Pétrichor

En deux mots

Une femme transgenre est assassinée sur une aire d’autoroute, au milieu de la nuit. Ses proches, sa mère, son père, son petit-frère, se retrouvent pour la première fois depuis des années dans la maison familiale, après la cérémonie au crématorium. C’est iel, la morte, qui est la première à s’adresser au lecteur.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Confessions d’outre-tombe

Une voix d’outre-tombe, une famille fracturée, une question qui ne trouve pas de réponse. Laurent Georjin signe un roman court et dévastateur qui explore les relations familiales, la question du genre et la violence ordinaire.

C’est une voix d’outre-tombe qui ouvre ce court roman, celle de l’enfant que l’on vient d’enterrer. Celle d’un frère devenu une sœur, poignardé par un déséquilibré sur une aire d’autoroute au milieu de la nuit. De l’au-delà, elle nous raconte cette cérémonie qui a provoqué les retrouvailles des membres de la famille : « Ils sont là tous les trois, ma mère, mon père et petit-frère, assis dans le salon de la maison où petit-frère et moi avons grandi, séparés par notre différence d’âge, presque isolés par elle, et où nos parents se sont lentement détachés, causant leur séparation qu’ils ont vue apparaître et se dérouler sous leurs yeux, complices de leur impuissance. Ils sont là, atteints par mon absence dont ils ne savent que faire, embarrassés par elle, encore incertains qu’elle existe vraiment, comme ils sont encombrés par eux-mêmes depuis toujours. »

Le titre, Pétrichor, désigne cette odeur particulière que dégage la terre après la pluie. Une promesse de fraîcheur après l’orage. Il y a quelque chose de cet ordre dans ce roman : une atmosphère lourde, presque irrespirable, que traversent par instants des souffles légers. Comme ce courant d’air inexpliqué qui effleure les trois personnages réunis dans le salon, et que la mère suit du regard avec un sourire — comme si elle savait.

Le roman est découpé en cinq parties dont les titres dessinent à eux seuls une géographie émotionnelle : Un souffle léger et frais, Les voix intérieures, Le mirage d’un instant, Un nuage inachevé, Le nom de mon absence. Et sa construction sur une chronologie inversée — des obsèques au guet-apens qui a causé la mort — accentue le sentiment d’une vérité que l’on approche à reculons, par couches successives.

D’autres narrateurs prennent la parole. La mère, d’abord, qui parle sans pouvoir s’arrêter, dont les mots s’enchevêtrent dans une logorrhée douloureuse et maladroite. « Elle ne sait pas vraiment ce qu’elle dit ni ce qu’elle pense depuis que je suis morte », observe la narratrice avec une tendresse lucide. Puis le petit-frère, taiseux et cinglant, qui croyait avoir coupé les ponts pour toujours : « Mon père a eu raison de se barrer. Mon frère devenu ma sœur aussi. Je me suis enfui également, comme lui, comme elle, dès que j’ai eu dix-huit ans. Je me suis enfui et je m’enfuis encore. Mais s’enfuir, est-ce vraiment partir ? » Le père, lui, brille par son silence. Sa démission est peut-être la plus éloquente de toutes.

La question du genre traverse le roman avec une discrétion qui force l’admiration. Laurent Georjin n’en fait pas un sujet. Il en fait une vie. Celle de cette femme qui souffrait en silence, qui se prostituait pour financer ses opérations, qui prenait des risques de plus en plus grands jusqu’à en mourir. Ses escarpins retrouvés à quelques mètres de son corps, l’un à côté de l’autre, deviennent l’un des détails les plus bouleversants du récit. La mère ne s’en remet pas. « Ma mère répète que mes pieds étaient nus. » 

La crise mystique qui a saisi la mère est traitée avec la même acuité. « Le cœur de ma mère que la radicalité de sa foi a sans doute endurci. Ma mère autrefois empathique qui affirme, convaincue, que sa souffrance n’est pas grand-chose. » Sa foi lui sert d’armure et de prison tout à la fois. Elle lui donne la force de parler — et l’empêche d’entendre.

