
Scott Snyder, vous connaissez : la sobriété, cette inconnue ! Quand d’autres scénaristes se demandent comment sauver Gotham, Snyder préfère généralement s’interroger sur ce qui pourrait arriver si les super-vilains décidaient de réécrire l’univers tout entier. Et tant qu’à faire, autant pimenter le tout avec quelques énergies primordiales (la Totalité), une poignée de dimensions inconnues et une menace capable de modifier les règles de la création (Perpetua). C’est grandiloquent, parfois franchement démesuré, mais c’est aussi ce qui fait le charme de son approche de la Justice League. Voici donc le deuxième volume de New Justice, dans la belle collection souple DC Paperback qu'on adore. Snyder (et James Tynion IV) continuent de voir les choses en très grand, mais ils ont désormais ce qui manquait parfois auparavant : une direction suffisamment claire pour que le lecteur puisse profiter du voyage sans avoir besoin d’une carte du multivers sous les yeux. Le premier arc narratif remet en scène Lex Luthor et sa Legion of Doom, qui poursuivent leur projet autour d’une menace ancienne. Luthor a évidemment réuni quelques-uns des esprits les plus brillants de la criminalité super-héroïque : Cheetah, Grodd, Sinestro, le Joker… Bref, une équipe dont la cohésion repose essentiellement sur le fait que personne ne s’est encore entretué. Luthor devrait pourtant savoir qu’il y a des limites à ce qu’un plan peut supporter lorsqu’on confie des responsabilités à une bande de psychopathes. Et Brainiac n'est pas un allié ultra fiable. Les héros aussi sont de sortie : après une rencontre avec une mystérieuse entité extraterrestre, Martian Manhunter découvre une piste susceptible de relier son histoire personnelle à Thanagar, la planète des Hawkmen. Il part donc enquêter avec Hawkgirl et John Stewart, dont les nouveaux pouvoirs de Green Lantern constituent l’un des nombreux éléments que les auteurs ajoutent à une mythologie déjà passablement chargée. Hawkworld est probablement la meilleure partie de ce volume parce que Snyder et Tynion comprennent qu’une histoire cosmique ne devient pas nécessairement plus intéressante parce qu’on y ajoute encore trois niveaux de cosmologie. Ils prennent donc le temps de raconter quelque chose. Il y a un mystère, des personnages qui cherchent des réponses, des révélations qui ont des conséquences et, surtout, une véritable progression. Martian Manhunter est au centre de cette réussite. Le personnage gagne une véritable épaisseur et apparaît moins comme la conscience tranquille de la Ligue que comme un héros capable de mettre ses propres frustrations de côté pour défendre une cause qui le dépasse. Son rapport avec Luthor est particulièrement intéressant : J’onn ne cherche pas seulement à vaincre son adversaire, il tente de comprendre son raisonnement et de le ramener à la raison. Une démarche assez optimiste face à Lex Luthor, mais qui donne justement au personnage une classe folle bienvenue.

Snyder profite également de cette histoire pour bricoler avec le passé de DC. Le cas de Will Payton, ancien Starman, est particulièrement révélateur. Le personnage, autrefois plutôt anecdotique, devient ici une sorte de figure cosmique, presque prophétique. Ce genre de transformation pourrait sembler artificiel, mais elle fonctionne parce qu’elle s’intègre naturellement au projet global. Snyder aime manifestement fouiller dans les poubelles de DC pour en ressortir quelque chose de neuf. Et c’est probablement beaucoup plus intéressant que de créer systématiquement de nouveaux personnages dont on aura oublié le nom trois mois plus tard. Visuellement, ces épisodes bénéficient également d’une belle variété. Guillem March donne au début du récit une dimension presque hallucinée, idéale pour accompagner la folie de la Legion of Doom. Jim Cheung et Stephen Segovia prennent ensuite en charge la majeure partie de l’histoire avec une efficacité spectaculaire, tandis que Daniel Sampere intervient sur les passages les plus cosmiques. L’ensemble tient surtout parce que les artistes savent donner une vraie ampleur aux événements sans sacrifier les personnages. Puis vient The Sixth Dimension, et Snyder cesse définitivement de faire semblant de vouloir rester raisonnable. Le titre désigne ni plus ni moins que la salle de contrôle du multivers. Rien que ça. La Justice League se retrouve confrontée à une menace venue du futur, susceptible de réécrire l’univers tout entier. Mais l'intérêt du récit ne réside pas uniquement dans la perspective d'une nouvelle catastrophe cosmique. Snyder pose une question beaucoup plus embarrassante : peut-on sacrifier une partie de la création pour garantir la paix et l’harmonie de ceux qui survivront ? Sur le papier, ça ressemble vaguement à une interrogation déjà sous-jacente à l'époque de Infinite Crisis. Autrement dit, si quelqu’un vous promet un univers débarrassé de la guerre, de la souffrance et des conflits, mais vous demande en échange d’accepter une gigantesque opération de nettoyage cosmique, est-ce encore de la justice ? Voilà une perspective qui intéresse davantage Snyder que la simple destruction d’une planète supplémentaire. Et c’est ce qui permet à son run de dépasser le spectaculaire pour retrouver quelque chose de plus humain. Les membres de la Ligue ne pensent pas de la même manière et ne réagissent pas de la même façon lorsqu’ils découvrent que ce qui est en train de se produire pourrait être impossible à arrêter. Derrière les dimensions parallèles et les entités cosmiques, il reste donc une équipe de héros qui doit décider jusqu’où elle est prête à aller. Ce qui évite surtout à l’ensemble de devenir une simple succession de catastrophes cosmiques, c’est l’attention portée aux membres de la Ligue. Elle n’est pas parfaitement équilibrée (Flash et Green Lantern restent relativement en retrait, Wonder Woman est étonnamment peu présente, tandis que Batman et Superman ont droit à davantage de lumière) mais la relation entre Hawkgirl et Martian Manhunter, développée dans Hawkworld, apporte une véritable profondeur au récit. Graphiquement, Jorge Jimenez semble également beaucoup plus à l’aise avec cette démesure. Là où certaines de ses précédentes pages pouvaient rendre la lecture un peu laborieuse, tout est ici beaucoup plus limpide. Les personnages sont identifiables, les scènes d’action lisibles et jouissives. En gros, l'heure est probablement venue de réévaluer sérieusement cette New Justice, qui a dû encaisser un peu trop de quolibets pour que ça reste de la critique honnête. Moi, j'y ai pris du plaisir. Beaucoup.

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