En deux mots
Malu, douze ans, vit avec son père éleveur et sa grand-mère dans une ferme isolée de l’Aveyron, le Bosquet. L’été où tout bascule, la maladie décime le troupeau, la grand-mère perd peu à peu la tête, et les secrets de famille remontent à la surface. Malu grandit, trop vite, et mal.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
L’enfant de la terre et du silence
Clarence Angles Sabin signe une entrée en littérature d’une maturité étonnante. Fille d’agriculteurs de l’Aveyron, elle raconte la difficile vie d’un trio reclus dans une ferme isolée, la grand-mère, le père et la fille. Mais elle dit aussi l’enfance qui se fracture.
C’est l’histoire d’un trio familial composé de la grand-mère, qui n’est plus guère vaillante, du père, qui n’a pas assez de ses journées pour abattre tout le travail de sa ferme, et de la fille, la Malu du titre, qui aimerait consacrer davantage de temps aux brebis qu’à son collège, où elle s’ennuie plus qu’elle n’apprend. Au début du roman, l’ambiance est lourde, car la maladie décime le troupeau, sans que l’on puisse vraiment l’enrayer. Et Malu passe ses jours à enterrer les bêtes mortes dans ce coin perdu de l’Aveyron.
Le Bosquet, c’est leur monde. « Un îlot dans une mer de collines. Sans autre horizon que ces trois sommets qui occupent tout l’espace. » Trois collines pour trois personnages : la pitchotte, la petite ; l’estela, l’étoile ; le tabanard, la brute. Une topographie qui dit tout d’une famille acculée à son propre huis clos.
La grand-mère est celle qui raconte des histoires, qui garde la chaleur, qui observe en silence les avant-bras blessés de sa petite-fille sans jamais poser de questions, car dans cette famille on n’en pose pas. Mais elle vieillit, elle s’absente par intermittence, elle commence à perdre le fil. Malu la surveille, la couvre, cache au père ce déclin qui s’accélère. « Elle apprenait à faire le deuil d’une personne qui était toujours là, dans la même pièce qu’elle. »
Le père, lui, est taiseux comme la pierre du Bosquet. Il aime sa fille profondément, on le comprend aux gestes plus qu’aux mots, mais il porte seul ses dettes, ses angoisses, ses brebis malades aux mamelles violacées. Il se tait sur l’essentiel, sur sa femme partie quand Malu était encore bébé. « Il n’y a pas vraiment d’histoire », dira-t-il finalement, comme pour clore le sujet avant qu’il ne s’ouvre.
Et puis il y a Malu. Solitaire, décalée, incomprise à l’école où le gris l’étouffe. Avec Sola, sa chienne, elle explore les collines, creuse la terre, enterre les agneaux morts en leur donnant un nom, récite un poème ou une prière sur chaque petite tombe improvisée. Un rituel obstiné, presque sacré. « C’était son secret. Personne ne comprendrait. »
Quant aux secrets des autres, Malu tente de les percer au détour d’un prénom lâché par sa grand-mère ou d’une photo dénichée dans un tiroir. Mais face au silence des adultes, elle montre son mal-être en s’en prenant à son propre corps. Ses bras portent des cicatrices que tout le monde voit et que personne n’aborde. Ni le père, ni la grand-mère, ni même la principale du collège qui finit par convoquer la famille. « La douleur physique reste la meilleure des distractions quand les pensées deviennent trop envahissantes. »
Ce roman sur l’amour maladroit, sur les non-dits qui protègent mal, sur une famille qui ne sait tout simplement pas comment se parler, vaut d’abord par son ambiance, par les orages dévastateurs, les récoltes perdues, les maladies mortelles pour le troupeau. Comme si la nature elle-même amplifiait l’état intérieur des personnages. « Cette terre ne voulait plus d’eux. Les humains s’étaient approprié tous ses dons, sans jamais rien lui offrir en retour. Elle rompait le pacte de confiance qu’elle avait signé avec eux. »
Clarence Angles Sabin écrit avec sobriété et avec sensualité. « Le goût acide de la terre sèche lui brûla le palais. Les gravillons pesaient sur sa langue. » On sent la terre, on entend les brebis, on ressent la chaleur de plomb. On sent la connaissance intime du monde qu’elle décrit dans ce roman aussi noir que poétique. Vu à travers les yeux d’une adolescente qui doit grandir trop vite, il dit aussi la difficulté de se construire sans mère à ses côtés, dans un monde qui se dérobe. Alors, il faut redoubler d’efforts pour ne pas sombrer. « Grandir était reconnaître que nos bases sont précaires et instables, assumer le coût de l’éphémère. »
Malu à contre-vent
Clarence Angles Sabin
Éditions Le Nouvel Attila
Roman
192 p., 19 €
EAN 9782487749290
Paru le 22/08/2025
Où ?
