Entre la terre et le sang

Entre terre sang

En deux mots

Corée, 1945. Mansu a sept ans quand le Japon capitule. Son pays est libre, mais déjà coupé en deux. Séparée de sa mère, envoyée au Japon, puis happée par les mirages de la Corée du Nord, elle traversera un demi-siècle de fractures, d’exils et de trahisons. Espionne malgré elle. Femme debout, toujours.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré) 

Ma chronique

L’espionne de la Corée du Nord

Mêlant la grande Histoire et la tragédie intime, Juliette Morillot nous entraîne de la Corée au Japon dans les pas de Mansu. Elle n’a que sept ans quand son pays se divise, mais va traverser les décennies avec une volonté féroce et devenir une espionne redoutable. Voilà le roman de votre été !

Quelle chance de pouvoir compter sur des autrices aussi passionnées que Juliette Morillot, spécialiste de la Corée, passée maître dans l’art de vulgariser l’histoire de ce pays scindé en deux depuis la capitulation du Japon en 1945. C’est du reste à ce moment que s’ouvre ce roman en trois parties, couvrant les périodes 1945–1964, 1966–1975 et 1983–1999. La première, au sortir de la guerre, est marquée par l’incertitude et la méfiance. Libérée du joug japonais, la péninsule est partagée entre une administration soviétique au Nord et américaine au Sud. C’est dans ce contexte que Mansu, sept ans, quitte sa ville natale pour rejoindre son oncle au Japon. Mais le rêve d’une vie meilleure va vite se heurter à un climat hostile. Outre l’humiliation de la défaite, les difficultés économiques poussent le pays au repli sur soi et à la discrimination de ces populations devenues étrangères. On tente d’effacer leur langue et de nier leur identité.

Si à Nagoya, dans la communauté coréenne d’Atsuta, elle subit les moqueries de ses camarades, sa rage de vaincre est la plus forte. En pensant à sa mère, qui lui a transmis  l’histoire de la princesse Deokman et la sagesse coréenne, cette « sagesse qui nous aide à voir la vérité, même quand elle est cachée. », elle avance. L’oncle Baek, restaurateur parti de rien, conserve précieusement ses bulletins scolaires où le mot yū – « excellent » – est calligraphié sur chaque feuille. 

Mais l’atmosphère se tend. Les zainichi – ces Coréens restés au Japon après 1945 – restent suspendus entre deux nations qui refusent de les reconnaître. Dans les ruelles d’Osaka, sur les chantiers de Tokyo, leur colère gronde. Mansu épouse Su-Il, partage avec lui l’espoir d’une vie digne. Ils auront un fils, Yongjun. Une prophétie leur est alors transmise : « L’enfant chevauche Mizuchi, le dragon d’eau. Il sera un pont entre les mondes. Il portera les larmes des exilés. » 

Mais ils n’y prêtent guère attention, car ils ont un projet : partir pour Pyongyang. « Là-bas la vie est douce et belle. Le paradis. »

La désillusion sera le cœur de la deuxième partie du roman. La Corée du Nord est loin des promesses. Même si Mansu veut encore y croire. Le roman bascule alors dans le thriller : recrutée par les services secrets nord-coréens, la jeune femme devient l’une de leurs espionnes les plus redoutables, jouant de ses langues, de son intelligence, de sa séduction. John Le Carré aurait apprécié son habileté.

Trois points forts méritent d’être soulignés. D’abord, la solidité de la documentation. Juliette Morillot connaît la Corée de l’intérieur. Elle y a vécu, y a consacré plusieurs livres. Ici, rien n’est gratuit : les détails sur le massacre de Jeju, sur les kidnappings d’étrangers, sur les rouages de l’endoctrinement nord-coréen, sonnent juste parce qu’ils sont vrais. Ensuite, la thématique de l’identité, traitée avec une nuance rare. La langue, coréenne, japonaise, russe, est ici un enjeu politique autant qu’intime. Enfin, l’émotion que provoque la séparation des familles. Des parents et des enfants déchirés par une frontière tracée sur une carte. 

Pour avoir dans ma famille une branche berlinoise dont certains membres ont rejoint la RDA et se sont retrouvés piégés derrière le rideau de fer, j’ai été profondément touché par ce déchirement.

Le style de Juliette Morillot est précis. Les descriptions, les pierres volcaniques de Jeju, les vapeurs de l’ofuro, les ruelles d’Atsuta qui sentent l’ail et le piment, ancrent le lecteur dans un monde palpable. Et dans ce monde, Mansu avance. Femme de contradictions, capable du meilleur comme de l’indicible, elle ne demande pas qu’on l’aime, n’exige pas qu’on la comprenne.

Un dernier mot, personnel. Élève en sport-études à Bar-le-Duc, le hasard a voulu qu’en première et terminale, je me sois retrouvé dans la même classe que Juliette Morillot, dans la section philo-lettres. J’ai alors pu apprécier sa vivacité d’esprit, son ambition, ses brillants résultats. Je garde un souvenir ému de ces années. Et je mesure, en refermant ce livre, le chemin parcouru par une femme qui n’a jamais cessé d’aller au bout de ses passions. Entre la terre et le sang est une fresque puissante, une tragédie intime, un roman nécessaire. Ne passez pas à côté !

Entre la terre et le sang

Juliette Morillot

Presses de la Cité 

Roman

520 p., 23 €

EAN EAN 9782258210363

Paru le 13/05/2026 

Où ?

Le roman est situé en Corée et au Japon, notamment à Hamheung, à Jeju, à Nagoya, à Pyongyang, à Séoul et à Hong Kong.

Entre terre sang

Quand ?

L’action se déroule de 1945 à nos jours. 

Ce qu’en dit l’éditeur

La Corée du Nord leur avait promis  » le paradis « . Ils y vivront l’enfer.

Le 15 août 1945, la Corée est libérée du joug colonial japonais, puis déchirée en deux avant d’être anéantie par la guerre. Née à Hamheung, au nord, en 1938, la petite Mansu est envoyée chez son oncle au Japon avec l’espoir d’une vie meilleure. Dans sa quête désespérée d’une vraie famille, d’une patrie et d’une cause, elle va incarner malgré elle le destin tourmenté d’un peuple. De Jeju à Nagoya, de Pyongyang à Séoul, jusqu’à Hong Kong, Mansu va traverser autant de vies que de décennies.

Recrutée par les services secrets nord-coréens pour ses talents rares – polyglotte, lettrée et nageuse hors pair –, elle devient espionne, apprend à séduire, à tuer, à tromper, à survivre. Mais aussi à aimer, à perdre, et à douter.

De mission en mission, d’amours en trahisons, de manipulations en assassinats, Mansu s’imagine intouchable. Mais Pyongyang broie et dévore ses plus brillants enfants.

Entre fresque historique et tragédie intime, entre passion et espionnage, une plongée fascinante dans la Corée de Kim Il Sung. 

Les critiques

Babelio

Juliette Morillot vous pitche son roman .

Les premières pages du livre

« En 1945, la Corée a été rayée des cartes. Annexée en 1910, elle n’est plus qu’une province japonaise, Chōsen. Exploitée par l’Empire, elle a perdu jusqu’à son nom : villes rebaptisées, habitants contraints d’adopter des patronymes japonais, langue et shintoïsme imposés sous la devise « Naisen ittai » : « Le Japon et la Corée ne font qu’un. »

L’assassinat de la reine Min en 1895 et la fuite du roi Gojong ont précipité sa chute. Face aux navires étrangers à ses portes, la Corée, devenue un enjeu entre grandes puissances, a dû s’ouvrir au commerce international.

Son sort se joua dans des traités qui l’ignoraient : Shimonoseki (1895), par lequel la Chine la livre au Japon, et Taft-Katsura (1905), par lequel Américains et Japonais se partagent en secret l’Asie.

À l’été 1945, la nation coréenne est épuisée : ressources pillées, culture réprimée, identité niée. Après des décennies de domination, elle attend son destin, vidée de sa substance et oubliée du monde. 

1945 – 1964

1

Libération

Chōsen, 1945. Myongja était seule à la maison lorsque les deux B-29 avaient traversé le ciel. Le bruit des moteurs avait fait trembler les feuilles des arbres. Ou peut-être pas car ils volaient très haut dans l’azur éclatant où ils avaient dessiné deux longs traits argentés parfaitement parallèles. Pas le moindre souffle de vent pour les effacer. L’air de midi était brûlant. Pendant quelques instants les cigales s’étaient tues, remplacées par les cris des gamins de l’école qui couraient se cacher dans les champs de sorgho. Après l’alerte, ils rentreraient à la maison, contents de ne pas avoir cours pour le reste de la journée.

Aveuglée par l’intense luminosité, Myongja qui était sortie dans la cour, les mains encore humides du soja qu’elle pressait, avait éternué plusieurs fois.

« Ni ! »

Apparue tout à coup, une fillette se tenait devant elle, campée sur ses deux jambes maigres, main tendue vers la cime des arbres. D’avoir trop regardé le ciel éblouissant, Myongja ne voyait rien. Rien qu’une petite silhouette noire dont elle ne distinguait ni les traits ni le visage.

« Ni ! Deux ! Regarde, eomma1, les avions ont écrit 二, ni, dans le ciel ! Normal, ils étaient deux ! » L’air soudain sérieux, la fillette ajouta d’une voix flûtée : « S’ils avaient été trois, ils auraient écrit trois, 三. Mais 4 ? Ils auraient fait comment ? Avec 4 ça ne marche pas ! »

L’enfant s’accroupit, et joignant le geste à la parole traça fièrement les six traits du chiffre 4 dans le sable de la cour : 四. Un carré et deux petites pattes qui pendent dans le vide. Fronçant le nez, elle observa le dessin et recompta les traits du bout de l’index.

