La Guérisseuse de Catane

Guérisseuse Catane

En deux mots

Catane, 1302. Virdimura naît dans une ville grouillante de langues et de religions. Sa mère meurt en la mettant au monde. Son père, Urìa, médecin juif hors du commun, fait d’elle son unique élève. Ensemble, ils sillonnent les quartiers pauvres. Il lui transmet tout : les herbes, le bistouri, et surtout l’amour des démunis. Mais la société médiévale n’est pas prête à accepter une femme médecin. Accusée de sorcellerie, seule après la disparition de son père, Virdimura va pourtant tenir. Et en 1376, paraître devant les juges de Palerme pour obtenir l’impensable : le droit officiel de soigner.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les combats de Virdimura

Simona Lo Iacono, magistrate sicilienne, a exhumé des archives de Palerme la trace d’une femme oubliée. De cette licentia curandi datée de 1376 qui proclame la première femme médecin, elle en a fait un livre incandescent, un acte de résistance. 

Simona Lo Iacono est partie sur les traces de la première femme médecin de l’Histoire, qui en 1376 a obtenu la « licence de pratiquer l’art de la médecine impliquant le soin de la psyché et du corps, au plus haut point à l’égard des pauvres. » Mais jusqu’à ce graal, la vie de la doctoresse Virdimura aura été semée d’embûches, de drames, de malheurs.

Tout commence à Catane, en 1302. La ville est alors « la plus belle des villes. Populeuse. Gargouillante. Remplie de juifs, de musulmans, d’Arabes, de chrétiens. Personne ne parlait qu’une seule langue, tout le monde se débrouillait un peu dans tous les dialectes. On se comprenait en souriant, en aimant, en haïssant. En invectivant ou en priant le Dieu des autres. » C’est là que la mère de Virdimura rend l’âme en la mettant au monde. C’est là que son père Urìa la soulève dans ses bras, lui « fit flairer le vert qui tachait les pierres, l’air fumeux du volcan, les fleurs qui surgissaient de la lave » et lui donne son nom : Virdimura. Vertdemur. Forte comme les murs. Verte comme la mousse qui affleure sur le dur.

Ce père n’est pas un médecin ordinaire. Il soigne les fous par la danse, les goutteux en traitant leurs yeux, les notaires obsessionnels en leur faisant chanter des madrigaux. Il court les cales des bateaux et les maisons closes. Il ne se fait pas payer. Il mélange les plantes, la musique, le bain de mer, la conversation avec les poètes. Pour lui, « il n’existait pas de distinctions entre les hommes, ou entre les catégories de malades. Quiconque souffrait d’un mal, dans le sang ou dans l’âme, méritait ses services. »

À sa fille, il transmet tout cela. Et davantage encore.

Leurs pérégrinations communes dans les quartiers pauvres sont autant de leçons de vie. Urìa lui enseigne les six règles de la guérison – lumière, air, nourriture, mouvement, sommeil, émotions – mais surtout il lui chuchote : « Si un malade est incertain, demande-lui de quoi il a rêvé. S’il est sûr, demande-lui ce qu’il a espéré. Soigne-les en partant non pas de leurs corps, mais de leurs deuils. Soigne-les sans sous-évaluer les obstacles, en donnant plus d’importance à ce qui est caché qu’à ce qui est visible. Et s’ils guérissent, dis-leur qu’ils se sont améliorés tout seuls. S’ils meurent, dis aux parents que c’est à cause de ta négligence. Prends sur toi les fautes que tu n’as pas commises et oublie tes mérites, mais surtout, aime-les, ma fille. »

Une éthique du soin. Radicale. Et bouleversante.

Mais cette éducation extraordinaire devient vite un fardeau. Plus Virdimura sait, plus elle effraie. Une femme qui manie le forceps et décompose les urines au soleil ? Une femme aux cheveux roux, sans mère connue, qui fréquente les morts et les secrets de la chair ? « J’étais une diablesse, disaient les chrétiens. J’étais impure, disaient les juifs. J’étais perdue, disaient les Arabes. » Elle n’a pas d’amis. Pas d’alliés. Juste son père. Jusqu’au jour où Urìa disparaît corps et biens.

