En deux mots
Andrew Tarbell, professeur de photo en Californie, vient de perdre sa femme Anne. Il cache un lourd secret : il a été Gary Summers, photographe de génie officiellement mort dans l’explosion d’un voilier en 1995. Et avant cela, il s’appelait Benjamin Bradford, avocat new-yorkais. Son fils Jack, journaliste d’investigation, vient de publier un scoop explosif sur un scénariste hollywoodien accusé de plagiat. Son nom : Adam Bradford. Le fils qu’Andrew a abandonné trente ans plus tôt.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
L’homme aux mille vies
Peut-on tout quitter pour devenir quelqu’un d’autre ? La réponse à cette question pourrait s’appeller Andrew Tarbell. Ou Gary Summers. Ou Benjamin Bradford. Autant de vies, autant de mensonges, et un roman qui tient toutes ses promesses.
C’est avec son second roman paru en 1997 que Douglas Kennedy a vraiment lancé sa carrière d’écrivain. L’homme qui voulait vivre sa vie a été traduit en seize langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, adapté au cinéma en 2010 par Éric Lartigau, avec Romain Duris, Marina Foïs et Catherine Deneuve. Et il connaît aujourd’hui une suite très réussie, elle aussi. Soulignons d’emblée qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier volet pour plonger dans cette histoire aux rebondissements multiples. Car si, dès le chapitre initial, on comprend que le photographe Andrew Tarbell, qui demande à un sans-abri s’il peut le prendre en photo, n’est autre que Gary Summers, un photographe reconnu et déclaré mort après l’explosion, en 1995, du voilier sur lequel il se trouvait. On comprend aussi qu’Andrew n’a qu’une crainte, c’est que l’on découvre la supercherie et sa véritable identité, même si bien des années ont passé depuis et qu’il se retrouve seul à la soixantaine, son épouse Anne – qui partageait son secret – venant d’être emportée par un cancer foudroyant. Enfin seul, pas tout a fait. Leur fils Jack, brillant journaliste, a découvert qu’un avocat-scénariste nommé Adam Bradford aurait volé le travail d’un cinéaste décédé. Le récit qu’il fait de l’affaire pour Vanity Fair provoque un scandale. Mais pour Andrew ce nom résonne bien différemment, car Adam n’est autre que son premier fils, qu’il a dû abandonner en changeant d’identité. Et si le père de Jack constate avec fierté son talent de journaliste d’investigation, il craint tout autant d’être démasqué. Car sans le savoir, Jack est en train de ruiner la carrière de son demi-frère. De démolir, pierre par pierre, l’édifice de mensonges paternel. De ruiner des décennies de cavale intérieure. « Toutes ces années à vivre dans le mensonge, ces décennies de marasme professionnel, ces nuits blanches peuplées de culpabilité, de crainte et de désespoir me submergent d’un coup, accompagnées d’une soudaine prise de conscience : c’est Anne qui n’a maintenu la tête hors de l’eau et m’a aidé à supporter l’ennui éreintant de mon existence en tant qu’Andrew Tarbell. J’ai beau jouer parfaitement mon rôle invisible, sans Anne je ne suis plus qu’un édifice de tromperie en plein écroulement. »
Kennedy excelle dans ce type de construction narrative : les coïncidences ne semblent jamais forcées, elles paraissent inévitables. Le destin se moque des plans les mieux ficelés. Le roman alterne passé et présent avec une fluidité remarquable. Les retours en arrière éclairent sans alourdir. On découvre Benjamin Bradford, l’avocat étouffé de Wall Street qui prenait des photos le midi dans les rues de Manhattan. Sa femme Beth, coincée en banlieue avec ses romans refusés et ses antiquités fédéralistes. La chambre noire aménagée dans le sous-sol. Et puis Gary Summers, ce voisin aux cheveux blonds ondulés et à la veste en cuir, « un alien venu de la planète Velvet Underground en visite parmi les bonnes familles blanches protestantes de New Croydon ». La suite, on la devine, est explosive. Au sens littéral.
En suivant cet homme qui a fait de mauvais choix, on comprend aussi qu’il n’a d’autre option que de vire avec. « Apprends de mes conneries », lui a dit son propre père sur son lit de mort. Il n’en a rien fait. On comprend alors que la relation père-fils est au cœur du roman. Pas une fois, mais trois. Avec Jack, le fils journaliste qui l’admire sans vraiment le connaître. Avec Adam, le fils abandonné qui porte le nom de famille comme une blessure. Et en filigrane, avec son propre père, vétéran de guerre piégé dans une vie civile qu’il haïssait. Kennedy y parle avec une finesse rare de la transmission des ratages, de l’amour maladroit, du silence comme seul héritage possible.
Le style est vif, direct, cinématographique. Les phrases claquent. Les fins de chapitres sont des hameçons. On pense à John Updike, que Kennedy cite lui-même : « La célébrité est un masque qui vous dévore le visage. » On pense aussi aux grands romans de formation américains, à cette Amérique des motels et des routes, des clubs de jazz et des scandales hollywoodiens. Kennedy sème ses références avec gourmandise, de Gershwin à Haendel, de Bill Charlap à Conversation secrète de Coppola, que l’on rejoue au cinéma du coin.
L’homme qui n’avait pas assez d’une vie est une cathédrale de mensonges, comme l’écrit joliment Le Figaro. Un thriller qui tient en haleine et, derrière l’intrigue, un portrait d’homme habité, imparfait, touchant.
L’homme qui n’avait pas assez d’une vie
Douglas Kennedy
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Chloé Royer
352 p., 22,80 €
EAN 9782714493217
Paru le 07/05/2026
Où ?
Le roman est situé aux États-Unis, notamment en Californie, à San Francisco et Los Angeles, à New York et dans le Montana.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’aux années 1990.
Ce qu’en dit l’éditeur
Il suffit d’une vie pour disparaître, il en faut plusieurs pour trouver la rédemption.
Vingt-huit ans après la révélation de L’Homme qui voulait vivre sa vie, Douglas Kennedy nous entraîne dans une course poursuite effrénée à travers les paysages grandioses du Montana, sur les traces d’un homme aux mille visages, insaisissable et désespéré.