Ces temps derniers Mansu avait accompagné sa mère aux réunions de l’association. Le groupe de femmes, des Japonaises et des Coréennes, s’était formé dans les premiers mois de la guerre afin de soutenir les soldats. Il y avait des épouses, des mères, des sœurs, des filles toutes mues de la même volonté d’aider leurs hommes partis au front.

Chaque soir, elles se réunissaient dans les deux classes vides de l’école après les cours et cousaient pour les soldats de l’Empereur. Elles préparaient les guêtres de cuir, les serviettes pour le paquetage, déchiraient de la charpie pour les pansements. Certaines avaient été envoyées à Pyongyang pour apprendre à panser les blessures et faire les premiers soins. Myongja avait été affectée aux guêtres. Le travail le plus difficile car il fallait pousser le poinçon dans le cuir, sans casser la pointe acérée, et percer des trous assez gros pour passer le lacet. L’acier mordait la pulpe de ses doigts et traversait le dé de fortune qu’elle avait confectionné avec de la paille et des chutes de tissu matelassé. Elle avait beau appliquer des cataplasmes de sève de pin le soir, sa peau désormais dure et rêche, saignait sans raison.

Les Japonaises, elles, étaient chargées de broder les serviettes des paquetages de petits messages d’encouragement. Un peuple armé de bâtons est invincible, Tomber comme les fleurs de cerisier, Gloire aux fils du Yamato. Une tâche minutieuse mais simple qui les laissait exaltées à l’idée que la ferveur patriotique de leurs travaux d’aiguille protégerait les jeunes gens engagés sur le front.

Tandis que sa mère travaillait, la fillette lisait.

Mise à contribution, elle était censée réunir les matériaux, les carrés de tissu et de cuir, les empiler en tas réguliers après avoir dénoué les liens qui les retenaient, mais la plupart du temps elle restait dans un coin, ouvrant avec frénésie les livres et les cahiers sur les étagères. L’une des Japonaises, maîtresse d’école près de Kyōto avant de suivre son mari en Corée, l’avait prise sous son aile et répondait patiemment à toutes ses questions.

Mansu ne se lassait pas de regarder cette femme plus moderne et vive que sa mère. Takeda-sensei avait un visage fin en forme de graine de courge divisé en deux parties égales par un nez haut et légèrement busqué qui la faisait ressembler à une pie bleue. Elle était gracieuse, sentait bon, portait une jupe occidentale courte – du même bleu intense que les ailes de la pie –, qui dévoilait des mollets arqués. Ravissement suprême pour la fillette, ses doigts étaient fuselés et fins comme ceux de la statue de Gwanseum au temple. Les mains de sa mère, elles, étaient plates et larges comme une spatule à riz. Avec une grande douceur, Takeda-sensei lui montrait comment écrire les idéogrammes et les reconnaître d’un coup d’œil. La fillette aimait le caractère de la pluie et s’appliquait à dessiner les gouttelettes d’eau derrière la fenêtre : 雨. « Yoku yatta, Masuko-chan ! Bravo, Masuko ! »

Chaque fois, Myongja détournait le regard. Sa fille s’appelait Mansu, un prénom de garçon dont elle était fière, choisi pour lui donner de la force en ces périodes troublées et la protéger. Mais la loi imposant aux Coréens, sujets de l’Empire nippon depuis 1910, de changer leur nom au profit d’un nom japonais était passée peu après la naissance du bébé. Pour Takeda-sensei, Mansu, la petite fille au nom de garçon, était donc Masuko, un prénom mièvre de fillette que Myongja détestait. Mais pouvait-elle en vouloir à cette femme d’être gentille avec sa fille ? À vrai dire elle n’avait rien à reprocher aux Japonaises, toujours aimables avec elle. Cette ambiguïté la faisait souffrir. N’était la fatigue des journées, ce conflit intérieur l’aurait tenue éveillée toute la nuit : tout son corps haïssait le Japon, ces soldats de la marine impériale qui porteraient ses guêtres de cuir, la langue japonaise imposée à l’école. Pourtant, dans l’ensemble, les hommes et les femmes qu’elle côtoyait n’avaient rien d’hostile.

La voix flûtée de la fillette retentit de nouveau, insistante.

« Pas logique ! Pour 4, yon, il faut plus d’avions ! »

Myongja rit de bon cœur. Cette enfant l’amusait par sa jolie gaieté et l’enthousiasme qu’elle mettait à découvrir la vie.

C’est toutefois d’un ton sévère qu’elle la reprit.

« Répète : Il, i, sam, sa… » Elle avait baissé la voix. « Hana, dul, set, net. »

La fillette leva des yeux incertains et graves vers sa mère.

« Ici nous parlons coréen. »

L’atmosphère à la maison avait été tendue tout l’été. La guerre entre les États-Unis et le Japon alimentait les conversations. On ne riait plus, chacun vaquait à ses occupations en silence. Depuis l’hiver, les États-Unis avaient multiplié les attaques aériennes contre le Japon. Les soldats nippons s’étaient sacrifiés pour défendre l’Empire. À Iwo Jima pendant plus d’une lune, ils avaient tenu tête à l’ennemi. Quand elles avaient appris qu’un des colis de serviettes et de bandages avait été livré aux défenseurs retranchés sur le volcan Suribachi, les femmes s’étaient réjouies, attribuant l’extraordinaire résistance des soldats au pouvoir des poèmes si patiemment brodés. À la mi-juin, Okinawa était tombée. Et puis il y avait eu Hiroshima. Une bombe d’un nouveau genre qui avait explosé dans les airs, maintenue par un parachute. On disait qu’elle avait fait des dégâts considérables et désorganisé les réseaux ferrés du pays.

Les nouvelles de l’entrée de l’Armée rouge en Mandchourie le lendemain de malbok, l’un des trois jours les plus chauds de l’année au début du mois d’août, avaient rassuré Myongja qui avait passé son enfance en Russie. Les Soviétiques bombardaient Harbin. Et aujourd’hui le bruit courait que les Américains allaient pilonner Kaesong. Mais quel intérêt de bombarder une petite ville provinciale ? Jinnampo2 plus au nord sur la côte ou Hamheung sur la côte est étaient des cibles autrement intéressantes.

« Notre langue, c’est le coréen. Notre patrie, c’est la Corée, pas le Japon. »

Myongja avait parlé vite, d’une voix où pointait un curieux sentiment d’urgence. Comme ce jour où Mansu s’était entaillé le pied en marchant sur un silex. Myongja l’avait prise sur son dos et avait couru vers le dispensaire où officiait une infirmière japonaise.

« Vous les Coréens, vous ne savez pas vous occuper de vos enfants ! Elle aurait pu se trancher la voûte plantaire et boiter toute sa vie. »

La femme au tablier blanc avait désinfecté le pied de Mansu avec de l’acide carbolique. La fillette n’avait pas bronché. Mais elle avait entendu sa mère répéter en sifflant entre ses lèvres : « Nous les Coréens, nous les Coréens… »

Myongja, soudain nerveuse, attrapa l’enfant par le bras, imprimant une marque rouge sur son poignet pâle. Comment survivrait-elle avec sa fille si la bombe était larguée sur la vallée ? La verrait-elle descendre en parachute à temps pour courir s’abriter ?

Les avions avaient disparu à l’horizon.

Myongja éternua à nouveau. Un trait de famille. Son grand-père éternuait aussi en regardant le soleil. Un jour, il lui avait raconté qu’il avait fixé le soleil si longtemps qu’il était resté aveugle plusieurs heures. Depuis il éternuait toujours dès qu’il levait les yeux vers le ciel.

« J’ai les oreilles qui me grattent ! » commenta Myongja, prise d’une crise d’éternuements. Elle ne voulait pas avoir à expliquer à Mansu que son pays avait perdu sa souveraineté. Que les Japonais l’avaient annexé et pillaient ses richesses. Que le tofu qu’elle préparait quand les avions avaient survolé la cour ne prendrait pas car les Japonais se réservaient le précieux seogko3, qui donne des blocs épais et soyeux, laissant les Coréens se débrouiller avec du vinaigre de kaki, pour un résultat aigre et grumeleux. Que le riz dont elle aimait tant mâchouiller les grains encore verts pour en extraire le suc laiteux et sucré n’était pas destiné aux Coréens mais aux Japonais. Que Takeda-sensei n’avait pas sa place à Kaesong. Que le japonais obligatoire partout n’était pas la langue de ses ancêtres. Et qu’elle devait parler sa langue, le coréen, être fière de l’alphabet si simple que le roi Sejong avait créé pour son peuple. Mansu rêvait-elle en japonais ? Cette interrogation hantait Myongja car les aïeux s’adressent aux vivants dans les rêves. Sans doute ne pouvaient-ils pas communiquer avec sa fille.

« Il y a des moustiques ? demanda l’enfant étonnée.

— Non, il n’y a pas de moustiques. “Les oreilles me grattent”, c’est juste une façon de dire que quelqu’un quelque part est en train de parler de nous !