C’est le gouffre. La dévastation. « Ceux qui nous avaient frappés l’avaient fait pour nous effacer. »

Virdimura se réfugie dans une grotte que son père avait secrètement aménagée pour elle. Des herbes, des instruments chirurgicaux, un peu de pain et des amandes. Il avait tout prévu. Elle survit, à peine, entre fièvre et hallucinations. Ce sera une femme, Sciabè, qui lui tendra la main. « Sciabè savait mettre en fuite la peur, elle disait qu’il suffisait de croire à l’olam haba, au monde qui vient. Aux étoiles impassibles et blessées. Aux animaux fugitifs. La peur était l’ennemie de l’espérance. » Elle devient son assistante, sa force tranquille. Ensemble, elles soignent d’abord les femmes, puis transforment la maison du père en quelque chose qui ressemble à un hôpital. Un lieu où « aucun médecin n’est plus important que le malade. »

Les épidémies viendront. La famine aussi. La peste. Le typhus. Chaque fois, tout sera à reconstruire.

Mais Virdimura tient. Parce qu’elle est convaincue que son père n’est pas mort. Parce que le soin est sa seule façon d’exister. Parce que « la médecine ne requiert pas du talent. Seulement du courage. »

Simona Lo Iacono écrit avec une précision d’orfèvre et une sensorialité explosive. La Catane médiévale s’incarne vraiment, « bête immense et tourmentée » débattant entre le volcan et la mer. On sent les épices, la sueur, la lave, les herbes froissées. Les phrases sont brèves, incisives. La narration à la première personne – Virdimura s’adresse directement aux juges qui doivent statuer sur son sort – donne au texte la force d’un plaidoyer. On comprend pourquoi ce grand roman historique a été un été un phénomène éditorial en Italie. Cette leçon d’humanité est magnifique.

La guérisseuse de Catane 

Simona Lo Iacono 

Éditions Métailié 

Roman

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani

176 p., 20€

EAN 9791022615075

Paru le 20/02/2026

Où ?

Le roman est situé en Italie, à Catane en Sicile.

Quand ?

L’action se déroule durant le première moitié du XIVe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur

Sicile, XIVe siècle. Dès l’enfance, Virdimura apprend de son père l’art de guérir : les connaissances anatomiques, les propriétés des herbes et surtout la compréhension que le corps ne guérit pas si l’âme souffre. Adulte, elle choisit de soigner les laissés-pour-compte, les marginaux, les enfants, les jeunes femmes qui ont subi des violences. Elle utilise son savoir médical mais aussi la parole, la danse, le sens de la beauté.

Cependant, sans la présence d’un homme, Virdimura n’a pas le droit de soigner et est arrêtée puis jugée. Ce roman, inspiré de faits réels et des minutes de son procès, est le plaidoyer qu’elle présente pour exercer – contre la volonté de tous – son métier.

Dans ce livre qui fait de la Sicile – avec ses odeurs, ses saveurs, son parler, mais aussi avec la famine, les superstitions et l’intolérance – un personnage à part entière, Simona Lo Iacono nous raconte une aventure passionnante, émouvante et pleine de courage, sur la première femme médecin jusqu’ici oubliée par l’Histoire. 

Les critiques

Babelio

Le Suricate (Ornella Schillaci)

Page des libraires (Sarah Gastel, Librairie Adrienne à Lyon)

Actualitté (Victor de Sepausy)

Benzine mag. (Alain Marciano)

Blog Nyctalopes

Blog Surbooké (Laurent Bisault)

Les premières pages du livre

« Prologue

Palerme 1376, devant la Commission des juges présidée par le Dienchelele

Me voilà.

Je viens me soumettre à votre jugement comme vous l’avez arrêté. Le décret de comparution m’a été remis au soleil couchant. C’était l’heure des trois étoiles.

Je suis lente, la moitié de mon corps s’appuie sur ce bâton. Je ne suis plus une jeune fille, ma peau pend, mes cheveux sont rares et ternes. Mes mains serrent un fil de laine.

Si vous regardez bien, la robe est du genre ordinaire, sans broderies. Par-dessus, j’ai noué le tablier en chanvre que j’utilise tous les jours pour bêcher le potager. Il est net et propre mais conserve le râpeux de l’usure. La bonne odeur des courges le soir.

Je ne veux pas ralentir le rythme. On m’a informée que votre examen doit commencer à la troisième heure. Ce nonobstant, je vous demande de m’accorder un moment.

Laissez grincer mes souvenirs.

Je sais, vous aimeriez que tout se déroule vite, qu’il n’y ait pas de place pour le passé. Que la seule urgence soit de finir.

De prendre congé.

