En 2 mots :
Après avoir passé ensemble leur CAP de bouchère, Anne et Stacey se sont perdues de vue. Jusqu’à ce jour où, héritant de la boucherie de son père, Anne propose à son amie de s’associer à elle pour ouvrir la boucherie de leurs rêves. Elles seront bientôt rejointes par Michèle et se feront un plaisir de servir leurs clients et de trancher les chairs avec dextérité.
Ma note:
★★★★ (coup de cœur)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« C’était une soirée de début d’été. L’heure où les clients rentrent chez eux préparer la côte de bœuf ou faire griller les brochettes et les saucisses au barbecue. On profite davantage de la vie en été.
Ce soir-là, Anne avait traîné un peu plus tard que d’habitude dans la boucherie familiale. Elle voulait que ses travers de porc soient prêts pour le lendemain. De beaux morceaux longs et plats, qu’elle avait découpés au niveau du thorax de l’animal, prenant soin que les os ne dépassent pas de la viande. Elle avait le sentiment heureux du travail bien fait.
La plénitude de ceux et celles qui aiment leur métier.
Elle avait senti une présence dans son dos. Une présence familière. Elle n’avait pas eu le temps de se retourner pour voir son agresseur, sa masse s’était abattue sur elle, l’avait plaquée contre le billot. Quelque chose de dur, comme un sexe d’homme. Une haleine chargée d’alcool. Elle connaissait cette trouille profonde et ténébreuse.
Le geste était parti, instinctif, le tranchant du couteau de boucher s’enfonçant dans la chair. Le sang qui jaillit. Des cris, puis le silence, seulement le silence.
Le couteau résonnait dans la chambre froide. Stacey rajusta son tablier, comme pour se réchauffer. La fatigue lui sciait le dos, le froid lui mangeait les mains. Derrière le bruit des chaînes qui retenaient une carcasse de veau, elle entendit son téléphone sonner, au loin, dans le vestiaire. D’ordinaire elle ne répondait jamais à un appel sur son temps de travail, mais la sonnerie n’en finissait pas et elle avait tellement envie d’une pause, d’une clope, alors elle considéra qu’elle avait bien mérité ce moment de répit. D’autant qu’à cette heure de l’après-midi, et avec cette saucée, il n’y avait personne à Carrefour. Stacey récupéra son paquet de roulées et son téléphone dans sa banane rose. Elle jeta un coup d’œil à l’écran… Anne, c’était Anne, trois appels, après plus de trois ans sans nouvelles, peut-être quatre sans se revoir. Elle rappela.
– Allô, Anne, c’est Stacey…
– Oui, je sais, je viens de t’appeler.
La voix d’Anne, grave et assurée, intacte. Stacey resta silencieuse. Après tout, c’était elle qui n’avait plus donné signe de vie. Qu’est-ce qu’elle lui voulait ?
– Mon père est mort l’été dernier. Je vais récupérer sa boucherie. Je voudrais qu’on travaille ensemble.
Sa manière toujours neutre d’annoncer les choses les plus tristes comme les plus heureuses.
– Bosser avec toi, jamais de la vie !
La voix gaie et ironique de Stacey. Son côté cash. Le cœur à deux mille pour cent. Les images qui déjà s’emballaient dans sa tête et les questions dans un tourbillon. « C’est génial, c’est pour quand ? » Elle est en contrat à Carrefour, mais elle n’aime pas ce job de toute façon, elle s’emmerde, elle va donner sa démission dès demain ! Ou peut-être vaut-il mieux attendre après-demain ? C’est où déjà ? Elle ne se souvient plus bien où elle est cette boucherie et à quoi elle ressemble. Il y aura d’autres personnes avec elles ? Elles ne commenceront qu’à deux ? Quoi, elle aura l’exclu, hein, bien sûr qu’elle la veut l’exclu ! Et c’est quoi le projet vraiment, c’est quoi comme style de boucherie ?