— Ce n’est pas logique. On éternue avec le nez, pas avec les oreilles. Et qui parle de nous ? »

Myongja soupira. Pour sept ans à peine, sa fille était d’une vivacité étonnante. Plus rapide que la plupart des enfants de son âge, elle cherchait à tout comprendre, retenait tout, comme si le monde s’imprimait en elle sans effort. Et plus que tout, elle cherchait à saisir le sens caché des mots, des situations, faisant souvent preuve d’une logique dont étaient dépourvus les adultes.

Ce jour-là, les B-29 n’avaient pas bombardé Kaesong. Sans doute étaient-ils en route vers Jinnampo ou Haeju au nord. Mais d’autres avions avaient survolé les collines. Dans l’après-midi, Myongja était allée ramasser les pièges. La pénurie de nourriture avait poussé les femmes à adopter les tâches des hommes, et puis son mari à elle, le père de Mansu, n’était jamais revenu de Cheongjin où il avait été envoyé pour refaire la piste de l’aérodrome au début du conflit. Elle avait donc appris à confectionner des pièges et parvenait à attraper des petites proies – écureuils, lièvres, faisans. Et même une fois un chien viverrin. Un beau spécimen de six kilos, avec une longue queue marron touffue. Elle l’avait vendu 20 yen au marché et aussitôt acheté cinq doe4 de riz.

Les pièges étaient vides.

Les écureuils avaient mangé les glands verts dans le filet, le mécanisme avait fonctionné mais s’était refermé sans proie. Depuis qu’ils étaient chassés, les petits animaux étaient devenus plus adroits, plus rusés, se nourrissant au péril de leur vie. « Comme nous les Coréens », avait pensé Myongja tout à coup pleine d’empathie, en plaçant une nouvelle poignée de glands dans la tresse de cordes.

Bredouille, elle avait ensuite emprunté comme à son habitude un sentier qui s’enroulait autour de la colline avant de redescendre à travers les champs vers le village. Mansu trottinait devant. Une côte abrupte qui soudain s’enfonçait dans la forêt pour virer autour d’un rocher de granit sombre et lisse, gravé de caractères chinois. Le vacarme du ruisseau en contrebas accompagnait ses pas. Un ronronnement sourd de plus en plus bruyant au fur et à mesure qu’elle marchait, renvoyé en écho par les parois rocheuses. Puis la sente rétrécissait, envahie par les racines des arbres qu’il fallait enjamber, et l’eau s’apaisait dans une boucle du chemin pour former une demi-douzaine de petites piscines paresseuses. Certaines étaient profondes. D’autres léchaient à peine son genou. Selon l’heure, leur surface reflétait le bleu cobalt du ciel ou le vert intense des arbres. Mais le plus souvent l’eau était noire comme autant de puits d’encre.

Quand elle était petite, Myongja avait pique-niqué avec son père sur les pierres plates, les pieds dans l’eau fraîche. Elle avait jeté des grains de riz aux poissons et ri quand trompés par ses orteils, ils venaient grignoter ses ongles. Son père avait lu les poèmes gravés dans la roche. Avec lui, chaque caractère était un voyage, un terrain de jeux sans limites. Ensemble, ils avaient fait le tour du monde. La connaissance du chinois restait à cette époque le signe d’une éducation supérieure, les femmes dans les campagnes se contentaient le plus souvent de maîtriser l’eonmun, l’alphabet coréen facile à apprendre. Mais sa famille du côté de sa grand-mère appartenait à une lointaine branche de l’illustre clan Yi, celui de Yi Seong-gye, le fondateur de la dynastie Joseon. Des lettrés dont elle se devait d’être digne. Sur le chemin du retour, alors qu’elle sautillait devant lui, son père lui avait promis de lui donner une vraie éducation. Elle étudierait le Livre des mille caractères comme les garçons – une chose rare à l’époque.

Mais la guerre et la colonisation s’étaient mises en travers des rêves de son père.

Myongja, à quinze ans, lisait les classiques aussi bien que ses cousins. Mieux même car les caractères dont elle couvrait avec ferveur les pages de ses cahiers étaient son assurance de se distinguer. Elle ne courberait ni la tête ni l’esprit comme sa mère et ses tantes. Elle gagnerait sa vie à Keijō5, la capitale. Elle travaillerait dans ces hôtels pour étrangers qui sentent l’eau de Cologne et servent à toute heure de la journée du café et des biscuits. Recommandée par son oncle, comptable à l’hôtel de ville, elle avait été acceptée à la réception du restaurant du Minakai, un grand magasin qui avait ouvert à l’entrée de l’avenue Jongno. La cafétéria très à la mode se trouvait au sixième étage et pour s’y rendre, les clients empruntaient un ascenseur flambant neuf qui faisait la fierté de l’établissement. La principale tâche de Myongja consistait à les accueillir au terme de cette périlleuse ascension d’un irasshaimase6 sonore. Le restaurant servait des plats occidentaux et japonais. Myongja qui avait appris le nom de tous les mets du menu s’était rapidement fait remarquer par ses supérieurs pour sa faculté à répondre aussi gracieusement en japonais, en coréen et en russe.

Elle venait de rejoindre l’escouade des serveuses, et s’essayait à utiliser un fer électrique pour repasser son tablier blanc et bleu quand sa tante avait mis fin à ses rêves. Le bruit courait que les jolies filles étaient embarquées par les Japonais et qu’on ne les revoyait plus. Les soldats recherchaient surtout des gamines encore vierges pour leurs sinistres desseins, et le seul moyen d’échapper au rapt7 était le mariage. Myongja savait bien que les hommes, même accompagnés de leur épouse, caressaient des yeux ses mollets fins sous l’ourlet de son uniforme. Mais pour Myongja, l’amour avait la couleur de l’idylle délicate d’un roman japonais de Kawabata, très en vogue.

Un soir de vague à l’âme, elle en avait trouvé un exemplaire d’occasion dans une échoppe sombre à Cheonggyecheon. En première page, face au titre Izu no Odoriko8, s’étalait le tampon ovale de Kawasaki Shoten, une petite librairie fréquentée par des étudiants et des professeurs. Avant de se coucher, elle effleurait du bout des doigts le tampon légèrement en relief, et se disait que des lecteurs inconnus l’avaient aussi caressé. Un an à peine après son arrivée dans la capitale, Myongja rentrait donc à Kaesong où son père l’attendait.

De retour dans la propriété familiale, elle avait précipitamment épousé Om, une connaissance de son oncle, sans bonté ni méchanceté. Son mari n’avait pas de lunettes cerclées d’écaille ni d’ongles polis. Il sentait l’ail et l’alcool, parlait peu et boitait légèrement (et pour cette raison n’avait pas été conscrit dans l’armée nippone). En un soir, ses mains et son sexe s’étaient approprié son corps sans violence ni douceur. Par ce fait extraordinaire, Myongja lui était tout à coup devenue aussi nécessaire que la hache avec laquelle il coupait le bois ou la couette matelassée qui réchauffait ses muscles fatigués l’hiver.

Le couple s’était installé à Kankō9 sur la côte est d’où sa famille était originaire. Là-bas, les opportunités de travail dans les usines chimiques japonaises et les pêcheries payaient bien. Myongja avait rangé ses livres, passé son doigt sur le tampon ovale une fois encore et s’était présentée à l’embauche du matin à l’usine de sardines. Sa peau sentait désormais les viscères de poisson et la sauce tomate.

Mansu était née rapidement. Sans crier gare. Sous un arbre.

Myongja avait enterré le placenta, frotté ses mains pour remercier l’esprit de la montagne et la grand-mère Samsin de prendre soin du nouveau-né, surnommé provisoirement Baemul10, comme l’eau sale qui s’accumule au fond des bateaux, et était rentrée à la maison, le bébé encore gluant dans les bras. Personne ne l’attendait. Ni Om envoyé sur les chantiers de Cheongjin, ni sa belle-famille méfiante de cette fille éduquée. Contrairement à la tradition, Myongja avait donc elle-même choisi le prénom de son enfant et les caractères chinois le composant, « Man », dix mille, l’éternité, et « Su », la protection, « Mansu », pour la protéger éternellement.

Quand, au bout de longs mois, Om n’était toujours pas revenu de l’aéroport, elle était rentrée à Kaesong. Son père était mort peu après et elle était restée sans guère d’espoir de jamais revoir Om. On disparaissait facilement sur les chantiers nippons. Les vies n’avaient guère de valeur aux yeux des Japonais et tant que les corps étaient valides, on pouvait être envoyé du jour au lendemain sur l’archipel ou à Karafuto11. Elle élèverait donc sa fille seule, sans homme à ses côtés.

Et aujourd’hui, c’est elle qui marchait sur ce chemin, le long des pierres plates et de la falaise gravée de poèmes. Mansu aussi aurait une éducation, parlerait japonais tout autant que coréen, le russe aussi, et ne passerait pas sa vie à éviscérer des sardines.

La petite fille accroupie au bord de l’eau avait entortillé avec soin une tige fine de chèvrefeuille sauvage autour d’une libellule. La maintenant fermement entre le pouce et l’index, elle s’efforçait de glisser une herbe plus souple, plus longue entre la boucle et l’abdomen de l’insecte. Prenant garde à ne pas déchirer les ailes délicates, elle en saisit l’extrémité afin de contrôler l’insecte quand il s’envolerait. Ravie de sa libellule devenue dragon, elle courut vers le petit promontoire d’où on apercevait le village en contrebas. Les champs de sorgho ondulaient doucement. Une étendue vert foncé tachetée de flaques rouges annonçait une récolte abondante. D’un geste ample, hissée sur la pointe des pieds pour gagner quelques centimètres, Mansu lança l’insecte harnaché dans les airs. Elle suivait en glapissant de plaisir ses arabesques délicates quand tout à coup, elle stoppa net, laissant la libellule battre des ailes dans le vain espoir de reprendre son vol.

