En 2 mots :
À Gaza, le photographe Julien Desmanges rencontre le libraire Nabil AI îlot. Tout au long de leurs rendez-vous successifs, ce dernier va lui raconter son histoire, emblématique de la tragédie que vivent les Palestiniens depuis 1948.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« La rencontre
Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage. Tu te réveilles dans la chambre où tu t’es installé la veille. L’hôtel concentre une partie de la presse internationale. Tu aurais préféré loger chez l’habitant. Mais ton agence t’a convaincu de privilégier la sécurité. Peu de quartiers sont vraiment épargnés. Des familles entières disparaissent parce qu’elles habitent, sans le savoir ou en toute conscience, à proximité d’un bureau clandestin. Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale.
Une énième trêve devrait t’offrir quelques jours pour capturer ces instants de vie quotidienne, les photos que tu affectionnes, loin du sensationnalisme. Ton employeur préfère quant à lui les enfants en pleurs au milieu de ruines, les soldats blessés près d’un char, les immeubles troués par les tirs de roquettes. La vie banale n’est pas pour les journaux.
Tu sors de l’hôtel. C’est le matin. Il est tôt, ou peut-être tard. Allez savoir. Ici, dit-on, le temps n’a pas tout à fait la même façon de tourner qu’ailleurs. Il avance soit en accéléré, soit en s’étirant, englué dans une attente interminable. Et puis d’un coup ça filerait.
Le soleil projette des ombres profondes au sol et sur les murs. Une belle clarté découpe les silhouettes des passants. Tu découvres pour la première fois cette ville dont les images ne semblent parvenir que depuis le ciel. Sur le trottoir, les étals profitent de l’accalmie pour appâter le client. Les couleurs éclatent sous la lumière. Le rouge des tomates, le vert des herbes fraîches, le jaune des citrons. Les tréteaux débordent de toute cette vie. Et les gens se pressent autour, les mains pleines, les yeux vifs. Les enfants piaillent, les femmes s’affairent, tout est mouvement. Le marchand s’agite, il pèse, il discute, il emballe. Mais quelque chose trahit une lassitude. L’effort de chaque geste peut-être. L’homme sait qu’ici la paix est toujours provisoire. Alors il vend vite, il vend tout. Comme si demain pouvait disparaître à jamais. La poussière, omniprésente, recouvre tout. Une sensation de terre, la gorge sèche.
Tu empruntes les ruelles en contrebas. Le quartier n’a pas été touché. Tu descends les dernières marches en pierre, déformées par les pas de générations de Palestiniens. Ils y ont déposé des mots offerts au vent, y ont connu leurs premiers émois amoureux, y ont refait le monde comme s’il était porteur d’espérance. Comme si on s’intéressait encore à eux. Les artères sont pleines de vie. Mais d’une vie entre parenthèses. Comme si tout pouvait s’écrouler à la moindre secousse. Les enseignes aux noms effacés par le soleil et les effondrements, les lettres disparues avec le temps. On repeint une porte ici, on nettoie une vitrine là. Comme si chaque petit geste de réparation ou d’entretien pouvait conjurer le mauvais sort. Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.
Des piles de vêtements, des chaussures éparpilléesC’estC’est. Des produits de première nécessité. Tout ça rangé dans un désordre méthodique. Le propriétaire, assis derrière un comptoir en bois, manipule son inventaire comme un archiviste. Chaque objet dans un coin précis. Il ne regarde plus les pauvres types qui fouillent dans son tas de fringues.
Le klaxon des vieilles voitures, bruit strident, longues plaintes. Le bruit métallique des charrettes poussées sur les pavés irréguliers. Tandis que les voix des marchands et des passants s’élèvent, éraillées, parfois excédées, souvent chaleureuses. Au détour d’une nouvelle rue, c’est l’odeur du sel et de la brise ramenée par le vent.
