En deux mots
Hector et Luz sont adolescents, handicapés, et tombent amoureux. Autour d’eux, parents et éducateurs tentent d’accompagner cette relation que la société peine à reconnaître. Carlo, l’éducateur d’Hector, devient le pilier discret de ce combat pour le droit d’aimer.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« Hector
Quiconque eût été présent ce jour-là, près du comptoir de ce café, aurait compris que quelque chose se jouait. L’un était en veston vert sapin, pantalon vert sapin, chemise blanche, tennis blanches, l’autre en jean, veste en jean et polo. Vert sapin celui-là aussi. Assis côte à côte, ils ne parlaient pas. Ils attendaient qu’arrive leur commande, puis ils attendirent qu’elle refroidisse. On eût dit qu’ils avaient du temps à tuer, mais rien à se dire, ou alors tant à se dire que rien ne sortait.
Carlo savait : inutile de meubler artificiellement un silence qui les enveloppait chaque seconde davantage et qui était, pour Hector, comme un épais manteau de fourrure dans lequel il se sentait peu à peu disparaître, survêtement de mutisme, cape d’invisibilité. Voilà une leçon que Carlo avait apprise par l’expérience et non en théorie, car elle ne figurait nulle part dans ses cours d’éducateur spécialisé : bavarder, c’est pour les valides. Vouloir remplir le vide par des banalités, par des ragots, c’est pour les valides. Considérer même l’absence de son comme un vide, ça aussi, c’est un truc de valides.
De la bouche d’Hector ne sortaient que des informations essentielles, des questions pratiques, parfois des éclairs de sensibilité qui avaient franchi, incontrôlés, l’épaisse barrière séparant ses pensées de sa réalité. La parole d’Hector était issue de la nécessité ; il se plaisait dans le silence.
Ainsi Carlo s’était-il trouvé dans l’embarras, il y avait de cela deux ans, lorsqu’il avait débuté une alternance en institut médico-éducatif pour s’occuper d’adolescents en situation de handicap. Habitué au babil constant des repas familiaux, des verres entre potes, aux intenses débriefings de sa copine Valentine quand elle revenait d’un café avec une amie, coutumier de l’incessant manège de voix des uns et des autres, auquel s’ajoutait volontiers la sienne pour râler contre ce prof de psycho insupportable, ou faire le récit de cette soirée dont il se rappelait pourtant si peu, lui qui considérait qu’il y avait toujours quelque chose à dire et à propos de tout se voyait désormais confronté à des personnalités emmurées, taciturnes. Difficile de poursuivre un dialogue, avait-il découvert, quand l’interlocuteur ne rebondit guère, ou seulement sur des sujets toujours trop précis, tels que la vie de Julien Doré ou le Covid long du cousin du fils du roi de Belgique. Frissonnant si les voix des adolescents ralentissaient, apeuré si leur débit diminuait, il n’avait eu d’autre choix que de s’informer sur les passions de chacun, palliant à grand renfort de fiches Wikipédia le tarissement de la conversation : parler pour ne rien dire, mais parler quand même, tel était son mantra. Parfois, cependant, en chassant le silence, celui-ci revenait au galop, c’était le cas avec Hector, un jeune de l’IME âgé de treize ans, et qu’il trouvait austère. Glauque même, avait-il dit à Valentine en rentrant un soir. Avait été annoncée en réunion la mise en place imminente d’un système de binômes, chaque membre de l’équipe pédagogique se verrait assigner un ou deux élèves dont il serait le référent, c’était une pratique qui se répandait car elle permettait de faire des observations plus ciblées, d’exercer un encadrement plus concret, on appelait ça des tandems, et Carlo d’abord avait ri intérieurement parce qu’aucun d’entre eux, ou presque, ne savait faire du vélo, puis il avait cessé de rire parce qu’en face de son nom sur le tableau, il y avait celui d’Hector.
Le binôme avait eu du mal au démarrage, c’était le moins que l’on puisse dire. Rien ne semblait se nouer entre eux. Carlo, qui avait tellement besoin de se voir être utile dans les yeux de son jeune, de s’entendre remercier par sa voix, de sentir sa propre présence nécessaire à l’autre, avait souffert de cette distance et de ce silence immenses. Tenter sans cesse de craqueler la coquille, de fissurer la carapace, de forcer la porte, jusqu’à ce jeudi de décembre où certains mots avaient fini par être durs, venant tout droit de sa frustration, En fait t’aimes pas t’amuser c’est ça, n’hésite pas à parler surtout, t’as envie de rien ou quoi, je fais des efforts, Hector, tu pourrais être un peu réceptif. Pour le jeune éducateur qu’il était encore, le mutisme d’Hector avait l’allure d’une profonde indifférence et mettait en doute ses capacités de compréhension, pourtant attestées par les comptes rendus médicaux, les évaluations psychomotrices et analyses cognitives. En réunion, ils en parlaient, Hector est juste une de ces personnalités qu’on appelle introverties, ça prend du temps avant de s’habituer mais tu sais il est hyper smart, ce bonhomme. Les responsables de l’IME lui avaient proposé de changer de binôme, Mais non, c’est bon, Carlo avait presque été vexé qu’on lui propose ça, il aurait aimé avoir de la chance dès le départ, tomber sur un binôme plus difficile peut-être mais expressif au moins, avait-il râlé auprès de Valentine. Il lui avait raconté la fois où il s’était montré agressif, ce fameux jeudi de décembre, et ce récit avait pris pour lui des allures de confession. Il s’était bien sûr justifié, tout l’IME sortait dans le centre de Lyon pour la fête des Lumières, et Hector n’avait pas voulu mettre son manteau, il avait chuchoté qu’il ne voulait pas y aller, Tu comprends, Valentine, c’était prévu depuis des semaines alors oui je l’ai un peu engueulé, résultat on est restés et j’ai passé tout l’après-midi à m’emmerder et lui il ne disait rien, ça m’a rendu dingue, les autres ne sont pas bavards je sais bien, mais il y a des limites, et là c’était ma limite. Je te jure.
