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En lice pour le Prix du roman FNAC 2026
En deux mots
Isabelle et Xavier forment un couple recomposé, chacun ayant des enfants d’une précédente union. Les vacances à la montagne qu’ils organisent non sans mal doivent leur permettre de se retrouver. Mais dehors comme dedans, c’est la tempête qui monte. Jusqu’à la catastrophe qui emporte tout.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
L’orage qui couve
Avec Rochebrune Sophie Divry nous embarque dans les pas d’une famille recomposée qui part en vacances à la montagne. Leur séjour va virer au drame. Un roman-tempête où l’intime et le climat se répondent, se percutent, et finissent par se fracasser ensemble.
On s’en doute, les familles recomposées doivent affronter un double défi, surtout si chacun des partenaires a des enfants issus de sa première union. C’est le cas d’Isabelle et de Xavier. « Elle était divorcée ; il était divorcé. Il avait un fils de sept ans, elle une fille de quatorze. » Au début du roman, on retrouve Isabelle et Xavier en train d’essayer de fixer une date pour les vacances de la Toussaint. Un exercice périlleux, qui doit tenir compte de leurs plannings respectifs, mais aussi de ceux des ex. Mission accomplie : direction Rochebrune, village des Alpes, dans la Citroën Berlingo familiale. Isabelle appréhende ce séjour. Face à Léon, hyperactif et anxieux, elle occupe une place bancale, celle de belle-mère qui n’a pas son mot à dire mais qui « est en position d’éducatrice, et qui voit tout ». Pourtant, le trajet se passe sans cris. Noémie dans ses AirPods, Léon plongé dans un livre sur le système solaire : le calme avant la tempête.
Car l’arrivée au chalet change tout. La météo se dégrade, la logistique grince, et surtout, Xavier décide de partir crapahuter en montagne avec son copain Jérémie, laissant à Isabelle la charge d’Halloween avec les enfants. Sophie Divry excelle à documenter cette course en altitude, tout comme la catastrophe qui suit : on sent qu’elle est allée arpenter elle-même ces parois, et ça se lit dans chaque page. Malgré les craintes d’Isabelle, la soirée d’Halloween se déroule bien. Léon adore tout : les déguisements, les rues, les bonbons, « même la pluie ». Répit de courte durée. La pluie redouble, les digues cèdent, un glissement de terrain force Isabelle et les enfants à fuir le chalet inondé pour se réfugier chez une voisine. Pendant ce temps, elle prie pour que Xavier et Jérémie restent sagement à l’abri, là-haut. La nature déréglée, elle, n’attend personne.
Ce qui frappe, c’est la profondeur donnée à chaque personnage. Isabelle, Xavier, Noémie, Léon : tous méritent d’être appelés protagonistes. L’autrice construit son roman en trois parties, « La réservation », « Le pic de la purge », « La sorcière », qui imposent un rythme implacable. On tourne les pages comme on grimpe une paroi : sans pouvoir redescendre.
Le style, lui, est un vrai régal d’oreille. Chaque personnage a sa langue. Léon parle en enfant terrifié et émerveillé. Noémie se tait dans ses écouteurs. Isabelle observe, juge, se juge elle-même, avec une ironie mordante. Et Jérémie, le montagnard, abrège tout : « condis » pour conditions, « quali » pour qualité, « hard » pour difficile — « comme si le monde, bro, était trop prise de tête pour qu’on y ajoute des mots de trois syllabes ». Cette polyphonie donne au roman une vitalité rare, drôle et grinçante à la fois.
Sophie Divry continue à nous régaler, roman après roman. Après La Condition pavillonnaire (Prix Wepler), Trois fois la fin du monde (Prix de la Page 111) ou Fantastique histoire d’amour, elle confirme avec Rochebrune qu’elle compte parmi les observatrices les plus aiguisées de notre époque anxieuse.
Car il y a dans ce livre une riche palette. On y rit, on y tremble et on le referme un peu sonné, comme après une tempête.
Rochebrune
Sophie Divry
Éditions Actes Sud
Roman
210 p., 20 €
EAN 9782330224417
Paru le 19/08/2026
Version audio
Rochebrune, lu par Alysson Paradis
Où ?