Ce dispositif à plusieurs voix permet à Georjin de saisir avec une précision remarquable les états d’âme de chacun, sans jamais juger. La mère qui croit tout savoir de son enfant et découvre au crématorium qu’elle ne savait rien. Le petit-frère qui a passé son adolescence à rejeter l’existence de l’autre, et qui comprend ce matin-là que cette tension ne s’est pas arrêtée avec la mort. « Jusqu’à ce matin, petit-frère pensait qu’elle s’était arrêtée en même temps que ma vie. »

Les phrases de Laurent Georjin ont quelque chose d’hypnotique. Elles avancent par accumulation, par répétition, comme une pensée qui tourne autour de ce qu’elle ne peut pas formuler. Et pourtant, il y a dans ce roman une douceur étrange. Celle de la morte qui observe ses proches avec une empathie que la mort semble avoir affranchie de tout ressentiment.

Avec Pétrichor, Laurent Georjin confirme ce qu’annonçait son précédent roman, Portrait d’une fille qui ne se ressemble plus. Là où il mettait en scène un narrateur s’adressant à une jeune femme disparue, il franchit ici une étape supplémentaire — c’est la morte elle-même qui parle, qui voit, qui nous tient compagnie. Cette présence obsédante, fantomatique, apporte au roman sa touche de fantastique discret. Et sa grâce particulière.

Comme une odeur après la pluie, Pétrichor s’insinue en vous et ne vous quitte plus.

Pétrichor

Laurent Georjin

Éditions du Canoë

Roman

128 p., 16 €

EAN 9782487558175

Paru le 13/05/2026

Où ?

Le roman est situé dans un village qui n’est pas précisé.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

C’est au cœur de l’été. Le fils aîné devenu Kathy vient d’être incinéré. La mère, le père et le fils cadet – le petit frère âgé de trente ans – se retrouvent dans la maison familiale qu’ils n’habitent plus depuis plusieurs années. Kathy est avec eux. Aucun ne perçoit sa présence. La mère, la dernière qui l’a vue vivante, semble la ressentir. Elle a toujours souhaité être proche d’elle, surtout après son départ survenu il y a longtemps. Il y a longtemps aussi qu’elle vit seule, douloureusement séparée du père qui a tenté de refaire sa vie. Petit-frère, lui, n’a pas encore commencé la sienne. Il lui cherche un sens, redoute de se tromper. Il est pourtant doué d’une conscience qu’il aimerait moins vive et dont Kathy connaît la valeur. Dans la chaleur épaisse, presque suffocante, alors qu’un orage monte, opacifiant le ciel, Kathy, la narratrice à la fois empathique et dure, dit l’histoire des liens défaits et d’un nouvel espoir. Ses mots sont comme la pluie qui rafraîchit l’air et donne à l’odeur de la terre mouillée le nom de Pétrichor.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« 1. Un souffle léger et frais

Ils sont là tous les trois, ma mère, mon père et petit-frère, assis dans le salon de la maison où petit-frère et moi avons grandi, séparés par notre différence d’âge, presque isolés par elle, et où nos parents se sont lentement détachés, causant leur séparation qu’ils ont vue apparaître et se dérouler sous leurs yeux, complices de leur impuissance. Ils sont là, atteints par mon absence dont ils ne savent que faire, embarrassés par elle, encore incertains qu’elle existe vraiment, comme ils sont encombrés par eux-mêmes depuis toujours.