Le roman est situé principalement dans une exploitation agricole de l’Aveyron.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Entre les trois collines qui l’ont vue naître, Malu se bat contre le temps qui passe et emporte tout sur son passage : l’odeur de la terre, les souvenirs des êtres chers, et son insouciance. Flanquée d’un père taiseux et d’une grand-mère qui perd la mémoire, Malu découvre un monde qui va la faire grandir plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Aux différents éléments qui la cernent – les orages et les canicules, la maladie et la solitude – elle oppose des gestes de résistance. Un huis-clos familial où, telle une Antigone moderne, l’héroïne compose avec la fin d’une nature idyllique pour ne pas périr avec elle.
« Elle avait le monde tout à elle. »
Clarence Angles Sabin, vingt-huit ans, travaille dans l’édition de revues scientifiques. Originaire de l’Aveyron, elle est fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’agriculteurs. C’est dans les paysages qui ont bercé son enfance qu’elle puise son inspiration et nourrit son écriture sensible et ombrageuse.
Les critiques
En Attendant Nadeau (Neela Cathelain)
Entretien à la Librairie Mollat
Blog Just a Word (Nicolas Winter)
Blog Encres vagabondes (Michel Martinelli)
Blog La Capharnaüm éclairé
« Le goût acide de la terre sèche lui brûla le palais. Les gravillons pesaient sur sa langue. Le poids du soleil sur son dos l’alourdissait. Elle devait se courber en deux pour profiter de l’ombre du chêne, ne serait-ce que de quelques centimètres. Il souffrait lui aussi, sans doute plus qu’elle. Les chênes du Bosquet étaient robustes et fermes, capables de résister aux caprices du vent d’autan. Mais il suffisait de quelques jours sous un soleil perçant pour que leur échine s’affaisse progressivement. Ils n’étaient pas faits pour les temps secs et chauds.
Tout était flou autour. Les verres de ses lunettes n’étaient plus qu’une constellation de petits bouts de terre. Depuis combien de temps ne voyait-elle plus rien ? Difficile à dire puisqu’elle fermait toujours les yeux en creusant. Sa montre ne fonctionnait plus. L’écran craquelé laissait paraître deux aiguilles figées sur midi. Elle aurait dû être alertée par les bruits sourds de la pelle contre la roche. Elle le connaissait pourtant bien, ce bruit, depuis le temps.
La pelle était coincée entre deux pierres. Elle essaya de donner un nouveau coup, puis deux. Mais c’est à peine si elle bougea. Il n’y avait plus de retour en arrière. La terre ici s’accrochait tant bien que mal à tout ce qu’on lui donnait. Pauvre mais avide. Elle faisait peu de cadeaux, prenait tout ce qu’on lui offrait. Caput com’un muòl ! Il existait bien une solution : la mouiller. Mais si elle descendait à la bergerie récupérer un seau d’eau, on lui demanderait quelle idée lui passait encore par la tête. Elle voyait déjà le regard désapprobateur de son père, l’arcade sourcilière relevée en arc de cercle, les lèvres pincées. Elle le connaissait trop bien. Et elle ne voulait surtout pas qu’il la suive en haut. Il ne comprendrait pas. Personne ne comprendrait. C’était son secret.
Hier, déjà, sa grand-mère s’était énervée quand elle avait découvert les escargots sous le lit. Elle ne supportait pas leur odeur d’eau de pluie qui avait stagné dans les gouttières. C’était la faute de Sola. Elle n’avait pas pu s’empêcher de renifler là-dessous quand sa grand-mère était venue lui dire bonne nuit. Elle aurait dû s’en douter. Sola aimait être le centre de l’attention. Sa grand-mère avait sans doute raison, ce n’était pas une vie pour les escargots. Ils appartiennent aux chemins boueux et aux longues herbes humides. Mais Malu aimait sentir leur présence en s’endormant. Un monde en construction se développait sous elle. Un univers propre qui nourrissait ses rêves. On était loin des histoires de loups et de monstres sous le lit. Malu cultivait son propre écosystème. Elle prenait part à une histoire bien plus grande qu’elle et aimait le rôle discret qu’elle pouvait y jouer.