Le roman est situé en France, à Lyon ainsi que dans les Alpes, au-dessus de Grenoble, dans le village imaginaire de Rochebrune et le Parc des Hautes-Aigues. On y évoque aussi Paris, Nevers et Fontainebleau.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Un couple en crise, accablé de deux enfants, décide de partir en vacances à la montagne pour ressouder les liens. Dès leur arrivée au village de Rochebrune, une menace rôde. Xavier maintient son projet d’alpinisme au mépris des alertes météo. Isabelle flirte avec le voisin pendant que les enfants fêtent Halloween. Quand la pluie redouble, et qu’une à une les digues physiques et morales cèdent, chacun doit faire face à son destin.
Avec Rochebrune, Sophie Divry signe un roman haletant et plein d’humour, entre thriller, fable écologique et satire sociale.
Les critiques
Babelio https://www.babelio.com/livres/Divry-Rochebrune/2045720
Les premières pages du livre
« PREMIÈRE PARTIE
LA RÉSERVATION
Avant de savoir quand précisément on partirait en famille durant les vacances de la Toussaint, Isabelle avait dû insister pour que, dès le mois de septembre, Xavier appelle Amélie, dite aussi “la mère de mon fils”, vu que l’ancien couple, non marié, n’avait jamais cru nécessaire d’opter pour une règle claire concernant la garde de Léon ; quand Amélie finit par décrocher, elle répondit qu’elle dépendait des enfants de Benoît, qui lui-même devait en référer à Maryam, sauf qu’il fallut plusieurs jours pour que celui-là ose envoyer à celle-ci une demande claire, car Benoît redoutait toujours, après ce qu’il est convenu d’appeler un divorce particulièrement difficile, le moindre échange avec son ex-femme ; quand
Benoît, relancé par Amélie, pressée par Xavier, houspillé par Isabelle, envoya un énième WhatsApp à Maryam, celle-ci finit par répondre Me mets pas la pression là, je suis pas fonctionnaire moi – ni prof à la fac comme Amélie, ni level designer à Ubisoft comme Xavier, ni psychologue spécialisée dans les
bilans de compétences comme Isabelle ; Maryam était à bien des points de vue l’élément le plus extérieur à cette chaîne, la pièce la moins empuzzlée dans le puzzle, la moins encline à un quelconque compromis, elle avait un poste à responsabilités, elle devait gérer le planning d’une vingtaine de personnes, donc susceptible de piétiner sans égards l’arrangement pourtant décidé chez le juge, elle qui, whatsappa-t-elle, ne saurait ce genre de détails (de détails : Benoît était choqué, on parlait de leurs enfants là) que lorsque sa N+2 aurait pris certaines décisions concernant l’organisation du back-office pour les marchés d’Asie centrale ; quand, début octobre, Maryam finit par envoyer un message pour dire qu’elle prendrait ses filles la deuxième semaine
des vacances, Benoît dit à Amélie qu’ils pouvaient partir en amoureux durant la première, à la suite de quoi celle-ci signifia à Xavier qu’il devrait s’occuper de Léon à ce moment-là, elle-même n’étant pas du tout dispo à cause de trop d’impondérables. C’est la raison pour laquelle, soulagé d’avoir enfin une réponse, impressionné par le mot impondérable et toujours réticent à faire valoir ses droits, Xavier dit à Isabelle qu’ils auraient Léon la première semaine, ce serait donc à ce moment-là qu’ils partiraient à la
montagne, toi, ta fille, mon fils et moi, parce qu’on est une famille, ce à quoi Isabelle répondit que ça la privait de son stage de yoga prévu au même moment et que pour réserver un gîte correct à ces dates, il fallait s’y prendre avant. Mais dans la vie on ne fait pas toujours ce qu’on veut.
Un couple, deux éléments.
Le premier, ici une femme : Isabelle Fuzeau, les cheveux attachés en queue de cheval, jambes croisées, portant une jupe vert d’eau qui s’harmonisait agréablement avec le rose pastel du canapé, ce qu’Isabelle ne pouvait s’empêcher de remarquer, même durant une conversation aussi prosaïque que celle sur les dates de vacances. Comme souvent quand elle était contrariée, Isabelle gratouillait le revêtement du canapé, son regard attiré par une imperceptible tache noire, point de crasse non répertoriée dans son catalogue des taches passées. Isabelle s’aperçut qu’elle serrait les dents.
