L’été en poche (23) : Conque

L’été poche (23) Conque

En deux mots

Martabée est convoquée chez l’empereur. La prof d’université se voit confier les fouille archéologiques censées confirmer le roman national qui glorifie les Morgondes comme un peuple de guerriers-marins. Mais au fil des jours, les découvertes vont laisser place au doute. 

Ma note

★★★ (bien aimé)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Prologue

Ça dort comme une gemme enfouie, dont l’eau sourde est pailletée d’ombre. Dans le brouillard vert de ses profondeurs, elle fait miroiter des rivages boréals. Tant que ça dort, ça ne peut pas faire de mal. Tant que ça dort, ça ne mord pas.

Cristallisé dans une émeraude, le vieux monde se tait.

Le vieux monde se tait mais, parfois, il chantonne à mi-mot. Il prend la voix des nourrices, il descend de bouche en bouche, par-delà les siècles.

Comme dans cette chambre mauve du centre-ville, sous un toit d’argile où glisse la nuit humide. L’enfant est bordé dans son lit. Il écoute la pluie serpenter contre les vitres, de toutes ses écailles frémissantes. Lumière orange et douce de veilleuse, ventre d’animal. Il est bien.

Il entend les pas dans l’escalier mou. L’adulte vient enfin. Sous la porte, l’enfant guette les rais de lumière du couloir qui s’allume. Le battant s’ouvre sans bruit, et le visage souriant, souriant de fée gracile apparaît soudain.

L’enfant gazouille, tend les bras. La nourrice s’empresse à son chevet et lui applique deux baisers sur les tempes. Elle s’assied près de l’oreiller, pose sa main sur ce front lourd d’enfant heureux. Et elle chante, comme tous les soirs.

Morgos le Grand

Qui chevauchant

Brisa les monstres de la mer

Dragons dorés

À dos de vague

Ont léché la joue des guerriers

Dans ma maison

Près des étoiles

J’ai entendu Morgos chanter

Et les héros

Des temps passés

Ont galopé dans mon sommeil.

Le chant irradie jusqu’à la mer. L’enfant sent de grosses vagues argentées lui peser sur les yeux. Pourtant, il a la force d’élancer sa petite voix rauque, et demande si les monstres marins existent. La nourrice sourit et répond que non, ils n’existent pas. Petit homme peut dormir tranquille. Mais, si les monstres marins n’existent pas, Morgos le Grand n’existe pas non plus ? La nourrice répond qu’il a vécu il y a très longtemps, mais je te l’ai déjà dit, enfant léger, je te l’ai dit, c’était un grand roi morgonde. Et les Morgondes, ils existent ? La nourrice s’arrête de caresser le front. Ils existaient, petit homme. Ils existaient, et sont partis.

La merveille

1

Les hommes de main de l’Empereur, bien que cuirassés de pied en cap, s’étaient montrés doux comme des chats.

« Si vous voulez bien nous suivre », avaient-ils dit, caressant à leur ceinture la crosse d’un petit pistolet.

Non, Martabée n’avait pas spécialement envie de les suivre ; elle se sentait bien, au chaud dans son petit bureau de l’Université, au milieu de ses livres, de ses carnets, de ses statuettes ; elle avait mis à bouillir de l’eau, et donnait un cours dans vingt minutes ; un soleil pâle tombait de la

fenêtre à croisillons et, par un carreau ouvert, on entendait la mer. « Si vous voulez bien nous suivre », donc, tombait mal. Un silence un peu embarrassant s’ensuivit, au cours duquel les deux gardes et Martabée se dévisagèrent sans

bouger. La bouilloire émit un sifflement feutré. Martabée la débrancha d’un coup sec, renonçant pour de bon à son thé. « Je vous suis, messieurs. »

Ce n’était pas la première fois que Martabée entrait dans le Palais. Comme tous les écoliers de la capitale, elle en avait jadis visité les parties ouvertes au public, et s’était extasiée devant l’architecture monumentale des salles pavées de pierres précieuses. Le guide qui menait leur classe avait décrit, à grand renfort de superlatifs, la bonté dynastique, la richesse du pays – toutes ces choses qui pouvaient se vérifier dans la délicatesse des bas-reliefs, assurément.

