En deux mots
À 73 ans, Tom Germetz somnole dans son appartement parisien quai de Béthune quand une pensée fulgurante le traverse : « Je n’ai plus peur de la mort. » Lui qui a toujours vécu hanté par cette peur depuis l’attentat qui a tué ses parents sous ses yeux à l’âge de vingt ans. Avec Adi, son épouse, il va entreprendre un long et douloureux voyage dans la mémoire familiale. Et découvrir que son père, érigé en héros de la Shoah, était peut-être tout autre chose.
Ma note
★★★(bien aimé)
Ma chronique
L’heure est venue de lever le secrets de famille
Denis Jeambar signe un roman saisissant sur la mémoire, le mensonge et la transmission. En retraçant l’histoire familiale de Tom Germetz, 73 ans, il va dénicher les grands secrets et la grande trahison au sein d’une famille passée maître dans l’art de la dissimulation.
Un samedi après-midi de septembre 2026, vers 15h30. Tom Germetz, 73 ans, rêvasse dans son fauteuil Charles Eames face aux toits de Paris. Soudain, une phrase s’impose à lui, aussi paradoxale que fulgurante : « Je n’ai plus peur de la mort. » Il en est lui-même abasourdi. Cette peur obsessionnelle qui avait envahi sa vie dès l’adolescence, « nouant sa gorge et glaçant son sang », s’évanouit au moment précis où son âge aurait dû l’exacerber.
Le soulagement est immédiat. Physique. Son corps se détend. « Même les douleurs rhumatoïdes qui le taquinaient depuis qu’il avait franchi le cap de la soixantaine paraissaient plus légères. » Adi, son épouse depuis cinquante ans, est allongée sur le canapé avec son thriller scandinave. Elle ne sait pas encore que cette phrase silencieuse va tout changer.
Car Tom est « d’un cartésianisme compulsif ». Il ne peut pas laisser une zone d’ombre. Ni dans ses dossiers professionnels, ni dans sa vie. Alors il va fouiller. « Toujours fouiller, comme un rat généalogique. »
Le point de départ est une tragédie. Le 13 janvier 1973, Tom avait tout juste vingt ans. Une fourgonnette explose au moment où sa famille quitte leur hôtel particulier près du bois de Boulogne. Son père et sa mère meurent dans le blast. Lui survit, assis à l’arrière. Indemne physiquement. Dévasté pour toujours. À la morgue, son cri face aux corps déchiquetés de ses parents fut si déchirant, si long, que les professionnels du désespoir en furent pétrifiés. Quand il retrouva la parole, sa voix avait changé. Grave, rauque, sans registre dans les aigus. Une voix d’outre-tombe. Celle qui, paradoxalement, séduira Adi dès leur première rencontre sur les bancs de la Sorbonne.
Après cinquante ans de mariage, leur entente est restée rare. Tom, avocat d’affaires « très recherché pour sa créativité dans les montages juridico-financiers et sa discrétion sans faille », naviguait en eaux profondes avec les requins du grand business. Adi, pénaliste passionnée, spécialisée dans la défense des droits de l’homme est saluée pour son art oratoire.
Mais revenons au père. Jacob Germetz, survivant de Flossenbürg, rescapé des camps de la mort, figure du droit international et de la Résistance dans la Drôme : un héros, en apparence. Un homme dont l’histoire familiale est liée à des siècles de persécutions, des pogroms lituaniens aux rafles nazies, de Nice à Borgo San Dalmazzo, jusqu’au camp de Fossoli di Carpi. Une trajectoire terrifiante et admirable que Tom avait reçue en héritage comme une lourde camisole de force.
Mais ce que Tom va finir par comprendre est dévastateur. Son père « n’avait pas été broyé par le système, il l’avait adopté, criminel sans remords puisqu’il avait continué à vivre, s’était marié, avait eu un enfant ». Le héros était un imposteur. Les silences de la mère, ces conciliabules à porte fermée, cette légende entretenue décennie après décennie : tout prend un autre sens.
Denis Jeambar maîtrise parfaitement la mécanique du roman à révélations progressives. Sa phrase est précise, avec une légère tension permanente qui pousse à tourner les pages. Alors qu’il abrite un « fatras de mal-être psychologique et physique ». C’est en journaliste au long cours qu’il construit son intrigue. Il sait que les récits trop beaux pour être vrais méritent d’être questionnés. On se souviendra aussi qu’il a cosigné avec Yves Roucaute un « Éloge de la trahison », essai qui irrigue manifestement ce roman saisissant sur les faux héros et les vérités enfouies.