Ma mère est arrivée la première. Elle arrive toujours la première, ne veut pas faire attendre, déteste prendre du temps aux autres, leur donner l’impression de le perdre. À ma connaissance, la seule fois où elle est arrivée en retard à un rendez-vous, c’était à celui que nous avions fixé, le dernier jour de ma vie. Ne pouvant oublier ce retard, elle se tient en lui comme dans une blessure que le temps n’atténuera pas, une douleur persistante à laquelle elle est heureuse d’appartenir. Durant une petite demi-heure, au volant de sa voiture qu’il a garé sur le bas-côté de la route à quelques kilomètres d’ici, mon père a eu besoin d’être seul. La vitre baissée, il a regardé les champs de blé et de luzerne écrasés par le soleil. Il les a trouvés beaux. Comme il a trouvé beau le chemin qui les sépare et qui ne mène nulle part. Il s’y serait volontiers engagé, s’abandonnant à ses pas pendant une autre petite demi-heure, s’il ne s’était pas senti attendu par ma mère. Au sortir du crématorium où il les a quittés sans un mot, petit-frère a pris la direction opposée à la maison, enfourchant rapidement sa moto comme s’il avait participé au départ d’une course. Il a traversé un bourg, puis un autre en ralentissant à peine, a atteint la zone commerciale qui enceint la grande ville assez loin des champs de blé et de luzerne et du chemin qui ne mène nulle part. Il s’est engouffré dans un bar-tabac flambant neuf et a acheté une cartouche de cigarettes. Un paquet aurait suffi pour diffuser un semblant de paix intérieure pendant toute la durée de la réunion familiale à laquelle il est arrivé le dernier comme toujours, ne s’excusant pas de son retard ni de l’attente qu’il a provoquée.

Voilà, ma mère, mon père et petit-frère sont rassemblés dans la maison. On les dirait étrangers, mais ils se connaissent très bien, lisent en l’autre comme dans un livre ouvert. Et cette intrusion ne les gêne pas. Elle ne les effraie pas non plus. Sans doute parce qu’ils veillent à ce qu’elle ne soit jamais en déséquilibre, comme l’on cultive une harmonie. Un souffle léger et frais traverse la pièce, les effleurant. Indifférent, petit-frère ne quitte pas son téléphone des yeux, recevant des messages, y répondant aussitôt. Même s’il connaît l’état de la maison, mon père semble ne pas comprendre d’où vient ce courant d’air et se demande pourquoi il n’est pas chaud. Ma mère sourit, son regard porté au fond de la pièce, comme si elle suivait le souffle qui s’en va.

2. Les voix intérieures

Mon père ferme les persiennes des portes-fenêtres qui donnent sur le jardin et se rassoit sur le fauteuil face à ma mère. C’est une journée très chaude, orageuse. L’air est lourd, presque tangible. On dirait qu’il pourrait manquer. On dirait que la chaleur pourrait vous étouffer.