« Oui, Sola, c’est à toi que je parle. Ne me regarde pas comme ça, allongée par terre. Je sais qu’il fait chaud, mais si tu m’aidais à creuser, comme tous les autres chiens, j’aurais déjà terminé. » Sola ne se retourna pas, hermétique aux propos de Malu. Elle avait l’habitude de ses colères et n’y prêtait plus attention. Elle était bien trop occupée à regarder le soleil disparaître derrière l’église de la colline d’en face, les pattes avant prêtes à bondir.
Sola adorait observer les jeux des nuages dans le ciel. Tellement que, quand on ne la voyait plus, on avait pris l’habitude de dire qu’elle était avec les nuages. Un soir d’été, six années auparavant, Malu l’avait trouvée sur la colline. Elle n’avait d’abord aperçu que son pelage, dont le blanc immaculé s’était mêlé au pourpre du crépuscule. Elle semblait si chétive et affichait pourtant une assurance déconcertante. Elle devait avoir deux mois tout au plus. Quand l’heure du dîner était arrivée, Malu avait repris le chemin de la maison, déroutée par cette rencontre. Elle en avait oublié ses chaussures, enlevées pour sentir l’herbe asséchée à ses pieds. Mais en fermant la porte du salon, elle s’était retrouvée face aux grands yeux dorés de Sola. Le regard hardi, celle-ci tenait ses chaussures entre les dents. Alors, Malu, d’un mouvement de tête, lui avait fait signe d’entrer.
Malu regarda le trou, à peine entamé. La terre, à peine ébréchée. Elle s’arrêta un instant pour jauger cet orifice, de la taille d’un petit entonnoir. Puis elle contempla ses paumes : des cloques apparaissaient à la racine de ses doigts, la terre dessinant les lignes de la main d’un trait plus lourd, presque insolent. La terre capricieuse du Bosquet ne s’offrait pas facilement. Mais c’était maintenant ou jamais. Bientôt, son père sonnerait la cloche du perron pour l’appeler à table. Elle pourrait dire qu’elle ne l’avait pas entendue du haut de la colline mais c’était prendre le risque qu’il montât la chercher. Alors, elle se mit à genoux et creusa encore, de ses petites mains charnues. D’abord timidement, puis frénétiquement, ses ongles rongés s’enfonçant dans la terre.
Quand elle eut terminé, elle combla le trou et posa dessus un épi de maïs. Sur le profil de l’épi se dessinaient, tracés au marqueur, un œil droit épais et une bouche ténue. Un peu plus bas, sur un amas de fines pierres grises récoltées à droite à gauche, Malu avait écrit, toujours au feutre : « MULAN ».
La colline était déjà plongée dans cette pénombre violette qui annonce la tombée de la nuit. Le sol cédait à la fraîcheur du crépuscule. Sola attendait, impatiente. Malu n’avait plus le temps de réciter le poème qu’elle avait appris en classe ou la prière qu’elle avait entendu proférer sa grand-mère à la messe. Son père l’attendait sur le pas de la porte, tapant du pied, agacé. Alors, elle fit le signe de croix. À peine eut-elle prononcé « amen » d’un ton cérémonieux et entendu qu’elle enfourcha son vélo, pédalant à toute vitesse, loupant à plusieurs reprises le coche de la pédale. Sola suivait derrière elle par petits bonds, ravie de cette prise de vitesse.
Malu appuya sur le frein de toutes ses forces et ne vit pas le vélo piler. Elle ne fit aucun effort pour se retenir lorsqu’il la propulsa sur le côté. Elle regarda son genou : le sang d’un rouge vif coulait entre les fragments de terre. Elle cracha dans ses mains pour les nettoyer tant bien que mal. La terre s’accrochait à la chair comme un homme à flanc de falaise. Elle frotta ses ongles contre son short en coton, de plus en plus vite et de plus en plus fort. Loin du résultat escompté, la terre s’immisçait dans les cuticules et les plis de ses doigts. Indifférente, elle se releva, prenant soin de ne pas plier le genou. Sola, soucieuse, se faufilait entre ses jambes, les oreilles en arrière, manquant de la faire tomber à chaque pas. Quelques gouttes de sang perlaient sur son poil blanc.