Depuis le décès brutal de son épouse, Andrew Tarbell aimerait se rapprocher de son fils, Jack, avec qui il entretient une relation difficile. Longtemps à la dérive, le jeune homme s’est reconverti en apprenti journaliste dont Andrew suit assidûment les publications.
Or voici que Jack dévoile une enquête sur une affaire de plagiat qui fait les gros titres à Hollywood. Le nom du coupable ? Adam Bradford.
Pour Andrew, c’est le choc. Adam est le fils qu’il a abandonné quand il s’appelait encore Ben Bradford et qu’il avait été déclaré mort dans un accident de bateau.
Aujourd’hui, la vérité pourrait bien remonter à la surface, brisant non seulement la vie d’Andrew, mais aussi celle de tous ceux qu’il croyait avoir protégés.
Les critiques
France Inter (Un jour dans le monde – Fabienne Sintes)
« 1
LE VISEUR. Fermez un œil et regardez à travers cette minuscule ouverture. Que voyez-vous ? Un cadre contenant une image qui, d’une certaine façon, est réelle… puisqu’elle se trouve juste en face de vous. Mais qu’est-ce que ça veut dire, être réel, à travers l’objectif d’un appareil photo ? Peut-être n’est-ce qu’une version de la réalité, semblable à ce qui est. Un photographe, qu’il soit professionnel, amateur ou simplement détenteur d’un smartphone, ne fait que raconter une histoire. Le professionnel sait utiliser l’ouverture et les lumens (qui mesurent l’intensité lumineuse) afin de manipuler ce qui se présente devant lui. Mais ce qui en ressort n’est jamais la vérité. Tout récit est subjectif – et notre manière de raconter est influencée non seulement par des considérations esthétiques (que nous possédons tous, à divers degrés de sophistication), mais aussi par tout ce qui a fait de nous la personne que nous sommes. Chaque ombre, chaque lumière présentes dans notre histoire personnelle. Tout ce que nous avons perdu, trouvé… et, parfois, perdu de nouveau.
Pensez à un moment de crise dans votre vie ; un moment difficile, entaché par l’échec et le chagrin. Une rupture, par exemple, ou un divorce. Vous avez votre version de ce qui a mal tourné, de qui était responsable, de pourquoi c’est à vous qu’on a fait le plus de tort… tout comme votre ex-partenaire a aussi sa propre idée sur ce qui n’allait pas entre vous et sur le chaos que vous avez provoqué. Ainsi, vous vous accusez mutuellement de déformer la vérité quand vous faites chacun le récit de la passion que vous partagiez autrefois. La question se pose : qui a raison et qui a tort ? La réponse est simple : personne. Ce ne sont que des versions opposées de la même catastrophe, quelle que soit son ampleur ; encore une histoire d’amour ratée, à ajouter aux millions d’autres depuis l’apparition de l’espèce humaine.
Ce qui me ramène à l’instant où la personne derrière le viseur – ou devant un écran, comme c’est de plus en plus souvent le cas de nos jours – appuie sur un bouton afin de capturer ce qui se présente sous ses yeux. Elle est à la fois artiste et témoin ; on a beaucoup comparé la photographie à un mariage précipité entre savoir-faire et pur hasard. Être là au bon endroit et au bon moment. Un peu comme lorsqu’on agit sans réfléchir, c’est un réflexe qui peut mener à quelque chose d’extraordinaire, de banal, de franchement mauvais. L’art est toujours affaire d’improvisation. Il en va de même pour la vie – même quand l’imprévisible semble ne pas figurer au menu.
Ce matin, par exemple, je buvais mon deuxième café en consultant machinalement mon iPhone, quand j’ai repéré un concert de Bill Charlap, un pianiste de jazz que je vénère, au Black Cat Club de San Francisco – à seulement six heures de route de la banlieue où j’habite depuis de trop longues décennies. Il était 9 heures du matin. J’avais mal dormi. Avant de me demander si c’était vraiment une bonne idée, j’avais déjà réservé pour chacun des deux sets de ce soir, trouvé un hôtel bon marché avec parking non loin de là, à Berkeley, et fourré des vêtements de rechange et du matériel photo dans un sac. Une demi-heure plus tard, je remontais l’Interstate 5 à toute vitesse, avec la ferme intention de parcourir d’une traite les six cent cinquante kilomètres du trajet.
L’hôtel n’a rien de remarquable. En me promenant dans Berkeley pour la première fois depuis plus de vingt ans, je note avec amertume que son ambiance autrefois hipster et débauchée a laissé place aux mêmes chaînes de magasins et de restaurants que partout ailleurs. Malgré tout, il reste quelques bouquinistes et un cinéma d’art et d’essai. Je cours pour attraper le train et, quarante minutes après, j’arpente les rues sordides de Tenderloin, à San Francisco. J’ai tenu à prendre mon appareil photo pour la soirée, mais cette partie de la ville est un vrai coupe-gorge après la tombée de la nuit… et paraît plus que louche même en plein jour. Tout en me dirigeant d’un pas pressé vers le club de jazz, je vois défiler par dizaines des hôtels miteux, des sans-abri assoupis sur le trottoir et des prostituées en minijupe rose qui proposent leurs services à des hommes solitaires comme moi.
« T’es fou de traîner ici, blanc comme t’es ! » me lance un type défoncé à je ne sais quelle substance.
Je force encore l’allure. Je ne peux pas le contredire – l’instant d’après, je dois faire un écart pour éviter un cul-de-jatte grisonnant en fauteuil roulant, qui veut me vendre un sachet de crack pour 50 dollars.
« C’est de la bonne », insiste-t-il.
Mon appareil photo est dans ma poche. Je brûle de braquer mon objectif sur cet étalage de désespoir qui me rappelle la Bowery, ce recoin crasseux et désolé de Manhattan. Quand j’étais gosse, à la fin des années 1960, avant que mes parents s’exilent dans une banlieue résidentielle avec le reste de la classe moyenne blanche, Bowery était l’image même de la misère, avec ses rangées d’asiles de nuit et de bars sordides dont les pancartes promettaient une bière et un shot de whisky pour 25 cents. Des hommes mal rasés, la chemise trempée de sueur, tambourinaient aux vitres de notre Oldsmobile quand on traversait ses rues sales vers Manhattan Bridge et Brooklyn, où vivaient mes grand-tantes maternelles. Un jour, furieuse contre mon père qui avait encore choisi de passer par le centre-ville, ma mère m’a ordonné de fermer les yeux pour que je ne voie pas le vieil homme aux longs cheveux blancs et à la barbe répugnante qui avait projeté un crachat sur notre pare-brise, puis l’avait essuyé avec sa manche, avant de réclamer un dollar pour sa peine.