Le livre s’achève avec la Symphonie n°2 de Gustav Mahler, dite « Résurrection », interprétée au Théâtre des Champs-Élysées le 26 septembre 2026. Une conclusion musicale, sublime et cruelle. Comme si seule la grande musique pouvait dire ce que les mots ne peuvent pas : que l’on peut survivre à la trahison de ceux qu’on aime.
Comment ne pas être troublé par la densité de l’histoire familiale ? En creusant les mécanismes du mensonge intergénérationnel, Denis Jeambar réussit un implacable roman.
L’ombre d’une trahison
Denis Jeambar
Éditions Calmann-Lévy
Roman
190 p., 19,50 €
EAN 9782702196540
Paru le 20/05/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Paris et Neuilly. On y évoque aussi la presqu’île Giens, la normandie et New York ainsi que des voyages au camp du Struthof en Alsace, au camp de Flossenbürg en Bavière. Un périple qui passe aussi par Nice, Saint-Martin-Vésubie, puis le Piémont, Borgo San Dalmazzo, Fossoli di Carpi et Bormio, puis la Suisse.
Quand ?
L’action principale se situe en septembre 2026, mais le roman remonte jusqu’aux persécutions du XIXe siècle et à la Seconde Guerre mondiale.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Sa conscience serait l’unique témoin du déballage qu’il allait entreprendre et la seule comptable d’un bilan qu’il n’avait jusqu’alors cessé de repousser ou de falsifier. »
Par un bel après-midi d’automne, Tom se rend compte qu’il n’a plus peur de la mort. Pourtant, à soixante-treize ans, l’échéance approche.
Et il a presque toujours vécu dans l’angoisse depuis qu’il a réchappé, adolescent, à l’attentat qui a tué ses parents, de grands résistants devenus de fervents défenseurs d’Israël.
Tom Germetz a bien des secrets.
Il a passé quarante ans de sa vie à enquêter sur ces assassinats, sacrifiant presque tout à sa volonté de savoir, sauf l’amour qui le lie à sa femme.
Face à la baie vitrée de son luxueux appartement parisien, Tom revisite son passé familial et les questions affluent. L’instinct de survie peut-il tout justifier ? Quelle trahison condamne irrémédiablement un homme ? Peut-on pardonner à ses parents ?
Au soir de son existence, il ne lui reste que peu de temps pour faire les comptes.
Les critiques
Les premières pages du livre
« 1
« Je n’ai plus peur de la mort. » Un samedi après-midi de septembre 2026 vers 15 h 30, alors qu’il rêvassait en suivant à l’ouest la courbe automnale du soleil, Tom fut abasourdi par cette pensée aussi paradoxale que fulgurante. La peur obsessionnelle de la mort, qui avait envahi sa vie dès son adolescence, nouant sa gorge et glaçant son sang, s’envolait au moment même où son âge aurait dû l’exacerber. Une phrase incertaine, venue d’une fréquentation régulière des écrits de Freud, remonta alors à la surface de sa mémoire : « Le moi finit toujours par ne plus être maître dans sa propre maison. » Ce vieux souvenir lui fit esquisser une grimace fugace. N’avait-il pas cru, jusqu’à cet instant, qu’il avait réussi, à force de volonté, à dominer ses émotions, sa spontanéité et l’étreinte de ses angoisses mortifères !