Dès qu’elle fut sur le seuil, Malu entendit la voix tremblante de son père.
– Je sais plus quoi faire. J’ai fait tout ce que j’ai pu : les changer de pré, leur donner du calcium, diminuer le foin… Et pourtant, tous les matins, j’en trouve une qui me commence une mammite. L’herbe est trop riche pour leur estomac fragile ou c’est cette terre qui est maudite. Mais je peux pas perdre la moitié du troupeau, comme l’année dernière avec la canicule. Je sais pas si c’est la fatigue mais je vois que ça. Je dors presque plus, maire.
Depuis quelques semaines, il était impossible de fermer les yeux. Des mamelles violacées et enflammées, des pis boursouflés, des kystes, des abcès, un lait grumeux. Les mammites s’enchaînaient sans répit. Chaque matin apportait son lot de découvertes inquiétantes. Malgré ça, Malu n’aurait échangé ce moment de la journée avec aucun autre.
La semaine, quand elle allait au collège, elle était jalouse de ses camarades qui transportaient avec eux l’odeur de lait froid. Une odeur qui aurait arraché un haut-le-cœur à n’importe qui, mais évoquait pour elle un moment suspendu, celui de la traite matinale, avant que le monde s’éveille. Aussi, elle attendait le week-end avec impatience et sautait hors du lit à la première sonnerie du réveil. Elle n’avait pas les yeux ouverts qu’elle avait déjà enfilé ses bottes et sa salopette. Il lui fallait quelques minutes pour retrouver le rythme. Chaque brebis imposait le sien, mais Malu devait aussi suivre la cadence effrénée des entrées et des sorties. Les gestes précis et mécaniques. Doux et rapides. Un mouvement trop brusque et la complicité durement installée s’évanouissait. Le corps de l’animal se rigidifiait et la panique s’étendait à toutes les brebis. Malu préférait fermer les yeux. Il fallait alors effacer le brouhaha des portes qui s’ouvrent et se referment et s’attarder sur le bruit sourd des respirations. Son père et elle exécutaient les mêmes gestes en parallèle sans s’accorder ne serait-ce qu’un regard. Les brebis les faisant pénétrer dans l’intimité du troupeau, ils formaient un seul corps. De chaque traite, Malu gardait pendant plusieurs heures les mains écaillées par le lait chaud séché.
En entendant son père, Malu creusa sa lèvre inférieure du bout des dents, comme la pelle perce la terre aride. Les petits bouts de chair fondaient sur sa langue. Elle planta l’ongle dans le trou qu’elle venait de former pour éprouver ce tiraillement qui la faisait revenir à elle. Sola s’allongea sur son pied droit, pour la faire redescendre sur terre.
Son père se retourna. Elle prit conscience de son apparence. Le sang et la terre s’étaient fondus en une couleur brunâtre, inquiétante. Son short ne cachait plus les brûlures de ses cuisses. Sa sandale gauche était restée coincée dans la pédale du vélo et Sola, entre ses jambes, était tachetée de sang. Son père laissa couler ses larmes sans retenue. « Qu’est-ce que tu as sané, Malu ? » Il se pencha vers elle, souleva à peine son short. Qu’elle se brûle légèrement en allumant une bougie ou avec quelques gouttes d’eau bouillante, il murmurait dans sa tête le « secret », une formule transmise par son arrière-grand-mère, en lui passant le membre concerné sous l’eau froide. Les pensées de son père avaient des pouvoirs, plus puissantes que les « bisous magiques » des autres parents.
Malu avait toujours eu du mal à distinguer les pleurs du rire de son père. Il commençait par glousser par petits à-coups, puis il était pris de secousses et sa respiration perdait son rythme régulier. Parfois, quand il cherchait à contenir son rire, ses yeux pleuraient tout seuls. Et quand il reprenait ses esprits, il se touchait les joues, surpris par son visage mouillé. Non, Malu savait qu’il pleurait quand il avait les yeux vides, injectés de sang. Quand son père pleurait, elle avait peur. Étrangement, son visage adoptait une expression calme et placide comme si son corps s’abandonnait lui aussi. Ses larmes instauraient une distance qu’elle ne comprenait pas. Il était loin, très loin, et elle le sentait comme si c’était elle qui pleurait. Alors, elle fermait les yeux, bloquait sa respiration et attendait que les pleurs s’arrêtent.
