scène avec une précision presque douloureuse ; ma bouche se souvenait mieux que ma mémoire. Je ne savais comment interpréter le geste de Rochester, et le ruminai longtemps.

Le matin, je pris le thé sous la véranda. La chaleur était douce, comme si l’île voulait nous ménager après les excès de la veille. Les ouvriers s’activaient déjà dans le jardin. Je les regardais ployer sous leurs paniers, silhouettes noires contre le vert éclatant, et m’efforçai de ne plus songer à Rochester. J’accompagnai Mason pour visiter la plantation de café d’un voisin, puis m’installai quelques heures dans son bureau pour feuilleter distraitement les journaux.

Vers midi, un domestique entra, porteur d’un énorme bouquet de fleurs tropicales. Je n’en avais encore jamais vu de si gros ; il débordait de ginger lilies rouge sang, d’hibiscus gonflés de chaleur, de grappes de bougainvillées emmêlées et de roses blanches séchées. Au milieu, dissimulée entre deux tiges épaisses, était glissée une carte à mon nom. Elle portait le sceau des Fairfax Rochester.

Cette attention m’apparut comme la preuve que l’épisode du gâteau n’était pas une maladresse, mais bien une impulsion, une sorte d’élan auquel il n’avait su résister.

Je trouvai toutefois qu’en matière de présent, on pouvait faire moins convenu, et tandis que je m’interrogeais sur la sincérité du geste, Mason, lui, s’enthousiasmait sans mesure, énumérant les innombrables qualités de Rochester en même temps qu’il comptait les fleurs du bouquet et tentait de nommer chacune, dans l’espoir d’y découvrir quelque message caché.

Je te dois ici quelques précisions sur Jonas Mason. Il est l’homme qui a sauvé ma mère de la ruine, le saint qui a élevé des enfants qui n’étaient pas les siens : mon petit frère Pierre et moi-même, en plus de son propre fils, Richard.

Avec le temps, il est devenu un père à mes yeux – je l’appelle souvent ainsi, bien qu’aucun lien du sang ne nous unisse. Il a veillé sur mon avenir avec l’inquiétude des pères aimants, et c’est peut-être pour cela qu’il espérait tant que ce bouquet révélât, dans ses couleurs et ses parfums, le signe d’une promesse. Ce jour-là, il était heureux ; je voyais dans ses yeux une lueur enfantine, une lumière qui m’émeut encore tant elle disait sa foi candide en cette histoire.

À un moment, il se précipita dans son bureau et en revint, un livre entre les mains. A Guide to the Language of Flowers. Il l’ouvrit sans me regarder, les gestes ralentis par une application un peu solennelle. Il avait mis ses lunettes, ce qu’il ne faisait que pour lire les lettres importantes, et feuilletait l’ouvrage à tâtons, fronçant les sourcils, murmurant à voix basse. Je l’observais sans rien dire.

– Lettre R… Non. Peut-être W ? Ah, voilà. White rose dried : Death preferable to loss of innocence.

Mason avait vieilli d’un coup. Il était courbé sur le livre, ses cheveux clairsemés par endroits, et ses mains, ses mains puissantes qui pouvaient autrefois tout plier, tout rompre, tremblaient légèrement.

– Les roses blanches, symbole d’innocence. Séchées, pour l’éternité. N’est-ce pas romantique ?

– Je préfère les fleurs vivantes.

J’avais coupé court à l’enflamme de mon père. Richard, son fils légitime – raide d’orgueil et de devoirs bien appris –, nous écoutait distraitement, affaissé dans un fauteuil du salon de lecture. Il bondit :

– Dans votre situation, Antoinette, j’accepterais même des orties. Rochester fait montre d’une grande générosité en vous épousant. Dois-je vous rappeler que ce mariage vous sauve du déshonneur ?

– Trente mille livres de dot. Cela méritait bien un bouquet.

– Vous vous trompez. Il n’est peut-être pas riche lui-même, mais il vient d’une famille fortunée, respectable, et c’est un homme d’une grande probité. Ces fleurs en sont la preuve.

Richard se leva et se dirigea d’un pas militaire vers la fenêtre. Il l’entrouvrit, comme pour évacuer la conversation. Une brise tiède s’engouffra dans la pièce. Ses mots bourdonnaient à mes oreilles. Ma situation.