Une fois sa surprise surmontée, comme si ce « je n’ai plus peur de la mort » adjudicataire se glissait à présent de manière on ne peut plus naturelle dans son esprit aussi tourmenté que rationnel, un sourire évanescent traversa son visage aux joues creusées, au front ridé, sans que son regard gris ne se détache du ciel d’un bleu diaphane qui inondait le salon de cette même lumière soyeuse qui lui avait fait acheter cette maison, posée sur le toit d’un immeuble du quai de Béthune sur l’île Saint-Louis avec Paris en spectacle. Son corps, encore long et mince, se détendit dans le fauteuil Charles Eames qu’Adi, sa femme, lui avait offert pour ses soixante-dix ans. Il se sentait libéré de cette pesanteur intérieure qui l’habitait depuis presque toujours. Même les douleurs rhumatoïdes qui le taquinaient depuis qu’il avait franchi le cap de la soixantaine paraissaient plus légères. Éprouvant une plénitude inconnue, il ferma les paupières très lentement, redoutant que ce sentiment s’éclipse aussi vite dans son obscurité intime qu’il avait jailli en plein jour. Il poussa un imperceptible soupir qui avait sans doute quelque chose à voir avec l’expiration définitive d’une oppression poitrinaire chronique. D’un geste napoléonien hérité de son père, il glissa la main gauche à plat sur sa poitrine pour vérifier l’effet physique de la dissipation de cette tension musculaire qu’il ressentait depuis tant d’années. Pas la moindre question ne vint l’assaillir. Il en fut décontenancé. Il avait toujours vécu avec de terribles affrontements intérieurs, des interrogations métaphysiques, des peurs rémanentes, des doutes sur lui-même, du découragement, du désespoir, des tétanies brutales, un fatras de mal-être psychologique et physique qu’il avait passé son temps à taire et à combattre, offrant à ses interlocuteurs, amis ou inconnus, l’image d’une personne sereine, apaisée, courtoise, équilibrée, sensée, adepte de la formule chère à la monarchie britannique : Never complain, never explain. Certains voyaient d’ailleurs en lui un monstre froid, voire un sale con prétentieux, et il s’en réjouissait. Il demeura quelques minutes dans le surprenant et délicieux état d’atonie qui l’avait envahi puis, sa raison reprenant peu à peu le dessus, il se demanda comment il avait réussi à sortir du cachot dans lequel il avait toujours vécu à l’insu de tous ceux qui croyaient le connaître, ou qui le détestaient.
Dans un réflexe puéril, il imagina que son apparence physique avait peut-être été transformée. Il rouvrit les yeux et se tourna sans bruit vers Adi, lascivement allongée à la manière de Mme de Récamier sur l’un des trois larges canapés beiges de cette vaste pièce aux murs blancs mettant en valeur un grand tableau signé Damien Hirst, un cœur rouge parcouru de papillons colorés dont il adorait le titre inspiré de la chanson de John Lennon et Paul McCartney, All You Need is Love. Le sol était, lui, encombré de beaux livres sur la peinture, posés ou glissés sur et sous quatre tables basses en verre granité. Adi dévorait un épais thriller scandinave sur un tueur à gages qui la passionnait au point de ne cesser de lui en raconter les rebondissements au fil de sa lecture sans qu’il fasse pour autant le moindre commentaire.
« Je n’ai plus peur de la mort », ces mots avaient résonné si fort dans son crâne que Tom songea même un instant que son épouse les avait entendus à l’unisson. Après cinquante années de mariage, Adi le connaissait par cœur. Avant même qu’il ouvre la bouche, elle devinait ce qu’il allait dire. Il était pour elle un livre ouvert et il ne s’en plaignait guère. Il n’avait presque rien à lui cacher, conscient de recourir à une litote avec cette expression. La manière qu’avait Adi d’anticiper ses propos lui permettait de satisfaire son inclination névrotique pour la concision. Il n’était pas taiseux mais ne supportait pas les bavardages. L’âge venant, il avait cependant pris goût à des pauses aussi silencieuses qu’indolentes dans ce confortable fauteuil en cuir noir, y fumant parfois avec lenteur un Hoyo de Monterrey no 2 après avoir ouvert les deux grandes baies vitrées coulissantes à galandage donnant sur la terrasse. Les yeux maintenant mi-clos, il laissa son imagination vagabonder au milieu de sa mémoire aussi encombrée qu’une vieille cave. En dépit de ses soixante-treize ans, il ne cédait pas à la nostalgie, depuis peu il aimait simplement s’évader du quotidien et des contraintes qui avaient dicté le tempo de son existence. Boulot-voyages, boulot-réunions, boulot-boulot. Il avait accepté ce triptyque sans qu’il devienne une routine. À ses yeux, chaque jour apportait son lot de nouveautés qui rendaient la vie aussi inattendue, déroutante et inquiétante qu’un grand roman tragique.