Elle était divorcée ; il était divorcé. Il avait un fils de sept ans, elle une fille de quatorze. Le mot impondérable avait été prononcé, naïvement puis ironiquement. Le ton était monté puis redescendu.
Isabelle avait fini par dire :
— Bon, maintenant qu’on a les dates, il faut réserver.
À sa gauche, le deuxième élément du couple, ici un homme : Xavier Daubard, assis sur le canapé mais assez éloigné de sa femme pour qu’une tierce personne puisse presque s’asseoir entre eux. Téléphone entre les mains, lunettes sur le nez, tee-shirt blanc avec une effigie japonaise, les bras blanc pâle, Xavier gardait les yeux baissés sur l’écran de son iPhone où il venait d’ouvrir l’application Airbnb.
Parce qu’on irait à la montagne, dans le parc national des Hautes-Aigues ; là-dessus, il n’y avait pas de débat. Les vacances d’été en Bretagne n’avaient pas été une réussite et Xavier se piquait d’alpinisme.
Mais encore fallait-il dénicher une location avec trois chambres et dans des prix raisonnables ; Isabelle rappelait ses critères à Xavier tout en grattant la tache noire, à peine plus grande qu’un pixel, se demandant de quelle négligence masculine elle pouvait bien être le fruit.
Isabelle Fuzeau avait besoin de vivre dans un environnement propre et soigné, et si, dans cet appartement, les autres membres de sa famille avaient respecté les règles élémentaires du vivre-ensemble, le canapé aurait gardé son rose immaculé. Mais c’était sans compter sur Daubard père et fils, chacun martyrisant le canapé à sa manière. Les taches de Léon étaient les plus impressionnantes au premier abord : chocolat chaud ou smoothie fraise que le gamin renversait sur les coussins en se mettant à sangloter en guise d’excuses. Pris à temps, il était possible de faire disparaître ces attentats spectaculaires, bien que ces secours d’urgence laissassent toujours des auréoles après séchage, invisibles de loin mais remarquables de près, et qui affligeaient Isabelle telle une nouvelle ride sur son front. Beaucoup plus discrètes mais incrustées plus profondément dans les fibres textiles à cause d’un nettoyage imparfait et souvent clandestin, les taches laissées par Daubard père – cambouis, brisure de chocolat noir, sang provenant de mains mal lavées après une réparation de vélo – étaient bien plus ardues à faire disparaître par la suite. Afin de savoir d’où provenait cette tache-ci, Isabelle aurait pu demander des comptes à Xavier, actuellement penché sur son écran.
Mais une conversation de cet ordre aurait immédiatement réactivé un de leurs conflits conjugaux récurrents, le fameux rangé/négligé. Xavier, vu la petitesse de la tache, aurait minimisé, signifiant par un haussement d’épaules que sa femme était bien pinailleuse. Ce à quoi Isabelle aurait répondu par un
reproche portant sur son incapacité à faire respecter les règles collectives, comme ne pas s’asseoir sur le canapé avec un smoothie quand on est enfant ou les mains pleines de graisse quand on est adulte. La conversation serait peut-être montée dans un registre plus malveillant si l’homme s’était défendu en disant que des règles de ce genre, l’appartement en était tellement rempli qu’il ne pouvait pas avancer d’un
mètre chez lui sans devoir faire attention à tout, pire que le code pénal, Xavier s’érigeant derechef en victime de sa tyrannie domestique. Piquée, la femme aurait sans doute contre-attaqué en appuyant sur le point faible de l’homme, à savoir son fils, rétorquant par exemple : Comment veux-tu que Léon t’obéisse alors que toi, tu te fous de tout ? Blessé dans son rapport à la paternité, nul ne sait à ce stade comment Xavier Daubard aurait réagi, ni si la dispute se serait encore envenimée, car ce soir-là, cette dispute n’avait pas lieu ; elle restait encapsulée dans le point noir du canapé, tel un lien hypertexte sur lequel on ne clique pas.
Deux verres à pied étaient visibles sur la table du salon, l’un contenant un fond de vin. Isabelle regardait par la baie vitrée. Le ciel lyonnais se teignait d’un rouge mauvais. Xavier scrollait les annonces sur son téléphone. Il n’y avait pas de musique douce en fond sonore.