Ma mère prend la parole. Le silence ne peut plus durer. Mon père, petit-frère et elle, qui ne se sont pas vus depuis huit ans, ne peuvent continuer de se taire après ce qui m’est arrivé. Ma mère espère que mon père et petit-frère ressentent la même envie. Seul mon père réagit et lui répond par un sourire. Ma mère sourit aussi, son regard dans le vague. Elle pense à ce qu’elle appelle ma « singularité » qu’elle a redécouverte ce matin au crématorium. Elle ne se souvenait plus qu’elle était aussi grande. Pourtant elle me connaissait bien – comme toute mère attentive croit connaître son enfant – et cette « singularité » qui était la mienne lui était familière. Malgré cela et indépendamment de l’aspect matériel, de la nécessité de gagner de l’argent pour que je puisse payer la dernière opération et mon changement physique total, elle ne comprend pas ce qui m’a menée sur cette aire d’autoroute à une heure aussi tardive. Elle a beau essayer de la saisir un peu, la réalité de ce qui m’est arrivé la déconcerte complètement. Ma mère sourit encore, tristement, avec un air désolé. Mon père et petit-frère ne doivent pas faire trop attention à ses propos qui ne sont sans doute pas très cohérents. Elle ne sait pas vraiment ce qu’elle dit ni ce qu’elle pense depuis que je suis morte. Petit-frère, agacé, la regarde durement. Elle baisse les yeux, les relève. Puis elle reprend la parole dans un élan qu’elle ne semble pas pouvoir retenir, un flux de mots qui s’enchevêtrent. Elle parle de la mort de son père qui les a réunis tous les trois dans cette maison. Depuis, ils ne se sont pas revus, n’en ont jamais eu l’occasion, n’ont jamais cherché à en avoir. Ce n’est pas un reproche. C’est un fait. C’est seulement un fait. Que mon père et petit-frère ne se méprennent pas. Les moments qu’ils traversent tous les trois seraient encore plus difficiles s’ils se méprenaient. Un malentendu est vite arrivé et devient alors une source de mésentente. Voilà pourquoi ma mère essaie d’être la plus précise possible dans ses propos. Elle s’excuse pour sa maladresse, regrette le peu de cohérence de ce qu’elle essaie de dire. Petit-frère la regarde plus durement. Comme à son habitude, il ne laisse rien passer. Si elle faisait un effort, un tout petit effort, elle aurait les mots justes. Au lieu de cela, elle se complaît comme elle le fait toujours en espérant être plainte et consolée. Ma mère, blessée par les paroles de petit-frère, regarde la table basse sans la voir vraiment. Par égard pour elle qui ne sait faire face aux conflits et qui réprouve la violence, mon père se retient de réagir et de fixer petit-frère dont le sourire susciterait sa colère. Il regarde ma mère qui pose ses yeux sur lui. L’attention qu’il a pour elle lui donne la force de continuer de s’exprimer alors qu’elle est fatiguée, qu’elle ne l’a jamais été autant, même après la mort de son père qu’elle aimait pourtant beaucoup aussi et dont l’absence est toujours aussi douloureuse. Elle ne peut se taire. Si elle se taisait, elle aurait l’impression d’être complice du silence qui recouvre ce qui s’est passé cette nuit-là, sur cette aire d’autoroute où un automobiliste m’a trouvée, recroquevillée sur moi-même, les pieds nus. Son regard en suspens, comme si elle les voyait, ma mère répète que mes pieds étaient nus. Mes escarpins ont été retrouvés sur l’aire de repos, l’un à côté de l’autre, à une dizaine de mètres de mon corps. Ma mère n’en revient pas. Comme mon père et petit-frère, elle ne sait pas comment est arrivé ce qui s’est passé, ignore ce qui existe au-delà des faits, de leur réalité indiscutable. Il y a forcément une autre réalité, plus profonde, que la lumière ne saisit pas, effleure seulement. Il y a ce que l’on voit et ce qui échappe au regard, ce que l’on parvient à comprendre et ce qui demeure inintelligible. C’est une vérité à laquelle ma mère croit sans réserve depuis qu’elle a rencontré Dieu. C’est la seule vérité en laquelle elle veut se tenir, qui lui donne l’énergie de parler même si elle ne sait pas toujours ce qu’elle dit, même si ses mots lui échappent. Cela serait pire si elle ne tentait pas de parler. Elle fermerait les yeux sur les conséquences du silence et aurait alors le sentiment d’avoir participé à ma mort. Petit-frère se retient de quitter la pièce. Mon père essaie de continuer de se montrer attentif aux propos décousus de ma mère alors qu’il s’est réfugié en lui-même pour ne pas être entamé par sa fatigue qui a fini par le lasser bien avant leur séparation. Ma mère sait qu’il serait préférable qu’elle se taise. Elle aimerait ne pas avoir aussi peur du silence, parvenir à se tenir en lui comme d’autres réussissent à ne pas sombrer dans le mensonge. Cela est au-dessus de ses forces. Comme il lui est impossible de comprendre ce qui m’est arrivé alors que cela ne la surprend pas. Elle n’a sans doute pas la capacité d’imaginer le chemin que j’ai choisi de prendre et moins encore celle de réaliser que ce chemin m’a menée là, sur cette aire d’autoroute – autant dire sur un terrain vague ou dans un no man’s land. Pourtant elle me connaissait. Elle me connaissait comme une mère attentive peut connaître son enfant. Du moins c’est ce qu’elle pensait avant d’entrer dans le crématorium. En réalité, ce n’était pas simple de me connaître. Mon père et petit-frère ne l’ignorent pas non plus car ils se sont heurtés également au « mystère » que j’avais en moi. Ils s’y sont habitués, ont appris à ne plus être dérangés par lui, à l’oublier, comme on oublie une banalité, quelque chose qui existe sans qu’on le remarque, tout comme ma mère l’a appris grâce à la patience et à la tolérance. Il lui a fallu beaucoup de patience et de tolérance pour accepter ce qu’elle appelle mon « mystère ». Ce mot est facile mais c’est le seul qui lui vienne à l’esprit aujourd’hui dans les circonstances qui les réunissent. Elle ne sait pas dire mieux ce qu’elle ressent pourtant clairement depuis qu’elle a appris que j’étais « à part » – j’avais alors cinq ou six ans –, et cette découverte était à la fois une joie et une angoisse. Mon père et petit-frère ne l’ont pas oublié non plus même si cela ne les a pas déstabilisés comme ma mère l’a été. Ils se souviennent bien également, peut-être comme si c’était hier – ma mère en a conscience. Elle les prie de ne pas lui tenir rigueur de redire encore la même chose même si ce ne sont pas les mêmes mots. Elle veut aussi s’excuser de leur faire de nouveau cette demande qu’elle sait agaçante.