En observant Adi à la dérobée, il méditait sur l’effroi qui l’habitait depuis son enfance et plus encore depuis cinquante-trois ans. Il n’avait pas vingt ans quand la mort avait frappé à sa porte. Le 13 janvier 1973, alors qu’il quittait avec ses parents l’hôtel particulier qu’ils habitaient en lisière du bois de Boulogne pour aller passer un week-end dans leur propriété de Cabourg, une fourgonnette en stationnement à moins d’un mètre de leur portail automatique avait explosé. L’onde de choc avait projeté leur voiture contre les grilles d’un immeuble voisin. L’avant du véhicule s’était empalé dans la ferraille. Son père et sa mère avaient péri sous le choc. Assis à l’arrière, Tom avait survécu au blast. Depuis cette tragédie, la mort le hantait jour et nuit. Il la redoutait, mais parfois l’espérait aussi pour en finir une fois pour toutes avec cet assujettissement d’autant plus morbide qu’il le dissimulait et refusait de s’en ouvrir à qui que ce soit en dehors d’Adi.
Son père, Jacob Germetz, était le descendant d’une vieille famille juive lituanienne arrivée en France au début du XIXe siècle après la perte de tous ses droits dans les déferlements successifs et barbares des Suédois, des Cosaques et, pour finir, des Russes. Il était né en 1919 à Paris. Obsédé par le passé chaotique des siens, il avait consacré ses études à l’histoire diplomatique et au droit international public naissant. Tout avait déraillé avec l’invasion hitlérienne et la promulgation du premier statut des Juifs par le maréchal Pétain en octobre 1940. Selon le récit peu détaillé que Jacob fit à son fils, les Germetz avaient aussitôt repris le cours immémorial de leur errance et gagné Nice dans la zone libre pour y retrouver un cousin lituanien, gérant d’une boutique de produits de luxe dans l’un des couloirs de l’hôtel Negresco. Il les avait logés rue Voltaire dans l’appartement qu’il possédait à proximité de la grande synagogue. Bien que recensés comme israélites dès le début de l’année 1942, ils avaient alors pu vivre en paix quelque temps. Ils étaient rassurés par la présence de milliers de juifs de tous horizons venus se réfugier sur la Côte d’Azur. Avec l’entrée de l’armée italienne de Mussolini dans Nice, le 11 novembre 1942, un sombre mercredi, la peur les avait à nouveau saisis au point d’envisager un départ pour les États-Unis. Leurs cousins étaient partis au début du printemps 1943, mais ils n’avaient pu les suivre. Les parents de Jacob avaient été hospitalisés, victimes de l’épidémie de tuberculose. Il n’avait pas voulu les abandonner malgré les supplications de sa mère. Ils étaient tout juste convalescents quand, le 9 septembre 1943, jeudi de ténèbres, 24 heures seulement après la proclamation de l’armistice entre l’Italie et les Alliés dans le village de Cassibile en Sicile, la 90e Panzergrenadier-Division allemande prit le contrôle de la ville. Le Sicherungsregiment 1000 avait aussitôt lancé les rafles, brutales, sauvages, méthodiques. Des convois étaient partis pour Drancy et Auschwitz. Sans être précis, Jacob avait raconté à Tom qu’il avait fui avec ses parents et réussi à rejoindre en voiture Saint-Martin-Vésubie, puis le Piémont, au terme d’une marche harassante à travers les cols et vallées du Mercantour. Ils espéraient gagner ensuite la Suisse. Comme beaucoup d’autres, ils avaient été capturés par les troupes allemandes déjà installées de l’autre côté des Alpes et emprisonnés dans la caserne de Borgo San Dalmazzo, près de Coni en Italie. Alors que la plupart des juifs avaient été renvoyés à Nice, de manière inexpliquée, les Germetz avaient été transférés, en décembre 1943, au centre de regroupement de Fossoli di Carpi en Émilie-Romagne, à quatre cents kilomètres de là, à l’est, une antichambre italienne de la mort, posée sur une ligne ferroviaire filant vers le nord et les camps d’extermination, Dachau, Auschwitz, Buchenwald et Flossenbürg dans le Haut-Palatinat bavarois.