Le Palais était construit non seulement pour impressionner, mais pour anéantir. L’on gravissait un escalier ogresque qui s’élançait depuis la place jusqu’aux portes, ocre contre le ciel bleu, fouetté par l’air marin. On parvenait au sommet les poumons vides, les oreilles sifflantes, les joues pourpres. On se retrouvait le nez écrasé sur le portail grandiose, ourlé d’or et de gemmes, à attendre qu’on nous ouvre. On sentait dans son dos l’appel et le vertige, les toits ardoisés, le fracas des rues ; aussi ne

regardait-on pas derrière soi, de peur de dégringoler. Le perron était si étroit qu’on ne pouvait s’y rassembler ; si une révolution se déclarait, l’escalier était chargé de la juguler.

Martabée, heureusement flanquée des deux soldats, n’eut pas à patienter. Les portes s’ouvrirent sans un gémissement, accrochant aux pierreries des éblouissements de soleil qui lui firent fermer les yeux. Elle entra sans rien voir

dans la salle du trône calfeutrée d’ombre, dans un aveuglement complet.

La salle déroutait d’emblée. Sans vestibule, sans hall, sans corridor, sans antichambre, elle étendait, immense, ses arcades de porphyre noyées d’obscurité. Aucune fenêtre ne l’éclairait ; les marbres semblaient luire d’eux-mêmes, faiblement, comme dans une grotte. Le pavé noir

reflétait l’entrecroisement des piliers, miroir d’eau morte sous les pieds.

Une fois les portes closes, un silence profond glissa de colonne en colonne. Les deux gardes se coulèrent dans l’ombre, comme engloutis. Martabée avança de quelques pas. Elle fut saisie à la gorge par une odeur de transpiration, qui, acide et âpre, l’arrêta net. Elle regarda de tous côtés, le porphyre semblait poisseux, comme perlant de suées moites ; au détour d’un pilier, elle cligna des yeux.

Un trou de lumière émeraude filtrait sous la voûte, et, avachi sur un trône, torse nu sous une peau de bête, l’Empereur apparut. On discernait sous ses aisselles deux paquets humides de varech rouge. Martabée s’agenouilla.

L’Empereur ne se préoccupa tout d’abord aucunement d’elle. À même le sol, étendus à ses pieds, quatre jeunes hommes et femmes en pagne de perles assemblaient lascivement, lentement, les pièces d’un puzzle. L’Empereur

leur caressait les cheveux et leur plaçait dans la bouche de tout petits raisins violets, sans dire un mot. Pendant une minute ou deux, il continua son activité sans se soucier de Martabée, agenouillée sur le jade froid incrusté d’or.

Nerveuse, elle détailla les scintillements égarés dans la pierre sombre, où se reflétaient les contours de sa silhouette. Elle hasarda un regard de sous ses cils, vers le trône où on l’ignorait. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait

là, suffoquée par les relents de sueur cristallisés dans le minéral. Enfin, il la remarqua.

Il se redressa tout d’abord avec une moue de dégoût, et sa voix retentit entre les arcades : « Relevez-vous, de grâce, vos genoux sont sales. » Martabée bondit sur ses pieds, confuse, humiliée ; aussitôt, deux petits garçons jaillirent de derrière un pilier et polirent le sol autour d’elle. Prestement, ils coururent se tapir à nouveau dans l’ombre mauve des colonnes.

Alors seulement, l’Empereur se leva. Il déplia lentement son corps de géant dodu, tout doux et rosé sous la lumière des marbres. Sa longue chevelure rouge vint se lover contre son cou et roula sur son torse, mais il la replaça respectueusement dans son dos, comme on calme un cheval qui tire sur sa longe. Il croisa ses mains ruisselantes de bagues sous la protubérance du ventre, un ventre fécond de gibier et de cervoise, offert fièrement au monde. Il était en majesté.

Mais, comme il s’approchait de Martabée, il marcha sur le puzzle qui colla à ses pieds nus ; il poussa un petit cri, et délogea d’une main rageuse la pièce fichée sous son talon. « Fichez le camp ! » hurla-t‑il à ses esclaves en leur jetant la pièce fautive. Le petit groupe se leva en se confondant en excuses, rassembla le puzzle à la hâte, puis tituba au loin sous les arcades, dans un cliquetis de perles.