« Je te préviens, tu ne lui donnes rien ! » a décrété ma mère.
Fidèle à lui-même, mon père, qui détestait qu’elle le commande, a plongé la main dans sa poche et en a tiré un billet de dix (une petite fortune en 1965) avant d’abaisser sa vitre et de déposer l’argent dans la paume du mendiant tout en démarrant en trombe.
« Ce que tu peux être con ! a rugi ma mère. Tu n’as fait que lui payer plusieurs jours de beuverie.
— Mais c’est sa raison de vivre, a rétorqué mon père en me décochant un sourire complice. Avec ces 10 balles, il pourra passer la nuit au chaud sans être obligé de dessoûler. Ta raison de vivre à toi, c’est bien de me casser les couilles dès que tu en as l’occasion.
— Ne dis pas de gros mots devant notre fils.
— Et me traiter de con, c’est pas un gros mot ? Le gamin a besoin de voir et d’entendre à quoi ressemble la vraie vie. Pas vrai, gamin ? »
Papa m’appelait toujours gamin. Ça ne me dérangeait pas. C’était sa façon bourrue de me témoigner de l’affection. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, il se sentait comme tant d’hommes de sa génération – perdu dans une vie civile qu’il haïssait. Piégé dans un mariage dont il avait su dès le début que c’était une erreur, mais qu’il avait trop peur de fuir. Sa carrière de négociant en métaux au sein d’une vaste entreprise américaine lui permettait de s’offrir tous les joujoux de la prospérité, mais l’étouffait à petit feu. Il aimait son fils unique, moi, à sa manière distante et renfermée. Lorsqu’il a quitté ce monde à cinquante-sept ans (pas étonnant à force de fumer deux paquets par jour), c’était avec l’air abattu d’un homme vaincu par ses choix contre-intuitifs. Étendu sur un lit d’hôpital, consumé par un emphysème, il m’a pris la main et a murmuré une dernière phrase avant de s’éteindre.
« Apprends de mes conneries. »
Évidemment, je n’en ai rien fait. Mais la grande ironie de cet ultime message paternel, c’est que, pendant toutes mes années de jeune adulte, il s’était escrimé au contraire à me détourner de la vie et du métier que je désirais. J’avais tant besoin de son approbation que je lui ai obéi. Et, au fil des trente et quelques dernières années, je me suis plus d’une fois fait cette réflexion : si j’avais gardé le cap, si j’avais refusé de me plier à sa volonté, mon existence tout entière n’aurait peut-être pas été…
Ne termine pas cette phrase.
Cette vie-là est morte.
Ces cinq mots, je me les répète bien souvent, quand je menace de flancher sous le poids de toutes les choses dont je ne peux parler à personne. Parce que… cette vie-là est morte. Tenter de me raccrocher au peu qu’il en reste ne m’attirerait que de graves ennuis, voire un châtiment.
La mémoire peut nous jouer de sales tours. Quelques rues bordées de centres d’hébergement d’urgence, un cul-de-jatte en fauteuil qui me propose du crack et me gueule dessus pour l’avoir dépassé sans rien lui donner… et je reviens soixante ans en arrière, dans la voiture de mes parents, dans un même décor de déréliction humaine dominé par le souvenir titanesque de mon père. Tout ça parce que je n’ai jamais vraiment fait la paix avec lui – dans le mélange d’amour et de rancune qui définit traditionnellement tant de liens familiaux. Et parce que je me sens, à cet instant, si profondément perdu.
« Vous pouvez m’aider à manger ce soir ? »
Le type qui s’adresse à moi a le crâne tondu comme à l’armée, une chemise à motif camouflage tachée, un treillis en piteux état et des sandales noircies par la poussière et les ordures du trottoir. Trapu, rouge et en sueur, il a l’air désespéré. Mais le plus perturbant est qu’il a visiblement le même âge que moi.
« Vous êtes d’où ? je demande.
— Pas loin du parc national de Sequoia, si ça vous dit quelque chose. »
Sequoia, en Californie. L’une des rares forêts préhistoriques encore présentes sur Terre. Des arbres immenses de plusieurs dizaines de mètres de haut. Altitude, froidure perpétuelle, de la neige jusqu’au mois de juin.
« J’habite au nord de Los Angeles, je réponds au type. Bien sûr que je connais Sequoia. C’est un coin magnifique.
— J’y retournerais bien. Mais… »
Son regard fuit. Il a eu une vie avant, parmi ces troncs gigantesques, c’est une longue histoire. À le voir maintenant mendier pour survivre à Tenderloin, l’histoire finit mal.
« Vous êtes SDF ? »
Il hoche la tête.
« Ancien de l’armée ? je demande encore.
— Ancien Marine. J’ai fait ça toute ma vie. Ma connasse d’ex-femme est partie avec ma retraite, et j’ai gaspillé le reste comme un abruti… même s’il ne restait pas grand-chose.
— Mon père était Marine. Il a fait Okinawa. Et vous ?
— Le Vietnam. Une foutue guerre. »
En remerciement pour avoir risqué sa vie au service de ce fiasco géopolitique, son pays l’abandonne à la rue sans aucune sécurité sociale, sans autre choix que de dormir sur un bout de carton dans cette ville de techno-ploutocrates. Dans la poche de mon propre treillis, j’attrape le petit Leica offert par ma seconde femme, Anne ; elle l’avait déniché sur eBay à un prix ridiculement bas.
Il sera ton œil caché, avait-elle écrit avec son talent pour les belles phrases. C’était l’une des nombreuses qualités que j’aimais chez Anne : elle parvenait toujours à m’encourager, même quand j’avais moi-même perdu tout espoir de ressusciter ma carrière de courte durée après sa fin catastrophique. Notre mariage a duré plus de trente ans. Tout ce temps, le secret que nous partagions est resté inviolé. Il y a eu des moments difficiles, mais nous nous retrouvions toujours. Notre profonde complicité n’a jamais failli. Sans elle, je sais que j’aurais lâché prise il y a bien longtemps. Mais…
Cette vie-là est morte.