Les disputes du couple Daubard-Fuzeau étaient devenues plus rares ces derniers temps. Non qu’aucun de leurs conflits n’ait été résolu, ni le rangé/négligé, ni le organisé/improvisé, encore moins le ponctuel/en retard. Mais durant cet été merdique et pluvieux (la Bretagne), Isabelle avait constaté que la répétition des mêmes reproches la menait à un sentiment de rancœur dont elle était la première à souffrir. Elle ne voulait plus ressasser. Elle préférait faire avec.
Faire avec le père, faire avec le fils.
Quand Léon débarquait pour sa semaine, elle protégeait son canapé d’un couvre-lit en coton, ayant abandonné l’espoir que cet enfant de cinq, six puis sept ans assimile jamais l’interdiction de manger sur un sofa à 3 500 balles, a fortiori si son père appelait ses négligences de la distraction ou de l’énergie mal gérée et mettait cela sur le TDAH en cours de diagnostic chez le pédopsy. Pronostic qui n’était pas clairement établi, car si Léon avait certains traits caractéristiques de l’hyperactivité, comme de ne
pas écouter ce qu’on lui disait et d’oublier en permanence son bonnet au parc de jeux, il pouvait aussi faire de gros efforts mentaux pour le sudoku ou le jeu d’échecs avec papa. Mais Isabelle n’avait pas son mot à dire. Une semaine sur deux et la moitié des vacances scolaires, elle remisait dans sa chambre ses bibelots, cachait son mug favori dans un placard et poussait ce krav-maga domestique jusqu’à ne s’habiller qu’avec des fringues de seconde zone, depuis qu’un soir, Léon, que son père, alors dans sa phase Je suis ferme, traînait par le bras vers sa chambre, s’était agrippé à sa robe préférée avec des mains pleines de ketchup.
Son père était revenu à sa phase Ne pas dire non, dire stop, ne pas répondre aux crises par de la colère mais par : Je vois que tu es énervé, tu veux t’isoler un moment ? Ou encore : C’est mieux de se coucher sans hurler, tu ne penses pas ? Quand Léon était chez eux, Isabelle avait donc deux heures de libre après le dîner, temps consacré par le père au coucher du fils, lecture d’histoires, placement des peluches, et autres rituels maniaques. Elle lisait un roman ou une revue, se reposait d’une journée en tant que belle-mère-qui-n’a-pas-son-mot-à-dire mais qui, comme tout adulte face à un enfant, est en position d’éducatrice, et qui voit tout. Qui supporte tout.
Une semaine sur deux et la moitié des vacances scolaires : couvrir ses principes d’un coton épais pour ne pas voir les atteintes qui y sont portées.
Xavier lui tendit son iPhone :
— Regarde ce gîte. Il est juste après Rochebrune, à L’Hermitage, ce serait top !
Isabelle survola l’annonce, puis tourna la tête vers son mari avec un regard empreint de ce qu’il serait miséricordieux d’appeler de l’agacement mais qu’il est plus honnête de décrire comme du mépris. Le gîte n’était pas disponible aux dates prévues.
— Ah mince, j’avais pas vu.
La femme garda le téléphone en main et l’homme, un moment désœuvré, se leva, s’étira et se dirigea vers la baie vitrée. Leur appartement dominait le 8e arrondissement de Lyon, donnant sur le boulevard Berthelot, puis sur la banlieue est, et enfin sur les Alpes. Après une hésitation, comme s’il craignait de faire une faute, Xavier ouvrit les fenêtres. De l’air frais entra dans la pièce.
En aménageant ensemble, le couple avait dû faire ce qu’on appelle un compromis. Isabelle en acceptant de vivre dans un quartier peu coté, Xavier en se résignant au bruit de la circulation. Compromis qui les laissait tous les deux insatisfaits et arrachés à leur goût profond, même s’il est convenu de considérer ce genre d’aliénation comme une forme supérieure de maturité. La vue mettait tout le monde d’accord : de leur onzième et dernier étage, ils pouvaient apercevoir par temps clair le mont Blanc et la chaîne du Vercors, la Chartreuse. En ce début du mois d’octobre, le temps était doux et Isabelle ne s’opposa pas à l’ouverture de la fenêtre.