Avant même que les SS n’en prennent le contrôle total en mars 1944, la vie y était déjà terrible pour les détenus. Son père et sa mère y étaient morts à deux jours d’intervalle au mois de janvier 1944. Ils avaient été jetés dans une fosse commune, cadavres pour toujours anonymes. Une semaine plus tard, Jacob était embarqué « comme un animal » – c’était son expression – dans un nouveau convoi. Direction Flossenbürg, à huit cents kilomètres, en Allemagne. Jacob refusait de dévoiler ce qu’il y avait subi car, disait-il, il n’était plus alors un être humain capable de penser. Il ne pouvait expliquer pourquoi il avait survécu alors que tant d’hommes étaient morts dans cet enfer. « Peut-être, avait-il dit à Tom dans un rare moment de confidence, ma haine des nazis m’a-t-elle maintenu en vie. » Il avait échappé à une épidémie dévastatrice de typhoïde, mais il n’était plus qu’une ombre squelettique quand, au printemps 1944, la Croix-Rouge avait pris en main l’administration du ghetto alors que commençait la débandade nazie. Quelques jours plus tard, les 90e et 97e divisions d’infanterie américaines libéraient définitivement Flossenbürg. Après une mise en quarantaine pour s’assurer qu’il n’avait pas contracté le typhus, on l’avait transporté en ambulance en Suisse où il était resté en convalescence deux longs mois. Il avait ensuite regagné la France et rejoint un mouvement de Résistance dans la Drôme, un épisode sur lequel il n’aimait pas non plus s’étendre sauf pour confier qu’il y avait retrouvé une vague amie d’enfance qui deviendrait sa femme. À la Libération, il avait récupéré tant bien que mal le domicile parisien de ses parents et quelques biens. Après avoir retrouvé la fac pour achever ses études, il avait obtenu un poste d’assistant à la Sorbonne et l’agrégation de droit public. « La vie, disait-il en tirant sur la pipe qu’il rallumait sans cesse pour s’offrir de pesants instants de silence, avait enfin recommencé… »
Il s’était marié en 1949, le jour de ses trente ans, avec Jeanne Beeman, la fille de connaissances de la famille Germetz, d’origine lituanienne elle aussi, plus âgée que lui d’une poignée de mois. Elle avait vécu trois années cachée avec les siens, près de Saint-Nazaire-le-Désert dans la Drôme. Comme beaucoup d’Israélites rescapés, l’un et l’autre refusaient d’évoquer longuement devant leur fils les épreuves qu’ils avaient traversées. Tom y voyait une extrême pudeur. Mais au fil des ans, par bribes, sa mère lui avait malgré tout parlé de sa peur quotidienne dans la ferme où ils avaient trouvé refuge, des journées passées à guetter l’Allemand, des nuits brisées par le moindre bruit, de l’angoisse de la dénonciation. Comme son père lui avait décrit la non-vie des autres déportés dans le camp de Flossenbürg, le travail forcé, l’absence de soins, la dysenterie, les maladies, les châtiments, les pendaisons, les viols, les coups de fouet. Tom ne parvenait pas à effacer ce passé qui, à ses yeux, faisait de ses parents des héros modestes, discrets sur leurs actions dans la Résistance, et des exemples. L’existence leur avait ensuite heureusement souri. Devenu un universitaire de renom, salué pour ses ouvrages sur le droit de la guerre, Jacob avait été chargé de missions souvent confidentielles sur la scène internationale. En 1957, en même temps que la France signait avec Israël un accord sur la construction d’un réacteur nucléaire dans le désert du Néguev, il avait accepté de présider une importante société de renseignements économiques proche de l’État hébreu.
Jeanne, docteur en philosophie, avait connu de son côté un succès d’édition avec une biographie de Baruch Spinoza. Ce livre lui avait valu d’être invitée à diriger un séminaire à la faculté de lettres de Tel-Aviv. Femme engagée, socialiste militante, sioniste, mais tenante de la création d’un État palestinien, elle était devenue membre du Conseil représentatif des institutions israélites de France en 1959. Selon Tom, ni l’un ni l’autre n’avaient imaginé être visés un jour par un attentat. La police ne retrouva d’ailleurs pas la moindre trace de menace à leur encontre. Leur mort dans l’explosion de leur voiture demeura un mystère. Non élucidé, cet acte terroriste ne fut jamais revendiqué.
