En 2 mots :
Quand Simon plonge dans un coma long, ses amies Diane et Cora sont désemparées. Autour de son lit, elles se cherchent un avenir, au même titre que sa famille. Cette chronique d’une année particulière raconte aussi les peines et les espoirs, le maelström des émotions.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« Tout arrive d’un coup, la sueur glacée, le brouhaha autour, les jambes qui faiblissent. Ce pote qu’on devine du coin de l’œil en train d’alerter son voisin et qui, premier de la fête à avoir remarqué qu’on flanche, devient sans le savoir le premier au courant de notre drame.
Tout arrive d’un coup et il y a ce décalage énorme, gigantesque, injuste, où tout autour de nous continue dans l’ignorance de ce qui se passe ailleurs, l’eau a le culot de couler des robinets, l’horloge l’audace de ne pas s’arrêter, même notre propre corps fabrique des stimuli nerveux et fonctionne comme si de rien n’était, alors que tout devrait pourtant s’arrêter net, et toutes les couleurs de la pièce s’effacer, pour nous aider à comprendre que ce qu’on nous annonce arrive dans la vraie vie.
Elle demande de répéter.
On demande toujours de répéter, alors qu’en fait on a très bien entendu. On demande de répéter comme un homme politique qui doit préparer sa réponse à Delahousse dans le débat de l’entre-deux-tours, on gagne du temps, on est au courant qu’il y a une attitude à avoir et une seule occasion de tomber juste.
Quelque part dans notre crâne, un globule blanc se lève et pète du coude la vitre à ne casser qu’en cas d’urgence, celle qu’on pensait ne jamais avoir à briser : on sait qu’on devrait déclencher un protocole spécial pour accueillir la nouvelle, sauf que personne n’a été briefé, les nouveaux ne sont pas au courant, les stagiaires sont incapables, en plus on est samedi soir les bureaux sont déserts, y a bien les anciens qui sauraient quoi faire, les vieux neurones du fond là, paniqués en permanence, ils nous ont dit qu’un jour ça pouvait arriver mais on ne les écoute plus ils radotent tellement, et maintenant qu’on a besoin d’eux putain ils sont où ?
Une fois arrivée à l’hôpital, elle est abreuvée de café tiède et de termes médicaux obscurs, mais elle préfère encore les mots inconnus à ceux qu’elle reconnaît, parce que ces derniers ne sont vraiment pas rassurants. Au milieu de tout ça, elle distingue un truc, une donnée qu’elle saisit : c’est très, très mal barré.
Et aussi simplement que ça, une nuit comme les autres devient un Début.
Toute rentrée scolaire contraste fatalement avec l’été passé, et celui qui s’achevait avait été aussi insouciant que l’automne allait être soucieux.
Depuis qu’ils étaient enfants, Diane, Cora et Simon étaient trois, réunis chaque année au même endroit pour des vacances d’été au bord de la mer. Leurs parents, amis de longue date, buvaient des coups ensemble pendant qu’eux piaillaient à côté en torturant la faune aquatique avec leurs épuisettes, Méduse aux pieds ou perchés sur des matelas gonflables Titi et Grosminet que les pères s’étaient asphyxiés à gonfler un peu plus tôt.
Mais cet été-là, la donne avait changé. Désormais ils buvaient des coups pendant que leurs parents piaillaient plus loin, et ils avaient troqué leurs épuisettes pour des cigarettes hors de prix sur lesquelles, à leur tour, ils s’asphyxiaient. À présent ils étaient « grands », de cette manière adolescente qui disait surtout à quel point ils étaient encore petits.
Hectolitres de piquette rosâtre, cuites sur la plage, gueules de bois au soleil, grandes théories sur fond de mauvais reggae et guitaristes chevelus auréolés de gloire dont Diane, plus maquillée qu’une note de frais de Patrick Balkany, rejoignait le harem avec une conviction proportionnelle au nombre de verres qu’elle avait bus, roh là là Manu t’es tellement habité quand tu joues, quel dommage que tu ne connaisses que « Hotel California ».