— Je vais réserver, dit alors Xavier.
Isabelle lui lança un regard méfiant. Mais Xavier disait que c’était sa faute, après tout, s’ils avaient les dates si tard, que c’était à lui de s’en occuper.
— Je m’en occupe, je m’en occupe, répétait-il d’une voix ferme mais montant dans les aigus, comme toujours quand il demandait une permission à sa femme.
Isabelle détestait ces poussées de bonne volonté xaviérienne. Si elle acceptait, elle n’avait absolument aucune assurance que le gîte retenu soit assez grand, ni même qu’aucune ré servation ne soit jamais validée, connaissant la distraction légendaire de son mari. Sauf que Xavier voulait faire sa part, il disait qu’il en était capable, que ça lui faisait plaisir. Si elle repoussait son offre, l’évident reproche qu’elle régentait tout ressortirait à la prochaine dispute. Xavier Daubard se draperait dans son aura victimaire, sur le mode : Tu dis que tu gères tout alors que tu refuses mon aide, etc. Isabelle cessa de gratter la tache noire. Quelle idée aussi d’acheter un canapé aussi clair. Elle posa le téléphone, se leva et ramassa les deux verres sur la table. Depuis cet été, elle avait de sérieux doutes sur son couple.
Ces vacances de Toussaint devaient leur permettre de passer de bons moments ensemble. Ils en avaient besoin.
— D’accord, je te fais confiance, dit-elle.
Au début, Léon n’existait pas, ni la baie vitrée avec vue sur les Alpes, ni le canapé corail. En Xavier, il n’y avait que Xavier – et en lui, tout lui plaisait. Une année entière passa avant qu’Isabelle, qui était mariée encore avec Karl au début de leur relation, mette de l’ordre dans sa vie, et fasse la connaissance de Léon. Le gosse avait été décrit sous l’aspect alternatif d’un “sacré petit bonhomme”, de “la chose la plus
dingue qui me soit arrivée” et d’un “adorable casse-couilles”. À cette première rencontre, il laissa tomber par la fenêtre le camion de pompiers qu’elle venait de lui offrir – à 35 balles tout de même. Une étourderie, avait dit son père, déployant dès lors un premier extrait de son vaste répertoire d’excuses pro-Léon.
Mais l’entrée du mioche dans son histoire d’amour ne pouvait suffire à l’arrêter. Car il y a des phases où nous sommes trop attachées à l’autre pour rompre le lien et, malgré tous les red flags devant nos yeux, nous continuons à aimer avec aveuglement, de même qu’un javelot ne fait pas demi-tour une fois lancé dans la mauvaise direction. Pourtant ses amies, Judith notamment, l’avaient prévenue : avant de t’engager, regarde comment il est avec son fils ; Tu apprendras beaucoup de lui en le voyant interagir avec son gosse. Elle ne l’avait pas écoutée. Sa volonté de se marier avec Xavier était trop forte. Un mariage, en bonne et due forme. Pour tous les deux une première. Pour elle seulement, une élévation sociale.
Isabelle Fuzeau, fille de garagiste. Isabelle Fuzeau, fille de secrétaire de mairie. Comme elle détestait inscrire ces mots sur sa fiche de présentation au collège. Comme elle détestait traverser le garage qui donnait accès à la maison familiale. Les regards brefs, incompréhensibles alors, des clients sur ses jambes. L’odeur de pneus, de graisse et de cambouis.
Ses parents si gentils mais si limités. Leur maladresse devant leur unique fille, la choupinette blonde, devenue en un été une adolescente bourrée de complexes et de revendications. Son père avec qui elle trouvait maintenant ringard d’aller pêcher. Cet homme bon, soudain plein d’animosité : vouloir jouer du piano, truc de filles. Vouloir qu’on frappe avant d’entrer dans sa chambre, truc de filles. Aimer les romans, truc de filles. L’odeur de carburant dans le garage lui donna des haut-le-cœur quand elle entra au lycée. Sa mère récriminant : On fait tout pour te faire plaisir, et toi tu tires la tronche ! La fatigue de sa mère, ses préceptes à la con. C’est la vie, faut s’adapter ; Fais pas ta mijaurée, on fait ce qu’on peut.