Encore ces cinq mots. Malgré tout, je reste un homme en chemin vers un club de jazz, avec un Leica en poche et un hôtel correct où passer la nuit. Tout le monde n’a pas cette chance.
« Vous vous appelez comment ? je demande au type.
— Phil Goodwin. Et vous ?
— Andrew Tarbell.
— Je peux vous appeler Andy ?
— Je préfère Andrew. Je n’ai pas beaucoup de liquide sur moi. Mais si je vous donne 30 dollars…
— J’aurai de quoi dormir et de quoi manger ce soir. Peut-être même une ou deux bières. Même si je ne bois pas beaucoup.
— Va pour 30 dollars. À une condition. Je peux vous photographier ?
— C’est ça, votre truc ? La photo ?
— J’enseigne la photographie. Et je retouche les clichés des autres.
— Mais vous n’exposez pas, vous ?
— Ça m’est arrivé quelques fois dans l’école où j’étais prof. J’ai bien essayé de contacter des galeries, mais… »
Pourquoi je raconte tout ça à ce pauvre homme ? Pour la même raison qui m’a poussé à parcourir six cent cinquante kilomètres sur un coup de tête ? La détresse prend les détours qu’elle veut – et nous mène vers des contrées inattendues. Comme ce coin de rue délabré devenu confessionnal, avec ce mendiant en guise de curé. Sa situation me touche autant qu’elle m’angoisse : jusqu’à récemment, il avait un travail et une famille… jusqu’à ce que tout bascule. C’est peut-être pour cette raison que la majorité d’entre nous esquivons souvent nos compatriotes réduits à la mendicité. On ne sait que trop bien qu’il suffirait d’un ou deux revers de fortune pour qu’on se retrouve à la rue.
« Mais vous prenez toujours des photos ? demande Phil.
— Les habitudes ont la vie dure.
— Je vois. Laissez-moi deviner : vous voulez une photo triste du soldat devenu clodo.
— Je ne vous vois pas comme un clodo.
— Mais vous cherchez quand même à me tirer le portrait. Enfin, je ne vais pas cracher sur 30 balles. J’ai faim et ça fait quatre jours que je dors par terre. Je veux bien poser pour vous si ça me vaut une nuit dans un vrai lit avec des draps. Et puis, qui sait ? Peut-être que cette photo de moi vous rendra célèbre. Comme Gary Summers avec sa photo de pompier. »
Sa dernière phrase me prend de court, mais je fais de mon mieux pour cacher ma stupéfaction.
« Gary Summers ?
— Vous connaissez sûrement, ils ont fait une série sur lui. Mais je comprends que ça vous étonne qu’un paumé comme moi connaisse le meilleur photographe d’Amérique…
— Je ne sais pas si c’était le meilleur, dis-je pour nuancer. Mais il était plutôt bon.
— Plutôt bon ? Un prof de photo qui trouve Gary Summers “plutôt bon”. C’était un génie, un type hors du commun ! Vous êtes jaloux ou quoi ? »
Je ne réponds pas. Tirant ma pince à billets de ma poche, je prends trois billets de 10 dollars que je lui fourre dans la main.
« Comme promis. »
Puis je le laisse là et reprends le chemin du club de jazz. J’ai sérieusement besoin d’un verre.
« Vous ne voulez plus ma photo ? » me hèle Phil.
Sans ralentir, je secoue la tête.
« Eh, dites, je ne voulais pas vous vexer. Surtout que vous avez été sympa. Allez, revenez et prenez-moi en photo.
— Demandez plutôt à Gary Summers. »
Je me retiens d’ajouter : Puisqu’il n’est pas mort…
Non, je garde ça pour moi. Tout comme une autre vérité, peut-être plus importante et encore plus secrète.
Je suis Gary Summers.
2
LA VÉRITÉ. Quel concept absurde. En dehors de quelques certitudes empiriques – le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest, le mouvement des marées –, au jour le jour, il n’y a pas de vérité. Seulement des interprétations.
Et pour le dépositaire d’un secret qui pourrait être une vérité (ou, justement, une simple interprétation), il n’y a qu’une solution : aller de l’avant, sans jamais se retourner.
C’est pourquoi j’ignore les protestations de Phil le mendiant pour tracer vers le Black Cat Club. Je pousse la porte et je donne mon nom à l’hôte d’accueil, qui m’a attribué une table pour une personne côté clavier du Steinway trônant sur scène. Je me plonge dans le menu. À l’extérieur du Black Cat s’étale le résultat du darwinisme social à l’américaine : un paysage urbain de désespoir et de déchéance. Le droit d’entrée dans le club s’élève à 35 dollars, un cocktail en coûte 19. J’ai commandé une bière et un shot de whisky pour la modique somme de 15 dollars. Si je mentionne ces détails, c’est parce que je m’emploie depuis des décennies à vivre chichement et que, comme tant de mes compatriotes, je suis effaré par la flambée des prix dans tout le pays. Cette bière et ce shot à 15 dollars répondent donc autant à mes habitudes de frugalité qu’à mon besoin immédiat d’alcool. Au cours de la soirée, il me faudra encore trois autres verres – sans parler de la sublime musique de Bill Charlap, oscillant entre lyrisme et swing dans ses réinventions géniales et ouvragées des grands classiques américains – pour ne pas sombrer dans la tristesse. Lorsque Charlap se lance dans Someone to Watch Over Me de Gershwin en exaltant la mélancolie de cette ballade majestueuse, je suis quand même incapable de retenir mes larmes. Je suis si proche de la scène que Charlap remarque mon émotion – malgré mes efforts pour ne pas la montrer – et, à la fin du premier set, il vient me toucher l’épaule.
« Ça va ?
— Ma femme est morte il y a un mois, dis-je sans réfléchir. Vous jouez tellement bien Gershwin… Je n’ai pas tenu.
— Oui, ce morceau peut vraiment faire pleurer. Toutes mes condoléances. Mais je suis aussi heureux que ma musique vous ait ému. C’est le meilleur compliment qu’on puisse faire à un jazzman. »
Je me surprends à sourire et je remercie Charlap pour sa gentillesse. Durant le second set, il m’est plus facile de contenir ma peine.