Anne sourit au téléphone, attendrie comme toujours par la fougue de Stacey. Elle lui expliquerait tout de vive voix. Il y avait des choses qu’elles devraient organiser ensemble. Il faudrait prendre le temps de réfléchir. Oui, se revoir assurément. Dans un bar et le soir de son choix, au plus vite. Tellement hâte. Ouvrir une boucherie ensemble, un jour. Elles s’en étaient fait la promesse. « Tu te souviens ? »
Le père d’Anne avait disparu l’année précédente, à soixante-cinq ans. Tout le monde pensait que le fils reprendrait l’affaire florissante, mais il avait laissé sa sœur assurer la suite. Après tout, il avait déjà refait sa vie ailleurs, à Marseille, où il avait ouvert un restaurant de poissons. Cela avait fait jaser. Quant à la fille du boucher, on savait qu’elle avait embrassé la profession du paternel, mais enfin, elle était toute jeune et surtout elle n’était pas un homme. Reprendre la boucherie, non, elle n’avait pas l’étoffe, pas l’autorité pour être patron, pas les pieds sur terre. Trop rêveuse. Anne se mit à sourire. Les gens se trompaient. S’ils croyaient qu’elle n’avait pas le cran, pas la poigne… Ils allaient voir. Et elle n’était pas seule, elle aurait Stacey dans son équipe. Quelle émotion de l’entendre tout à l’heure. Elle avait envie de revoir son visage, de sentir sa présence, d’être happée par son incroyable pulsion de vie.
Anne sortait de chez son notaire, où elle avait réglé quelques affaires administratives. Elle traversa le carrefour. Au feu, dans sa voiture, un homme en profita pour la reluquer. Elle feignit l’indifférence. Ah ça oui, c’était un « beau morceau » la petite Anne, comme elle l’avait déjà entendu dire par une bonne pelletée de connards. Mais maintenant qu’elle était patronne bouchère, elle comptait bien les mater. Passé la place du Boulingrin, elle remonta par la rue Jouvenet. À l’angle, presque en face de l’église, la boucherie du père, en plein cœur de la ville de Rouen. Elle attrapa les clés dans son sac, ouvrit la serrure sans trembler. L’émotion la tint immobile un moment. À part les frigos vidés pour éviter la pourriture, tout était resté en l’état dans la boutique. Une intense odeur de renfermé. Anne allait devoir faire revivre le commerce. Mais elle n’était pas inquiète. Elle avait un plan.
Elle s’inscrirait d’abord dans la lignée du père, se montrerait rassurante pour les clients, le temps qu’ils prennent confiance. Parmi la clientèle, les petits vieux seraient les plus faciles à convaincre. Ils l’avaient vue grandir, la « p’tite Anne » ; ils l’avaient vue jouer dans la rue, faire des coloriages au bar-tabac d’à côté, ils lui avaient passé la main dans les cheveux en la félicitant d’être aussi sage. Ils l’avaient également entendue se faire engueuler par le père lorsqu’elle venait chiper des morceaux de jambon. Quand elle avait commencé à travailler au magasin, ils s’étaient émus qu’elle rende maladroitement la monnaie. Certains avaient rougi de la trouver si changée, à l’adolescence, avant de féliciter poliment le père, « quelle jolie jeune fille elle devient, la petite Anne », tandis que d’autres avaient allègrement plongé le regard dans le décolleté de ses seins puissants. « Oui, un beau morceau, la petite Anne. »
Et puis il y avait la clientèle plus aisée, les bourgeois, qui avaient progressivement racheté les maisons des petits vieux. Ceux-là cuisinaient moins, demandaient moins de conseils au père sur les cuissons et les recettes, se contentant de prendre de beaux morceaux pour impressionner le monde. Lorsqu’ils étaient en couple, ils avaient en général trois ou quatre enfants, allaient à la messe le dimanche, et les traditions dictaient encore leur assiette : pas de viande le vendredi, l’agneau pour Pâques, le boudin et la volaille pour Noël. Les hommes travaillaient souvent à Paris, parfois ne rentraient que le week-end à Rouen. Leurs femmes se rendaient à la boucherie avec des poussettes énormes. Certaines avaient l’air agacées, voire épuisées. En matière de nourriture, elles voulaient vraiment bien faire, que leurs petits mangent de la viande blanche en quantité et un peu de viande rouge, impressionner leur mari à son retour à la maison, de quoi rivaliser avec la belle-mère, de quoi tenter de les garder un peu plus longtemps auprès d’elles. Ces clientes-là, Anne allait devoir les amadouer, elle le savait. Dire un mot gentil à propos des enfants, leur offrir un morceau de saucisson pour les faire patienter. Donner des conseils pragmatiques, des recettes simples et efficaces. Porter un tablier de couleur sombre sur lequel les taches de sang ne ressortiraient pas. Tenir la boucherie de manière impeccable. Puis, une fois qu’elle les aurait rassurées, peut-être même conquises, elle se permettrait de laisser tomber les minauderies et d’affirmer son ambition. Ce ne serait plus la boucherie Lueruchet, mais Les Bouchères, elle ne serait pas juste fonctionnelle mais haute en couleur, et il n’y aurait que des femmes, à la rigueur un petit gars employé pour la caisse. Les journaux locaux en parleraient, il n’y avait que très peu de bouchères en France, une femme pour dix hommes tout au plus, les clients viendraient de toute la ville pour voir ça. Leur curiosité serait largement récompensée. La viande y serait vraiment de qualité, bien découpée, finement préparée.