Par miracle, Tom était sorti physiquement indemne de ce tas de ferrailles enchevêtrées. On l’avait transporté en urgence au très proche hôpital américain de Neuilly, où, après de multiples radios et examens rassurants, il était resté sédaté sous surveillance cardiaque pendant 48 heures. À son réveil, il avait d’abord entendu les oiseaux qui s’égosillaient sur les branches qui effleuraient la fenêtre de sa chambre. Ensuite, il avait vu qu’une infirmière et un médecin flanquaient son lit et l’observaient avec gravité. Ils avaient commencé à lui poser des questions auxquelles il n’avait pu apporter de réponses. Il ne gardait aucun souvenir de ce qui s’était passé. Quand il avait marmonné « que fais-je ici ? », il avait compris à leur visage inquiet qu’ils hésitaient à lui dire la vérité. Comme il ne trouvait pas la force de les interroger, son regard suppliant avait couru de l’une à l’autre. Le médecin avait repris la parole d’une voix affermie tandis que l’infirmière lui caressait le visage du dos de la main gauche dans un geste maternel. En écoutant le récit de l’attentat, un poids était tombé sur sa poitrine, si écrasant qu’il avait su aussitôt que cette oppression serait incurable. Il avait imaginé les corps déchiquetés de ses parents, conscient que jamais ces visions ne le laisseraient en paix. Gravées dans sa tête, tatouées dans sa peau. Ineffaçables. Il en fut, en effet, bien ainsi. Pendant plusieurs années, il ne passa plus une nuit sans se réveiller, le souffle court, le corps trempé de sueur, hanté par l’image de cadavres désarticulés, de visages brûlés, paniqué à l’idée que survienne en une fraction de seconde ce dernier instant auquel il avait échappé de si peu. Les assassins l’avaient visé tout autant que son père et sa mère. Ils avaient programmé une extermination familiale. Avant même d’être remis et de sortir de l’hôpital, il avait commencé à se demander pourquoi, sans trouver le moindre élément de réponse dans la vie qu’il avait jusque-là connue.
Il n’avait jamais caché à Adi les raisons de ses terreurs nocturnes. S’il s’agitait souvent dans son sommeil, il ne criait jamais ; juste après sa sortie de l’hôpital, il avait épuisé son besoin de hurler en découvrant à la morgue les restes de sa mère et de son père, méconnaissables malgré les efforts et le travail de reconstruction des médecins légistes. Son cri avait été si déchirant, si long que les rares témoins, professionnels pourtant du désespoir, en avaient été pétrifiés. Puis ce rugissement sauvage s’était brisé, emporté pour toujours dans l’au-delà de son être, ce monde impénétrable où s’était forgée sa véritable personnalité. La gorge déchirée, il était resté muet quelques heures. Quand il eut retrouvé la parole, il ne reconnut pas sa voix. Elle était grave, profonde, rauque, sans le moindre registre dans les aigus.
De manière étrange, cette élocution avait séduit Adi dès leur première rencontre sur les bancs de la Sorbonne en 1974, alors que l’un et l’autre avançaient encore à l’aveugle dans leurs études de droit. Elle y avait deviné une fêlure qui l’avait aussitôt émue et l’avait interrogé sans détour sur ce curieux enrouement. Désarmé par cette question qu’on n’avait jamais osé lui poser, il avait dit la vérité à cette étudiante dont la chevelure marron aux reflets acajou flottait toujours au vent comme le manifeste d’une indomptable liberté. Son regard noisette aux nuances cendrées trahissait une vivacité et une franchise sans faille. Par la suite, il n’avait parlé de son passé à personne. Adi lui avait pris la main avec délicatesse et y avait déposé un baiser. Rien de plus. Pas de phrases ou de grandes déclarations. Ils s’étaient mariés trois ans plus tard et ne s’étaient plus jamais quittés. Dès cette première rencontre, ils s’étaient aimés. Une banale histoire de coup de foudre qui ne s’était pas démentie au cours des ans. Ni l’un ni l’autre n’étaient physiquement remarquables, mais ensemble ils formaient un couple harmonieux, même allure déliée, même visages ouverts en dépit de leur discrétion sur leur vie privée.