Son père pleurait souvent. Et sans raison visible, la plupart du temps. Le moment n’était pas toujours approprié. Malu et sa grand-mère faisaient comme si de rien n’était, sans le regarder. C’était une habitude qu’elles avaient adoptée malgré elles, ne sachant pas très bien comment réagir. Même lui s’efforçait de garder une voix neutre, c’était plus simple que de mettre des mots sur ce qui se passait. Malu voyait aux traits révulsés de sa grand-mère qu’elle désapprouvait. Elle était touchée par cette incapacité de contrôle, à contre-courant dans une famille sans émotion. Être vulnérable là où la faiblesse n’avait pas de place.
Il l’emmena ensuite à la salle de bains où il lui passa un jet d’eau froide sur les jambes jusqu’à ce que le sang cesse de couler. Il déposa une épaisse couche d’argile sur ses plaies et enleva le reste de la terre avec un gant. Il enduisit sa lèvre inférieure d’une noix de miel et lui lava les cheveux dans le lavabo. « Tu peux me nouer les cheveux en macarons comme avant, s’il te plaît ? » parvint-elle à demander après ce long silence. Il s’exécuta, sans répondre. « Tu peux pas continuer à te faire mal comme ça, Malu. » Elle voulut lui sourire pour le rassurer, mais il évitait son regard, même dans le miroir.
Le Bosquet, c’est un îlot dans une mer de collines. Sans autre horizon que ces trois sommets qui occupent tout l’espace. Il fallait descendre dans la vallée si on voulait plus de liberté. Le Bosquet était exigu, peu étendu et habité par une seule famille. Trois personnes, comme les collines.
Il y avait la pitchotte, la petite ; l’estela, l’étoile ; et le tabanard, la brute. La pitchotte, étonnamment, dépassait les deux autres, et de loin. C’était celle que préférait sa grand-mère. Les jours où rien ne va, disait-elle, il faut se réfugier en haut de la pitchotte pour s’apaiser. Elle s’y abandonnait le soir à la nuit noire des heures entières. On la voyait revenir, avançant doucement avec sa lampe torche, le visage rougi par le vent, les yeux humides, et la canne relevée en signe de protestation contre le sort.
Là, la terre baignait dans l’humidité et on s’enlisait souvent jusqu’aux genoux avant d’arriver au sommet. Malu retrouvait parfois de la boue sur ses coudes. Pour sa grand-mère, cela prouvait que la compagnie de la pitchotte devait se mériter. « Il n’y a pas de descente sans montée », aimait-elle dire en écorchant le proverbe. Et elle avait raison, car quand on arrivait en haut on oubliait très vite l’escalade périlleuse que l’on venait de faire. L’horizon n’était pas particulièrement dégagé. Si on baissait le regard, le bleu scintillant de la mer ne sautait pas aux yeux. Cette vue était humble et fruste mais enveloppait tout un chacun d’une sérénité inédite. Comme une main sur une joue pour enlever un cil, le chuchotement d’une voix timbrée dans l’oreille, le goût épicé du chocolat chaud qui ressort après la première gorgée, le râle d’un chat endormi, l’odeur des sablés dans le four. Malu y montait pour écouter ses pensées.
Le tabanard, idyllique, enfilait au printemps un manteau vert d’eau, parsemé de pâquerettes et de coquelicots. Ce n’était qu’une succession de points blancs et rouges. On y mettait souvent les brebis à la belle saison. Mais ce qui lui valait son nom, c’était son sommet « brut de décoffrage », comme aimait dire sa grand-mère. La colline s’effondrait brutalement en hauteur pour ne plus former qu’un plateau hachuré.
