En deux mots
La boîte aux lettres de Lise Moreau déborde de prospectus. Alors la factrice donne l’alerte. Les pompiers défoncent la porte. Ils découvrent deux petites filles seules depuis plusieurs jours, la main dans la main. Leur mère est morte. L’aînée, cinq ans, pose un doigt sur ses lèvres : « Chut. Maman dort. »
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« Ça ne m’a pas vraiment interpellée, au début, les prospectus qui s’entassaient. Longtemps que la boîte aux lettres ne ferme plus à clé. Je lui en avais d’ailleurs parlé à Mme Moreau, au début de l’été. Je lui avais dit que ce serait bien qu’elle en change, qu’elle en installe une qui soit aux normes, que je puisse l’ouvrir et y déposer des paquets ou des colis. Je lui avais dit ça un matin où elle était devant sa maison, à s’occuper des géraniums alignés sur le rebord de sa fenêtre. Elle avait acquiescé, m’avait remerciée poliment, et avait continué d’arroser ses fleurs. J’avais alors déposé le catalogue But dans sa boîte, je l’avais saluée d’un geste de la main et j’étais remontée dans mon Kangoo.
Vrai qu’elle ne recevait pas grand-chose. Un courrier de la banque, une facture… Rien qui ne ressemble à une vraie lettre. De toute façon, il y a bien longtemps qu’on n’en voit plus circuler, à la poste, des vraies lettres. Je parle de correspondance privée, avec un joli timbre et l’adresse rédigée à la main. Internet a tout bouleversé : les gens ne s’écrivent plus, ils s’envoient des mails. En même temps, ils réceptionnent de plus en plus de colis… C’est pour cette raison que, peu à peu, La Poste a dû revoir l’ensemble de ses missions, comme nous l’a expliqué le receveur.
Bref, quand je dis que Mme Moreau ne recevait pas de courrier personnel, cela ne signifie rien de particulier. Elle habite un hameau, et la seule personne à qui je distribue de temps à autre une vraie lettre, c’est M. Mendaint, qui vit seul dans une jolie longère. Pas besoin d’avoir fait un stage de graphologie pour voir que c’est une femme qui lui écrit, toujours la même… Une belle écriture, ronde, aérée, au point que l’adresse occupe presque toute la largeur de l’enveloppe. Quand je la lui remets en main propre, le visage de M. Mendaint s’illumine discrètement. Je l’imagine rejoindre ensuite son bureau – c’est un écrivain, il écrit des livres pour les enfants –, ouvrir l’enveloppe avec un coupe-papier, retirer les feuillets et lire lentement, un sourire aux lèvres…
Je m’égare. On va dire que les facteurs – peut-être plus encore les factrices – passent leur temps à cancaner… Bien sûr qu’on sait des choses ! Mais bon, il ne faut pas croire qu’on répète à droite à gauche tout ce qu’on connaît de nos usagers… On est tenus à la discrétion. Un peu comme les médecins, avec le secret médical. Sur Mme Moreau, je n’aurais de toute façon pas grand-chose à raconter. Je savais d’elle ce que tout le monde savait, sans plus. Qu’elle élevait seule ses deux filles, qu’elle faisait parfois un peu de ménage, sans que ce soit véritablement son travail. Elle subvenait à ses besoins alimentaires en élevant quelques poules, quelques canards, et en cultivant son potager. On l’aperçoit de la route, au sortir du virage, son potager, et on voit bien qu’elle l’entretenait soigneusement. L’intérieur de la maison, en revanche, je ne peux rien en dire : je n’y ai jamais mis les pieds. Elle ne m’achetait pas de calendrier… Oui, en novembre, c’est l’époque des calendriers, et c’est à cette occasion qu’on rentre dans les maisons. On peut ainsi étaler les différents modèles sur la table du salon ou de la cuisine. C’est plus pratique et ça permet de prendre son temps pour choisir. Certaines personnes nous proposent un café. Notez bien que je ne lui en ai jamais voulu, à Mme Moreau, de ne pas me prendre un calendrier. La première fois – je me souviens, elle venait de s’installer dans le hameau et il faisait un froid de canard –, elle m’a dit que ça ne l’intéressait pas, que sa banque lui en avait déjà donné un. J’ai vite compris, à sa gêne, que la vraie raison était financière… J’étais sur le pas de la porte, et elle avait glissé sa tête dans l’entrebâillement. Elle avait baissé les yeux quand elle avait deviné que je venais pour les étrennes. Il ne m’en avait pas fallu davantage pour savoir que je repartirais bredouille. Les gens ont beau donner ce qu’ils veulent, ils se montrent plutôt généreux dans l’ensemble. Quinze, vingt euros… Je me suis doutée que pour Mme Moreau, même cinq euros, c’était une somme. Je lui ai dit que ce n’était pas une obligation, j’ai sorti mon plus beau sourire, je lui ai souhaité une bonne journée, et j’ai sauté dans mon Kangoo pour faire les deux cents mètres qui me séparaient de la ferme des Lantier.
C’est idiot peut-être, mais les deux années suivantes, je n’ai même pas retenté ma chance.
