L’été en poche (02) : Encore 25 étés

En 2 mots :

C’est au bord d’un lac que le narrateur rencontre Karl. Il ne se doute pas alors qu’il va passer deux jours en sa compagnie. Deux jours qui vont changer sa vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

 5 h 12. Tous les matins, je me réveillais à la même heure. Depuis plusieurs mois, déjà. Peu importait le jour de la semaine. Peu importait l’heure à laquelle j’allais me coucher, ou quelle tisane “nuit tranquille” je buvais. Ce samedi matin de juin n’a pas fait exception. J’étais parti seul à la campagne – ma fem­me suivait une formation, et nos enfants avaient des plans avec leurs amis. Habituellement, c’est ensemble que nous passions nos week-ends dans notre petite maison de campagne, à une heure de route à peine, dans un décor magnifique, avec un grand tilleul dans le jardin et une vieille serre où nous faisions pous­ser tant bien que mal des tomates, des carottes, des courgettes et des potirons. Nous cueillions les fruits rouges qui mûrissaient le long de la clôture nous séparant des voisins pour en faire des confitures. Il y avait une vieille balançoire en bois accrochée un peu de travers à une bran­che, de hautes herbes et, çà et là, des fleurs des champs qui poussaient com­me bon leur semblait. On était loin de l’exposition horticole.

Nous aimions ce mélange de ville et de cam­pa­gne, l’alternance entre calme et animation. Nous étions d’accord tous les qua­tre : c’était là le rythme idéal de nos vies. Le fondement de notre famille. Notre refuge, notre bonheur de location.

Pourtant, ces derniers temps, mon équi­li­­bre était perturbé. J’avais travaillé dur pour avoir le privilège de me réfugier le week-end dans la na­­ture – mais ici non plus, en ce mo­­ment, je n’ar­­ri­­vais pas à trouver le calme. Je le trouvais rarement, en réalité, car dans ma tête, ça ne s’arrêtait quasiment jamais, le travail s’invitait en douce dans mes bagages. Autrefois, je paressais joyeusement des journées entières, considérant que ne rien faire était une vertu – mais à cha­que année de métier supplémentaire, à cha­que nouveau mo­­dèle de smartphone, je devenais de plus en plus joigna­ble, et disponible partout.

C’était le cas de beaucoup de gens autour de moi. Certains amis me racontaient que leurs préoccupations les tenaient éveillés au point qu’ils lisaient des livres entiers la nuit. D’au­­tres restaient debout très tard, répondant à leurs mails bien après minuit, ou faisaient du sport à l’aube, espérant que l’activité physique les dé­­charge du fardeau de leur quotidien.

Ce samedi-là, optant pour la variante numéro trois, j’ai mis mes baskets et je suis sorti courir à l’aurore. Par mon métier, je passe dix à douze heures par jour, voire plus, au bureau ou en voyage, avec la climatisation, devant mon ordinateur ou dans le train, la tête remplie de problèmes à résoudre ; j’espérais trouver en courant une forme de décélération, un bol d’air frais, un peu d’équi­li­­bre intérieur. Je me souviens précisé­ment de ce petit matin si calme et clair. De mon effort pour profiter en toute conscience du lever du soleil. Pour profiter de la beauté qui m’entourait ici, pour être vrai­ment là, pas seulement physiquement.

Il y avait tout ce qu’il fallait : la rosée du matin sur les prés verdoyants, le chant d’un merle, le sol souple de la forêt sous mes pas. Mais il y avait aussi ce mur invisible entre moi et le monde.

Et ainsi, à cha­que pas, ce n’est pas de la nature que je me rapprochais, de ce sentiment de légèreté auquel j’aspirais, mais de mon bureau mental. Et com­me d’habitude, il était bien encombré : la conférence de rédaction de mardi prochain, la discussion d’hier vendredi, cette personne à qui je devais absolument écrire un mail après le petit-­déjeuner, cette au­­tre que je devais absolument réussir à joindre. Sans parler du cadeau d’anniversaire de ma tante que je devais encore acheter, si tant est que je trouve une idée.

Il y avait toujours quel­que chose. Au lieu de vivre, je passais mon temps à rayer des tâches de ma liste de choses à faire.

Je pouvais courir pendant une bonne demi-heure sans me rappeler après coup si j’avais croisé quel­qu’un ni quel chemin j’avais pris. Une chose en revanche était claire, et oppressante : quel­que part dans ma vie, je n’avais pas pris le bon chemin, et j’avais perdu ma boussole intérieure. Il y a quel­ques années encore, je me sentais joyeux, libre, j’aimais ce que je faisais, tant dans ma vie privée que professionnelle. Mais au fil des années, je m’étais retrouvé avec de plus en plus d’obligations et de moins en moins de liberté. Ce n’était pas un processus conscient, et il était plutôt sournois. J’étais devenu un de ces optimiseurs qui met­tent le travail, la reconnaissance et l’argent au centre de leur vie. J’étais sévère avec moi-même, rarement satisfait, déterminé, rarement détendu. Obnubilé par les deadlines, les attentes des au­­tres et les miennes. Je ne voulais plus ce que j’avais, mais ce que je n’avais pas. Ainsi, ce matin-là, je ne profitais pas de ce que le monde m’appartienne parce que je m’étais levé tôt, je ruminais plutôt com­me un oiseau en cage. Ce n’était pas précisément logique, ni agréa­ble. Ça ne ressemblait pas du tout à la personne que j’étais. Encore moins à celle que j’avais envie d’être.