Puis, un peu à l’écart, il y avait l’estela, moins belle et atypique que les autres. Les rayons du soleil n’atteignaient que très rarement ses flancs. Mais c’était définitivement la préférée de Malu. On l’appelait l’estela parce que les branches du chêne à son sommet s’étendaient comme l’étoile dorée que l’on déposait en haut du sapin de Noël. Ses racines charnues et robustes quadrillaient la terre rocailleuse. Son tronc était massif, lourd, ramassé, maintes fois battu par le vent d’autan. La mousse s’infiltrait dans ses rainures pour panser les cicatrices du temps. Certaines de ses branches aux articulations vieillissantes touchaient presque le sol, tandis que les nouvelles pousses s’élevaient fièrement vers le ciel.
L’ascension vers les neuf cents mètres du Bosquet se méritait. Une succession de virages en dents de scie et une route cabossée menaient au lieu-dit depuis le premier village. Avec l’herbe haute des fossés, il était très difficile de distinguer les bas-côtés. Il fallait atteindre la toute fin du chemin pour apercevoir les pierres de la maison. Étendue de tout son long sans étage, à l’image des collines, elle avait un premier abord inquiétant et austère. Les ouvertures sur l’extérieur étaient étroites et fines pour ne pas laisser le vent s’infiltrer. Les tuiles d’ardoise faisaient ressortir la pierre du grès, grisonnante. Une âme non aguerrie aurait fait demi-tour à cette vue. Mais l’autre versant de la maison possédait le charme dont l’opposé manquait cruellement. Une baie vitrée aux embrasures couleur champagne, reflétant les rayons du soleil. Une exposition plein sud conférant à la pierre des tons plus doux. Et surtout, un chemin caillouteux menant à une rivière, en contrebas, qui se faufilait discrètement entre le tabanard et l’estela.
Le Bosquet avait épousé le creux des collines. L’atelier, la maison et la grange formaient un demi-cercle, un croissant de lune sur le flanc de la pitchotte et du tabanard. Le potager profitait de la légère ouverture entre le tabanard et l’estela, exposée plein sud, à l’arrière de la maison. Enfin sur le flanc droit, au pied de l’estela, on trouvait la bergerie.
On savait peu de choses sur Le Bosquet avant l’arrivée des grands-parents de Malu. Son grand-père avait grandi dans le village et il avait toujours regardé avec envie ces collines difformes, mais impressionnantes pour un enfant de la vallée. Il enviait cette existence des sommets. Un peu à l’écart des autres et du bruit. Très jeune, il avait décidé de réhabiliter les ruines totalement effondrées du Bosquet. Il avait pour projet d’y emménager seul ; la maison n’était pas la priorité. Il avait d’abord restauré la cabane dont il avait fait un atelier et où il vivait en attendant mieux. Puis il s’était attaqué à la bergerie et à la grange. Les brebis avaient donc eu un foyer les premières.
Malu n’avait aucun souvenir de ce grand-père. Il lui avait été décrit comme quelqu’un de très réservé, mais rêveur. « C’était un poète », raillait sa grand-mère. Dans sa bouche, cela n’avait rien d’un compliment. « Mais il n’avait pas la larme facile comme ton père ; il savait s’arrêter quand il fallait. » Il était mort très peu de temps après la naissance de Malu d’un cancer foudroyant du foie. Malu était née avec quelques semaines d’avance et avait donc passé un peu de temps au service de néonatologie. On lui racontait qu’il venait la voir tous les jours entre ses séances de chimiothérapie. « C’est la petite bergère qui s’occupera des fèdes quand on sera tous six pieds sous terre », c’était ce qu’il aimait raconter à toutes les infirmières. Malu adorait cette histoire, mais sa grand-mère finissait toujours par dire qu’il avait déjà perdu la tête à ce moment-là. »
Extrait
« Cette pluie, que sa grand-mère accueillait comme un mirage dans un désert estival, Manu comprenait qu’elle matérialisait une rupture. Cette terre ne voulait plus d’eux. Les humains s’étaient approprié tous ses dons, sans jamais rien lui offrir en retour. Elle rompait le pacte de confiance qu’elle avait signé avec eux. Elle n’offrait que résistance. Il n’y avait plus de retour en arrière. » p. 94
À propos de l’autrice
Clarence Angles Sabin © Photo DR
Clarence Angles Sabin, vingt-huit ans, travaille dans l’édition de revues scientifiques. Originaire de l’Aveyron, elle est fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’agriculteurs. C’est dans les paysages qui ont bercé son enfance qu’elle puise son inspiration et nourrit son écriture sensible et ombrageuse. (Source : Éditions Le Nouvel Attila)
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