En 2 mots :
De retour d’exil, Sénèque est engagé comme précepteur du fils d’Agrippine, le prochain empereur qui règnera sous le nom de Nero. Ses enseignements nous pourront toutefois empêcher les intrigues. Pire même, ils vont provoquer sa perte.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« Nomentum, le 12 avril
Seneca Lucilio suo salutem
Sénèque salue son cher Lucilius
Voilà, c’en est fini de moi, Lucilius.
Il m’a suffi de voir arriver la cohorte du lointain, tout à l’heure, pour comprendre. Désormais, il n’est plus personne dans l’Empire qui ignore ce que cela signifie, je le crains. Sur la petite route caillouteuse qui mène à ma villa, leurs armes étincelaient dans le soleil. Je savais que les soldats venaient ici ; je savais qui les avait envoyés et pour quoi.
Maintenant, ils ont pris place dans mon jardin. Le glaive à la main, ils sont prêts à parer à toute tentative de fuite ou de rébellion.
Je suis sorti à leur approche. Derrière moi, Pauline, mes affranchis, mes esclaves… toute ma maison retient son souffle.
Celui qui est à leur tête s’est avancé vers moi et m’a salué poliment. Je n’ai jamais eu affaire à lui jusqu’ici, mais lui me connaît, bien sûr.
« Ave, Lucius Annaeus Seneca, a-t-il dit seulement. Je suis le préfet Gavius Silvanus. »
Je viens tout juste de déjeuner, je me sens un peu alourdi par le repas. Silvanus a une mâchoire saillante, et deux rides profondes encadrent sa bouche ; il doit être au service de l’Empire depuis longtemps. Je le regarde avec fascination : c’est donc cela, le visage de ma mort, pensé-je fugitivement.
Pendant que nous nous faisons face, les soldats prennent position autour de ma villa avec une efficacité impressionnante. Une procédure bien rodée, ai-je malgré moi songé.
« Je dois apporter la nouvelle de ta mort au palais », a-t-il annoncé, un peu à contrecœur. À son air contrarié, il me semble percevoir comme un regret de l’ordre qu’il m’apporte. J’ai encore de la réputation, à Rome. On dit de moi que je suis un homme de bien, malgré tout.
Ce soir, donc, je serai mort. J’ai acquiescé. En un sens, c’est une bonne nouvelle.
Je ne serai pas emmené à Rome avec les pieds et les mains entravés ; on ne me fera pas subir de supplices pour me faire avouer des crimes que je n’ai pas commis. On n’essayera pas de m’extorquer les noms d’imaginaires complices. L’empereur veut ma mort, c’est tout. Il l’aura, et je lui suis reconnaissant de ne pas exiger davantage.
« Si tes soldats veulent se rafraîchir, il y a une fontaine dans le jardin », ai-je répondu, en indiquant la direction. « L’eau est bonne ici », ai-je ajouté, sans savoir pourquoi.
Il me remercie d’un hochement de tête. Je vais rentrer dans la maison lorsqu’il précise : « On est seulement au milieu du jour. Je dois être au palais ce soir. Tu peux prendre le temps de mettre tes affaires en ordre », dit-il à mi-voix, afin de ne pas être entendu des soldats.
À ces mots, l’envie me prend de le serrer dans mes bras. Silvanus me fait une faveur insigne : celle de me laisser du temps. Je lui suis plus reconnaissant que je ne saurais le dire.
Au-dessus de nos têtes, le soleil d’avril est doux ; dans mon jardin, les tourterelles roucoulent. J’inspire profondément. Je rentre dans la maison, je prends Pauline dans mes bras. Elle a compris, bien sûr. J’essuie ses joues sur lesquelles roulent des larmes. Ma chérie.
« Le moment est venu », lui dis-je doucement. Puis je la confie à ses affranchies.
« Qu’on ne me dérange pas », dis-je, en m’installant dans la bibliothèque.
Mes biens sont d’ores et déjà répartis, mes comptes réglés, car je sais depuis longtemps qu’il me faut être prêt à partir. Cet ordre ne me prend pas au dépourvu.
Mais les quelques heures de répit que le préfet me laisse, je veux les employer à cette ultime lettre, Lucilius. Je la confierai ensuite aux bons soins de Felix, mon affranchi de confiance. J’espère seulement qu’il pourra, quand le moment sera venu, la mettre dans une sacoche, sauter sur un cheval et partir dans ta direction.
Quand tu liras ces mots, je ne serai plus. Ne sois pas triste, mon ami.
J’ai atteint un âge avancé, j’ai eu une vie riche et passionnante. J’ai été comblé d’honneurs et de richesses. J’ai exposé les idées qui me sont chères dans des ouvrages diffusés dans tout l’Empire. Ceux-ci m’ont valu une réputation d’homme de lettres et de philosophe, comme tu le sais, et parfois, dans mes moments de folie, je m’imagine survivre un temps dans la mémoire des hommes.