Petit-frère se lève. Il fait quelques pas vers la porte du salon, revient vers ma mère qu’il regarde avec un grand dégoût, un sourire vorace sur les lèvres. Ce n’est pas la vérité. Non, ce n’est pas la vérité. Ma mère parle, elle n’est plus dans le silence, mais elle se tient dans le mensonge qu’elle dénonce comme si elle se taisait. Il n’y a aucune différence, c’est du pareil au même et ma mère le sait bien. Si elle disait simplement qu’elle souffre et qu’elle n’est pas en mesure de faire face à ma mort qui l’attriste comme elle ne l’a jamais été, pas même par celle de son père dont elle exagère l’importance dans sa vie qu’il a pourtant abîmée, si elle savait se montrer fragile, tremblante, oui, si elle savait trembler, traversée par la peur de mon absence qui emplira certainement sa vie jusqu’à son dernier jour, si elle avait l’humilité d’accepter de ne plus rien être du tout et de laisser la douleur s’immiscer en elle, alors, peut-être, petit-frère pourrait lui ouvrir ses bras, l’envelopper de sa chaleur, car il sait être présent et chaleureux si l’autre délaisse lui aussi ses fausses certitudes, se défait de sa défiance. Ma mère est entourée de fausses certitudes, elle s’est claquemurée dans sa défiance et ce n’est pas ma mort qui a provoqué cette dangereuse solitude. Non, ce n’est pas ma mort qui l’a soustraite à l’élan du vivant. Petit-frère enfonce ses yeux dans ceux de ma mère qui tente de dissimuler son trouble. Mon père estomaqué s’extrait d’une fatigue qu’il n’avait jamais laissée paraître en prenant appui sur ce qui lui reste de tranquillité. Ce n’est pas possible que petit-frère parle de cette manière à ma mère. Mon père veut qu’il s’excuse. Petit-frère s’exécute sur un ton doucereux qui déplaît à mon père. Ma mère n’est pas la seule à être sous le choc. Mon père s’imagine peut-être que petit-frère ne l’est pas et qu’il se moque pas mal de ce qui m’est arrivé. C’est peut-être la vérité. Oui, c’est peut-être là qu’elle se trouve, c’est peut-être de là qu’elle provient, cette vérité qui leur soulève pitoyablement le cœur à tous les trois aujourd’hui et qu’il leur faut désormais regarder en face. Petit-frère sourit avec une bienveillance feinte, ses yeux profondément enfoncés dans les yeux de mon père qui ne les baissera pas non plus, laissant sa colère s’accroître malgré lui sous son air posé, presque détaché, comme il le fait à chaque fois que son cadet lui tient tête. Petit-frère sourit davantage. Il se retient de rire. Le moment n’est pas encore venu de faire sortir mon père de ses gonds. Petit-frère lui assure qu’il ne lui en voudrait pas s’il pensait qu’il se moquait pas mal de ce qui m’est arrivé. L’énergie dont lui et moi avons usé pour nous oublier l’un l’autre, que mon père ne peut avoir oubliée, lui donnerait raison. C’est de cela, de cette volonté-là dont il veut parler librement, sans avoir peur des mots, même s’il doit choisir les plus durs. Oui, lui et moi avons passé le plus clair de notre adolescence à rejeter l’existence de l’autre, d’abord sans méthode, puis avec une habileté infaillible. Il se roulait dans la provocation pendant que je me pâmais dans mon mystère. Plus il se roulait, plus je me pâmais. La tension allait toujours crescendo. Jusqu’à ce que la cruauté devienne insupportable. Cette tension existe encore malgré mon absence. Jusqu’à ce matin, petit-frère pensait qu’elle s’était arrêtée en même temps que ma vie. Au crématorium, il a compris qu’elle n’avait pas pris fin et qu’elle continuerait peut-être aussi longtemps qu’il vivrait. Mon père sourit. La colère au bord des lèvres, il fait remarquer à petit-frère qu’il reproche à ma mère de se complaire alors qu’il ne semble pas être gêné le moins du monde par sa propre complaisance. Évidemment, petit-frère rejette sa remarque. Il met juste le doigt sur