Adi avait grandi presque seule au 9, rue Campagne-Première à Paris dans un atelier d’artiste aux immenses verrières. Son père, photographe renommé de l’agence Magnum, passait sa vie en reportage à travers le monde, sa mère, gynécologue, à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Les années et les absences répétées avaient fini par altérer leur relation. Adi avait dix-sept ans quand ils s’étaient séparés. Elle l’avait senti venir dans l’accumulation des silences. Elle avait vécu cette rupture sans révolte ni rancœur. Elle avait même réussi à réunir régulièrement ses parents autour d’elle, persuadée qu’un lien très fort les unissait toujours. Comme si la passion qui les avait si longtemps dévorés était devenue une eau souterraine qui, un jour peut-être, ressurgirait. Par défi, elle s’était lancée dans des études de droit pour se spécialiser dans les questions familiales et, quand elle avait épousé Tom, elle s’était juré que ce mariage serait une vie entière. C’est sous son influence qu’elle avait décidé de bifurquer et de se consacrer à la fois au droit pénal et aux droits humains, deux matières dans lesquelles elle s’était jetée avec enthousiasme. De son côté, Tom avait choisi le droit international des affaires, persuadé de pouvoir entrer ainsi dans le monde des plus grands secrets. Elle habitait encore rue Campagne-Première, mais dans un studio, quand elle avait fait sa connaissance. Après trente années de séparation, ses parents avaient décidé de revivre ensemble dans l’atelier que son père n’avait pas quitté. « Je savais depuis toujours que ça finirait ainsi », leur avait-elle avoué alors. Son père lui avait répondu en souriant : « Adi, tu ne savais rien. La vie ne prévoit rien. Même une histoire comme la nôtre. » Ils avaient agréablement vieilli dans la lumière de la verrière, réunis par une affection qui, en dépit de ce que lui avait dit son père, persuada définitivement Adi, peu encline aux errements romantiques, qu’on ne connaissait qu’un seul véritable amour. Pour elle, ce serait Tom. Elle avait veillé sur eux jusqu’à leur disparition, partageant un déjeuner mensuel en leur compagnie et celle de Tom, discret mais heureux de retrouver à leurs côtés une vie familiale qui lui avait été volée. Jamais Adi ne leur avait révélé les tourments de Tom qu’ils trouvaient souvent trop lointain. Ils s’en inquiétaient pour elle qui les rassurait sur « l’homme de sa vie ». Ils s’en étaient allés paisiblement à un mois d’intervalle à l’été 2019, effaçant dans la mort les va-et-vient de leur existence.
Tom avait hérité de son père des yeux gris d’une intensité troublante et un réseau de fines rides sur un front haut et noble opposant une fin de non-recevoir à toute forme de désinvolture. Adi aimait tout chez lui, son physique, son intelligence, sa détermination, son sang-froid et ses fragilités secrètes. Leur relation sexuelle ne s’encombrait d’aucun tabou et ne s’était pas étiolée avec le temps. Certes, ils faisaient moins souvent l’amour, mais le plaisir qu’ils en retiraient était intact. Adi avait une certitude non explicable de la fidélité de Tom. Peut-être venait-elle de sa propre attitude. Des avocats, des juges l’avaient courtisée, voire harcelée. Parfois tentée par curiosité, elle s’était abstenue. À la mi-quarantaine toutefois, elle avait cédé à un magistrat au charme avantageux et aux mots vénéneux. Par défi, pour se rassurer sur son âge, elle avait accepté une baise brutale sur son bureau, rapide, facile, subie, sans joie, qui lui avait laissé le sentiment d’avoir succombé à une animalité qui n’avait rien à voir avec l’amour. Cet amant-interlude semblait si satisfait de sa performance qu’elle s’était moquée de lui en rabattant sa robe noire d’avocate. « Un vrai deuil ! », lui avait-elle lancé, ironique. Elle savait que jamais elle ne recommencerait.
Entre elle et Tom, il y avait eu des bonheurs, des irritations, peu de querelles, pas d’enfants pour des raisons médicales, le désir d’adopter puis un renoncement égoïste, une existence au fond ordinaire, très active, lui avocat d’affaires, empêché par son étrange croassement de plaider à la barre, mais très recherché pour sa créativité exceptionnelle dans les montages juridico-financiers internationaux et sa discrétion sans faille, elle, pénaliste passionnée, spécialisée par conviction dans la défense des Droits de l’homme, saluée pour son art oratoire. Deux univers si différents qu’ils ne se croisaient jamais dans les couloirs du Palais de Justice. Les médias consultaient très souvent Adi. Tom refusait de les rencontrer par prudence et manie du secret. Il pratiquait la navigation en eaux profondes avec les squales du grand business et vivait de deals négociés sur tous les continents derrière des portes capitonnées, loin des tapages du monde tout en le transformant. Il appréciait ce travail discret, plus que lucratif, ne s’en plaignait jamais. D’une manière étrange, sa fragilité psychologique et émotionnelle disparaissait instantanément dans ces bras de fer. Il s’en réjouissait, acceptant par confort de ne pas s’interroger sur ce dédoublement de personnalité. Nul ne pouvait imaginer que le mur impénétrable qu il opposait à ses interlocuteurs cachait un syndrome de l’imposteur. Il le résumait ainsi pour lui-même : au contraire de ses parents, il n’avait rien vécu qui mérite le respect.