Le territoire des Chambaran, géographiquement enclavé, socialement sinistré, ce territoire aussi faisait ce qu’il pouvait. Alors : multiplier les babysittings pour s’habiller comme Judith. Travailler le mieux possible au lycée. S’intéresser à la politique comme Judith et Nathan. Être incluse dans leur groupe et cacher ses ignorances. Partir faire des études à Lyon. Compter les semaines avant le départ, remplir le dossier de la fac. Enfin un matin, être en colocation avec sa meilleure amie. L’enfance soudain derrière soi, tel un bateau désarrimé. Puis un dépucelage vaseux, un concert dans une cave à la Croix-Rousse, le premier repas sauté pour économiser : l’âge adulte avait commencé.
Plus tard, lors des repas de famille chez les Daubard, en buvant le café dans des tasses en porcelaine avec soucoupes assorties, Isabelle s’étonnera toujours de cette complaisance des parents à revenir sur l’enfance de Xavier et de ses frères pour en tresser des récits infinis, chutes à skis, baignades chez les grands-parents, scoutisme et brins de paille dans les cheveux… Tous poussant de hauts cris en déroulant sans fin ces Iliades ridicules. Mais il en est ainsi de l’enfance bourgeoise : joyeuse genèse d’individus géniaux. Tandis que chez les Fuzeau : enfance-brouillon, enfance-frustration, sas obligatoire avant l’âge adulte, le seul qui mérite qu’on en parle. Le bonheur commence à dix-huit ans.
Pour les uns, être heureux signifie être riche, pour d’autres donner des ordres, pour d’autres encore, être seuls. Isabelle Fuzeau était heureuse car elle pouvait choisir ses propres liens. Choisir Karl Loupiac lors d’un championnat universitaire en L2.
Pour cette tension reconnaissable en lui, ce désir de monter qui en fit un compagnon idéal, presque un frère d’armes. Faire le pari de s’élever ensemble vers d’autres sphères.
Quinze ans plus tard, alors qu’Isabelle Fuzeau entre dans sa salle de bains, Karl Loupiac n’est plus là. Isabelle gagne 2 600 euros par mois. Elle travaille comme psychologue spécialisée dans la reconversion professionnelle, ayant créé sa propre formule de bilan de compétences. Isabelle Daubard, mariée lors d’une célébration modeste avec Xavier, fils du docteur Antoine Daubard et de Caroline Vaprichon, une belle-mère capable de faire des verrines salées-sucrées pour soixante-dix personnes mais qui ne savait pas où étaient les Chambaran. Isabelle devenue l’épouse d’un homme qui a comme loisir de grimper des sommets des Alpes et dont le quotidien consiste à architecturer les arcanes d’un jeu vidéo.
Le plus loin possible du cambouis paternel. Un sac de sarments, mais un bon parti, avait dit sa mère, qui n’avait pas trouvé particulièrement modeste la cérémonie.
Douche à l’italienne, déodorant sans sels d’aluminium, démaquillant sans glycérine… Quand Isabelle se brosse les dents dans sa salle de bains, elle revoit comme en palimpseste celle de son enfance : murs glauques, Tahiti Douche bleu, après-rasage de marque de distributeur. Alors oui, elle est fière de sa situation. Fière de ce mariage comme de ce corps qu’elle dénude maintenant, et qui, à bientôt trente-huit ans, tient toujours.
Isabelle était trop intelligente pour être de ces femmes qui refusent de vieillir. Jamais elle ne serait intervenue sur son physique par des opérations chirurgicales, mais elle faisait de plus en plus de sport.
À la salle deux fois par semaine. Elle allait aussi courir le dimanche avant son petit-déjeuner, faisait des jeûnes intermittents, abandonnait la viande, le sucre, et, en début de mois, le gluten. Elle ne s’était jamais autant sentie en forme. Elle appréciait que Xavier soit mince. Pas comme les hommes qu’elle côtoyait au bureau, et qui, sous prétexte d’arrêt du tabac, de parentalité tardive ou de dépression, se resservaient à table. Du fromage après la viande, du dessert après
le fromage, On va pas se gêner – comme si en cela et tant d’autres choses, ils bénéficieraient d’une totale impunité.. Sauf qu’après la quarantaine, pour une fois, ces messieurs passaient à la caisse : ils prenaient de la bedaine. Elle ne comptait plus ses connaissances qui en l’espace de cinq ans avaient vieilli de dix ans en gonflant ainsi.