« C’est offert par la maison, me dit le serveur, au moment où je demande l’addition.
— Sans rire ?
— Avec les compliments de M. Charlap. »
Je le cherche du regard pour le remercier une fois encore, mais il a sans doute déjà quitté la salle. Alors je sors mon carnet et mon stylo pour griffonner un message, que je tends au serveur afin qu’il le lui fasse parvenir.
La bonté est une denrée rare. La vôtre a été un précieux cadeau.
L’homme me promet de le transmettre, et je lui glisse un billet de 20 dollars en prime. C’est seulement en me levant que je prends conscience de la précarité de mon état. Je suis ivre. Le serveur me prend par le bras.
« Monsieur, même sobre, je vous déconseillerais de traverser Tenderloin à cette heure-ci. Vous avez Uber sur votre portable ? »
J’acquiesce.
« Vous avez une adresse pour la nuit ? »
Idem.
« Vous voulez bien me confier votre téléphone un instant ? »
Je le lui tends afin qu’il saisisse les informations que je lui dicte.
« Le chauffeur sera là dans quatre minutes, dit-il en me rendant mon appareil. C’est pas donné, pour aller à Berkeley : 42 dollars. Mais vous n’êtes vraiment pas en état… »
Je l’interromps d’un geste signifiant que je suis d’accord avec lui. Puis je ferme les yeux, atterré de m’être laissé aller à ce point… et, en même temps, je suis touché par la prévenance dont on fait preuve à mon égard. Même dans l’Amérique de 2025, si dure et si violente, la bienveillance a encore droit de cité. Les gens de bon cœur, tout ça…
Peu après, une notification m’informe que le chauffeur m’attend dehors. Je me relève. Le serveur insiste pour me soutenir.
« Je vous accompagne à la voiture, monsieur. La semaine dernière, un couple de Suédois a refusé sous prétexte qu’ils n’avaient pas besoin d’escorte jusqu’à leur taxi. Deux types les ont accostés juste devant la porte. Ils avaient un pistolet. L’homme a perdu sa Rolex, la femme son alliance, sa bague de fiançailles et son sac à main, avec 300 dollars en liquide et son passeport dedans. Ils sont revenus ici pour attendre la police. Le type a pris un coup de crosse, il saignait. Vous savez ce que leur a dit le policier ? “Quelle idée de se balader dans Tenderloin en pleine nuit.”
— Je n’ai aucune envie de prendre un coup de crosse sur le crâne, admets-je.
— C’est pour ça que je viens avec vous. »
Arrivé à la porte d’entrée, il l’entrebâille et inspecte soigneusement les environs avant de me guider jusqu’à la Toyota argentée qui m’attend. Alors qu’il m’ouvre la portière, je remarque une matraque en caoutchouc pendue à sa ceinture, sous sa veste. C’est ça, de travailler dans Tenderloin.
Après m’être confondu en remerciements, je lui demande son nom.
« Anthony… Mais ne m’appelez pas Tony, par pitié.
— Vous êtes un vrai gentleman, Anthony. Je suis désolé de m’être soûlé comme ça.
— J’ai vu pire. Et puis, M. Charlap m’a dit ce qui vous était arrivé. C’est triste pour votre femme. Vous étiez mariés depuis combien de temps ?
— Trente ans.
— Dites donc, c’est pas rien.
— Non, en effet. »
L’émotion menace une nouvelle fois de me submerger. Anthony s’en rend compte : après m’avoir installé sur la banquette arrière, il s’adresse au chauffeur.
« Mon ami vient de perdre sa femme. Alors je compte sur vous pour le ramener sain et sauf à son hôtel… et l’accompagner à l’intérieur. C’est possible ? »
L’homme – une notification m’a informé qu’il s’appelait Mahmoud – répond d’un bref hochement de tête.
« J’espère vous revoir par ici », me salue Anthony en refermant la portière.
Je voudrais le remercier une dernière fois, mais le chauffeur démarre en trombe. Je réussis tout juste à lui faire un signe de la main avant d’éclater en sanglots. Il me faut un long moment pour me calmer. Quand je relève enfin la tête, je surprends le regard de Mahmoud dans le rétroviseur.
« Désolé, je marmonne. Ça me prend sans prévenir.
— Pas grave. »
Il a le ton indifférent d’un travailleur de nuit épuisé. Malgré tout, une fois devant mon hôtel, il prend le temps de m’aider à atteindre la porte et, au moment de partir, me gratifie d’une brève pression sur l’épaule – simple geste de solidarité envers un inconnu malheureux croisé le temps d’une course. Je le remercie d’un hochement de tête, puis je gagne la réception en chancelant. Mon état déplorable n’échappe pas au jeune homme derrière le comptoir.
« Vous avez une chambre ? demande-t-il.
— Oui, bien sûr. La 303. Je m’appelle Tarbell.
— Un instant, s’il vous plaît, je vérifie. »
Il pianote sur son clavier d’ordinateur avant de scruter l’écran.
« En effet, monsieur Tarbell. Bienvenue. Vous avez votre clef ? »
Je fouille laborieusement ma poche de veste jusqu’à toucher du bout des doigts le petit rectangle de plastique qu’on m’a confié à mon arrivée. Tel le boy-scout que j’ai été autrefois, je le brandis fièrement, toujours à l’affût de félicitations pour mon bon comportement. J’ai bien changé depuis…
« Le check-out est à 11 heures, monsieur.
— Vous pourriez le repousser à midi ?
— 11 h 30, mais pas plus, répond-il. On est complets, demain.
— Va pour 11 h 30. Ce serait possible d’être réveillé par téléphone une demi-heure avant ?
— Aucun problème. Ça ira, pour monter ? »
Ai-je si mauvaise mine que ça ? Clairement, la réponse est oui.