En CAP, elles n’étaient que deux filles. Et d’ailleurs, à l’époque, Anne pensait encore que pour être boucher, il fallait être un gars. Même si elle se savait femme et s’acceptait physiquement comme telle, elle se ressentait profondément homme à l’intérieur. Alors forcément, quand Anne avait vu Stacey pour la première fois dans la salle de classe du centre de formation d’apprentis, avec ses faux ongles colorés, sa bouche et ses yeux maquillés, ses cheveux longs et méchés, son premier réflexe avait été de se dire que cette fille ne tiendrait jamais en boucherie. Elle aurait trop d’ennuis. Ça n’avait pas loupé. Les gars s’y étaient mis à trois, l’un d’entre eux lui enfonçant le fusil à couteaux dans les fesses, alors qu’elle essayait péniblement de désosser un cochon. Stacey s’était retournée en les toisant d’un regard à pétrifier un troupeau de taureaux tout entier. « C’est lequel ? » Elle avait répété sa question plusieurs fois, le poing levé comme pour cogner. « C’est lequel qui a fait ça ? » Les trois gars s’étaient regardés en ricanant. Mais elle ne les avait pas lâchés. « Vous avez intérêt à me dire qui c’est, bande de gros veaux. » Les garçons avaient continué de rigoler, un peu moins fort, un peu moins fiers. Stacey avait répété, menaçante, « J’attends que vous me livriez le coupable », puis elle s’était fermée. Alors qu’elle avait passé les premiers jours à rire et à minauder, ce qui avait d’ailleurs profondément agacé Anne, Stacey ne disait plus un mot, plus un bonjour à personne, et ne faisait plus rien, sinon travailler comme une acharnée. Un prof avait demandé : « Tu es sûre que ça va ? » Elle avait soufflé un « tout va très bien, monsieur », le visage toujours aussi fermé, si bien que même le prof n’avait pas osé poser plus de questions. Cette fille, ce n’était pas une balance, avait alors pensé la promo, elle savait se taire. Une semaine plus tard, peut-être deux, des gars étaient revenus la voir. « On sait qui c’est. » Elle les avait regardés vaguement, à peine intéressée. « Si vous savez qui c’est et si vous êtes vraiment des bonshommes, alors il va falloir régler le problème. Vous avez une bite et des couilles ou c’est vide dans votre froc ? » Ce n’était pas une simple boutade, mais un défi lancé à leur virilité. Celui qui avait fait ça, c’était Greg, un fils de patron boucher, lui-même fils de patron boucher, et qui à ce titre se croyait tout permis, comme la plupart des garçons pourvus d’un tel pedigree. Il n’avait jamais voulu s’excuser, mais les autres apprentis lui avaient tellement mis la pression qu’il avait fini par quitter la promo pour un CFA parisien réputé de meilleur niveau. Stacey avait gagné la partie. Et l’estime d’Anne.
– Tu t’en sors bien dans la découpe, avait-elle glissé pour l’approcher la première fois.
– Ah ouais, tu trouves ? Pourtant je me suis demandé si j’allais me lever ce matin tellement j’ai mal aux bras, avait répondu Stacey.
Leur statut d’uniques nanas du CFA était bien la seule chose que les deux jeunes femmes avaient en commun. Pour le reste, Anne appartenait clairement, du moins aux yeux de Stacey, à une catégorie à part : légitime, raisonnable, sûre d’elle.
– Toi, tu viens bosser alors que des gars essaient de t’humilier, mais t’hésites à te lever quand t’as mal aux bras ?
Stacey était devenue rouge de honte. Anne lui avait donné une grande claque dans le dos en riant.
– T’inquiète, je rigole, moi aussi j’ai mal aux bras !
Anne sourit en repensant à cette scène et surtout à la tête qu’avait faite Stacey, mi-honteuse, mi-hargneuse. À l’époque, Anne n’avait que des atouts entre les mains, elle était bonne à l’école, elle maîtrisait presque toutes les techniques de boucherie apprises auprès de son père, et elle était charpentée comme il faut. Stacey, elle, ne partait qu’avec des handicaps. Physiquement, elle était fine et frêle ; scolairement, c’était presque comme si elle n’était jamais allée au collège ; et sur le plan pratique, elle ne connaissait rien, à se demander si elle était déjà entrée dans une boucherie.