Elle avait rencontré Xavier à la salle de sport. Son allure juvénile, la mobilité de son visage, sa sveltesse, même sa petite taille, tout était attirant pour elle. Karl Loupiac, qui faisait presque deux mètres de haut, aurait mis Xavier Daubard à terre d’une simple gifle. Mais le combat ne se jouait pas sur ce plan. Xavier réveillait chez Isabelle une soif supérieure, presque spirituelle, que son conjoint avait cessé de partager. Karl se contentait de son boulot de prof en lycée pro, avec comme supplément d’âme son cours hebdomadaire de guitare flamenco, parfois une sortie au cinéma avec leur fille Noémie. Pour lui, l’ascension était terminée.
Le jeudi 10 mars 2022, à 17h20, une canalisation d’eau sauta au premier étage du 12 place Jules-Guesde dans le 7e arrondissement de Lyon. Un dégât des eaux se déclara au rez-de-chaussée, où était sis L’Appart Fitness. L’eau rendit inutilisable les équipements. Xavier et Isabelle, venus pour le cours de Pilates, se retrouvèrent libres. Ambiguïté en bandoulière, ils allèrent prendre un thé non loin de là, “chez Kader”.
Mille connexions de neurones, mille fluides qui battent le sang. Isabelle se rappellera toujours ce moment. Elle avait l’impression de boire à une source fraîche. Xavier se moquait du vocabulaire de la salle de sport, ces birpees et jumping jacks, anglicismes qui mettaient Isabelle dans la crainte de faire une faute de lexique, et que lui critiquait avec humour. Il se moquait des mots. Voilà quelque chose que Karl ne faisait jamais : rire d’un mot. Sa conversation était drôle et originale, agrémentée d’autodérision mais aussi de véritable écoute. Car Xavier s’intéressait à elle et même prenait plaisir à l’écouter. Ils buvaient un thé à la menthe très sucré. Il y avait dans la salle un piano, des revues avec des unes insultantes envers le président Macron.
Manger une corne de gazelle sans entendre dire truc d’Arabes, comme son père aurait dit et Karl aurait pensé. Tout était si excitant.
Le dégât des eaux entraîna le thé à la menthe. Le Thé à la menthe se concluera sur l’échange des 06. L’échange de leur 06 engendra les conversations par textos, dont la teneur des émojis devint de plus en plus glissante. Enfin, un jour on se donne rendez-vous pour aller au musée des Beaux-Arts en disant à Karl qu’on y va avec une copine.
L’adultère, comme une publicité pour la liberté.
Trois années plus tard, Isabelle entre maintenant dans la chambre en soulevant sa masse de cheveux. Xavier, les jambes poilues sortant de son caleçon, toujours les yeux rivés sur son téléphone. Il ne regardait plus les gîtes, mais une appli de calcul mental, un “truc très simple” qu’il avait développé “à ses heures perdues”, ainsi qu’il l’avait raconté à Isabelle dans les premiers temps de leur rencontre. Le genre de détails, à l’instar de l’alpinisme ou du salon de thé arabe, qui le rendait alors original, admirable, proche du génie. Elle était si amoureuse. Xavier faisait ce métier étrange de level designer. Un mot qu’elle avait dû apprendre, comme tant d’autres choses.
Il lui avait montré les niveaux de jeux sur lesquels il travaillait, allongés sur le lit d’une de ces chambres d’hôtel anonymes où ils allèrent tous les jeudis pour “le cours de Pilates”, comme ils prirent l’habitude de dire dans le langage codé des amants. »
Extraits
« Pourquoi se dire “on est une famille”, et y sacrifier son horloge personnelle ? Isabelle avait l’impression d’être constamment soumise, non pas tant à ses besoins, ni même à celui des autres, mais à une forme d’institution supérieure qui imposait une suite de rituels. Nous sommes une famille. Nous sommes un couple. Nous partons ensemble. Quelle fatigue !