« Je vais m’en sortir, merci. »
L’ascenseur remplit sa fonction. La clef électronique aussi. À force de tâtonnements sur l’application Uber, je réussis à gratifier mon chauffeur d’un pourboire de 20 dollars ; après tout, il a pris le temps de se montrer attentionné en plein milieu de son service de nuit, qu’il doit sûrement effectuer au moins douze heures par jour et six jours par semaine afin de joindre les deux bouts. Après m’être déshabillé, j’enfile maladroitement le T-shirt et le bas de pyjama que j’ai fourrés dans mon sac le matin même et je tire les rideaux élimés sur la fenêtre striée de crasse. Enfin, je me glisse entre les draps et éteins la lumière. Parfois, on voudrait se couper du monde – ou du moins, de son petit monde personnel. À cet instant, je ne rêve que de ça. Les yeux clos, je laisse l’épuisement m’emporter vers le néant du sommeil.
Quand je refais surface, le téléphone sonne sur la table de nuit : c’est l’appel censé me réveiller à 11 heures du matin. J’ai dormi presque dix heures d’affilée – chose qui m’est impossible depuis des semaines, des mois, voire des années. Il me faut quelques secondes pour me rappeler où je suis et remettre en ordre les bribes de ma soirée. J’ai environ vingt-sept minutes pour libérer la chambre, sans quoi on me facturera sans doute un supplément. Ma situation financière n’a certes rien de catastrophique mais, à près de soixante-dix ans, je ne peux pas me permettre de jeter l’argent par les fenêtres. Entre l’assurance-vie que j’ai récupérée à la mort d’Anne et ma pension de retraite, j’ai de quoi vivre correctement, avec le luxe d’une petite excursion de temps en temps.
Juste avant le diagnostic de sa maladie, Anne et moi avions commencé à planifier un voyage de plusieurs mois en Asie du Sud-Est. Anne avait estimé qu’un budget de 4 000 dollars par mois suffirait à couvrir tous nos frais, à condition de séjourner dans des hôtels sans prétention ou des Airbnb modestes. Elle nous avait même déjà trouvé un appartement à Hội An, ville vietnamienne classée au patrimoine mondial de l’Unesco, non loin d’un petit atelier de photographie que j’aurais pu utiliser. J’avais enfin eu le courage de me faire faire un passeport – je craignais depuis des années que les formalités administratives nécessaires ne compromettent ma situation, mais tout s’est déroulé sans anicroche. Anne a navigué pendant des heures sur Internet pour se renseigner sur les itinéraires possibles entre le Vietnam, le Cambodge et le Laos. Nous étions sur le point de réserver nos billets d’avion quand ses douleurs dans le bas du dos se sont déclarées. L’ostéopathe n’a rien pu y faire. Le médecin lui a fait passer un scanner. Puis une panoplie d’examens. Puis une biopsie. Souvent, quand un docteur dit : « On veut juste écarter certaines possibilités », c’est que le patient court un grand danger. Les résultats sont tombés, accablants. Cancer du pancréas. Une sentence de mort par dysfonction cellulaire. Les oncologues lui ont proposé une chimiothérapie intensive, qui la ferait sûrement beaucoup souffrir et lui aliénerait son propre corps, dans l’espoir de prolonger sa survie d’un an tout au plus. Anne a préféré les soins palliatifs. Mais seulement à la fin, soit sept semaines seulement après l’annonce de son cancer.
« Vraiment, la morphine, je recommande », m’a-t-elle dit alors que la première dose se diffusait dans ses veines.
Je lui tenais la main de toutes mes forces, assis près de son lit d’hôpital. Le médecin qui supervisait l’administration du produit s’est penché vers moi.
« C’est le moment de lui dire au revoir, tant qu’elle est encore consciente de ce qui l’entoure. Dans très peu de temps, elle sera ailleurs. »
C’est presque un passage obligé dans les tragi-comédies larmoyantes : la scène au chevet d’un être aimé sur son lit de mort, où pleuvent les déclarations d’amour éternel (« Tu as fait de ma vie un rêve éveillé » et l’inévitable « Nous serons bientôt réunis dans l’au-delà ») accompagnées de torrents de larmes. Mais la vraie vie (ou plutôt la vraie mort) ne ressemble pas à ces clichés aux angles arrondis et à l’éclairage tamisé. Anne a sombré dans une stupeur narcotique en l’espace de quelques secondes, et s’y est maintenue pendant les dix-neuf heures suivantes, au cours desquelles elle a reçu trois autres doses de morphine. C’était visiblement la première fois que ce docteur, un jeune interne en anesthésie, se chargeait de soulager les derniers instants d’une patiente : je percevais clairement sa volonté de bien faire. Voyant qu’il se noyait un peu trop dans l’empathie, l’infirmière chevronnée qui l’assistait a toussoté comme pour lui dire : « Prends du recul, le bleu. » Il se rendait bien compte, le pauvre, que la morphine palliative n’est au fond qu’une manière légale d’achever quelqu’un par pitié. Elle n’arrête pas le cœur, mais plonge le patient dans un néant tout proche de la mort, et encourage ainsi l’organisme à succomber au cancer qui le ronge.
J’étais trop sidéré, trop brisé par le chagrin pour songer à dire au revoir. Je me suis juste cramponné à la main d’Anne. Au fil des heures, je n’ai quitté son chevet que pour me rendre brièvement aux toilettes et avaler le thé et les toasts apportés par l’infirmière de service. Notre fils est venu passer un temps avec Anne avant la première injection de morphine. Je l’ai vu sangloter pendant cet ultime échange avec sa mère, qui lui a pris la main avant de lui murmurer quelque chose à l’oreille. Elle lui a caressé la joue, plongeant son regard dans le sien… Jusqu’à ce qu’un spasme de douleur lui arrache un cri. Le médecin a décrété que le moment était venu. Jack a étreint sa mère une dernière fois, puis a filé sans demander son reste. Je n’ai même pas pu essayer de le réconforter. Pourquoi me fuyait-il ainsi ?