Il en avait parlé aussi en réunion, personne n’en avait fait cas, il faut dire qu’il n’avait pas vraiment tout assumé, avait évoqué le manteau mais omis l’hostilité de ses propres paroles. Peut-être commençait-il enfin à percevoir lui aussi les bienfaits du silence. On ne l’aurait pourtant réprimandé que légèrement, parce qu’il était encore étudiant, mais il était honteux d’autre chose, comme si l’énigme face à lui remettait en question ses qualités d’approche. Lui qui avait toujours montré une déconcertante facilité dans sa prise en charge des adolescents, pour qui les premières rencontres avec eux, avant la mise en place de ce fichu système de binômes, avaient été bénies par la souplesse, l’aisance, le rire, menant à une sorte d’exclusivité qui le rendait rapidement, aux yeux de l’autre, non seulement particulier mais aussi indispensable, se heurtait désormais à un casse-tête humain qu’il jugeait insoluble. C’était presque comme si ses compétences étaient chaque jour jetées par la fenêtre, sur le bord de la route : il était inutile, et ça le rendait fou. Si on lisait les comptes rendus policés des réunions hebdomadaires, Hector était tour à tour calme, timide, peu accessible mais paisible ; si on écoutait aux portes battantes de l’appartement que Carlo partageait avec Valentine, Hector était tour à tour nonchalant, je-m’en-foutiste, condescendant, blasé, blasant. Ce n’est que peu à peu, au cours de l’auto-analyse qu’au milieu de ce marasme professionnel il avait le temps de pratiquer, qu’il comprit : au creux de l’hostilité verbale dont il faisait preuve se logeait un orgueil que seul ce temps de frustration avait le pouvoir d’infléchir et de rapetisser. Il devait encore apprendre. Mais il peinait, tantôt découragé, tantôt exaspéré, rarement apaisé, ne se doutant pas que ses mots pleins de vigueur avaient pris racine dans les souterraines pensées d’Hector, et doucement commençaient à germer.
Des semaines plus tard, pendant les vacances de février, toute la classe devait aller dans un café près de l’IME, mais Hector encore une fois avait mis du temps à enfiler son manteau, ils étaient arrivés après les autres et il n’y avait plus de place à leur table, alors ils s’étaient hissés tous les deux sur les tabourets de bar, côte à côte, face au comptoir, dos au reste du monde. Carlo abhorrait ce genre de situation, il sentait se creuser autour d’eux une ligne qu’il imaginait comme le cercle polaire. Cette relation professionnelle n’avait pour lui aucune chaleur, dans sa tête Hector était bleu, là où Léonie était rouge parce qu’elle criait beaucoup, où Maïa était jaune parce qu’elle souriait et qu’elle venait tout le temps lui prendre la main. Hector était bleu froid. Et puis il avait les yeux bleus, un bleu foncé, un peu comme la couleur de l’océan, mais lointain, par-delà la bande turquoise qui borde la plage, ce bleu acier dans lequel on ne veut pas plonger, celui qui a la couleur du frisson. Ces yeux, c’était une première barrière, mais il y avait aussi ses cheveux, très bruns et coupés ras depuis qu’un jour, après être allé à la piscine, il avait attrapé des poux, et son teint très pâle, et Carlo disait toujours à Valentine, C’est dingue quand même ce garçon il a un physique qui fait palissade, c’est comme si on n’avait pas le droit de regarder derrière, que ses yeux et sa peau et ses cheveux nous l’interdisaient. Palissade peinte en bleu, palissade haute, de celles bien occultantes qui ne laissent pas franchir la lumière. Mais alors même que Carlo repensait à ces histoires de couleurs et qu’il s’interrogeait sur celle qu’il était, lui, pour les autres, Hector ouvrit la bouche et demanda s’il pouvait reprendre un verre, un deuxième. Elle ajouta qu’elle avait envie de quelque chose de chaud.