Ils avaient dix-sept ans. Un grand poète a théorisé qu’à cet âge-là on n’est pas sérieux, il mentionne même un parfum de bière, et ils avaient l’exégèse méticuleuse. Le mot d’ordre était donc de « ne pas se prendre la tête », ce qui justifiait les comportements les plus primitifs : passer l’après-midi sur la plage à commenter le physique des baigneurs avec le zèle d’un commentateur sportif et la cruauté d’un tribunal d’Inquisition, puis, abrutis de soleil et hallucinés d’azur, passer la soirée toujours dans le même bar, à courtiser des surfeurs musclés à la grammaire audacieuse.
Mais à la fin de l’été, Diane allait entrer en hypokhâgne. Au moment du choix post-bac, puisqu’elle avait cessé depuis peu de vouloir devenir princesse danseuse étoile vétérinaire pour chatons sirène ou astronaute, mais n’était pas encore rentrée dans sa phase « socio à Nanterre », elle avait par défaut demandé une prépa littéraire et intégré une des meilleures de Paris. Son mail d’admission était arrivé accompagné d’une liste de lecture monumentale : motivée, elle avait tout acheté ; démotivée, elle n’avait rien lu ; et en même temps, dans un été où la réussite d’une soirée était conditionnée par un échange de salive avec autrui, Mme de Lafayette était difficile à vendre.
« Il est 20 heures sur Skyrock et nous avons Princesse, qui nous appelle de Clèves, comment ça va bébé ?
— Bonsoir Difool, alors voilà, il y a ce garçon que j’aime bien…
— Tu l’as ken ?
— Non…
— Tu l’as pécho ?
— Euh non mais j’ai laissé tomber mon éventail à un bal et il l’a ramassé. Depuis je m’habille en jaune et je gémis. »
Le lycéen boutonneux exige remboursement.
Ils ont fini par rentrer à Paris. Ils ont dit au revoir aux surfeurs, enlevé le sable de leurs cheveux et léché le sel sur leurs lèvres, et il fallait désormais se faire une raison : la rentrée était imminente, et Monarchies postrévolutionnaires, Introduction à la lecture de Platon, Le Latin en 15 leçons et Esthétique et théorie du roman traînaient encore sur le bureau de Diane, état neuf. Elle avait perdu l’habitude ne serait-ce que de tenir un stylo Bic et une franche panique commençait à la gagner quand son téléphone se mit à vibrer en affichant un appel de Cora.
« Je te dérange pas ? Tu fais quoi, tu travailles ? »
La pile de Stabilo que Diane construisait depuis dix minutes s’écroula sur son cahier vierge.
« Oui, je travaille, oui. J’en peux plus d’ailleurs, tu tombes bien j’avais besoin d’une pause. Comment ça va ?
— Ça va… On s’est un peu frittés avec Mathieu, mais ça va… »
Ah. Étonnant. Mathieu est l’apprenti pervers narcissique de cinq ans son aîné avec qui Cora est en couple depuis environ un an. « Environ », car régulièrement ils faisaient un break, un semi-break, voire rompaient ; régulièrement Cora, la seule des deux qui semblait affectée par la situation, était en vrac ; régulièrement ses amis lui expliquaient à coups de PowerPoint et de sondages Ipsos qu’il était un petit ami désastreux ; régulièrement elle acquiesçait et se remettait avec lui dans la foulée.
Il insistait notamment auprès d’elle avec la détermination d’un témoin de Jéhovah qui fait du porte-à-porte pour qu’elle couche avec lui, ce qu’elle refusait de faire. Donc Cora qui annonçait qu’elle s’était embrouillée avec son copain, c’était d’une valeur breaking news d’environ zéro.
« On s’est un peu frittés avec Mathieu, mais ça va… Tu viens à la fête, ce soir ?
— Je sais pas… Il faut vraiment que je taffe demain, c’est peut-être mieux si je sors pas.
— Tu vas faire que travailler pendant un an ! La rentrée est dans dix jours, Simon sera là, c’est peut-être la dernière fois qu’on pourra s’amuser ensemble avant un bout de temps vu qu’apparemment la prépa c’est genre l’armée, et je te signale qu’il y aura Paul et qu’il paraît qu’il a rompu avec l’autre dinde.