Entre les habitations en contrebas régnait une agitation inhabituelle. Des petits groupes s’étaient formés. Des gens couraient. D’autres marchaient sans hâte, comme désorientés. Une foule dense s’était agglutinée en cercles concentriques autour de la maison de Yamamoto, un ancien officier à la retraite, dont les immenses toits de tuiles kawara formaient une tache sombre au cœur du village.

Myongja connaissait bien l’énorme demeure. Elle avait plusieurs fois aidé les femmes de chambre à nettoyer la maison au printemps. Elle avait pu pénétrer dans la propriété et même dans le bâtiment principal dont l’arrière avait été reconstruit pour satisfaire les goûts de son propriétaire nippon. Des rénovations coûteuses mais peu adaptées aux bâtisses coréennes, conçues pour garder la chaleur irradiant du sol. Les murs avaient été percés de grandes ouvertures fermées de panneaux coulissants et le toit couvert de tuiles noires. Le printemps était un ravissement pour les yeux, mais dès les premiers frimas, le froid s’engouffrait dans les vastes pièces sombres et s’y installait pour ne plus repartir avant de longs mois. Yamamoto avait donc fait construire un étage de pierre. Et avait eu l’idée d’y installer une baignoire. Une baignoire émaillée à l’occidentale avec de gros robinets brillants et un repose-nuque en bronze. Mais sans eau courante dans le village, les robinets aux allures de dragons se contentaient de luire mollement dans l’obscurité. C’était aux domestiques de tirer l’eau au puits, de la faire chauffer dans la cuisine dans de monstrueuses marmites instables et de la monter à plusieurs pour la verser chaque soir dans la baignoire. Qui ne servait à rien puisque Yamamoto se rendait aux bains publics de Kaesong.

Cette curieuse agitation qui avait saisi le village, Myongja l’ignorait, allait être inscrite dans les livres d’histoire du monde entier. Et changer sa vie.

Le 15 août, à onze heures trente précises, l’empereur Hirohito avait annoncé la capitulation du Japon. Les programmes avaient été interrompus, le silence s’était fait. Sa voix inconnue de tous avait résonné, nasillarde, dans le seul poste de radio du village chez Yamamoto Takeshi. « À Nos bons et loyaux sujets, Après avoir mûrement réfléchi aux tendances générales prévalant dans le monde et aux conditions existant aujourd’hui dans Notre Empire, Nous avons décidé de régler la situation actuelle par mesure d’exception. Nous avons ordonné à Notre Gouvernement de faire savoir aux Gouvernements des États-Unis, de Grande-Bretagne, de Chine et d’Union soviétique que Notre Empire accepte les termes de leur Déclaration commune. »

C’était la première fois que les Japonais entendaient la voix divine. Ils s’étaient effondrés. Les femmes étaient tombées à genoux, avaient posé le visage sur leurs mains. Les hommes avaient baissé les yeux. Le Kimigayo, l’hymne national, avait retenti deux fois.

À la fin de la diffusion, Yamamoto avait réuni les notables du village et, tête inclinée, expliqué en termes simples le contenu du discours. En effet les mots étaient obscurs, les tournures de phrases étaient inconnues, même des Japonais. Takeda-sensei elle-même n’avait rien compris et avait juste tremblé comme un animal qui sent la fin approcher. « Le sens des paroles de l’empereur est que notre pays a capitulé. » La voix de Yamamoto avait alors perdu son timbre.

Rares étaient ceux au village qui avaient vraiment compris l’annonce impériale. Le discours avait glacé le sang des uns, inquiété les autres. Mais comment imaginer que la guerre fût finie ? Que le peuple coréen venait de recouvrer sa liberté ? Son indépendance pour laquelle il s’était si férocement battu ?

Ce soir-là, Myongja avait chanté une berceuse russe à Mansu. Bayou-bayouchki-bayou. Elle aimait les sonorités douces de cette langue, sonore et enveloppante. Elle lui avait aussi raconté l’histoire de la princesse Deokman du royaume de Silla. Alors que son père le roi Jinpyeong avait reçu en cadeau de l’empereur de Chine des graines de pivoine et un tableau représentant la fleur éclose, la jeune fille avait à l’étonnement de tous fait la moue : les fleurs une fois plantées seraient belles mais sans parfum… La prédiction s’était réalisée. Les fleurs avaient poussé, vivaces et splendides, mais elles n’avaient pas de parfum.

« Eomma, comment avait-elle pu deviner ? »

Mansu s’était impatientée. Sa logique d’enfant ne parvenait pas à résoudre l’énigme des pivoines.

Mansu tirait une grande fierté de ces histoires que lui racontait Myongja, car contrairement aux autres mères qui rabâchaient à leurs enfants les mêmes contes peuplés de tigres terrifiants et de paysans naïfs ou cupides, sa mère, elle, puisait dans les textes anciens, dans les annales des Trois Royaumes, qu’elle avait lus et étudiés. Elle parlait des rois et des reines, avec familiarité et érudition, comme des parentés lointaines qui tout à coup prenaient chair entre ses lèvres.

« Solnyshko12, réfléchis… Pense aux buissons d’évodias près de la rivière ! À leur parfum délicieux !

— Je n’aime pas y aller car il y a toujours des guêpes ! Je me suis fait piquer et cela faisait mal.

— Et alors ? »

Les yeux de Mansu s’illuminèrent un court instant pour aussitôt s’assombrir de colère.

« J’aurais dû trouver plus vite ! »

De rage elle se mordit la main, imprimant un cercle de petits pointillés rouges réguliers dans la peau fine de son poignet.

« Il n’y avait pas d’abeilles sur le dessin ? C’est cela ? »

Myongja sourit devant sa fille si impétueuse.

« La sagesse nous aide à voir la vérité, même quand elle est cachée. Tu as compris, c’est le principal ! Mais en montrant ta colère, tu exposes tes faiblesses. Maintenant dors. »

Le lendemain le peuple coréen s’était réveillé libre. Pour la première fois depuis 1910. Un sentiment grisant et entêtant. Myongja savait déjà, elle avait vu les avions, le regard des femmes qui cousaient à l’école et n’avait pas attendu de lire le Maeil Sinbo qui publiait le discours dans son intégralité avec sa traduction pour comprendre que ces paroles incompréhensibles dans la chaleur de midi marquaient le début d’une nouvelle ère.

Il y avait eu des pleurs à l’école car les garçons s’étaient battus, furieux d’avoir perdu la guerre. Eux qui ne connaissaient que le japonais et l’histoire glorieuse de l’Empire se faisaient gronder désormais dès qu’ils prononçaient le moindre mot dans la langue de l’ancien colonisateur. Leurs pleurs se mêlaient aux cris de joie qui résonnaient dans les maisons. Une foule immense s’était réunie sur la place. Manse ! Longue vie à la Corée !

Myongja avait frissonné car il y avait une forme de sauvagerie dans cette joie commune.

Trente-cinq années sous le joug nippon avaient meurtri les âmes et creusé des ravins entre les êtres. À Kaesong, la colère s’était déversée avec la même violence que la joie. La foule avait d’abord tenté d’abattre le torii triomphal que les Japonais avaient élevé près de la gare, symbole de leur toute-puissance et de l’asservissement de la nation coréenne. Mais il aurait fallu des marteaux piqueurs ou des masses pour venir à bout du béton armé. Impuissante, la foule, s’était retournée contre tout ce qui évoquait la domination japonaise. Ils avaient alors brûlé l’enseigne d’un restaurant fréquenté par les Japonais. Mais le feu avait gagné les maisons voisines et on avait dû chercher de l’eau pour éteindre les flammes.

Au village, un silence lourd s’était abattu.

Sur la route menant à la gare de Kaesong, une longue file d’hommes et de femmes s’était formée. Des familles japonaises au complet, des couples, bébé sur le dos, des hommes poussant des carrioles chargées de sacs, de vieux et d’enfants assis sur les valises. Tous tentaient de rejoindre les trains dans le vain espoir de quitter la Corée et d’ainsi échapper à la vindicte populaire.

Myongja s’était détestée quand en fin d’après-midi, elle avait vu une petite silhouette de femme sur le chemin. Menue, enveloppée d’un long manteau malgré la chaleur, elle marchait courbée. Chaque pas découvrait l’éclat bleu de sa jupe. Il lui avait semblé qu’elle avait ralenti devant la maison. Ou était-ce sa valise de cuir qu’elle traînait dans les cailloux qui entravait ses mouvements ?

Pourquoi fallait-il qu’il y eût des vainqueurs et des vaincus ?

Myongja avait serré la main de Mansu.

« C’était Takeda-sensei, eomma ? »

1. Maman.

2. Actuellement Nampo.

3. Poudre de gypse permettant la coagulation du lait de soja.

4. Un doe de riz équivaut à 1,5 kg.

5. Nom de Séoul pendant la colonisation japonaise.

6. Bienvenue.

7. Les Japonais ont pendant la Seconde Guerre mondiale enlevé des milliers de Coréennes pour les faire travailler dans des maisons de réconfort, bordels militaires de campagne répartis sur le front asiatique.