ce qui dérange. C’est toujours ce qu’il a fait, mettre le doigt sur ce qui dérange, et il ne voit pas pourquoi il ne le ferait pas aujourd’hui. Au contraire, aujourd’hui plus que jamais il doit le faire sans retenue, sans aucun leurre, mais avec une honnêteté totale. Ma mère outrée exige qu’il se taise. Petit-frère ricane. Qu’il fasse attention, qu’il prenne bien garde, ma mère pourrait encore le gifler du haut de ses trente ans. Petit-frère s’esclaffe. Ma mère semble avoir oublié qu’elle n’a jamais levé la main sur lui. Il était son chouchou, son joli petit chouchou toujours bien propre sur lui que l’on prenait presque toujours pour une jolie petite fille. Et ça faisait plaisir à ma mère, ça la rendait fière qu’on le prenne pour une jolie petite fille alors que c’était moi qui instillais en l’autre la confusion et que ma mère dévorée par la gêne s’évertuait à détourner les regards de cet enfant au sexe indéterminable que j’étais à ses yeux. Mon père s’interpose. Si ma mère n’a jamais levé la main sur petit-frère, ce n’était pas son cas. Cela ne s’est pas produit souvent, mais petit-frère se souvient sûrement des fessées que mon père lui a flanquées. Il pourrait encore lui en infliger une avec le plat de sa ceinture. Il pourrait aussi, d’homme à homme, lui mettre son poing sur la gueule. Petit-frère rit, par saccades, railleur. Ma mère n’en revient pas que mon père veuille le frapper en de pareilles circonstances. Comme s’il avait oublié lui aussi que mon corps venait d’être incinéré. Ma mère l’excuse en raison de ces circonstances. Elle excuse aussi petit-frère tout comme mon père le fait même s’il ne lui dit pas. Et petit-frère excuse ses parents pour tous leurs manquements, car ils n’ont pas toujours agi comme ils auraient dû, car ils se trompés certainement bien plus qu’ils ne peuvent le soupçonner – ce qu’un enfant devenu adulte est en capacité de comprendre et de pardonner. Ma mère propose qu’ils s’excusent mutuellement pour toutes les erreurs commises et irréparables, pense que ce serait bien qu’ils s’accordent ce pardon, qu’ils essaient, qu’ils aient au moins envie d’essayer. Que mon père ne dise pas que les erreurs sont humaines ou n’importe quelle autre phrase toute faite du même acabit. Qu’il ne se cherche pas d’excuses pour une fois. Les excuses ne sont pas pour lui. Comme elles ne sont pas non plus pour petit-frère ni pour ma mère. Elles seraient indécentes si elles étaient pour eux. Ma mère aimerait qu’ils tentent de les rendre simples et pures et de me les adresser. Un sourire léger, à peine formé, échappe à petit-frère. Ma mère le remarque comme elle discerne tout changement. Que petit-frère ne se moque pas de sa naïveté pour une fois. Qu’il la respecte au moins aujourd’hui. Ma mère a le droit d’être naïve aujourd’hui plus que jamais. C’est le seul droit qui lui reste. Tous les autres sont devenus illégitimes. Tous les autres ont cessé de lui appartenir. Non, ce n’est pas exact, ma mère a aussi le droit d’être triste. Mais la tristesse qu’elle ressent ne fait pas sourire petit-frère car il la ressent lui aussi et peut-être plus profondément que ma mère et mon père. Il a beau vouloir se montrer détaché, afficher sur son visage une ironie à laquelle il croit comme ma mère croit en la sincérité, il a en lui une naïveté qui résonne avec la sienne. Cela pourrait amuser ma mère si elle avait en elle ne serait-ce qu’un léger écho de son ironie. Ma mère le plaint. Elle le plaint depuis longtemps. Depuis longtemps, elle se demande si petit-frère n’est pas dans un récit, s’il ne se raconte pas une histoire à défaut de pouvoir la vivre vraiment. Et elle se demande aussi, traversée par le même trouble, s’ils ne sont pas non plus, mon père et elle, pareillement retenus par cette illusion. Son regard se suspend. Il s’enfonce loin en elle.