Soudain, tu te trouves dans l’un des quartiers martyrisés. Et c’est alors l’enfer craché à la surface. Une décharge à ciel ouvert. Tout ce que la guerre vomit, détruit, ensevelit, réduit à néant. Des façades éclatées, éventrées comme des carcasses de bêtes crevées. Les entrailles de béton pendent, tordues, répandues sur les trottoirs. Les maisons ne sont plus que cages thoraciques fracassées. Comme si elles avaient implosé en mille morceaux. Des balcons encastrés dans le bâtiment d’en face ; tels des serpents morts, des bouts de câbles pendouillent misérablement, des canalisations se vident sur les façades. Yeux crevés des fenêtres. Trous béants qui vous regardent sans rien voir. Tout semble hurler. Hurler sans raison. Les trottoirs sont une mer de gravats, de bouts de béton pulvérisés, de poutres brisées, comme si un géant avait écrasé la ville sous ses pieds. Les voitures, ou ce qu’il en reste, sont brûlées, calcinées, enchevêtrées dans les ruines, tels des bateaux échoués. Des drapeaux déchiquetés témoignent d’une attente bafouée. Un peu de rouge, un peu de vert, accrochés au hasard, lambeaux de chairs pendants. Des graffitis désespérés agonisent sur les murs effrités. Tout ça n’a plus de sens. C’est un cimetière où même les ombres semblent perdues.
À chaque coin de rue, quelque chose attire le regard. Ici une porte bleue restée intacte. Là un réverbère plié. Plus loin un vélo abandonné, posé contre un bout de mur qui n’existe plus. Tout est là, figé dans une logique de l’absurde, où chaque élément inventorié a perdu sa fonction, son utilité, sa raison d’être. Tu passes devant un bâtiment étripé dont les étages paraissent s’être dérobés les uns sous les autres. Les cloisons démolies, ce sont des intérieurs ouverts à tout vent, la découpe, offerte aux passants d’une vie volée. Un canapé renversé. Un rideau flotte encore un peu au gré des caprices de l’air. Un cadre brisé sur le sol. La photo d’un aïeul en keffieh y défie le temps. Les trottoirs sont obstrués par un amoncellement disparate. Des blocs de béton, des éclats de verre, une chaise en plastique aux pieds fondus. Un seau rouillé rempli de gravats, des jouets d’enfants, une peluche éventrée. Les arbres, lorsqu’ils ne sont pas déracinés, sont mutilés, les branches arrachées. Un avertissement. Une énième menace.
Et pourtant on continue de vivre. Un théâtre de misère et de folie, un bal grotesque où les vivants ne sont plus tout à fait vivants, mais pas encore tout à fait morts. Ils se traînent dans les ruines comme des fantômes, avec l’air de ceux qui ont tout vu, tout perdu, et qui n’attendent plus rien, sinon la fin. Mais ça continue. Et il faut bien vivre en attendant. Alors les gosses courent, et rient encore et toujours. Ils savent déjà tout de la mort. Une vieille balle dégonflée, et ils slaloment entre les décombres. C’est un terrain de jeu comme un autre. Plus riche même. On y trouve parfois des trésors.
Les adultes, eux, s’entassent dans les coins. Ils s’occupent. Ou du moins ils essaient. Les voiles des femmes s’agitent à peine. Ils se mêlent à la poussière et aux cendres. On peut encore voir des familles s’asseoir devant ce qu’il reste de leur maison. Comme si rien n’avait changé. Des chaises, des coussins, un plateau de thé posé sur une table à moitié effondrée. Ils parlent à voix basse. Tout est fragmentaire : bribes de conversations, morceaux de repas, rappels de souvenirs enfouis. Autant de moments volés au temps qui passe dans l’ironie de la dévastation.
Parfois, l’un d’entre eux se lève et fouille frénétiquement les décombres pour retrouver un je ne sais quoi devenu soudain indispensable.
Sidéré autant qu’écœuré, tu remontes vers un quartier moins touché et à l’évidence plus commerçant.
C’est dans ce désarroi, entre l’étal d’un boulanger et celui d’un cordonnier que tu le découvres. La devanture entourée de centaines de livres, la porte ouverte sur des milliers d’autres. Et plusieurs centaines encore, posés à même le trottoir sur une bâche moribonde. Il est assis, adossé au mur de la façade, comme s’il faisait corps avec le lieu. Le nez plongé dans un ouvrage, il a l’air d’un vestige oublié dans un coin de la rue. Il a peut-être soixante ans. Soixante-dix tout au plus. Sa silhouette est mince, frêle, un homme dont le corps a été érodé par le temps, sculpté par les années. Son front dégagé et couronné de quelques mèches grisonnantes. Sa barbe, taillée de manière irrégulière, est poivre et sel. Les poils ras lui donnent un air à la fois sérieux et détaché. Ses épaules sont légèrement affaissées par cette résignation tranquille que l’on trouve chez ceux qui ont vu trop de choses et qui continuent malgré tout. Sa peau est légèrement brunie par le soleil, mais elle a perdu de son éclat. Il porte des lunettes de travers. Une vieille paire rafistolée avec un bout de scotch, de guingois sur le nez. Derrière ses binocles, les yeux semblent toujours plissés. À cause de la lumière vive ou par habitude de scruter des lignes de texte à longueur de journée.