8. La Danseuse d’Izu, Kawabata Yasunari.

9. Nom de Hamheung pendant la colonisation japonaise.

10. Nom provisoire donné à la naissance pour éloigner les mauvais esprits.

11. Sakhaline.

12. Petit soleil (russe). 

2

Jeju 1948

Une bruine fine et drue s’était abattue sur le port, gommant l’horizon jusqu’à la limite entre le ciel et la mer. La jetée avait disparu, engloutie par ce rideau pâle derrière lequel les silhouettes des bateaux paraissaient tout à coup démesurées et menaçantes. L’air charriait une odeur de charbon, de kérosène et de cordages engoudronnés, traversée des relents plus âcres des poissons qui séchaient et des choux fermentés.

Dès le matin les rues du quartier d’Atsuta au sud de Nagoya étaient remplies du bruit régulier des hachoirs sur les billots. Le signe que c’était là, dans ses venelles noires bordées de maisons basses que la communauté coréenne de la ville avait pris racine. Une communauté hétéroclite d’hommes et de femmes au destin fracassé par la colonisation, la guerre et la partition du pays.

Le noyau dur des anciens s’était installé il y a bien longtemps, sous l’occupation japonaise. Certains étaient partis sous la contrainte pour travailler dans les usines d’armement de Toyota. Un sombre bâtiment détesté des Coréens d’Atsuta qui l’avaient surnommé « l’usine sans ombre » en référence à une légende ancienne de leur pays. Jamais en effet ses hauts toits en dents de scie ne se reflétaient dans les eaux de la rivière Hori, tant la couche de fumée qui s’échappait des cheminées était épaisse.

D’autres avaient fait un choix économique et rêvé de gagner beaucoup d’argent au Japon plutôt que dans leur propre pays miné par la corruption et les querelles au sommet de l’État. Certains avaient réussi. Comme l’oncle Baek parti en 1930. Après quelques semaines à l’usine sans ombre, il avait travaillé au port comme journalier. Pour à peine 3 yen par jour, il transportait des caisses, nettoyait les quais et déchargeait des sacs de riz. Puis il avait débarqué le poisson pour les pêcheurs, et rencontré une Japonaise du Kantō qui vendait des odeng1 devant le bureau d’embauche des journaliers. Leur amour était né en silence dans les vapeurs du chaudron. Elle avait des bras ronds et puissants, une nuque solide comme un mât de navire et les joues rouges des vapeurs du bouillon où trempaient les brochettes de poisson. Chaque matin quand il se présentait à l’embauche, elle plongeait sa grosse louche en bois dans le liquide brûlant et lui versait une double ration. Il serrait fort le bol entre ses mains engourdies par le froid.

Quelques mois plus tard, ses paumes rugueuses avaient aussi simplement saisi les seins de la marchande d’odeng. Chiyo était devenue sa femme.

Baek avait fini par être embauché dans un petit restaurant du port. Il avait fait la plonge, gratté les poissons mais un jour alors que son patron, un Japonais, avait fait une mauvaise chute et ne pouvait plus servir ses clients, il s’était mis aux fourneaux et ne les avait plus quittés. Chiyo avait revendu son chariot, son brûleur à charbon et sa marmite, mais gardé la recette des quenelles de poisson et du bouillon.

Forte de ses contacts avec les mareyeurs, elle s’était lancée dans la fabrication de pâte de poisson artisanale. Avec quelques déchets de congre ou de mulet, de la chair inutilisable, elle fabriquait les meilleures quenelles de la ville. Les plus fines, les plus blanches et les plus parfumées. En ces temps de pénurie où l’amidon et le blanc d’œuf venaient toujours à manquer, elle avait mis au point une méthode innovante pour remplacer le liant. Après avoir longtemps pétri la première pâte à l’eau glacée, elle y mêlait de l’igname râpée. Une poudre magique, le yamaimo-ko, qui conférait aussitôt à l’appareil une texture un peu collante et un moelleux incomparable.

Quand elle n’était pas dans sa cuisine, Chiyo parcourait les zones boisées derrière le sanctuaire d’Atsuta. Elle savait que pour une bonne récolte, il fallait chercher à l’ombre des arbres feuillus comme les chênes et les érables. Son œil acéré repérait les tubercules d’igname enterrés grâce aux feuilles vert tendre en forme de cœur qui s’enroulaient autour des arbres.

Très vite on s’était pressé devant la petite boutique. La réputation du bouillon, pas trop épicé afin de plaire aux clients japonais, la délicatesse des quenelles et les ramen cuites à merveille avaient fait le tour de Nagoya. Baek, loyal, avait longtemps continué à se verser le même salaire, remettant scrupuleusement les recettes du restaurant à son patron. Il ignorait alors que ce dernier avait été percepteur pour la pègre locale, chargé de collecter les taxes qu’imposaient les yakuza en échange de leur protection. La grande probité du Coréen tout autant que l’excellence de sa cuisine lui avaient valu la reconnaissance des gangs sans lesquels il était impossible de faire fortune à Nagoya.

Aujourd’hui, à plus de quarante ans, Baek avait sa propre chaîne de restaurants et faisait travailler une vingtaine d’employés mais n’avait rien changé à son style de vie. Il était demeuré un homme modeste et ne s’était offert qu’un seul luxe : un rasoir à double tranchant, un Feather fabriqué à Ōsaka. Avec une ouverture papillon et des lames remplaçables. En réalité, il ne l’utilisait guère car dépourvu de pilosité comme beaucoup d’Asiatiques. Quand il était fatigué, il le sortait de son étui en cuir et caressait le fil du bout des doigts. Parfois il tranchait une feuille de papier et souriait de son geste parfait, suivant des yeux les deux moitiés glissant dans l’air.

Chaque fois, Chiyo tremblait. Et glapissait : « Ça me fait peur ! Arrête ! » Ce qui avait le don d’amuser Baek. Il ne la désirait plus depuis longtemps mais appréciait sa compagnie, comme celle d’un associé dont il n’aurait pu se passer. Avec les années, Chiyo s’était arrondie à la manière d’un bouddha : plusieurs plis marquaient son cou et ses hanches s’étaient alourdies. Elle n’allait plus chercher les ignames dans la montagne mais contrôlait avec sévérité la production de yamaimo-ko.

De leur union étaient nés deux enfants. Le premier, un garçon intelligent et plein de vie, était mort pendant les bombardements de Nagoya en mai 1945. Il étudiait quand les B-29 avaient traversé le ciel. Une bombe incendiaire était tombée sur le collège. Une fillette avait vu le jour peu après mais elle avait développé une étrange maladie la faisant ressembler à une pieuvre. Ses jambes étaient démesurément longues, ses doigts torsadés en écheveau et sa peau aussi molle que des filaments de méduse.

Baek se souvenait que sa mère lui avait raconté que pendant la grossesse, les femmes ne devaient pas manger de pieuvre car cela influençait le fœtus dans le ventre qui naîtrait avec des cartilages tout mous. Chiyo, la poissonnière, avait forcément mangé de la pieuvre ou des calamars. À l’époque pourtant, il ne lui avait rien dit tant le décès de son fils l’avait affecté. Peu lui importait que sa fille ait des pattes de poule ou un bec de lièvre, rien ne lui rendrait son aîné.

Et puis il y avait Mansu, cette gamine que sa sœur Myongja lui avait envoyée.

À Kaesong, la vie était devenue compliquée pour une femme seule. Qui plus est fille de propriétaire terrien, un ennemi du peuple. La fin de la guerre avait ouvert la porte à plusieurs décennies de colère et de frustrations. Après la joie était venue la haine. On réglait ses comptes à coups de dénonciations. Les anciennes rancœurs avaient tissé leurs racines entre les êtres jusqu’à les étouffer. À la faveur de la souveraineté du pays retrouvée, elles se déversaient soudain avec la violence d’un barrage qui cède. Les amants d’hier se jalousaient, les fils traitaient leur père de collabo, les mères refusaient d’embrasser leur fille revenue des maisons de réconfort2 et, la frontière traversée, tous ceux qui de près ou de loin avaient un lien avec le Nord devenaient tout à coup suspects.

Des restrictions de déplacement avaient été mises en place le long du 38e parallèle. Des checkpoints militaires avaient surgi aux croisées des chemins et même dans les bois, sur le sentier de crête qu’empruntait Myongja, près de la cascade. Les bus entre Séoul et Kaesong s’étaient faits rares, et puis un jour ils n’étaient plus passés. La frontière s’était refermée. Inexorablement. De nombreuses familles s’étaient retrouvées séparées. Du jour au lendemain. Un simple trajet au marché, quelques jours chez la grand-mère ou un après-midi de courses dans Séoul avaient scellé le destin de familles désormais déchirées à jamais. Enfants, parents, frères, amis. De part et d’autre de ce mur invisible, les larmes avaient coulé, les cris retenti.

Myongja était près de Suwon, au sud de Séoul, lorsque les routes et les chemins avaient été bloqués. Elle avait d’abord erré, désorientée, sans argent. Puis tenté de travailler et de retour à Séoul, cherché de l’aide auprès de sa tante qui l’avait hébergée quand elle était jeune fille. Le couple avait disparu, préférant la fuite à l’implacable regard des voisins. Une femme inconnue avait ouvert les lourds battants de la porte mais les avait tout aussi vite refermés. La nièce du couple de collabos n’avait pas droit à la pitié. Elle avait menacé Myongja et insulté la fillette serrée contre sa jupe.