Je vois que la salle est pleine. Que vous n’avez pas prévu d’écouter une histoire. Que les candidats que vous devez évaluer sont nombreux. Certains viennent des régions de l’antique Drèpranon, Trapani. D’autres ont l’accent rauque de Panormo, Palerme. D’autres encore ont traversé le royaume afin d’obtenir de vous la licence de soigner. Beaucoup sont des fils de médecin exerçant déjà la profession depuis des années. D’autres encore viennent accompagnés d’un notaire ou d’un jurisconsulte auxquels ils ont confié la tâche de noter vos manquements.

Il y a de l’anxiété dans l’air. Odeur de salive, de sueur, d’attente. Les fourrures dont sont enveloppés les étudiants frémissent sous leur peur. Les gants sont roulés en boule sous leurs doigts.

Par conséquent, je comprends votre fatigue. Je comprends que ce soit une journée que vous voudriez abréger.

Mais le temps ne se plie pas et ne s’étire pas toujours, c’est nous qui nous imaginons le manipuler.

Non, le temps ne se domestique pas, et si, en apparence, il le fait, ce n’est que pour nous offrir une trêve.

Alors, écoutez.

Laissez de côté les toges sombres, solennelles. Abandonnez les glands de passementerie de l’ordre auguste, les coiffes, les symboles, les lauriers. Je sais que l’écharpe qui pend à vos épaules vous a été conférée pour vos mérites. Et que le pendentif d’or qui vous enserre le cou est un don du roi.

Vous êtes des juges équitables et sages, sur la poitrine desquels luit la médaille du soleil. Je le sais.

Mais gardez tout de même le silence. Donnez-moi l’espace nécessaire pour dire. Pour vous faire comprendre.

Il y a de nombreuses années, quand mes mains répondaient à mes ordres et que mon nez percevait les odeurs, toute ma personne détournait la mort.

Il n’y avait pas de malade que je ne sache lire, en épelant sur son corps les lettres d’un alphabet très étrange.

On me disait, tu es forte, dutturissa, doctoresse Virdimura, viens nous guérir, accorde la vue à cette cataracte, ramène nos fous à la raison, chasse la peste. Partout, dans les ruelles où débordait l’égout ou entre les rangées de linges desséchés par la chaleur. Et dans les nuits sur lesquelles le volcan faisait tomber ses braises. Ou dans les jours paisibles, désarmés, durant lesquels la pluie faisait irruption sans crier gare.

Partout, je les ai toujours secourus, même si j’avais plus peur que ceux que je soignais.

Mais vous, augustes docteurs, vous le savez mieux que moi.

La médecine ne requiert pas du talent.

Seulement du courage.

I

VIRDIMURA

1

De ma naissance, je ne sais pas grand-chose. C’est un mystère resté obscur pendant des années. Elle advint durant l’été, disait-on. Une saison mauvaise et pestilentielle. La pluie s’était déversée, faisant suinter la chaleur, déposant sur les choses une couche de profanation.

Il paraît que c’était shabbat, que les étoiles tournaient à l’envers.

De ma mère, on m’a rapporté seulement qu’elle était impure et qu’aux premières gouttes, elle m’avait regardée. Fille, avait-elle dit, sans avoir le temps d’invoquer le Dieu des armées.

Cela faisait déjà deux jours qu’elle était en travail. Qu’elle respirait pour m’adoucir le passage. Elle voulait que naître soit pour moi comme une apparition. Que j’aborde la terre dans un navire chargé de promesses. Elle n’avait jamais aimé les femmes qui, durant l’accouchement, mordaient un chiffon pour soulager leur effort. Elle n’aimait pas renier la souffrance. Contourner la blessure. Quand on était dans la vie, on devait tout accueillir, la nuit, la mort, l’espérance, la prophétie. C’est ainsi qu’elle me parlait pour me faire sentir qu’il n’y en avait plus pour longtemps, encore un effort, ma fille, nous y sommes, n’aie pas peur, je suis avec toi.

La sage-femme n’avait jamais vu une femme aussi résistante à la fatigue. Elle en avait assisté, des parturientes apeurées, qui maudissaient le Dieu des émerveillements. Elles avaient tous les âges. Certaines étaient des fillettes aux chairs jeunes et inexpérimentées. D’autres avaient accouché bien des fois, et possédaient des muscles habitués aux douleurs. Mais toutes restaient concentrées sur leur propre corps, sur le spasme qui arrivait, sur la longue vague de nausées qui accompagnait chaque contraction.