Mais Anne avait décidé de faire de cette fille une bouchère. Elle aimait la voir apprendre, progresser et apprécier le métier. Très vite, Stacey avait su manier les couteaux avec une grande dextérité ; elle avait un incroyable sens du détail, elle excellait dans les découpes fines, elle était créative, elle savait mettre en valeur les produits. Les deux jeunes femmes avaient commencé à travailler ensemble, à faire équipe. Une équipe de futures bouchères dans un monde de bouchers. Un duo professionnel qui s’était converti en amitié. Anne se souvenait de sa première soirée avec Stacey. Après un bar, puis deux, des cocktails et des bières, Stacey l’avait traînée dans une boîte de nuit très fréquentée. Anne détestait ce genre d’endroit mais, comme elle commençait à être saoule, elle l’avait suivie. Elles avaient dansé toutes les deux sans se soucier du monde autour, mais quelques minutes seulement, car Anne avait été prise d’une terrible envie de vomir. Le temps de sortir, juste sur les pieds du videur. L’horreur. Mais elles avaient tellement ri. C’était sa toute première vraie cuite.
Puis la vie les avait séparées. Après qu’elles eurent obtenu leur CAP, Anne avait poursuivi en brevet professionnel pour acquérir des notions de gestion. Elle devait travailler aux côtés de son père. Mais elle avait toujours su, sans trop pouvoir se l’expliquer, que le moment des retrouvailles viendrait. Anne s’activait dans cette boucherie qui allait les réunir de nouveau. En parfait automate des protocoles d’hygiène, armée d’une bouteille de vinaigre blanc et d’une éponge, elle récurait. Elle se souvenait de son père derrière elle, lui disant de bien astiquer, de l’obsession de propreté qu’il avait incrustée en elle, ordre après ordre, réprimande après réprimande. Une manie qui avait envahi jusqu’à son corps, ce besoin de se laver les mains toutes les heures, jusqu’à en avoir des irritations, de bien nettoyer sous ses ongles, et tant pis si elle saignait. Mais aujourd’hui elle se sentait plus légère. L’obsession de pureté avait laissé place à un simple goût du clair, du lisse, du propre. Elle regarda la boucherie, sa boucherie. Le billot et les présentoirs étaient nickel, l’odeur de vinaigre avait tout emporté. Une autre étape de sa vie démarrait.
Il était tard, c’était le moment de fermer la boutique. Elle enfila sa veste en cuir, récupéra sa moto, garée juste devant la boucherie avant de partir chez le notaire, une 750 dont elle fit vrombir le moteur. Dans une lumière entre chien et loup, elle piqua une pointe de vitesse, un sourire aux lèvres. »
L’avis de… David Lelait-Helo (Femme actuelle)
« Anne fait partie de ces « filles qui n’ont pas besoin du regard des garçons pour être belles ». Son père, le boucher d’un quartier bourgeois de Rouen, est mort, elle va reprendre sa boutique, en faire un écrin à la gloire de la viande, la redécorer avec un beau comptoir central sur lequel elle effilera, tranchera, dénervera, attendrira. Du sang neuf en somme ! En CAP de boucherie – une femme pour dix hommes !- Anne a connu Stacey, une fille très fifille, « avec ses faux ongles colorés, sa bouche et ses yeux maquillés, ses cheveux longs et méchés ». La première a protégé la seconde des regards de cochons et des mains baladeuses, elles sont deux filles cabossées que les hommes ont abîmées. Stacey, la chair, c’est son truc : charnelle, elle s’est un temps vendue aux hommes avant de faire de la viande son sacerdoce et de s’associer à Anne pour tenir la boucherie. Un projet rien qu’à elles deux, sans hommes. Le succès est si fulgurant que Michèle arrive en renfort, une Guinéenne aimant les femmes, un tempérament de feu qui a le sens de la clientèle. Dans la vingtaine, belles à se damner, indociles sur leurs motos, elles affolent l’imaginaire des commerçants voisins et de leurs clients. Il faut dire que des hommes disparaissent depuis qu’elles ont pignon sur rue, alors ça jase dans le quartier… Et si elles étaient responsables, si chacune se vengeait de ce que les hommes leur ont un jour imposé ? Anne la première, que le regard de son père mettait si mal à l’aise… Les bouchères est un roman vif et musclé, végans s’abstenir, le sang coule, la chair est pétrie, la viande est farcie et finement émincée. Une satire féministe sur laquelle glisse doucement mais sûrement la pointe du couteau. Jubilatoire. »
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