Et pourtant, en ce samedi du début des vacances de la Toussaint, en cette année 2025, en cette journée des plus chaudes parmi les plus chaudes jamais enregistrées par les thermomètres planétaires, dans leur Citroën Berlingo ni trop neuve ni trop cabossée, son mari à sa gauche, Isabelle était tout de même contente. Le trajet se passait sans cris. Sur la banquette arrière, sa fille et son beau-fils restaient aussi amorphes que deux cartons remplis de sable. Noémie, ses cheveux frisés attachés par un chouchou, écoutait dans les AirPods de la musique rap aux paroles sans doute irrespectueuses envers le corps des femmes. Léon, concentré sur un livre d’images sur le Système solaire, avait fini par se taire après avoir posé mille questions sur le gîte, la montagne le programme de la semaine, toujours tres anxieux face à la nouveauté. » p. 29
« La vérité est qu’Isabelle n’aimait pas son beau-fils. Elle le trouvait sournois, égoïste, pas souriant. Certes, elle savait qu’elle ne devait pas le réduire à son comportement… mais ce comportement à la fois tyrannique et victimaire l’horripilait. Les rares fois où elle était seule avec lui, comme ces deux jours, elle le traitait avec distance, répondant à ses besoins, lui lisant même une histoire le soir, mais sans chaleur.
Léon ne l’aimait pas non plus. Sauf que contrairement à elle, ce désamour n’avait rien de personnel. Ce que l’enfant n’aimait pas en Isabelle était sa place de belle-mère, et non Isabelle en tant qu’individu. Alors qu’Isabelle détestait Léon en tant que Léon. Elle aurait tout à fait été capable d’aimer un autre beau-fils, plus souriant et moins pénible. » p. 65
« Jérémie lui fit beaucoup de bien. Il lui donna de la liberté et de la joie, le sortit de sa timidité. Xavier avait reçu une éducation assez collet monté, père médecin, mère au foyer, pas les coudes sur, pas les doigts dans. Jérémie le dépaysait en tout, même dans sa manière de parler. Ce fils de prof de maths et de webmaster abrégeait tous les mots. Dans le milieu du jeu vidéo, tout le monde disait déso pour desok, et dans celui de l’escalade, une roche expo pour exposée. Jérémie maniait cet art à la perfection. Il ne disait jamais conditions météorologiques mais condis, de qualité mais quali, difficile mais hard. Comme si le monde, bro, était trop prise de tête pour qu’on y ajoute des mots de trois syllabes. » p. 98
« Oui, peut-être que le problème venait de Xavier. Que si elle avait eu les pleins pouvoirs parentaux, tout aurait été différent. Elle aurait recadré Léon quand il le fallait ; il lui aurait obéi. Cette famille aurait été différente. La vie aurait été différente.
Si je pouvais faire ce que je voulais.
Isabelle embrassa sa fille, qui s’endormait déjà. Dans sa chambre, Léon en était au placement des peluches. Le petit garçon se glissa sous les draps sans qu’elle ait besoin de le lui demander.
— Alors, on n’a pas passé une si mauvaise journée, n’est-ce pas ?
Isabelle avait parlé pour elle-même, elle s’en rendit compte. Léon répondit que Ouais, c’était une super journée, qu’il avait trop aimé Halloween, se déguiser, les rues, le chat à La Varappe, les bonbons, c’était trop génial, même la pluie. Trop bien, continua-t-il, d’avoir dépassé les dix mille points au Tetris. » p. 113
« Xavier Daubard était un gentil, il voulait que tout se passe bien, le ciel toujours bleu, la paix sans les armes, l’homme et la femme réconciliés, le jardin des origines, l’arbre et la pomme, sans le serpent. »
À propos de l’autrice
Sophie Divry © Photo Bénédicte Roscot
Née à Montpellier en 1979, Sopbie Divry vit actuellement à Lyon. Elle est l’autrice d’essais et de sept romans parmi lesquels La Condition pavillonaire (2014), mention spéciale du prix Wepler, Trois fois la fin du monde et Fantastique histoire d’amour, prix France Télévisions et prix France bleu/ Page des libraires en 2024. (Source : Éditions Actes Sud). (Source : Éditions Actes Sud)
Page Wikipédia de l’autrice https://fr.wikipedia.org/wiki/Sophie_Divry
Compte Instagram de l’autrice https://www.instagram.com/sophiedivry/
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