Ma mère, elle, pensait à moi. Aux jambes que j’allais agiter en l’air, aux mains rondes, arquées, qu’elle voyait déjà teintes du henné des bons auspices. Elle imaginait ma tête : les cheveux, qu’elle tresserait d’or. Le divin qui surgissait et me sauvait. Le parfum que j’aurais. Les lèvres gonflées par la succion du lait.

Quand enfin je fus sortie, elle éclata d’un hurlement rauque, grossier, qui était bonheur, adieu, connexion avec tout ce qu’elle avait vécu, et qui remonterait le temps jusqu’à moi.

Puis elle ferma les yeux, sa mort fut si douce que la sage-femme pensa qu’elle s’était endormie.

Moi, je restai accrochée à elle quelques minutes, le temps de poser mon battement de cœur sur le sien, de mêler ma peau et de la goûter doucement.

On me déposa dans les bras de mon père qui sentait le vent.

Il me serra fort. Souffla à mes oreilles les paroles des survivants. Invoqua aussi bien la mort que la vie. Bénit les pas du Tout-Puissant qui donnait et qui prenait.

Tandis que ma mère était enveloppée dans le linceul, il lui murmurait adieu mon âme, envole-toi dans l’éternel, et il me grava sur le front : Siddour sefat hanechamah, bénie sois-tu ma fille bien-aimée qui nous a fait toucher ce moment.

C’était en l’an 1302.

Catane était la plus belle des villes. Populeuse. Gargouillante. Remplie de juifs, de musulmans, d’Arabes, de chrétiens. Personne ne parlait qu’une seule langue, tout le monde se débrouillait un peu dans tous les dialectes. On se comprenait en souriant, en aimant, en haïssant. En invectivant ou en priant le Dieu des autres.

Mon père ne s’inquiétait pas des lois qui classaient les divinités, il pensait que Dieu se portait au secours de chacun. Et il n’aimait pas ceux qui donnaient à chaque chose sa juste place. Il préférait les peu avisés, les échevelés, les scandaleux. Pour lui, il n’existait pas de distinctions entre les hommes, ou entre les catégories de malades. Quiconque souffrait d’un mal, dans le sang ou dans l’âme, méritait ses services. Et il n’attendait pas que les gens en souffrance viennent à lui. Il les précédait, plutôt, en arpentant la ville.

Catane se débattait entre la montagne de feu et la mer. C’était comme une bête immense et tourmentée, au dos couvert de lapilli, sur laquelle peinaient les peuples humains. Entre les ruines des thermes romains et du théâtre se mêlaient marchands, compagnies de mercenaires, hommes d’armes, maîtres de justice. Certains percevaient la gabelle aux comptoirs publics, d’autres lavaient les chevaux à la fontaine ou avec l’eau du port. Il y avait des tavernes où le patron criait contre les Catalans, qui lui étaient odieux et apportaient le mauvais œil, et des ruelles étroites, serrées autour de cours communes, où les femmes se donnaient par plaisir ou par amour. Il y avait aussi des places sans nom, comme la grande esplanade, délimitée par les clochers de la cathédrale et par la loge des magistrats, où s’affairaient orfèvres, argentiers, notaires.

Ceux qui travaillaient ou étudiaient, par ailleurs, étaient rassemblés dans des castes étroites, jalouses de leurs privilèges. Comme les tondeurs de barbe qui étaient au nombre de quinze et pouvaient couper et éclaircir les barbes, mais pas celles des juifs, ni des Turcomans et pas non plus celles des gens du haut royaume de Naples. Et les herboristes royaux, qui pouvaient vendre des herbes et des plantes médicinales, mais pas les purges asphyxiques, à moins qu’ils ne veuillent faire un carnage chez leurs ennemis. Et les chirurgiens, qui devaient toutefois se soumettre aux médecins physiciens, et les barbiers qui administraient les saignées et les bains chauds.

Mais tous, absolument tous, qu’ils fussent soumis à des interdits ou bénéficiaires de faveurs, ne pouvaient franchir les murs, dans lesquels s’ouvraient six portes et sur lesquels poussait une mousse étrange et épicée que mon père, maître Urìa, transformait en médicament.

Penché sur les pierres, il la grattait avec un petit couteau de cuivre. La humait. La ramassait et la mélangeait avec de l’eau et des larmes. Il disait que les trois éléments – pierre, herbe, lave – intervenaient sur le corps. Mais que les larmes guérissaient le cœur.