Mansu arrimée sur le dos, Myongja avait alors rôdé autour des grands magasins du centre-ville où elle avait travaillé autrefois, puis marché jusqu’au bâtiment du Gouvernement général japonais, dont l’énorme coupole vert-de-gris dominait l’horizon. Il était désormais occupé par les Américains et Myongja avait rejoint la masse d’hommes et de femmes qui, comme elle, espéraient trouver des petites choses à revendre sur les marchés. Elle avait aussi pensé à se faire embaucher comme secrétaire ou traductrice. Un métier recherché à Pyongyang où il fallait désormais communiquer avec les Soviétiques. Après tout, elle parlait et lisait le russe. Mais au Sud, sa connaissance de la langue des communistes la mettait en danger. Elle ne racontait plus l’histoire de Baba yaga à Mansu et ne l’appelait plus solnyshko.

Un soir elle avait regardé Mansu dormir, enroulée contre son ventre comme un chaton et le cœur serré, elle avait décidé de se séparer de sa fille.

Elle l’enverrait chez sa plus jeune sœur, Bongja, sur l’île de Jeju dans le sud du pays. Elle y resterait le temps qu’il faudrait jusqu’à ce qu’elle puisse partir au Japon rejoindre Baek, son frère aîné. Pour 350 won, Myongja avait acheté un billet de bus pour Mokpo et avait confié la fillette à une femme cherchant elle aussi refuge dans sa famille.

Mansu avait suivi la voyageuse sans poser de questions. Une petite femme aux yeux fatigués qui portait sur son dos autant de baluchons et de caisses qu’un mulet. Elle parlait une langue compliquée et Mansu qui s’était aussitôt retrouvée avec un épais paquet sur la tête ne comprenait rien, si ce n’est qu’elle devait lui obéir. Elle n’avait même pas vu sa mère s’éloigner. Ni même senti quand elle avait lâché sa main. C’était mieux ainsi et elle avait pensé fièrement qu’au moins, elle n’avait pas pleuré car les adultes détestent les larmes des enfants. La femme l’avait entraînée en grommelant vers le fond du bus où elle s’était installée sur un siège avec plusieurs lattes cassées, laissant Mansu s’accroupir entre les paquets. Le sol sentait l’essence et le poisson.

Après deux heures de route, le bus s’était arrêté devant le pont de Noryangjin où avait été dressé un important checkpoint marqué par des panneaux jaunes écrits en anglais et en coréen.

Le temps avait paru une éternité à Mansu qui aurait voulu aller se dégourdir les jambes, mais deux soldats étaient entrés dans le bus. Ils parlaient fort, dans une langue inconnue que traduisait un petit Coréen à lunettes, qui les devançait et demandait les permis de circulation. Le contrôle avait duré plus de trois heures. Il y aurait encore une dizaine de checkpoints jusqu’à Mokpo. Mansu, trop petite, n’avait pas été fouillée. Mais elle avait croisé le regard d’un des Américains. Des yeux bleus et vides comme les courbines au marché. Pouvait-on faire confiance à ces hommes ? À cet instant précis, sa mère lui avait manqué, car elle aurait certainement pu lui répondre. En passant près d’elle, le soldat avait donné un violent coup de pied dans les sacs qui la protégeaient.

Terrifiée, Mansu n’avait pas pu se retenir et avait senti un liquide chaud mouiller ses cuisses. Mais elle n’avait pas bougé, la femme avait tendu les précieux documents et le bus s’était ébranlé.

À Jeju, Mansu avait été accueillie par une sœur de sa mère, Bongja, de dix ans sa cadette. Une demi-sœur en réalité, née d’une maîtresse devenue pour quelque temps la concubine attitrée de son père. Contrairement à Myongja, dont la peau lisse et pâle ne trahissait pas les journées de labeur dans les champs, elle avait une peau burinée, creusée de sillons profonds comme une vieille femme. Accroupie dans le jardin, elle ne s’était même pas retournée quand Mansu était arrivée, les vêtements souillés du vomi qu’elle n’avait pu retenir pendant la traversée. Elle lui avait juste crié d’aller ramasser du bois de chauffage.

« Il y a un gudeok à ta taille derrière la maison ! »

Mansu ne savait pas ce qu’est un gudeok. Pensive, elle contournait le bâtiment principal, une petite maison basse, au toit lesté de pierres, quand une autre voix avait retenti.

« Tu es plutôt grande pour sept ans ! Mais maigrichonne, ici faudra t’endurcir. Et manger. Même s’il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. C’est bizarre pour une fille de s’appeler Mansu. C’est un nom de garçon. »

Vexée, elle aurait voulu répondre mais la voix avait poursuivi.

« Les paniers sont là. C’est bien un panier que tu cherches ? Ici on les appelle gudeok. On en a chacun un. »

C’est alors qu’il était apparu, sorti de l’ombre de ce qui semblait être un grenier à grains. Un grand garçon, qui devait bien avoir le double de son âge, habillé de vêtements marron comme toutes les personnes qu’elle avait aperçues jusque-là. Sur l’île, tout était marron et gris. Le ciel, la terre, les toits, les murets autour des maisons. Les pieds du garçon aussi, sanglés dans des sandales grossières.

« Et va falloir t’habituer à la langue d’ici. On a notre langue, pas la même qu’à Séoul. D’ailleurs ici on n’aime pas les gens de la capitale. Mais toi, c’est pas pareil, t’es une petite fille !

— Je viens de Kaesong, pas de Séoul ! avait rétorqué Mansu, une fois de plus vexée. Et moi je sais plein de mots de russe, et des chansons et des poèmes russes. Alors ton patois, j’apprendrai !

— Chhhhh ! Ne dis jamais cela ! Personne ne doit savoir que tu sais le russe. Je t’expliquerai plus tard. Mais promets-moi de ne jamais le dire… »

Mansu n’avait pas bien compris mais savait malgré son jeune âge que les gens du Nord n’étaient pas les bienvenus au Sud et que l’enfance de sa mère en Russie la rendait suspecte elle aussi. De quoi ? Elle n’en était pas sûre mais elle avait cette capacité presque animale de discerner tant le danger que la bienveillance.

« Je suis Jin-U, le fils de Mo Dae-sung. Il est pêcheur comme tous les hommes ici. On ne le voit pas souvent car il part en mer. La femme que tu as vue en arrivant, Bongja, c’est ma mère, une cousine ou une sœur de la tienne, elle plonge et nous fait vivre. »

Avec une douceur que ne laissaient pas imaginer ses grandes mains, le garçon avait pris un panier sur le sol.

« Tu vois, tu fais une grande boucle avec la corde pour former deux petites anses qui iront autour de tes épaules. Tu dois serrer bien fort pour que le panier ne se renverse pas. Et si c’est trop lourd je peux te rajouter une corde à l’arrière du panier qui passera sur ton front, comme ça tu n’auras pas mal au cou ! »

Pour Mansu qui n’avait pas connu la chaleur des bras d’un père, le rapide contact des paumes du garçon sur sa peau leva en un instant les dernières réticences. Pourquoi ne lui ferait-elle pas confiance ? Il lui apporta encore un bol de huinmul brûlant, de l’« eau blanche », un bouillon opalescent où flottaient quelques grains de riz et des algues. Et l’accompagna sur les chemins autour de la maison pour lui montrer où trouver du bois de chauffage.

L’île ces temps derniers était devenue hostile. Les esprits qui habitaient la moindre de ses pierres, le moindre grain de sable, rocher ou brin d’herbe ne parvenaient plus à protéger les habitants et même la vieille Jowang halmang, déesse protectrice du foyer, ne garantissait pas suffisamment de nourriture pour chacun.

Aux yeux du gouvernement, Jeju n’était qu’un dangereux vivier de rouges, traqués sans relâche par la police. La délation allait bon train comme portée par le vent incessant qui soufflait du soir au matin. L’insécurité et la menace avaient dressé des murs entre les familles. Le soupçon comme le froid et l’humidité s’insinuaient partout. Plus taiseux que jamais, les insulaires vivaient dans la peur, la colère et la pauvreté.

Des policiers en renfort étaient d’abord arrivés par dizaines du continent, envoyés par les autorités américaines qui contrôlaient le pays. Puis d’autres dizaines encore. Des centaines. Des gamins de l’âge de Jin-U, inexpérimentés et brutaux qui arrêtaient les jeunes comme les vieux. Les humiliations quotidiennes étaient autant de braises promptes à s’enflammer. Des restrictions de déplacement avaient été mises en place, ainsi que des contrôles d’identité aléatoires. Tout avait été réglementé, même la récolte du bois de chauffage et des plantes médicinales.

Jin-U avait entraîné Mansu sur les chemins le long de la côte. Elle avait eu froid car le vent soufflait. Mais elle n’avait pas bronché, bâillonnée par une étrange et nouvelle fierté face au jeune garçon. Sous le ciel tourmenté, les paysages semblaient d’une beauté tragique : des landes sauvages à perte de vue, fouettées par la bise. Quelques villages aussi, protégés par des murets de pierre volcanique. Mais s’enfonçait-on dans les terres que les étendues inhospitalières de bord de mer laissaient place à une végétation plus dense, gorgée d’eau. Au loin, vigile impassible, se dressait la silhouette du volcan, sorte de vague de pierre menaçante, figée dans l’épaisse couche de nuages gris. Des forêts sombres de pins et de chênes couvraient ses flancs, tachetées de clairières rythmées de curieux pointillés noirs.

« Nos vaches sont noires comme la pierre du volcan. C’est là, dans ces prairies au-dessus de la mer, que les paysans conduisent les troupeaux. L’herbe dans les petits cratères est drue et tendre. Maintenant on ne peut plus accéder aux pâturages d’altitude. Les policiers volent et tuent notre bétail. Les gens les ont vus descendre de la montagne avec des bêtes. »

Jin-U avait soupiré.

