
Le principal défi lorsqu'on raconte les derniers jours d'un dictateur consiste à éviter deux écueils : en faire un monstre désincarné ou, à l'inverse, susciter malgré soi une forme de compassion. Avec Mussolini (tome 1, Avanti Popolo), Patrice Perna et Malo Kerfriden choisissent une option plus délicate encore : montrer Benito Mussolini comme un homme en pleine déchéance, sans jamais faire oublier qu'il demeure l'un des principaux responsables d'un régime qui a plongé l'Italie dans vingt années de violence, de répression et d'aveuglement. Certains affirment qu'on n'a jamais essayé, qu'il faudrait juger sur pièces… Demandez donc aux italiens qui ont encore la décence et l'honnêteté de connaître l'histoire, pour en savoir plus sur la bêtise de cette affirmation. L'album s'ouvre pourtant loin des rives du lac de Côme où le drame va éclater. Un jeune Italien installé en France décide de rejoindre son pays pour participer à sa libération, tandis que plane le souvenir du racisme anti-italien auquel furent confrontés de nombreux exilés. Ce prologue, inspiré de l'histoire familiale de Patrice Perna, apporte une dimension intime qui évite au récit de se limiter à une simple chronique historique. Le scénariste, dont le grand-père dut fuir le fascisme et traverser les Alpes pour trouver refuge en France, ancre ainsi son récit dans une mémoire familiale qui lui donne une sincérité qu'on apprécie. Le cœur du récit nous entraîne ensuite dans les derniers jours du Duce. Traqué, abandonné par presque tous, Mussolini refuse pourtant d'admettre l'évidence. Jusqu'au bout, il reste persuadé d'avoir été investi d'une mission historique et attribue sa chute aux trahisons plus qu'à ses propres fautes. Cette obstination nourrit un portrait psychologique souvent fascinant. Les auteurs montrent un homme cultivé, volontiers théâtral, parfois capable d'introspection, mais également paranoïaque, égocentrique et totalement incapable d'assumer les conséquences de ses actes. Sa grandeur autoproclamée contraste en permanence avec la réalité d'un pouvoir qui s'effondre sous ses yeux.

Kerfriden accompagne cette lente agonie avec un dessin réaliste d'une grande maîtrise. Son trait franco-belge privilégie la lisibilité et l'expressivité des visages. Les paysages du nord de l'Italie, les véhicules militaires, les uniformes ou encore les villages traversés restituent avec précision une époque où tout semble déjà appartenir au passé. L'atmosphère crépusculaire imprègne chaque planche et rappelle constamment que le fascisme vit ses dernières heures, dans la peur et la débandade. Perna lui donne un terrain de jeu bien balisé et s'est manifestement livré à un important travail documentaire. Lectures croisées, ouvrages italiens, témoignages et recherches historiques nourrissent le récit, jusque dans certains épisodes plus méconnus, comme la mystérieuse affaire des supposées lettres échangées entre Winston Churchill et Mussolini (jusqu'au dernier jour, avant la guerre, Churchill aurait pu faire basculer Mussolini dans le bon camp, avec les bons arguments). Sans prétendre résoudre cette énigme historique, l'album l'utilise intelligemment pour alimenter la tension de cette fuite désespérée. C'est pourtant sur ce terrain que l'ouvrage soulève aussi quelques interrogations. Afin de faire parler Mussolini, Patrice Perna reprend à plusieurs reprises des propos issus d'entretiens accordés par le dictateur, notamment à la fin de sa vie (accordés à Maddalena Mollier, journaliste et femme de diplomate, en avril 1945). Or certaines de ces déclarations sont aujourd'hui considérées avec beaucoup de prudence par des historiens. Elles relèvent moins du témoignage que de l'entreprise d'autojustification menée par un homme qui cherche déjà à contrôler l'image qu'il laissera à la postérité, avec un poil de complaisance malaisante. Le problème n'est évidemment pas de montrer un Mussolini complexe. Au contraire, réduire le dictateur à une caricature empêcherait de comprendre comment il a pu séduire une partie de l'Italie. En revanche, plusieurs dialogues sont reproduits avec si peu de distance critique qu'ils risquent parfois d'accorder un poids excessif au récit que Mussolini construit lui-même. À certains moments, le lecteur peut avoir le sentiment que le Duce bénéficie d'une tribune lui permettant de réécrire son propre procès. Cette ambiguïté ne transforme jamais l'album en œuvre complaisante, attention, mais étant moi-même très à cheval sur l'argument et la période, je m'étonne un peu, d'autant que les auteurs maîtrisent par ailleurs parfaitement le contexte historique. Ce léger déséquilibre n'empêche toutefois pas ce Mussolini de constituer une lecture solide et stimulante. L'album rappelle avec force que le fascisme ne fut jamais une parenthèse pittoresque de l'histoire italienne mais une tragédie dont les conséquences continuent encore aujourd'hui à traverser la société. Le premier tome réussit ainsi à raconter la chute d'un homme persuadé jusqu'au bout d'incarner son pays. Une illusion dont l'effondrement n'en apparaît que plus spectaculaire, même si inéluctable. Une leçon qui ne passe jamais de mode, que bien des idiots utiles feraient mieux de reprendre et méditer.

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