Il avait été le médecin le plus jeune du quartier juif, mon père. Il avait obtenu son diplôme à vingt ans. D’une taille peu commune. Avec les yeux des Grecs et le front des juifs.

Si vous l’aviez vu, augustes docteurs.

Les phylactères lui descendaient sur les épaules, couvrant sa blouse. Et ses épais sourcils se fronçaient à chaque rayon de soleil. Quand il marchait, il suivait des yeux l’étoile polaire australe, il disait que dans son sillage il flairerait mieux le bonheur. Il ne se laissait jamais distraire des souffrances terrestres, parce qu’elles faisaient partie du langage du monde, un idiome dans lequel se mouvaient les enfants, les vieux, les animaux.

Mon père parlait correctement l’arabe, l’araméen, le sicilien. Il lisait les vers de messire Dante Alighieri et – bien qu’il ne fût pas chrétien – les laudes de frère François.

Que ces lectures dussent accompagner la pratique médicale, il l’avait appris dans son adolescence, à une époque, racontait-il, où il était craintif mais dégourdi. Dès cette époque, il prenait où il pouvait, dans la rue, dans la langue, dans la poésie. Tout lui paraissait le lieu d’une patrie élargie.

Quand il passait, les femmes le regardaient en secret. Elles chuchotaient entre elles en observant ses grandes mains, qui savaient tenir le bistouri comme un pinceau. Elles rêvaient de rencontres passionnées. Elles s’humectaient les lèvres pour savourer un baiser. Elles souriaient, elles pouffaient, elles ne lui tournaient le dos que par décence.

Mais toutes voulaient Urìa, le plus grand des juifs, le plus fort, le plus saint. Celui qui redressait les fémurs brisés par les chutes de cheval et les maladies du démon.

Après la bénédiction, mon père décida de ne pas me donner de nom.

Il dit : Je lui en donnerai un quand je verrai le signe.

Il pensait en fait que nommer les choses voulait dire les déduire des signes.

Il l’avait décidé quand il m’avait serrée dans ses bras pour la première fois.

Ma mère était encore étendue, le linceul laissait entrevoir le profil de son visage. Suivant notre loi, personne n’aurait dû la toucher, personne n’aurait pu l’embrasser. Embrasser les dépouilles avant qu’on ne les plonge dans le bassin était impur. Il était impur de parler avec les morts.

Mais lui, il souleva le talith, la caressa longuement avec les paroles de la commémoration, lui promit que j’aurais tout ce qu’il jugeait important dans la vie, à savoir fréquenter des personnes qui lisent, qui aiment, qui ont de la compassion. Il lui rappela la raison pour laquelle elle était née, et pour laquelle moi aussi j’avais été mise au monde : pour être des créatures fraternelles, chargées de mystère. Pour être des passantes parmi les roses. Et il lui dit : J’entends encore ton cœur, même s’il ne bat plus.

Puis il lui promit que je n’aurais pas un prénom quelconque, sans destin. Mais qu’il chercherait. Dans les rues, au bord des cratères. Pieds nus. Mains ouvertes.

Donc, il prit son temps. Et aux sacerdotes qui demandaient, Urìa, mais quand est-ce que tu amèneras ta première-née au temple, rappelle-toi la loi, rappelle-toi les ablutions que la mère a manquées, lui, il ne répondait même pas.

Le signe pouvait être n’importe quoi, disait-il. Il fallait seulement l’attendre, mais il ne lui échapperait pas.

Il était familier du vent et de la mer. Du rayon de lune et de l’éclipse. Et il n’avait jamais manqué un pigeon boiteux ou une mouette blessée porteurs de changement.

Il était, Urìa, comme un contemplateur ému par les langages qui lui arrivaient du déplacement des feuilles. Des mouvements lacustres. Des pointes hérissées des buissons de laurier. Le matin, il se levait avant le soleil, gardait le silence pour percevoir le crépitement des fourmis sur les croûtes de pain. Le vol des martinets, qui était ample et resplendissant. La peur des papillons. Les pleurs de l’alouette.

Il y avait un espace immense et tremblant autour de l’homme et de ses désirs. On pouvait le trouver indifféremment dans la mer, dans les yeux d’un chien, dans les bibliothèques du monde. Mais c’était là. Silencieux. Consentant.