L’homme tourne une page, la hume, la caresse, puis replonge dans sa lecture. Il porte une chemise simple, à manches longues. Elle est tellement délavée qu’on peine à en percevoir la couleur. Le pantalon, un vieux coton gris, est couvert de taches légères et de la poussière des rues de Gaza. Des sandales en cuir, tout aussi fatiguées que le reste de sa tenue. Le monde paraît suspendu autour de lui. Des doigts longs, maigres, presque tordus touchent le papier, cajolent les mots. Ils portent la patine de ceux qui tournent des pages depuis toujours.
Près de lui, un verre ébréché, rempli de ce qui ressemble à du thé, qu’il sirote à petites gorgées. Il boit lentement, sans y prêter attention. Son palais est sans nul doute habitué à ce goût singulier, qui fait partie du quotidien de cette cité. De temps à autre, il replace ses lunettes. Il ne te voit pas. Tu n’es pourtant qu’à une dizaine de mètres, l’épiant depuis plusieurs minutes, agenouillé. Tu n’as pas encore déclenché ton appareil. Tu crains de briser un moment de grâce. Il y a tout dans cette scène. Tout ce que Gaza est devenue. Un vieux libraire accroché encore à ses bouquins, qui lit à deux pas des ruines. Comme si les mots pouvaient le sauver du bruit, de la souffrance, de la mort lente de la ville. Et tu te dis que c’est ça, la vraie image. Pas besoin de chercher plus loin. Elle est là, sous tes yeux.
Quand tu te décides enfin à appuyer sur le déclencheur, ton ombre projetée sur son livre lui signale ta présence. Il lève lentement les yeux. Il te sourit. Tu essaies par quelques gestes de lui faire comprendre que tu souhaites le photographier. C’est alors qu’il te répond dans un français tout en maîtrise, classique, un peu désuet :
« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Il serait peut-être plus aimable que nous prenions le temps d’abord de nous rencontrer. »
Il t’invite à s’asseoir à côté de lui. Lentement, il pose son livre, il te tend un verre de thé.
« Je serais honoré que vous acceptiez de partager ce thé. »
Puis il t’explique ce que signifie sa gêne, son refus. Une photographie capture un homme dans un instant, mais que reste-t-il, dans l’image, de la vie de cet homme ? Surtout si on ne connaît rien de lui.
« Ne croyez-vous pas, ajoute-t-il, qu’un portrait gagne à ce qu’on connaisse ce qui est caché ? Vous me paraissez sympathique. Cet endroit vous semble amusant, étonnant, peut-être même folklorique. Le modeste libraire sur le pas de sa porte vous a sans doute intrigué. Mais n’y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d’une vie. Celle de tout un peuple, parfois. Ne pensez-vous pas, monsieur le photographe, que vous pourriez écouter mon histoire ? Vous capturez la lumière dégagée par la vie même, les contrastes et les ombres de nos drames. N’est-ce pas cela, attraper un instant de vie et toute une existence ? Ce n’est pas pour rien, savez-vous, que certaines tribus indiennes craignaient, au moment de voir leurs visages couchés sur du papier, qu’on leur vole leur âme. »
L’avis de… Lucile Commeaux (France Culture)
« Un petit récit pour traverser la grande histoire de la tragédie palestinienne, une tragédie vécue à la hauteur d’un homme, un sage et un lecteur. Une fable humaniste, sans doute un peu naïve dans sa forme, qui m’a donné à penser sur la capacité, ou plutôt la difficulté qu’il y a, dans ce moment, à envisager cette grande histoire par la fiction. (…) C’est un livre qui trouve sa force dans sa très grande simplicité. Sa force, et sa limite aussi. Chaque chapitre associe un évènement intime du personnage avec un lieu et un jalon de l’histoire palestinienne – la Nakba, la Guerre des six jours en 1967, la première intifada, l’opération dite Pluie d’été en 2006, le tout sous l’égide d’un ou deux classiques de la littérature mondiale : Shakespeare, Victor Hugo, Primo Levi, Franz Fanon, ou encore, largement cité, le poète palestinien Mahmoud Darwich. »
Vidéo
Rachid Benzine présente «L’homme qui lisait des livres » © Production Librairie Mollat
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