Avec patience, il lui avait indiqué où ramasser du bois, la tâche quotidienne de Mansu désormais. Trop petite, elle ne pouvait encore plonger comme les autres femmes dans les eaux glacées en bas des falaises, pour récolter des algues et des coquillages.

Mansu, attentive, l’avait écouté lui expliquer comment reconnaître les arbres, les camélias qui fleurissent en hiver et dont le bois brûle vite et chaud, les chênes aux feuilles lancéolées et à l’écorce grisâtre qui se consument lentement et répandent une chaleur douce, et aussi les ifs, ceux qui poussent exclusivement sur les flancs du volcan, des arbres précieux dont la sève et les fruits peuvent tuer un homme.

Il lui avait montré comment les oiseaux avec leur bec saisissent avec délicatesse l’arille, la partie rouge de la baie, sans avaler la graine toxique.

« Ils sont rapides, puissants et précis. Ils n’ont pas droit à l’erreur : si leur bec griffe la graine, ils meurent. Mais, bien utilisées, ces graines peuvent aussi guérir des tumeurs. »

Jin-U connaissait l’île comme sa poche, le moindre rocher, la moindre pierre. Les volcans et innombrables petits cônes volcaniques n’avaient pas de secrets pour lui. Et cette gamine de la ville le distrayait. Il n’aurait pas soupçonné s’attacher à une enfant mais celle-ci avait quelque chose de spécial. Elle ne pleurait pas, ne geignait pas, pouvait marcher une journée entière sur les rochers à la recherche de bois flotté sans jamais faire de pause. Elle ne demandait rien. Jamais. Au point de se taire quand la marmite était vide quand elle rentrait. Elle se couchait alors le ventre creux, sans un mot. La nuit, elle dormait en boule, les genoux repliés sous sa poitrine.

Au bout de quelques mois, Bongja fit signe à sa nièce de la suivre jusqu’à la mer. Là, sur les rocs au pied des falaises, les pêcheuses avaient construit un abri de pierre pour les protéger du vent. Elles s’y réchauffaient, y mangeaient et chaque année, pendant le deuxième mois lunaire, y brûlaient de l’encens pour Yeondeung halmang, la déesse qui commande aux vents et aux vagues. Le bulteok étant réservé aux femmes, Jin-U n’y était jamais allé. Mansu, fière d’y être admise, lui raconta l’intérieur de l’abri. L’odeur âcre mêlée de fumée de bois, d’algues séchées et de sel. La lumière aussi, qui filtrait en rayons dansant à travers le petit trou qui faisait office de cheminée au centre de la voûte.

Son étonnante témérité pour son jeune âge lui valut l’admiration instantanée des plongeuses, pourtant âpres au compliment. Mais Mansu n’en tira pas la moindre gloire, juste un vague sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait.

Elle avait vite compris que, pour être acceptée sur l’île, elle devait savoir nager. Elle avait donc appris, seule. Quelques mètres d’abord, dans une zone rocheuse submergée où elle avait facilement pied, puis très vite elle s’était immergée totalement pour atteindre les plateformes sous-marines. Elle s’était aussi exercée à retenir sa respiration jusqu’à ce que la tête lui tourne.

Puis une pêcheuse édentée à la peau tannée comme du vieux cuir lui avait accroché un flotteur et un filet à la taille, et après lui avoir expliqué comment repérer les courants et les méduses urticantes, avait disparu sous la surface de l’eau. Mansu l’avait suivie.

Quand elle plongeait, l’eau glacée ne la faisait pas frissonner, comme si elle avait abandonné tout espoir de chaleur avec sa mère à Séoul. Les bras maternels lui manquaient, surtout le soir avant de s’endormir, mais alors elle se chantonnait des comptines russes dans la tête. L’obscurité sous les flots non plus ne l’effrayait pas. Au contraire, le silence des profondeurs la rassurait. « La mer respire », lui avait dit la vieille, le premier jour. Mansu écoutait donc les inspirations sourdes des profondeurs. Le sel ne brûlait pas ses pupilles et le fracas des vagues s’écrasant contre les rocs lui donnait de la force.

Les mois passèrent et Mansu grandit dans l’ombre de Jin-U. Souvent le soir, il étudiait à la lueur de la lampe à huile malgré les remontrances de Bongja. Il lisait et s’amusait à écouter Mansu fredonner en russe. Il pouvait s’écouler plusieurs semaines sans qu’il ne réapparaisse. Quand il revenait, sale et fatigué, il s’asseyait dans un coin avec son père. Les deux hommes parlaient toujours à voix basse. Bongja restait silencieuse mais elle posait la table devant eux avec une brusquerie qui faisait cliqueter les baguettes contre les bols. Le soir, d’autres hommes plus âgés venaient à la maison, des jeunes aussi aux yeux ardents, et ils discutaient et buvaient jusque tard dans la nuit.

Parfois Mansu surprenait Bongja grommelant dans la cuisine. « Rien que des deungji, des traîtres qui ont tourné le dos aux leurs et reviennent voler nos richesses ! Ils vont nous apporter le malheur. »

Jin-U ne bronchait pas mais de petits arcs bleus se formaient sur ses tempes, trahissant son énervement. À la fin de la guerre, de nombreux émigrés étaient en effet revenus du Japon, des plongeuses et des ouvriers envoyés dans l’archipel sous la colonisation. Même si l’île avait été leur terre, ils n’étaient plus les bienvenus. Les gens les soupçonnaient de détourner l’aide alimentaire américaine. Mais pour Jin-U, ces rapatriés apportaient les rêves d’un monde meilleur, plus moderne et égalitaire, sans castes ni privilégiés. Un monde sans corruption dans lequel chacun trouverait sa place.

Assise dans l’ombre, Mansu écoutait mais ne saisissait pas tout.

Elle avait demandé à Jin-U de lui expliquer la situation politique sur l’île mais il l’avait rabrouée. « Tu es trop petite, cela te mettrait en danger. » À Kaesong, elle aimait écouter les discussions des grands et se réfugiait souvent sous le maru3 à côté des outils pour tenter de comprendre ce que les adultes lui cachaient. Les bribes des conversations passaient à travers les lattes de bois et elle avait ainsi surpris sa mère et une inconnue se quereller à propos d’un bébé. Le cœur de Mansu avait bondi de joie dans sa poitrine car elle rêvait d’un petit frère. Mais les jours avaient passé et aucun bébé n’était venu agrandir la famille. Un soir, la femme était revenue et Mansu s’était de nouveau glissée sous le maru : cette fois-ci, elle avait entendu sa mère pleurer et senti une curieuse odeur métallique se répandre dans l’air comme le sang des poules qu’on décapite. Mansu avait eu envie de vomir. Le lendemain, elle avait trouvé sa mère blanche et fatiguée mais aucune trace de sang dans la maison, ni le moindre désordre suspect.

À presque dix ans, Mansu ne savait pas que Jin-U et les hommes appartenaient à un réseau de résistance. Ils chuchotaient, s’énervaient souvent et riaient parfois. Un jour Jin-U avait haussé le ton contre son père qu’il jugeait trop conciliant : « Nous devons préserver l’unité nationale. Ils vont porter Syngman Rhee au pouvoir, une marionnette aux mains des Américains ! » Son père l’avait aussitôt rabroué : « Les murs ont des oreilles ! » Les hommes s’étaient tout à coup levés et avaient quitté la pièce. Mansu s’était recroquevillée, persuadée qu’ils venaient la chercher. Mais ils étaient partis dans la nuit et le vent avait emporté leurs voix.

Peu après, quelques semaines plus tard peut-être, alors qu’elle se rendait au bulteok pour aider au tri des algues, Jin-U l’avait rejointe. Il avait changé ces temps derniers et son regard s’était durci. L’adolescent gauche avait fait place à un jeune homme aux épaules larges et aux genoux noueux. Pourtant, quand il s’adressait à Mansu, sa voix prenait une tonalité plus douce.

« Je vais partir et tu ne vas pas me suivre.

— En mer ?

— Non. Au sud de l’île, et toi tu vas rester ici, être prudente. Jusqu’à ton départ pour le Japon, là-bas tu étudieras. Tu verras, ce ne sera pas comme ici. Tu porteras de vrais vêtements, pas ces guenilles déchirées. Tu as mieux à faire que trier du varech ! »

Mais Mansu avait gagné en maturité.

« Tu vas rejoindre les combattants ? À cause des élections, c’est ça ? »

Jin-U avait plongé son regard dans le sien, intrigué. Il n’avait pas vu grandir la petite fille qui le fixait avec insistance. Et il lui avait alors expliqué que la Corée allait être divisée pour toujours, qu’après les élections, le pays serait définitivement coupé en deux et que jamais elle ne pourrait retourner à Kaesong. Mansu avait pensé à sa mère puis hoché la tête.

« Qui est Syngman Rhee ?

— Comment connais-tu son nom ? C’est un traître qui va démembrer notre pays. Il est à la solde des Américains. Tu imagines un président qui ne parlerait même pas correctement notre langue ? » Son ton avait changé. « Nous ne pouvons pas accepter cela ! Tu dois faire attention. Il y a des jeunes qui viennent du continent, ils attaquent les filles. À Ganjang-ri, ils ont incendié plusieurs maisons. »

Soudain pensif, il ajouta :

« Ne dis jamais d’où tu viens ! Ils détestent les communistes, les gens qui viennent du Nord ! »

À cet instant il sembla à Mansu que ce garçon tenait à elle presque comme sa mère autrefois. Qui d’autre aurait voulu la protéger ? Ce jour-là Jin-U l’avait emmenée le long des falaises et, pour la faire rire, avait traversé le rideau d’eau d’une cascade pour réapparaître quelques minutes plus tard comme un génie ébouriffé et trempé. Il l’avait aspergée et ils avaient joué dans l’eau. Il avait allumé une cigarette. Puis il était parti.