C’est pourquoi il murmurait à l’oreille des malades de prendre part à la liturgie sacrée de la nature, qui était innocente et pacifique, sauvée et soumise. Restez sur l’herbe, disait-il. Restez sur le sable, dans le jardin, parmi les pieds de safran.

Les sacerdotes se taisaient, mais ils notaient ses paroles dans le livre.

Il était trop réfractaire à la loi, cet Urìa médecin qui parlait de la guérison comme d’un voyage. Et qui croyait peu aux techniques traditionnelles. Et puis, son manque de rigueur méthodologique. Ce choix inapproprié des malades à soigner. Cette habitude de traîner dans les cales des bateaux, ou au milieu des prostituées, en pleine nuit. On l’avait vu avec les rameurs des caïques turcs. Avec les peuples infidèles et ennemis de la terre d’Abraham. Certains racontaient ensuite qu’il ne s’était pas fait payer, au mépris des lois sacrées. Et qu’il fréquentait des lieux sans hygiène, alors même que le ban de sa majesté avait averti en sicilien : “Que personne ne devait jeter de crottin ni d’ordures dans les fossés autour de la cité, idem que personne ne doit salir, ni chèvres ni volaille dans les enclos de la porte de Jaci.”

Sa façon de diagnostiquer aussi éveillait l’inquiétude. Il avait fait sensation, par exemple, lorsqu’il avait libéré de la goutte maître Accursio en lui soignant non pas les pieds mais la vue. Et quand il avait guéri de ses obsessions le notaire Francicanava en le faisant danser. À la stupeur de ses proches, il l’avait invité en lui tendant la main. Il l’avait mis droit devant lui, en le revêtant du manteau de fête. Puis il lui avait fait entonner un madrigal et l’avait accompagné dans sa danse avec des virevoltes, des battements de mains, des hurlements de joie. Le notaire avait ri. Il avait pleuré. Il avait tout à fait oublié son passé. Il s’était réveillé le lendemain matin avec l’envie de chanter.

Mon père disait que ce n’étaient pas seulement les plantes qui fournissaient la thérapie. Mais aussi la musique. Le rythme. Le bain de mer. La conversation avec les poètes. L’observation des étoiles.

En outre, ajoutait-il en riant, qui pouvait dire ce que c’était, la guérison ? Il y avait des corps sains à l’intérieur desquels l’âme agonisait. Et des âmes satisfaites, sans blessures, dans des corps brisés. Et on ne pouvait pas non plus soutenir que les créatures étaient faites par morceaux et ne guérir qu’une partie de leurs chairs. Parce qu’elles étaient en fait unifiées comme la voûte qui couvre le monde, qu’elle soit bénie. Le médecin, donc, était seulement appelé à découvrir cette unité.

Puis vint le jour de mon nom, augustes docteurs.

Et ce fut encore sous les murs.

Mon père s’était levé à l’aube pour trouver les moisissures et les gratter avec son petit couteau. Il m’avait emmenée avec lui, en m’attachant sur son dos. Il avait dit à la nourrice : Si elle a faim, je lui donnerai mon doigt.

C’est ainsi qu’il m’avait enveloppée dans les couvertures tandis que je dormais encore. Il aimait me voir emmitouflée dans les langes ou me regarder sucer un bout de tissu imprégné de miel. J’étais une enfant absorbée, qui suivait le vol du faucon ou écoutait le chant du grillon. Quand il me lavait avec une éponge de mer, je détournais le regard ailleurs, captivée par des bruits inaccessibles, par des choses perpétuellement en train de naître et de mourir.

Pendant qu’il grattait la mousse, il s’aperçut que je me réveillais, non parce que je pleurais mais parce que je fixais, ravie, les murs.

Mon père Urìa me souleva dans ses bras, me fit flairer le vert qui tachait les pierres, l’air fumeux du volcan, les fleurs qui surgissaient de la lave. Et il dit : Te voilà enfin. Forte comme les murs qui ceignent Catane. Verte comme la mousse qui affleure sur le dur.

Sois bénie, fille bien-aimée.

Tu t’appelleras Virdimura, Vertdemur.

Les sacerdotes dirent tout de suite : Mais qu’est-ce que c’est que ce nom ? On ne l’a jamais vu parmi les filles de Rachel, il t’apportera malchance et tromperie, garde-toi bien, Urìa, garde-toi bien de l’excès d’imagination et des mirages.

Mais mon père demeura inébranlable. Tel est son nom, j’ai décidé. Que le zéved habat, le rituel de bienvenue des petites filles, commence.