J’ai vécu.
C’est ainsi, Lucilius, et je ne me révolte pas.
Si j’emploie le temps qui m’est accordé à rédiger cette dernière lettre, c’est parce que l’inquiétude me taraude, et j’aimerais, avant de me donner la mort, tenter à la fois de soulager ma conscience tourmentée par le remords et plaider auprès de toi ma cause, mon ami.
Je suis coupable, Lucilius. Par ce récit que j’entreprends, j’espère, en t’expliquant ce que j’ai fait, parvenir à le comprendre moi-même et qui sait ? Peut-être réussir à me pardonner un peu.
Dans cette fin que l’empereur m’impose, je vois aussi une occasion de mettre mon discours et mes actes en accord. Moi qui ai tant écrit au sujet de la mort, je ne peux m’empêcher de sourire en constatant cela. L’empereur me donne la possibilité de vivre ce que j’ai professé dans mes traités. Je suis un homme chanceux.
Voilà comment les choses vont se dérouler. Quand j’aurai fini d’écrire cette lettre, j’irai m’étendre dans l’atrium. De mon lit, on voit les collines ornées de cyprès et un grand pin parasol dont la silhouette protectrice m’est familière. Je m’ouvrirai les veines des bras et derrière les chevilles, et laisserai le sang s’écouler de mon corps. J’espère que cela ne durera pas trop longtemps. Ensuite, ce sera fini. Je ne serai plus et cette perspective ne me fait pas peur, tu le sais.
Voilà plusieurs années que je t’écris pour partager avec toi ce que je pense.
Durant cet ultime après-midi, je veux t’expliquer comment je vois aujourd’hui ce que fut ma vie, quelles erreurs j’ai commises, de quels crimes je me suis rendu coupable, et comment tout cela a pu arriver.
Lis-moi sans trop me juger, Lucilius, et rends-moi cette justice : demande-toi, en toute honnêteté, ce que tu aurais fait à ma place, et si tu aurais su réussir là où j’ai échoué. Voilà l’ultime faveur que je te demande. Ensuite, tu brûleras cette lettre, si tu tiens à ta sécurité.
I
Vulnerant omnes sed ultima necat. Toutes les heures blessent, mais la dernière tue, dit le proverbe. Maintenant que mes dernières heures sont arrivées, je regarde en arrière, et je me souviens… Certaines ont été des heures de joie, d’orgueil, d’action utile, et d’autres des heures de colère et d’impuissance. Celles-là blessaient, indubitablement. Et celle qui tue est maintenant toute proche de moi.
Je ne vais pas te retracer dans son intégralité une histoire qui court sur près de seize années. Je ne dispose pas du temps nécessaire et tu n’aurais sans doute pas la patience de me lire. Je ne rapporterai pas l’intégralité des événements qui ont constitué l’histoire de l’Empire depuis l’année où j’ai été rappelé d’exil à aujourd’hui ; tu connais ces faits aussi bien que moi, pour la plupart, et cela serait l’œuvre d’un mémorialiste, ce que je ne suis pas.
Je me contenterai de retracer comment je me suis trouvé à l’un des plus hauts postes de l’Empire, et quel rôle j’ai joué dans cette pièce tragique. De quoi je puis légitimement m’enorgueillir, et de quelles actions je dois me reconnaître coupable.
Était-il possible d’empêcher ce qui est arrivé ? Y avait-il moyen que tout en aille différemment ? Et qu’aurais-je dû faire pour y parvenir ? Voilà les questions qui, à l’heure de mourir, ne cessent de résonner en moi.
Mais assez de préambules.
À peine arrivé à Rome, je me suis rendu au palais m’incliner devant celle à qui je devais mon retour en grâce.
Agrippine m’a reçu, non dans ses appartements privés, mais dans l’aula regia, l’imposante salle officielle dans laquelle, d’habitude, l’empereur donne ses audiences. Assise sous un dais doré, elle avait tenu à m’apparaître en majesté. De part et d’autre du siège où elle se trouvait, des colonnes de marbre de Phrygie soutenaient le plafond à caissons situé à une altitude vertigineuse, et bien que nous nous entretenions seule à seul, nos voix résonnaient dans cet espace immense.
Elle devait avoir passé la trentaine alors, mais sa beauté ne diminuait pas avec l’âge. Sa chevelure nattée enroulée autour de son front lui faisait un diadème doré. Ses yeux verts m’examinaient avec froideur et il ne semblait pas possible de dissimuler quoi que ce soit à sa perspicacité.
Je me suis incliné bien bas, ce qui m’a permis d’admirer de près la petitesse de son pied dans sa sandale couverte de perles. J’avais cinquante-trois ans. Je n’avais pas encore le dos raide comme je l’ai aujourd’hui.