5

Je rentrai à Coulibri le soir même. À la mort de ma mère, j’avais refusé d’habiter chez Mason, si paternel et protecteur fût-il. Coulibri était délabré, mais au moins je ne m’y sentais la charge de personne. Du domaine où j’avais grandi, il ne restait plus grand-chose : les ruines de la maison principale, incendiée dix ans plus tôt, et la dépendance, où Christophine et moi avions fini par nous installer.

Quand la grande maison a brûlé, j’étais encore une toute jeune fille. Christophine aurait pu fuir, se fondre dans la foule, rejoindre les Érinyes qui réclamaient justice. Elle aurait pu jeter une torche par la fenêtre, comme les autres. Elle ne l’a pas fait. Elle est restée, et elle a même tenté de sauver mon petit frère. Il faut dire qu’elle était très attachée à lui, l’enfant du silence. Pierre ne parlait pas et ne marchait pas. Il passait des heures prostré, les yeux roulants, les mains agitées. On disait qu’il avait « quelque chose dans la tête ». Christophine refusait qu’on le regarde comme un simple d’esprit. Elle le lavait dans une bassine en zinc, lui chantait des comptines en créole. Ma mère l’enveloppait dans des linges doux qu’elle mettait à sécher sur des pierres chaudes.

Nous étions encore les maîtres, au regard de la loi, mais nous étions fragiles. Une femme seule, deux enfants, une maison isolée. Alexander Cosway, l’homme dont je suis née, était planteur. Il disait que les Noirs avaient été créés pour travailler. Il les logeait dans des cases de fortune et leur donnait à peine de quoi manger. Christophine était, à ses yeux, un genre d’objet : achetée en Martinique, il l’avait offerte à mère en cadeau de mariage – ma mère était créole martiniquaise, elles parlaient entre elles un français mâtiné de créole. Quand il est mort, il nous a laissées sans argent, sans ressources. Presque tous les domestiques sont partis. Quelques-uns, parce qu’ils ne savaient où aller, sont restés un temps. Pas longtemps.

Ma mère a résisté comme elle pouvait. Elle s’est battue pour maintenir l’exploitation à flot, comme on écoperait un navire qui prend l’eau, seule avec un seau percé.

Puis elle a rencontré un riche commerçant, Mason ; ils tombèrent éperdument amoureux. Elle fut soudain obsédée par l’idée de partir, de quitter Coulibri à jamais, de quitter cette île même dont elle disait qu’elle nous tuerait tous. « Il faut que tu comprennes, Jonas. Nous étions si pauvres, nous étions un objet de dérision pour eux. Mais nous ne sommes plus pauvres à présent. Tu n’es pas un homme pauvre », répétait-elle à Mason, sourd à ses supplications, et elle insistait : « Ce n’est pas un endroit sûr, ce n’est pas un endroit sûr pour Pierre. »

Les années qui suivirent ont confirmé ses craintes. À l’église, les prêches des pasteurs baptistes se firent plus virulents. On y parlait de libération, de justice. On disait que l’Angleterre préparait des réformes. L’abolition de la traite, votée en 1807, avait interdit l’importation de nouveaux esclaves. Mais l’esclavage, lui, perdurait. De cette discordance naquit une colère sourde, ravalée pendant des générations, et qui, à force d’attendre, finit par chercher un exutoire.

Un jour de l’année 1820, une foule d’esclaves mirent le feu à notre maison. Ils l’enflammèrent, comme ils auraient pu brûler n’importe quel autre domaine; leur fureur frappait au hasard. Ma mère ne s’était pas trompée : elle y perdit son fils adoré et une partie de sa raison. Avec moi, elle resta fidèle à elle-même, toujours aussi distante, toujours aussi lointaine. Je n’avais jamais vraiment compté. Parce que j’étais née fille, elle me voyait comme le reflet de ses désillusions — une destinée qu’elle aurait aimé briser pour elle-même mais qui, déjà, se refermait sur moi. Elle avait lutté, tant qu’elle avait un fils à protéger. Mais quand Pierre lui fut arraché, son désir de vivre s’éteignit. Je ne suffisais pas. Elle mourut cinq années plus tard, dévastée par le chagrin et la colère. Elle avait avalé un flacon de laudanum.