Tandis que je courais com­me un dératé dans la forêt, j’ai repensé à ce que j’avais lu quel­ques jours auparavant : quand on est surmené, les mêmes pensées tournent en boucle dans le cerveau. Il faut essayer de couper le circuit. Il est donc fortement conseillé de faire quel­que chose qui sort complètement de ses habitudes. Je me suis demandé ce que ça pourrait être pour moi. J’ai pensé au petit lac qui se trouvait entre la forêt et la maison. Je me contentais toujours de le contourner. Il ne me serait jamais venu à l’idée d’aller y pren­dre un bain matinal. Pas de maillot de bain, pas de serviette, et puis l’eau était trop froide. Voilà qui pourrait être une petite aventure dans mon quotidien, me suis-je dit. Et je me suis rappelé ce que je faisais, gamin, à la piscine en plein air, quand je ne voulais plus rien voir, plus rien entendre ni ressentir : je m’enfonçais tout droit dans l’eau et le monde devenait mat et flou autour de moi, s’éloignait un peu plus à cha­que centimètre. Je retenais ma respiration tant que je pouvais, puis je laissais échapper quel­ques bulles et remontais à la surface.

S’enfoncer dans l’eau.

L’idée était séduisante.

J’ai pris la direction du lac.

2

Un étroit sentier de désir m’a mené jus­qu’à la rive. L’eau était étale, les bran­ches d’un aulne reposaient dans les roseaux, je me suis arrêté devant un banc de bois consistant en une simple plan­che posée sur deux souches. Comme cet endroit était beau et paisible. Le langage de la nature n’a besoin d’aucune traduction, d’aucune notice explicative. J’ai pris une profonde inspiration, expiré lentement.

Je me disais qu’on était décidément bien mieux à Bullerby qu’au bureau lorsqu’un craquement m’a fait sursauter. Je me suis retourné d’un bloc. Tout droit sorti des buissons, et donc du lac, … »

L’avis de… Sylvain Féry de la Librairie Quantin à Lunéville (Page des Libraires)

« La rencontre d’un citadin incapable de déconnecter de son travail et d’un cultivateur hédoniste et philosophe est le cadre d’Encore 25 étés, une petite merveille de roman qui se lit d’une traite.

En week-end dans sa maison de campagne, le narrateur, un cadre obnubilé par son travail, décide de faire un jogging au petit jour. Arrivé près d’un lac, il en voit sortir un homme un peu plus âgé que lui qui, après l’avoir persuadé de se baigner dans l’eau froide, va l’inviter chez lui pour boire un café. C’est le début d’une amitié entre ces deux hommes que tout oppose : le citadin stressé (un miroir de l’auteur lui-même ?) et Karl, le cultivateur de pommes de terre. Le temps de deux journées, comme une parenthèse enchantée, les deux hommes vont parler de leurs vies si différentes, de leurs expériences et de leurs valeurs. Karl est un personnage hors normes, parlant à ses pommes de terre mais aussi propriétaire d’une incroyable bibliothèque. Un peu philosophe, artiste à ses heures, il va prendre le narrateur sous son aile, sans lui faire la morale, mais en lui expliquant avec simplicité ce qui fait que son existence est belle. Du tri des pommes de terre à la sieste dans la bibliothèque du fermier, de la préparation du repas à une promenade dans les bois, chaque situation est propice à l’échange, à la confidence. Ce court récit de Stephan Schäfer, raconté à la première personne, a eu un grand succès en Allemagne. Sous ses airs un peu simplistes, car on comprend vite que la vision de la vie du narrateur va être bouleversée, ce premier roman touche pourtant le lecteur, tant le ton est juste et sincère (et le travail de la traductrice Stéphanie Lux y est pour beaucoup). On se prend alors à rêver de rencontrer nous aussi un Karl qui saurait nous faire sortir de notre quotidien chronométré et qui nous réapprendrait à prendre notre temps, à observer, à se poser les questions simples sur le sens du bonheur et les priorités à respecter pour vivre bien, tout simplement. Rafraîchissant comme une baignade dans un lac au petit matin, Encore 25 étés est de ces livres qu’on a envie de relire, de prêter à ses amis, pour pouvoir en parler au coin du feu, comme le font ces deux nouveaux amis. »

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