Quelques semaines plus tard, Mansu embarquait sur le Cheonghwapo, l’Espoir bleu, un bateau de pêche qui désormais assurait la liaison entre l’île et le Japon. La ligne Jeju-Ōsaka avait longtemps été assurée par un navire japonais, le Kimigayomaru. Pendant vingt ans, le monstre d’acier avait transporté les habitants de Jeju vers l’archipel. Mais une partie du port avait été détruite sous les bombardements américains et il avait sombré. Les quelques bateaux de pêche qui avaient survécu à l’apocalypse avaient pris la relève.

Les conditions à bord étaient précaires et les passagers devaient se serrer dans les cales et sur le pont, accroupis les uns contre les autres. Le ciel était sombre, traversé de vols d’oiseaux qui tourbillonnaient, fondaient sur les mâts puis s’éloignaient au-dessus des maisons. Plus d’une quarantaine de voyageurs avaient pris place, près du double de la capacité du bateau. Mais le capitaine ne semblait pas inquiet, habitué à transporter des cargaisons bien plus lourdes, des tonneaux de sel et des caisses de poissons.

Mansu scruta longtemps le quai dans l’espoir d’apercevoir Jin-U. Savait-il seulement qu’elle partait ce jour-là ? La veille, Bongja l’avait aidée à se hisser dans la charrette qui servait de transport collectif pour se déplacer sur l’île. Elle lui avait préparé quelques boulettes de riz et un morceau de porc séché pour la traversée. Et au dernier moment, alors que l’attelage s’ébranlait, elle avait encore glissé quelques billets soigneusement pliés dans sa main. « Cela te tiendra jusqu’à Nagoya. » Mais elle avait détourné le regard quand Mansu lui avait demandé si Jin-U avait été averti de son départ. Bongja avait pivoté sur ses talons et pris le chemin de la côte, sans un mot.

La mer était houleuse et très vite, alors que les contours de l’île s’estompaient, le bateau avait tangué, projetant violemment les passagers contre le bastingage. Des paquets d’eau s’étaient abattus sur les silhouettes recroquevillées, trempant vêtements et bagages. Mais la mer n’effrayait plus Mansu. Elle était devenue une alliée.

Baek n’était pas venu la chercher à Hakata, le petit port de Fukuoka sur la mer intérieure de Genkai. Il avait envoyé Chiyo. Cette dernière attendait Mansu droite comme une vigie en bord de quai. Elle semblait figée, immobile au milieu de la foule de passagers et de porteurs qui se pressaient sur les pontons de bois. Étonnamment grande, elle les dépassait tous d’une tête si bien que Mansu la repéra aussitôt. Et quand Chiyo tourna le visage vers elle, à la manière d’un goéland, sans bouger le reste du corps, Mansu n’hésita pas. Cette femme était sa tante, la poissonnière qui s’était enrichie en vendant des ignames sauvages. Tout le monde à Jeju connaissait l’histoire de Baek et sa femme japonaise.

« Tu as l’air fatiguée, petite ! Je vais vite t’emmener manger puis nous irons à la gare. Le trajet est long jusqu’à Nagoya. »

Elle l’avait appelée Masuko et s’adressait à elle en japonais. Rien d’étonnant, pensa Mansu, puisque Chiyo était japonaise. Maladroite, elle lui avait répondu avec quelques salutations formelles en japonais apprises avec Takeda-sensei. Elle n’avait plus parlé japonais depuis trois ans. Chiyo avait souri avec indulgence.

« Tu iras à l’école ici et apprendras correctement le japonais. En attendant, tu peux me parler coréen, je comprends. »

Sa voix était douce et ses lèvres teintées de rouge frémissaient gaiement à chaque mot. Avec sa bonne humeur, ses joues rondes et sa façon de marcher à petits pas exagérément serrés, malgré ses cuisses larges, Chiyo inspira aussitôt confiance à Mansu. À l’approche de la gare, Chiyo empoigna sa main afin de se frayer un chemin à travers la foule de travailleurs en tenue sombre et de soldats démobilisés. Elle acheta en hâte deux bols de nouilles à un vendeur sur le quai. Le bouillon était laiteux et odorant. Saisissant de la pointe de ses baguettes une tranche de porc braisé de son bol, Chiyo la déposa délicatement sur les nouilles de Mansu.

« Mange. Tu es maigre comme une mouette. On dirait que tu vas t’envoler au premier souffle de vent ! Ici, tu n’es plus à Jeju. Tu es dans un pays développé, nous avons l’électricité partout, des hôpitaux avec des médecins et des médicaments modernes. Regarde, avait-elle ajouté en désignant du doigt le hall de la gare, nos bâtiments sont en béton, pas en bois et en torchis ! »

Dans le train qui la menait à Nagoya, alors qu’elle s’assoupissait dans le vacarme régulier des roues sur les rails, Mansu sentit que Chiyo glissait sous sa joue le col en astrakan de son manteau qu’elle avait roulé pour en faire un oreiller. La fourrure sentait la poudre et l’huile de camélia dont elle enduisait ses cheveux.

1. Quenelles de poisson.

2. Du même auteur, Les Orchidées rouges de Shanghai.

3. Plancher de bois surélevé. 

Extraits

« En cette année 1955, la communauté coréenne d’Atsuta était plus divisée que jamais. La guerre avait creusé des précipices entre les hommes. Le 38° parallèle, invisible, ne coupait pas seulement la péninsule — il traversait les familles, déchirait les couples, scindait jusqu’aux bancs du parc Hori. Chacun avait choisi son camp, Sud ou Nord, parfois par conviction, mais le plus souvent parce que les tombes des ancêtres, le village natal du clan, se trouvaient d’un côté ou de l’autre de cette frontière fantôme. Les morts dictaient la vie des vivants.

Le mot patrie s’était vidé de son sens. qComme dans un kaléidoscope brisé, les noms pour désigner le pays s’étaient fragmentés en une galaxie de termes. Baek disait Joseon, du nom de l’ancien royaume. Le mot, dans sa bouche, sonnait comme une promesse — celle des rizières d’avant l’occupation. Nam-Joseon (le Sud) le remplissait d’amertume. Pourquoi couper le pays en deux ? Il rêvait alors d’un soleil rouge se levant sur une péninsule libérée : les usines de Hamheung tournant à plein régime, les paysans de Kaesong partageant le grain et les ouvriers sudistes de Daegu marchant aux côtés de ceux du Nord. » p. 84 

« L’atmosphère était morose en cette année 1960. Partout au Japon les manifestations zainichi se multipliaient. Pas un jour sans de nouvelles révoltes, de nouvelles colères explosant comme autant de rancœurs accumulées au cours des ans. Zarnichi, ce mot était désormais gravé dans les consciences, désignant ces Coréens issus des cendres de l’Empire nippon, restés après 1945, apatrides et suspendus entre deux nations qui refusaient de les reconnaître. Partout, des ruelles d’Osaka aux chantiers de reconstruction de Tokyô s’élevait leur courroux. À Fukuoka, les étudiants, rejoints par des syndicalistes japonais, bloquèrent les accès aux docks où s’entassaient les marchandises destinées à la Corée du Nord. À Kyôto, des cortèges silencieux longeaient les temples, au son d’une étrange et furieuse litanie, mélange de prières bouddhistes et de slogans contre les expulsions forcées. Et même dans les ruines d’Hiroshima, des survivants zainichi de l’apocalypse atomique brandissaient des photos d’enfants disparus dans les décombres, exigeant que le Japon reconnaisse leurs morts oubliés. Même morts, les Coréens ne valaient rien. » p. 117 

« L’enfant chevauche Mizuchi, le dragon d’eau. Il sera un pont entre les mondes. Il portera les larmes des exilés. Mais les courants le tirailleront. S’il ne trouve pas sa rive les kappa l’entraîneront dans les profondeurs. » p. 138 

« Là-bas la vie était douce et belle. Le paradis. Mansu s’était prise à rêver de retrouver la famille de son père à Hamheung et peut-être même de retourner à Kaesong, dans la maison de son enfance et y attendre sa mère. » p. 143 

À propos de l’autrice

Juliette Morillot © Photo DR 

Juliette Morillot est née à Bar-le-Duc en Lorraine. Douée pour les langues (elle en parle une dizaine), elle se prend vite de passion pour l’Extrême-Orient et plus particulièrement pour le Pays du matin calme, la Corée. Elle y séjourne longuement et devient l’une des rares spécialistes de ce pays. Conférencière, journaliste, écrivain, elle a déjà publié quelques ouvrages sur le sujet, parmi lesquels La Corée, montagnes, chamanes et gratte-ciel (Autrement, 1998) et Le Palais de la colline aux nuages, paru aux éditions Plon en 1993. Lors d’un séjour à Séoul, en 1995, Juliette fait la connaissance d’une ancienne femme de réconfort qui lui raconte sa vie. Cette rencontre émouvante lui inspire l’idée d’un roman sur ces femmes, Les Orchidées rouges de Shanghai. (Source : Presses de la Cité) 

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