C’est elle que l’empereur Claude avait choisie pour son quatrième mariage. Sitôt après, elle avait obtenu que ma condamnation à l’exil soit levée. J’étais rentré en hâte après huit interminables années passées à m’ennuyer en Corse, parmi les chèvres et les broussailles. Je n’avais apprécié ni l’île ni ses habitants. Se venger est la première loi des Corses, la deuxième, vivre de rapines, la troisième, mentir, la quatrième, nier les dieux. Rien de tout cela ne m’avait plu.
« Je te suis si reconnaissant, ai-je dit en m’inclinant devant elle. Comment pourrai-je jamais m’acquitter de cette dette envers toi ? »
Sa réponse a fusé, bien nette.
« Désormais, tu t’occuperas de mon fils, a-t-elle décrété. Tu connais le Sénat, tu connais la vie politique, tu es un grand orateur. Tu lui enseigneras l’éloquence. Tu seras son guide dans la découverte de nos institutions. »
Quand je repense à ce moment, j’entends à nouveau l’écho de sa voix entre les colonnes et dans l’immense espace qui s’élevait jusqu’au plafond. Chaque parole retentissait alors avec la solennité d’un augure, ou celle d’un engagement pris avec le destin.
J’ai à nouveau admiré sa sandale et la perfection nacrée de ses orteils.
Je n’étais pas naïf, Lucilius. J’avais déjà côtoyé les cercles impériaux avant mon exil, et j’en avais fait les frais. Je connaissais la brutalité du pouvoir, la manière dont il broie, le plus souvent, ceux qui se mêlent de l’exercer et même ceux qui se trouvent seulement dans ses environs. Par ailleurs, il suffit d’avoir lu Xénophon, de connaître un peu notre histoire pour savoir ce que l’on risque en s’approchant du trône et je n’étais pas ignorant de tout cela.
« Tu feras de lui le prince le plus accompli qui soit, a-t-elle précisé, et tu auras soin de le rendre populaire. Ne me déçois pas », a-t-elle conclu.
En repensant à son injonction aujourd’hui, l’ironie de la situation m’accable. La décevoir ou non : si seulement il ne s’était agi que de cela !
Mais ma vanité d’ancien sénateur, d’homme de lettres reconnu, avait grandement souffert durant l’exil parmi les chèvres. Être lu, être joué, entendre vanter mes écrits, la clarté de mes pensées, l’éloquence de mes discours ; être entouré de cette admiration caressante que procure dans une grande cité le moindre succès… tout cela, je peux te l’avouer – non sans quelque honte –, m’avait grandement manqué.
J’étais donc immensément reconnaissant à Agrippine d’être intervenue auprès de Claude pour plaider ma cause, et obtenir de lui mon retour en grâce. Évidemment, son intervention n’allait pas sans contrepartie.
Quand elle m’a demandé de devenir le précepteur de son fils qu’on appelait encore Domitius, à cette époque-là, j’avais conscience des risques impliqués par le fait d’être nommé aussi près du pouvoir. J’avais conscience du fait qu’Agrippine risquait d’exiger beaucoup en échange. Mais je revenais au cœur de l’Empire, là où tout se joue. J’étais à nouveau chez moi, je pouvais reprendre ma place parmi les pères de la Patrie et renouer avec ma carrière littéraire. Mes écrits seraient d’autant plus lus, d’autant plus représentés, d’autant plus connus dans l’Empire par tout ce qu’il compte de gens cultivés que je serais proche de ceux qui entouraient l’empereur. Je ne veux pas te mentir, Lucilius. Mon cœur a frémi de joie à sa proposition.
Domitius n’était alors qu’un jeune prince, mais il était le fils de l’épouse de Claude. Et celle-ci gagnait chaque jour en influence. »
L’avis de… Benoît Lacoste (Page des Libraires)
« L’Ami du Prince est de ces romans qui élèvent autant qu’ils bouleversent. En donnant la parole à Sénèque dans les dernières heures de sa vie, Marianne Jaeglé compose une confession lucide et douloureuse, adressée à Lucilius, où s’entrelacent fiertés, aveuglements et culpabilité. Précepteur et conseiller de Néron, Sénèque interroge sa responsabilité face à la naissance d’un tyran, les silences, les compromissions, les morts « nécessaires ». Le roman éclaire avec finesse les manigances politiques, l’éviction de Britannicus, la mécanique du pouvoir, tout en posant une question centrale : qu’aurions-nous fait à sa place ? L’écriture, somptueuse et exigeante, convoque la philosophie stoïcienne sans jamais l’assécher. Elle oblige à penser, à douter, à faire résonner l’Antiquité avec notre présent. Lecture immersive, L’Ami du Prince se déguste comme un grand texte, lentement et intensément. Une biographie romancée magistrale et profondément actuelle. »
Vidéo
Marianne Jaeglé en entretien avec Nathalie Couderc. © Production Un endroit où aller
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