Mon histoire avec Jack a été tortueuse. Depuis qu’il a fini ses études à Berkeley, il y a cinq ans, il mène une existence chaotique et nous évite le plus possible malgré nos tentatives incessantes pour lui rappeler qu’on l’aime et qu’on le soutient. À sa décharge, il a fait plus d’une heure de route presque chaque jour depuis son appartement d’Echo Park afin de rendre visite à sa mère quand elle a été malade. Mais il a gardé ses distances avec moi. On ne s’est jamais disputés à grands cris, ni brouillés – aucun de ces éclats intergénérationnels qui ont ponctué les rapports des baby-boomers comme moi avec nos pères nés pendant la Grande Dépression. Jack refuse toujours de m’expliquer pourquoi il cherche autant à m’écarter de sa vie. Il se contente de dire :
« Laisse-moi respirer, papa. »
Après son départ précipité, je suis resté seul avec Anne jusqu’au lendemain où, à 1 h 43 du matin, le moniteur cardiaque a soudain affiché une ligne continue. Je me rappelle l’heure exacte parce que le médecin l’a dictée à l’infirmière. La disparition d’Anne a été plus qu’un déchirement. Nous nous aimions. Nous faisions l’amour presque tous les soirs, une véritable anomalie pour un couple « d’un certain âge », du moins est-ce l’impression que nous avions en écoutant nos amis se plaindre de leur vie sexuelle presque inexistante. Ma relation avec Anne m’a maintenu à flot dans la tourmente de ces trente dernières années.
Je m’oblige à quitter ces souvenirs et à revenir au moment présent, dans ma chambre d’hôtel à Berkeley. Je regarde ma montre, que j’avais oublié d’enlever avant de sombrer dans le sommeil. 11 h 12. À force de me laisser aller à mes rêveries mélancoliques, je n’ai plus que dix-huit minutes pour libérer la chambre. Après une douche éclair, je jette mes affaires sales et mon appareil photo dans mon sac et, à la demie tapante, je suis à la réception. À ma question, l’employé me répond que je peux parfaitement laisser ma voiture sur le parking de l’hôtel jusqu’à 15 heures, puis me recommande un café à l’ancienne à cinq minutes à pied. Je meurs de faim : je n’ai rien avalé depuis le petit déjeuner de la veille, et seuls des œufs au bacon sur toast accompagnés de frites éradiqueront ma gueule de bois. Je paye ma note et remercie l’homme, puis me mets en chemin. La chaleur étouffante de la veille s’est évaporée au-dessus de la baie de San Francisco. On est fin août, et le fond de l’air sent déjà l’automne. L’espace d’une seconde, je me revois sur la côte Est, à l’époque de mes études, alors que j’entamais ma quatrième année d’université dans le Maine, vêtu de mon éternel pull blanc crème que j’ai seulement cessé de porter quand… Mais non, pas question de penser à ça ce matin.
Le café recommandé par l’hôtel semble en effet tout droit sorti des années 1950, heureuse exception au milieu de tous les Starbucks et compagnie qui ont envahi Berkeley. Juste à côté se trouve un vieux kiosque à journaux, où j’achète le San Francisco Chronicle ainsi que le New York Times. Une fois installé à une table, mon petit déjeuner commandé et une tasse de café à volonté (franchement pas mauvais) posée devant moi, j’envoie un SMS à mon ami Ian.
J’ai passé la nuit à SF sur un coup de tête. Je te raconterai. Je rentre ce soir. Ça te dit, une ou deux bières ? Bar habituel, 21 h ?
La réponse ne se fait pas attendre.
Avec plaisir. Je comprends l’attrait d’un road-trip improvisé. L’illusion de liberté derrière tes barreaux de deuil… Pardon pour la psychologie de comptoir. À ce soir. Je prendrai un Uber pour pouvoir picoler à l’envi.
Du Ian tout craché, avec ses tournures élégantes. J’ai pu l’appeler à toute heure quand Anne était en train de mourir. Je déteste l’expression « partir » comme euphémisme pour décrire la mort : c’est une pitoyable tentative de neutraliser l’énormité d’un décès. On part en voyage. On part faire les courses. Mais au moment où le cœur s’arrête, on ne part pas. On meurt. Et Ian, qui connaissait Anne et l’aimait profondément, m’a témoigné une amitié et un soutien sans faille durant sa maladie, quand je ne fermais pas l’œil de la nuit, rongé de chagrin et de culpabilité… Une culpabilité que je porte encore à chaque seconde, et dont seule Anne comprenait la source. Même si j’ai eu envie à plusieurs reprises de tout révéler à Ian, je sais qu’un secret partagé n’en est plus un. Et je compte bien emporter celui-là dans la tombe.
Tout en sirotant mon café, je réponds :
Ça marche.
Mon petit déjeuner arrive. Je dois me retenir de l’engloutir d’un coup, tellement je suis affamé. Je m’oblige à le déguster lentement tout en feuilletant le New York Times – comme le matin, il y a presque dix-huit ans, où je suis allé acheter mon exemplaire quotidien dans une supérette à côté de notre petite maison… et où un article, à la page new-yorkaise, a bouleversé mon existence. Encore aujourd’hui, après toutes ces années, la nouvelle que j’y ai lue demeure une blessure que je refuse de cautériser. Y a-t-il vraiment dans la vie des choses si affreuses et tragiques qu’elles nous empêchent à jamais de trouver le repos ? Cette expression imbécile, tourner la page, semble dire qu’il est possible de remiser dans le passé tous les drames et calamités de la condition humaine pour ne plus s’en soucier. Typiquement américain. Notre pays ne peut admettre ne serait-ce que la notion de tragédie, au nom d’un éternel positivisme selon lequel la croissance ne s’arrête jamais et les choses sont toujours sur le point de s’améliorer. Dans ce système, le malheur n’est pas un ingrédient inévitable de l’existence, mais une forme d’échec. Ceux qu’il frappe n’ont simplement pas fait tout ce qu’il fallait.
J’en sais quelque chose, après des décennies à m’agonir moi-même de reproches – malgré les efforts répétés d’Anne pour me rappeler que je n’avais aucun contrôle sur ce qui s’est passé.
Comment se faire à l’idée qu’on a tout perdu ? Ce thème récurrent de mes ruminations revient en force ce matin, amplifié par ma gueule de bois, tandis que j’avale mon petit déjeuner tout en lisant le journal. À la page culture s’affiche un titre que j’aurais préféré ne pas lire – mais trop tard : le Smithsonian Museum vient d’acquérir « dix clichés iconiques de Gary Summers ».
Je fais mon possible pour ne pas me laisser affecter par la nouvelle. En vain. Ces dix photos de Gary Summers, énumérées dans l’article, ne me sont que trop familières. C’est moi qui les ai prises. Autrefois, j’ai été Gary Summers… et, en même temps, il n’a jamais été moi. Après avoir endossé son identité, j’ai accidentellement ouvert la porte à une gloire que je ne pouvais pas assumer. J’étais Gary Summers, oui, mais j’étais surtout quelqu’un d’autre. Et finalement je vis sous un autre nom depuis presque trente ans.