— On se rejoint sur la ligne 2 ?
— Voilà. À toute. »
La soirée battait son plein. On se dit des mots d’amour, se sert des Kronenbourg, on voit la vie en cirrhose.
Mathieu regardait Cora, Cora regardait son verre, et son verre se foutait bien de sa gueule : ça faisait vingt minutes qu’elle résistait de toutes ses forces pour ne pas aller faire la paix avec le jeune homme. Lui savait très bien que le regard qu’il lui jetait allait la ramener sans effort ni excuse de sa part, il ne lui avait pas fait défaut depuis son élaboration en 2008 pour convaincre Julie de 3e B de lui montrer ses seins naissants, et ça n’allait pas s’arrêter maintenant. Simon n’était pas encore arrivé, mais ses retards étaient légendaires. Diane était en plein débat cinéma avec Paul, à lui sortir des phrases tellement bateau que le ministère de la Marine lorgne dessus, lorsqu’elle sentit son téléphone vibrer.
Et nous y voilà.
La pièce qui tourne, la sueur glacée. En une seconde, cette soirée devient à jamais « le soir où ».
Diane raccroche, ou plutôt se laisse raccrocher dessus.
Cora arrive en trombe, son portable à la main : elle sait aussi.
Après avoir été fiévreux toute la journée, en proie à des malaises de plus en plus longs, Simon a été hospitalisé dans un coma profond. Il a apparemment attrapé un virus, un truc qui attaque le cerveau, absolument rarissime, du genre de taux de probabilités qui ferait fermer les PMU. On craint qu’elles ne l’aient aussi, elles doivent foncer aux urgences où on les examine avec gravité, tout en les gavant de pilules et de consignes.
Et c’est ainsi qu’on passe sans transition du gang des happy few aux vies sans accroc à ceux qui ont déjà tenté, place de Clichy à 3 heures du matin, de convaincre un pharmacien ventripotent de leur donner des antibiotiques tellement puissants que ce dernier, malgré l’ordonnance, rechigne à le faire.
Diane se réveille la tête polluée, et les boîtes de médicaments sur sa table de nuit ne lui laissent même pas le luxe de se demander si la nuit dernière n’était qu’un mauvais rêve.
Au même moment Céline, la mère de Simon, rentre de l’hôpital, où les infirmières ont enfin réussi à la convaincre d’aller se reposer. Elle arrive chez elle, n’y trouve personne, et lâche le raz-de-marée de larmes que son besoin d’efficacité la force à contenir depuis des heures.
Dans les cuisines avant qu’elle n’arrive aux dîners, ou en débarrassant après son départ, on se raconte encore comment Céline a quitté son premier mari un beau jour en lui laissant quelques mots laconiques au dos d’une enveloppe – visiblement, pour elle, le gonze ne valait même plus une feuille A4. Tout le monde s’était étonné de cette décision : il était beau comme un dieu et résolument riche ; mais la vie avec lui était fade et elle se foutait qu’un type puisse lui payer de beaux objets si c’était pour la ranger avec eux dans sa déclaration de patrimoine. Elle avait planté son vicomte rigide pour un type à l’opposé qui n’avait pas la fortune du précédent, mais qui la voyait, elle, comme son plus grand trésor.
L’idylle accueillit d’abord deux enfants, Simon et son petit frère Thomas. Puis deux invités surprises, la routine et l’ennui, qui se propagèrent dans la vie de Céline comme une fuite de gaz emplit une pièce : dans les moindres recoins, et propice à l’explosion.
L’avis de… Nathalie Crom (Télérama)
« La justesse des sentiments et des situations, la modernité du ton, l’humour astringent et la belle vivacité de l’écriture font des Vivants un roman d’apprentissage tout ensemble atemporel et pleinement contemporain. Une fiction remuante et vaillante, que les motifs de la perte de l’innocence et du chagrin ourlent de gravité. »
Vidéo
Ambre Chalumeau lit des extraits du roman. Lecture suivie d’un entretien © Maison de la Poésie – Scène littéraire
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