Ainsi commença la fête.

Mon père fit les invitations, décida que le banquet se tiendrait sous le portique du marché, devant l’étal à poissons. Pour l’horaire, il choisit le soir, pour que l’étoile du couchant soit déjà visible dans le ciel. Il ne voulait pas d’une salle couverte de tentures, avec des tapisseries aux murs et des encensoirs. Il ne supportait pas les fenêtres bifores, étroites et longues, où il était impossible de se mettre pour se faire éblouir par la lune. Et il commença à rassembler une foule autour de lui.

Mais encore une fois, les sacerdotes se plaignirent. Qui sont toutes ces personnes ? Urìa, il y a certaines têtes que nous n’avons jamais vues.

Mon père ne perdit pas son calme. Les invités étaient tous les malades qu’il avait guéris sans demander de rémunération. Des ouvriers du port édentés, de vieilles prostituées, des malheureux sans le sou auxquels il voulait offrir un bon repas.

À côté d’eux, ce ne sont pas des nobles qu’il voulut faire asseoir. Mais des conteurs, des maîtres d’ateliers, des jongleurs. La musique fut assurée par ses amis mutilés, qui apportèrent cymbales et castagnettes. Et la venaison fut un don du boucher qu’il avait guéri bien des années auparavant. Il y avait des lièvres, des alouettes, des faisans, des volatiles. Et des salades, des agrumes, du blanc-manger. Il y avait un poulet farci d’amandes, du lait et des épices servies avec l’aillade, et la sarrasine, une sauce à base de raisins sec et de vinaigre.

Les sacerdotes s’ébahirent. Tous ces mets étaient prohibés, frappés d’interdiction par Moïse.

Mais mon père souriait sans les écouter. Il disait : Qu’on joue de la musique. Qu’on offre du vin des monts Nébrodes et de la ricotta de l’Anapo. Qu’on commence à danser. Goûtez cette anguille trempée dans la sauce aux olives. Et ce pain au levain et au son. Prenez ces herbes sauvages, pissenlit, roquette, chardon, chicorée et laiteron. Je les ai cueillies à l’aube pour vous. Venez, amis, venez faire connaissance avec ma fille.

Et les sacerdotes, à contrecœur, répétèrent :

Que Celui qui bénit nos mères Sarah et Rivkah, Rachel et Leah et la prophétesse Myriam et Abigail et la reine Esther, fille d’Abigail – puisse bénir cette enfant bien-aimée et que son nom en Israël soit Virdimura.

Extraits

« Avec un petit bâton, il laissait se graver sur le sable des mots aux mille formes. Et quand l’onde en emportait la trace, il disait: Il te semble vraiment que l’eau a tout effacé ?

Oui, répondais-je, attristée, parce qu’il me semblait difficile d’accepter cette perte.

Mais il me faisait toucher le sable avec les mains. Celui-ci était encore creusé par les restes chauds des mots qu’il avait écrits.

Mais non, disait-il. Tout résiste.

Et il me chargeait de nouveau sur ses épaules, me conduisait dans la rue des lampions, où avait été construit l’hôpital de Saint-Marc. Il flânait parmi les malades, s’arrêtant pour parler avec eux, écoutant leurs plaintes, leur serrant les mains. Il soupirait. Il lui paraissait contre-nature qu’on les enferme pour les soigner. Pour lui, les règles de la guérison étaient au nombre de six: lux et aer (lumière et air), cibus et potus (nourriture et boisson), motus et quies (mouvement et repos), somnus et vigilia (sommeil et veille), secreta et excreta (sécrétions et excrétions), affectus animi (sentiments et émotions).

Puis il me murmurait: Souviens-toi. Si un malade est incertain, demande-lui de quoi il a rêvé. S’il est sûr, demande-lui ce qu’il a espéré. Soigne-les en partant non pas de leurs corps, mais de leurs deuils. Soigne-les sans sous-évaluer les obstacles, en donnant plus d’importance à ce qui est caché qu’à ce qui est visible. Et s’ils guérissent, dis-leur qu’ils se sont améliorés tout seuls. S’ils meurent, dis aux parents que c’est à cause de ta négligence. Prends sur toi les fautes que tu n’as pas commises et oublie tes mérites, mais surtout, aime-les, ma fille.

C’est ainsi que je le suivais partout où il allait. En me glissant avec lui dans les entrailles des quartiers les plus pauvres. » p. 31 

« Dans le ghetto, je n’avais pas d’amis, car aucune famille ne me laissait fréquenter ses enfants.