Il n’y eut pas de déclic, pas de moment révélateur. C’était le premier pas : la simple et première fois qu’Hector exprimait un désir qui ne soit pas un besoin, lui si autonome et solitaire ; la simple et première fois que Carlo partageait avec lui ce désir puisque lui aussi, comme Hector, en cette fin d’après-midi de février, avait envie de quelque chose de chaud. C’était la fois, dirait-il bien plus tard à Valentine, où il avait commencé à envisager que peut-être il s’était trompé de couleur. Peut-être Hector était-il aussi, dilué dans le bleu océan, l’éclair jaune vif d’un ciré marin, traqué par le sombre mais n’y sombrant jamais. Carlo se mit à chasser ces moments : sans en parler, ni en réunion, ni à Valentine, il fit le guet. Sans être dans l’attente, il était actif, de plus en plus actif d’ailleurs, comme animé par un regain d’espérance, rongeant jusqu’à la moelle l’os qu’il s’était tout juste vu offrir. Il ne cessait de proposer à Hector des boissons chaudes pour le goûter : chocolat, café, cappuccino, tisane, matcha, il demanda une autorisation en réunion pour faire des pumpkin spice latte, dont il avait appris la recette sur YouTube et pour lesquels il avait besoin d’un petit supplément budgétaire. Le jaune, le jaune, le jaune. Et docilement Hector acceptait ces attentions. Nul besoin pour lui d’en faire trop, en faire un peu, c’était déjà beaucoup en faire, et dans l’espace immense qui s’était installé entre son référent et lui s’étendaient mille manœuvres possibles, des petits pas timides, de franches enjambées, un grand écart, un sursaut, un demi-tour et puis un autre. Sans que personne ne s’en rende vraiment compte, un mouvement s’était enclenché. De « référent », Carlo devint Carlo dans la langue d’Hector : avec ses parents, avec sa grand-mère qui venait le récupérer certains soirs, avec ses camarades de l’IME qui si rarement pourtant communiquaient avec lui. Le lien s’était consacré seul, sans baptême. Fort des difficultés, des doutes, du temps passé dans les plaintes et dans le bleu foncé, Carlo jouissait de sa victoire en toute humilité, mesurant parfaitement la chance de tomber, tel matin ou tel soir, sur une étincelle couleur poussin, vive toujours bien que toujours éphémère. Ces moments, il aimait à les revivre dans son coin en rentrant chez lui, comptant dans la solitude de son habitacle automobile les éclats de jaune, dont il avait été la source ou le témoin. Hector n’avait pas comme Kyan un footballeur préféré dont il parlait sans cesse, ou une passion comme Léonie pour les familles royales. Le connaître, c’était plus compliqué, c’était comprendre qu’il n’aimait pas être face à quelqu’un, qu’il préférait entretenir avec l’autre un rapport de côté, un lien oblique, il s’exprimait mieux en marchant, en voiture, ou au comptoir d’un café, sur un tabouret de bar.
Ayant compris cela, Carlo pouvait construire : de biais et lentement, les atomes s’accrochaient, et le chantier chétif de leur relation se consolidait peu à peu, de façon marginale. Étendue d’eau lointaine, taiseuse, Hector n’attirait pas l’attention, faisait tout juste en réunion l’objet de quelques mots. Y aurait-il eu le soleil entier dans ses yeux, personne ne l’aurait su, mais désormais il y avait Carlo.
Valentine fut la première à percevoir le changement, et peut-être là fut le point de bascule, ce jour où Carlo lui avait raconté qu’Hector et lui avaient tenté sans succès de préparer un jus chaud, avec des pommes et du gingembre, ça faisait fureur dans les marchés de Noël. Ils s’étaient tous deux sentis penauds parce que c’était mauvais, imbuvable, T’as pas idée du goût, et elle avait souri en disant, Mais en fait tu l’adores Hector. Ça avait agacé Carlo, Non je ne l’adore pas, oui, après bien sûr qu’on s’attache, avait-il balbutié, c’est le métier qui veut ça, il avait réfléchi en regardant la fenêtre et il avait dit, Honnêtement Valentine les plus compliqués ce ne sont pas ceux qui crient, mais ceux qui ne font pas de vagues, et ceux-là, tout le monde s’en fout. Valentine l’avait taquiné, elle avait plaisanté parce qu’il changeait de sujet, et puis elle avait demandé à le rencontrer, le fameux Hector qui paraissait bleu froid mais qui aimait le chaud. »
L’avis de… Minh Tran Huy (Madame Figaro)
« INSPIRÉE PAR UNE ANNÉE PASSÉE EN FOYER D’’HÉBERGEMENT pour adultes en situation de handicap, Gabrielle de Tournemire a imaginé, pour son très beau premier roman, l’histoire, si ce n’est impossible, du moins hérissée d’obstacles, de Luz et Hector. Comment grandir, trouver un métier, se faire une place, vivre avec son ou sa bien-aimé(e) au sein d’un monde pensé et construit pour les valides quand on ne l’est pas ? La romancière donne un corps, un esprit, une âme à ses deux héros hors normes, mais aussi à Carlo, l’éducateur, aux parents et aux fratries, dont elle décrit les combats, les espoirs et les doutes avec une délicatesse et une intelligence, elles aussi uniques. »
Vidéo
Gabrielle de Tournemire présente « Des enfants uniques ». © Production Librairie Mollat
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