En dehors de Adi, tout était devenu relatif pour Tom après que la mort avait posé ses pattes sur lui en lui laissant ce timbre d’outre-tombe mauriacien. Quand son passé familial devint une camisole de force, ce sentiment s’enkysta. Il ne ressentit jamais, cependant, la nécessité de consulter un thérapeute. Qu’aurait-il pu découvrir qu’il ne sache déjà ! Seule la lecture régulière de Freud lui servait de béquille intellectuelle. Il vivait avec son malheur, l’avait verbalisé devant Adi, l’explorait en solitaire, l’analyserait et s’en accommodait tant bien que mal, comme ses douleurs au dos et aux genoux dont il connaissait également la cause : des années de course à pied, au rythme de cinquante kilomètres par semaine, des marathons tous les ans pendant un quart de siècle, une nécessité d’explorer sa résistance à la souffrance physique. Il était ainsi, il poussait tout à l’extrême, sa dévotion à Adi, son travail, le jogging, sa bataille contre l’angoisse de disparaître. Jusqu à cet instant.
Pourquoi venait-il de se dire : « Je n’ai plus peur de la mort » ? Il en oublia la douce lumière de ce ciel d’arrière-saison, son regard devint vague, couleur de pluie, comme chaque fois qu’il se plongeait dans un dossier complexe. Un symptôme de son retrait du monde environnant pour se concentrer sur cette interrogation ontologique. »
Extraits
« Chacun avait posé un bras rassurant sur ses épaules. Ils avaient avancé lentement dans le ventre de cette monstruosité pour ne rien négliger, effectué des pauses silencieuses, Tom avait vu des larmes vite essuyées sur les joues de sa mère et son père devenir blanc comme un linge. Après une heure et demie passée à sillonner ce territoire du crime de masse, il avait simplement murmuré : « J’ai compris. » Ses parents lui avaient alors manifesté toute leur tendresse en l’étreignant sans mesurer l’ampleur de son traumatisme. Il n’oublierait jamais ce qu’il avait découvert dans cette marche au bout de la mort. Il vivrait désormais entre nuit et brouillard. Alors qu’ils sortaient du camp il se retourna pour regarder une dernière fois ce théâtre de l’horreur avec, en tête, cette question : pourquoi ces héros, survivants du nazisme, lui avaient-ils imposé ce voyage en agonie et en enfer ? Comme une madeleine de Proust, grouillante de vers. Est-ce bien cela qu’ils avaient voulu ? Pourquoi ? » p. 45
« Il chassa ces idées grises en revenant à cette phrase définitive : « Je n’ai plus peur de la mort ? » Pourquoi lui fallait-il l’expliquer ? En trouver la cause ? Il était ainsi, d’un cartésianisme compulsif, Il avait besoin de tout comprendre, jamais il ne laissait une zone d’ombre dans les dossiers qu’il traitait, Il ne voyait pas d’autre moyen que de fouiller son passé familial, toujours fouiller, comme un rat généalogique. » p. 71
« Jacob n’avait pas été broyé par le système, il l’avait adopté, criminel sans remords puisqu’il avait continué à vivre, s’était marié, avait eu un enfant, lui, Tom, abusé par les mensonges de son faux héros de père et… — il avait repoussé ce constat le plus longtemps possible — par les silences de sa mère. Lui vint la conviction qu’elle savait tout, Il se jura d’enquêter sur elle dès son retour. Il avait passé sa dernière nuit à Carpi dans des draps de cauchemars. Enragé, il s’était réveillé avec des idées plus noires encore. Il songeait aux fréquents conciliabules de ses parents, cette porte qu’ils fermaient derrière eux pour évoquer leurs indicibles secrets. Plus jamais il ne pourrait vivre dans l’hôtel particulier de Neuilly, sauf à avoir le sentiment de cohabiter avec des démons, ce père ignoble et cette mère complice. S’il revenait de ce voyage, il se débarrasserait de tout ce qu’ils lui avaient transmis. » p. 81
À propos de l’auteur
Denis Jeambar © Photo André Perlstein
Écrivain et journaliste, Denis Jeambar est l’auteur d’une trentaine d’essais, romans, nouvelles et biographies. Il a été directeur de la rédaction du Point, président d’Europe 1, président et directeur de la rédaction de L’Express. (Source : Éditions Calmann-Lévy)
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