Mason est resté. Il m’a tenue dans sa paume comme s’il craignait que je ne tombe à mon tour. Il avait perçu en moi les mêmes angoisses que chez ma mère, cette femme qu’il avait tant aimée, et s’alarmait de mon incapacité à pleurer — signe, disait-il, d’une douleur trop dense pour se dissoudre. J’étais comme figée dans une eau glacée, incapable d’exprimer la moindre émotion. Alors il n’a pas cherché à forcer mes larmes; il se contentait de poser une main chaude sur mon épaule, ou de glisser un livre dans ma chambre. Il a veillé sur mes silences, et sans lui, je crois que je n’en serais jamais sortie. »

Extraits

« Un an avant Rochester, j’avais célébré mes fiançailles avec un autre homme : Samuel Lockhart. Alors que nos noces venaient d’être annoncées, il avait disparu du jour au lendemain. On ne l’a plus jamais revu, ni sur cette île ni ailleurs. Sa disparition avait jeté sur moi un soupçon : je devais en être responsable, d’une façon ou d’une autre. Il faut dire que la mort de ma mère avait laissé dans son sillage une sorte de souillure. On prétendait que son suicide avait ouvert une brèche, et que par cette brèche s’étaient engouffrés les mauvais esprits. Dans les cercles de Spanish Town, on murmurait que j’étais porteuse de malchance, que je fermais les hommes — une expression créole à mi-chemin entre la sorcellerie et la damnation. On racontait que ceux qui s’attachaient à moi finissaient par s’éloigner de leurs ambitions, de leur raison. Qu’ils devenaient fous d’amour, puis s’éteignaient jusqu’à disparaître. Bien avant sa mort, l’union entre ma mère — d’une beauté bien supérieure à la mienne — et le riche Jonas Mason, avait fait naître des rumeurs de ce genre. « Les Cosway, mère et fille, sont des envoûteuses », voilà ce qu’on disait de nous. Mon mariage avorté avec Samuel n’avait fait que renforcer ces bruits, amplifiés par les commérages et les jalousies. En conséquence de quoi, aucun homme d’ici ne se risquait à m’approcher. Ils me désiraient de loin. Et j’avais déjà vingt-sept ans. » p. 49

« Pendant cinq années, je n’ai plus étudié, aidant ma mère aux tâches les plus ingrates, jusqu’à ce que Jonas Mason entre dans nos vies et la convainque de m’envoyer au pensionnat. Là, je retrouvai les livres et commençai un journal que j’ai conservé jusqu’à mon départ de la Jamaïque. J’y notais tout ce que je vivais. Mes amitiés, mes secrets, mes lectures. Plus tard, ma rencontre avec Rochester, des détails que je risquais d’oublier. J’espérais pouvoir inventer des histoires, et me figurais qu’un journal servait de banc d’essai pour composer un jour un roman. » p. 67 

« Pourtant, si je devais plonger plus profondément en moi-même, il me faudrait admettre ce que je savais déjà. Je savais l’ambivalence de ce geste. Que dans toute morsure est contenue une menace. La morsure parle et elle dit : je peux te faire mal, je peux t’entamer, je peux te déchirer. Elle est le velours de la bouche, et la cruauté de la mâchoire. La douceur des lèvres, et la pointe des dents. Le baiser, et la blessure. La morsure elle-même recelait toute l’ambivalence du caractère de Rochester. » p. 97

« Certaines histoires n’ont jamais lieu, et pourtant elles vivent en nous comme si elles avaient été possibles. Elles demeurent dans un repli secret de l’âme, dans cet endroit où le réel et ce qui aurait pu être se confondent. » p. 246

À propos de l’autrice

Lilia Hassaine © Photo Francesca Mantovani

Lilia Hassaine est une journaliste, romancière et chroniqueuse télé. Après des études littéraires, elle travaille pour le journal Le Monde, Le Parisien et Arte. En 2014, elle remporte le prix Santé et Citoyenneté pour son documentaire De mèches contre le cancer. Diplômée en journalisme à l’Institut français de presse en 2015, elle intègre la rédaction culture du JT de TF1 puis elle devient chroniqueuse de l’émission « Quotidien » aux côté de Yann Barthès qu’elle quitte à plusieurs reprises. L’œil du paon (2019) est son premier roman fantastique, retenu dans la sélection du prix de la Vocation 2020. Son deuxième roman, Soleil amer, publié en 2021, aborde l’intégration des populations algériennes dans la société française des années 1960 aux années 1980. Il est retenu pour le Goncourt. En mars 2022, Lilia Hassaine reçoit le 41e Prix littéraire de la Ville de Caen. Son troisième roman, Panorama, publié en 2023, est un thriller d’anticipation où la vie privée des gens s’effacent au profit d’une lutte acharnée contre la criminalité. Il reçoit le prix Renaudot des lycéens. Son quatrième roman, Je, est paru en août 2026. (Source : FNAC)

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