J’étais Virdimura, la seule à manier le forceps et sachant déjà extraire un nouveau-né du ventre. Qui connaissait les morts et les secrets de la chair. Qui décomposait les urines sous les rayons du soleil.

J’étais une diablesse, disaient les chrétiens. J’étais impure, disaient les juifs. J’étais perdue, disaient les Arabes. Et puis. Ces cheveux bouclés et roux qu’aucun juif n’avait jamais eus. Ce teint très blanc, avec des taches rougeâtres sur le nez, et la bouche violacée, au-dessus d’un buste allongé et penché, trahissant les membres indolents de la mère.

Et cette mère.

Un mystère.

Ainsi, j’étais seule. » p. 41

« J’étais seule. Pour la première fois de ma vie, Urìa n’était pas avec moi. La dévastation qui m’entourait était silencieuse et définitive. Ceux qui nous avaient frappés l’avaient fait pour nous effacer. Je me relevai. Je chancelai au milieu des ruines. L’odeur de fumée m’imprégnait. Tout mon corps était stupéfié. Je fis un pas après l’autre sans savoir si j’aurais la force de rester debout. Droite, gauche, les jambes semblaient indépendantes de ma volonté.

Je réussis à rassembler le peu qui restait et le portai à la grotte. Je fermai l’entrée avec des branches et des feuillages, me gardai bien d’allumer une lumière qui pourrait attirer l’attention. Je trouvai là tout ce que mon père avait voulu protéger, des coffres où il avait entassé ses écrits, de l’argent, des instruments chirurgicaux, des herbes. À l’intérieur d’un sac de toile, il y avait une miche de pain et des amandes. Dans un coin, je vis des jarres d’eau douce et de vin. Je trouvai même mes poupées de paille.

Je compris que tout avait été préparé pour moi.

La douleur me submergea.

Je me confectionnai une couche avec ses étoffes et m’y blottis dans l’attente, en le cherchant dans la pénombre.

Je ne saurais dire combien de jours je restai allongée dans la caverne, augustes docteurs. La fièvre montait et descendait. Des visions et des tourments venaient me visiter. Les hallucinations ne me laissaient pas de répit. » p. 56

« Je décidai tout de suite qu’elle pourrait m’aider. Sciabè savait mettre en fuite la peur, elle disait qu’il suffisait de croire à l’olam haba, au monde qui vient. Aux étoiles impassibles et blessées. Aux animaux fugitifs. La peur était l’ennemie de l’espérance, et elle, au contraire, elle plaçait ses espoirs dans tout. Dans les martinets qui jouaient les sentinelles du blé. Dans les toiles d’araignées sacrées qui faisaient tenir l’air. Dans les araignées qui les tissaient. Dans le monde habité de papillons, qui désarmait la férocité des injustes. C’était la personne la plus apte à donner du courage. Je commençai à la faire assister à mes interventions chirurgicales. C’était elle qui, avant même l’anesthésiant, insufflait un calme extraordinaire chez la patiente. La détente que Sciabè parvenait à produire par sa seule présence rendait les chairs tendres, jamais contractées, peu saignantes. Les femmes que j’opérais commençaient à respirer doucement, en harmonie avec le vent. Elles laissaient leur cœur battre au rythme de la mer. Elles se reconnectaient avec la création et, dans ce retour, les muscles se dénouaient, l’âme se libérait, la pensée courait comme une crue, allègre, impétueuse. » p. 68

« “licence de pratiquer l’art de la médecine impliquant le soin de la psyché et du corps, au plus haut point à l’égard des pauvres”.

De ce moment, les femmes furent officiellement admises à la pratique de l’art médical, comme les hommes, et elles exercèrent non plus seulement les activités typiques de la sage-femme, mais aussi la profession de chirurgien et d’experte en médecine générale.

La doctoresse Virdimura continua de soigner les pauvres et les déshérités jusqu’à sa mort, laissant en héritage à ses élèves une méthode d’étude, d’abnégation pour le malade et le sens de la justice. » p. 174

À propos de l’autrice

Simona Lo Iacono © Photo Giliola Chiste

Simona Lo Iacono est née à Syracuse, en Italie, en 1970. Elle est magistrate et travaille à Catane. Autrice de plusieurs livres, La Guérisseuse de Catane, phénomène éditorial en Italie, est son premier roman traduit en français. (Source : Éditions Métailié)

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