L’Empereur se tourna vers Martabée, pour de bon, comme la voyant enfin ; s’illumina. Elle se sentit enrobée, câlinée par ce regard singulier, deux yeux d’un bleu très vif, mouillés d’enthousiasme. « J’ai de grandes choses à

vous dire », déclara-t‑il d’une voix lente et claire, et Martabée eut envie de rire, car la réplique sonna faux, et il sentait vraiment fort la bête, tout suant sous sa fourrure. Néanmoins, il avait la mine sérieuse, et le sourire de Martabée mourut sur ses lèvres. L’Empereur, tout ridicule

qu’il fût, avait de grandes choses à lui dire.

Il commença, naturellement, par la flatter. « J’ai bien aimé votre thèse sur l’évolution de la pêche sur nos côtes. Ça a rappelé à tout le monde qu’il fallait regarder la mer de temps en temps. » Martabée fut charmée par ce conte, elle lui trouvait une tournure agréable. Elle n’ignorait pas

que c’étaient là de viles flagorneries, mais elle méritait les compliments. Alors elle rosit.

L’Empereur avait eu raison de lui parler de la mer.

Depuis toujours, c’est la mer qui avait poussé Martabée à partir et à conquérir. C’est pour la mer, et la mer seule, que Martabée avait choisi de quitter l’arrière-pays natal pour aller à la capitale. Sa rade et ses râles, le port qui crie, les marins qui dansent, et le bruit, enfin le bruit ! Le murmure incessant de l’eau, nourrice sans fatigue qui endort mille enfants… Toujours l’avoir là dans l’oreille, depuis son bel appartement de ville, quand elle feuillette des ouvrages ; depuis son bureau à l’Université ; sur le chemin pour rentrer du travail, par les arcades humides qui ceignent la lagune… Et quelle leçon que l’océan ! Ce courage frontal des vagues qui se froissent, se brisent et s’étouffent au rivage des hommes !

Tout avait débuté lors de vacances à la mer avec ses parents, quand Martabée était petite. On lui avait proposé cent jeux et cent cajoleries : des glaces, des sandales neuves, des seaux, des pelles. Mais Martabée, enfant grave, n’avait rien voulu d’autre que la mer nue.

Elle était restée plantée là dans le sable, le regard noyé.

Elle avait vu, fascinée, la courbe du monde au lointain bleu, la grosse matière à replis qui se mouvait lentement.

Elle avait surpris l’écume de perles et d’eau, en joie gracile, lancée en l’air par des vagues joueuses. Martabée avait été émue par cette mer qui en son giron caresse toutes les créatures étincelantes. Martabée se sentait créature étincelante. Elle savait qu’elle brillerait, et que la mer la porterait.

Ce jour donc d’été jeune, elle s’était vendue aux divinités de la mer. Elle avait invoqué dans un murmure leur puissance et leur beauté. Elle s’était promis d’un jour vivre près d’elles, tout près d’elles, et de les célébrer encore.

Alors, quand l’Empereur parla ainsi de sa thèse, et du regard à nouveau porté sur la mer, Martabée se sentit adoubée par les divinités ondines de son enfance. Elle se crut célébrée à son tour. Elle s’apprêtait donc à le remercier, mais il poursuivit, les yeux dans le vague : « J’avais hésité à vous décorer, puis j’ai trouvé que vos travaux manquaient de pompe. » « C’est que, la rigueur scientifique… », commença-t‑elle. « Baste, baste, l’Histoire ça se raconte ! asséna l’Empereur en tapant sur son ventre. Je vous apprendrai à narrer. »

L’Empereur finit par ne plus louvoyer. En grand

conteur, comme il aimait à se croire, il était enfin parvenu à son nœud, à son précipice, au bord duquel il sentait Martabée bien accrochée. »

L’avis de… Zoé Sfez (France Culture)

« Qui étaient les Morgondes, ces guerriers-marins millénaires qui peuplent les berceuses, ces héros que l’Empereur admire tant ? De son écriture poétique et sensorielle, Perrine Tripier interroge les mythes qui se mêlent à l’Histoire, entre vérité archéologique et fiction politique. »

Vidéo

Perrine Tripier présente « Conque » © Production Librairie Mollat

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