Ma mère s’adresse à moi. Elle me parle beaucoup depuis que je suis morte, avec une liberté qu’elle n’osait pas s’accorder, la redoutant sûrement, de mon vivant. J’écoute ses pensées comme j’écoute ses silences et ses mots. Elle sait que je suis attentive et qu’elle peut être en confiance. » 

Extraits

« Faut voir ses mains, ses doigts.

Bouffés par l’arthrose.

Elle ne se soigne pas, dit qu’il y a pire.

Elle parle de la lèpre, du cancer, du SIDA.

Elle ouvre sans cesse une parenthèse, dit et redit que c’est une chance que mon frère devenu ma sœur ne l’ait pas eu, le SIDA, avec la vie qu’il s’était obligé à mener.

Parce que c’est sûrement une chance qu’il ait été poignardé par un déséquilibré sur cette aire d’autoroute au milieu de la nuit, pendant que nous dormions sur nos deux oreilles, indifférents à son isolement, mon père, ma mère et moi ?

Ma mère.

Le cœur de ma mère que la radicalité de sa foi a sans doute endurci. Ma mère autrefois empathique qui affirme, convaincue, que sa souffrance n’est pas grand-chose et qui aurait sans doute les mêmes mots si elle souffrait davantage. » p. 59-60 

« Mon père a eu raison de se barrer.

Mon frère devenu ma sœur aussi.

Je me suis enfui également, comme lui, comme elle, dès que j’ai eu dix-huit ans.

Je me suis enfui — et je m’enfuis encore.

Mais s’enfuir, est-ce vraiment partir ?

Qu’est-ce qu’on fout là, ma mère, mon père et moi, dans cette maison que nous n’habitons plus depuis longtemps déjà, où aucun de nous ne vient vivre, de peur sûrement de s’y sentir à l’étroit, embarrassé par la présence de mon frère ?

On aurait pu seulement boire quelque chose dans le café du village, face au cimetière où nous avons déposé ses cendres.

Gorgée après gorgée, impatients que nos verres soient vides, on aurait pu se contenter de ne pas oser se regarder franchement et de se laisser flotter dans un silence de gêne jusqu’à en avoir la nausée.

Le silence aurait été très vite insupportable et la nausée serait vite arrivée.

Au lieu de çà… » p. 61

À propos de l’auteur

Laurent Georjin © Photo David Chapelle

Laurent Georjin est né le 25 août 1968. Il écrit des fictions radiophoniques produites par France Culture et surtout La Première RTBF. L’une d’elles, réalisée par l’auteur, est nominée au prix Europa à Berlin en 2009. Les éditions Esperluète publient son premier roman, Portraits en forme de nuage qui passe, en 2009. Les éditions du Canoë font paraître le second, Portrait d’une fille qui ne se ressemble plus, en 2022. Après avoir écrit et réalisé huit courts métrages, il a en projet un premier long métrage pour le cinéma produit par Alexandre Cornu (Les Films du tambour de soie) dont le tournage est prévu pour le printemps 2027. (Source : Éditions du Canoë)

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