Si je ne suis jamais entrée chez Mme Moreau, il faut reconnaître que, de l’extérieur, sa maison semblait proprette. Elle avait posé de jolis rideaux aux fenêtres et fixé sur sa porte un cœur en bois. À Noël, elle y entortillait quelques guirlandes et je lui avais dit que ça faisait très joli. Elle avait rougi sous le compliment, je me souviens… Bref, ce n’était pas une femme qui se laissait aller ! Quand on est dans la déprime, on n’a pas la tête aux décorations de Noël… D’ailleurs, les rideaux, ce n’était pas pour se dissimuler des regards. Comme je l’ai dit, la première habitation à côté de la sienne, c’est la ferme des Lantier… Et ils ont autre chose à faire que d’espionner les voisins ! Non, les rideaux jaunes servaient seulement à habiller ses fenêtres. Grâce à eux, on faisait moins attention aux barreaux… C’est une vieille maison, et je l’ai toujours connue avec des barreaux aux fenêtres. C’est bizarre, je trouve, et il n’est jamais venu à l’idée des propriétaires de les enlever, je ne sais pas pourquoi. Je peux comprendre qu’à l’époque on les avait scellés pour empêcher les effractions… Mais maintenant, ici, qui pourrait craindre des voleurs ?
Les prospectus, on n’en distribue plus autant qu’avant. Il y a encore quelques années, on en mettait presque chaque jour dans les boîtes aux lettres, et tout le monde les réclamait. Ceux de Carrefour et de Lidl, en particulier… Les nouveautés, les promotions… À Noël, au début de l’été, à la rentrée… Ça, on peut dire que j’en ai charrié, des catalogues ! Avec Internet, ça s’est calmé. On en donne beaucoup moins. D’ailleurs, les usagers sont de plus en plus nombreux à coller sur leur boîte le petit autocollant STOP PUB. La vague écolo est passée par là… Le réchauffement de la planète, le gaspillage, la pollution… Les prospectus ne sont plus en odeur de sainteté, comme on dit !
Mme Moreau, elle, je continuais de lui en distribuer. Je ne sais pas si elle les feuilletait vraiment ou si elle avait négligé d’écrire « Pas de pub, SVP » sur sa boîte aux lettres. Toujours est-il que, depuis quelques jours, j’empilais les dépliants les uns sur les autres. Sa boîte est toute petite, je l’ai dit, elle n’est plus du tout conforme. Comme celles qu’on faisait avant, qui ne peuvent même pas contenir un magazine ou une grande enveloppe. Alors forcément, ça m’a intriguée, ce matin-là, de voir que je ne pouvais pas glisser une pub supplémentaire (c’était Norauto, je m’en souviens, qui annonçait une promotion sur les pneus). J’ai eu beau essayer de bourrer, rien à faire…
J’aurais dû frapper, voir si tout se passait bien dans la maison. Encore maintenant, j’ai du mal à comprendre pourquoi je n’ai pas osé. Je ne parviens pas à m’expliquer ma réaction, même si je me dis que cela n’aurait rien changé. C’était trop tard, de toute façon. J’ai poussé le petit portillon de l’entrée, j’ai fait quelques pas dans l’allée, je me rappelle qu’une poule m’a suivie. Et puis… Et puis je ne sais pas, j’ai tourné les talons. Je sentais que quelque chose n’allait pas. J’aurais pu appeler, crier, à défaut de frapper à la porte. Je ne l’ai pas fait. Encore une fois, cela n’aurait rien changé et c’est ce à quoi je me raccroche, des années plus tard. Je n’ai jamais été très entreprenante, je le sais. Je me connais… Pas le genre à prendre des initiatives… Alors, je suis remontée dans mon Kangoo, sans finir ma tournée, et j’ai rejoint le bureau de poste. J’ai expliqué au receveur ce qui se passait, la boîte aux lettres, les prospectus… Il m’a écoutée attentivement, m’a dit que j’avais eu raison et il a appelé la mairie. J’ai compris, d’après les mots échangés, que Mme Moreau n’avait pas le téléphone et que la mairie allait prévenir les pompiers pour en avoir le cœur net. »
L’avis de… Claire Julliard (Le Nouvel Obs)
« Tout en retenue, en émotion, le livre raconte le drame de deux orphelines et trace en filigrane le portrait d’une femme malmenée par la vie.
Cruel. Le titre, « Maman dort », résonne comme celui d’une comptine. Pourtant, c’est un conte cruel qui s’ouvre là. Alertée par les prospectus qui s’entassent dans la boîte à lettres de Lise Moreau, Suzanne, la factrice d’un village prévient les pompiers. Lesquels découvrent, après avoir forcé la porte de la maison, deux petites filles livrées à elles-mêmes, Angélique, 5 ans, et Bérangère, 3 ans. A l’étage, le corps inanimé de leur mère. Tout le monde connaissait cette femme célibataire qui subvenait à ses besoins comme elle pouvait mais personne n’avait deviné sa solitude et sa détresse.
Choral. Comme dans une tragédie grecque, l’histoire est racontée par un chœur. Les témoins se succèdent pour parler des fillettes Les « mal-partis », c’est ainsi que Jules, le pédopsychiatre qualifie ceux qui, à l’instar des héroïnes, ont commencé leur existence par des embûches. Des années plus tard, Angélique tente de reconstituer dans un journal intime le puzzle de sa mémoire traumatisée.
Emotion. Auteur de fictions jeunesse, Michel Le Bourhis s’est inspiré d’un fait divers pour ce premier roman de littérature générale. Il y parle encore de l’enfance qui est selon André Comte-Sponville à la fois « un miracle et une catastrophe ». Un miracle, la capacité qu’ont les petits à s’extirper du malheur, à s’amuser d’un rien. Une catastrophe, les marques indélébiles que cette enfance peut laisser quand l’amour des parents fait défaut. Tout en retenue, en émotion, le livre trace en filigrane le portrait d’une femme malmenée par la vie. Et souligne que l’isolement n’est pas l’apanage des grandes villes. »
Podcast
Michel Le Bourhis présente « maman dort ». © Production Tranzistor
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