D’où les questions qui me hantent sans cesse : qui suis-je réellement ? Et à quoi tout ça m’a-t-il mené ?
J’ai des réponses. Elles tiennent debout. Elles n’ont aucun sens.
Bienvenue dans ma vie.
3
SUR LA ROUTE vers le Sud, j’explore les stations locales sur l’autoradio, passant d’un repaire de musique pop facile (ABBA suivi de Donna Summers, une vraie double dose de purgatif commercial) à une radio country et western sur laquelle un animateur au lourd accent sudiste annonce un « grand classique du gospel » et lance une chanson qui parle à la fois de Jésus et de football américain, avant de laisser place à un discours évangélique.
« Dieu voit tout, assène un prêtre avec la ferveur menaçante de l’ancienne école. Tout ce que vous faites et ne faites pas, tout ce que vous cachez, chaque transgression que vous commettez, chaque secret que vous croyez être seul à connaître… Dieu sait. Et si vous emportez ce secret dans la tombe, si vous ne prenez jamais la peine de vous confesser et d’implorer le pardon divin pour vos fautes, vos actes de désobéissance, alors c’est une éternité de damnation infernale qui vous attend. »
J’éteins la radio d’un geste sec. Je n’ai vraiment pas besoin de ce genre de harangue culpabilisante. Je ne crois pas en un au-delà. Les religions présupposant l’existence d’une quelconque forme de paradis nous promettent une simple hypothèse, au mieux – et, au pire, sont des histoires pour enfants. Mais je ne suis qu’un homme ordinaire : que sais-je de ce qui vient après la mort ? Peu de temps avant de mourir, Anne m’a dit :
« Le plus nul, dans le fait de claquer – à part que je ne te sentirai plus jamais en moi et que je ne me réveillerai plus à côté de toi le matin –, c’est que je suis déjà presque sûre de ce que je vais découvrir : la mort n’est qu’un vaste néant. Noir, vide et absolu. Je ne savais rien du monde, quand je suis née, en 1954. Et je suis censée croire que je vais voir de grandes lumières blanches et des anges avec des ailes à paillettes quand le cancer aura enfin ma peau ? »
Je n’ai rien trouvé à répondre. Ce qui était imminent pour Anne viendrait aussi frapper à ma porte le moment venu. Ses paroles m’ont ébranlé par leur férocité et leur courage. Elle acceptait l’obscurité béante devant elle, sans pour autant taire sa profonde colère au sujet des années de vie dont elle serait privée – avec leur lot de joies, de problèmes à résoudre et d’inévitables tragédies. Moi-même, je ne crois pas en un glorieux au-delà, je n’allais donc pas me lancer dans une tirade mielleuse et larmoyante pour tenter d’arrondir les angles de son futur cercueil.
Après ça, Anne m’a dépêché vers le caviste le plus proche pour lui acheter une bouteille de son pinot noir californien favori ainsi que deux verres à bourgogne dignes de ce nom. « Pas la peine de revenir avec des gobelets en plastique ! » m’a-t-elle averti. Tant que j’y étais, je n’avais qu’à lui rapporter aussi un paquet de cigarettes.
« Je ne fume plus depuis mes trente ans mais, si je dois y passer bientôt, pourquoi ne pas me faire plaisir avec une ou deux clopes par jour ? »
Par chance, l’infirmière chargée du « couloir des phases terminales », comme Anne le surnommait avec cynisme, ne voyait aucun inconvénient à ce genre de petit plaisir coupable.
« Maintenant que c’est légal, vous pouvez même fumer un joint si vous avez envie », a-t-elle affirmé.
Originaire de Dublin, cette infirmière, Niamh, vivait en Californie depuis très longtemps. À ses yeux, c’était son devoir de rendre les derniers jours de ses patients – et de leurs proches – aussi agréables que possible. Je l’aimais bien. Après m’avoir vu endormi dans un fauteuil au chevet de ma femme, elle m’a pris à part.
« Rentrez chez vous chercher quelques affaires, je vais faire apporter un deuxième lit pour que vous puissiez rester ensemble. On s’occupera aussi de vous nourrir. »
Ce soir-là, je suis donc retourné à l’hôpital muni de vêtements pour plusieurs jours, ainsi que de la bouteille de vin, des verres et du paquet d’American Spirit Yellow réclamés par Anne. Malgré sa faiblesse, elle était fermement décidée à sortir boire et fumer à la fenêtre. L’infirmière de service, une Mexicaine nommée Juanita, avait la même éthique professionnelle que Niamh. Elle a insisté pour brosser les quelques cheveux restants sur le crâne de ma femme.
« Tu es belle, ai-je dit à Anne.
— Arrête tes conneries. »
Juanita est intervenue. « Quand on reçoit un compliment de son mari, on l’accepte sans râler. »
Anne a esquissé un sourire. Elle s’est laissé installer dans un fauteuil roulant pour que je puisse l’emmener à la fenêtre. Une fois que j’ai eu débouché le pinot noir et rempli les verres, elle m’a demandé de lui allumer une cigarette. Elle a inspiré une longue bouffée tremblante, puis recraché un nuage de fumée.
« Putain, comme c’est bon. »
On a trinqué. Anne a fait tournoyer le vin dans son verre et en a humé le bouquet avant de prendre une minuscule gorgée.
« Il est de quelle année ? »
J’ai regardé l’étiquette. « 2023.
— Encore un peu jeune. Rien à voir avec le 2016 qu’on a acheté il y a neuf ans, tu te souviens ? Il nous en reste vingt bouteilles. Tu devrais les vendre. Ça te paiera le séjour d’un mois au Vietnam qu’on avait prévu de faire ensemble.
— On n’a pas tant besoin d’argent. Et qui dit qu’on n’ira pas ensemble au Vietnam, en fin de compte ? »
J’ai regretté ces paroles dès l’instant où je les ai prononcées. Anne m’a toisé avec un profond scepticisme.
« Il y a longtemps, j’ai cru épouser un homme intelligent et franc. Ne me donne pas tort, tu veux ? »
Des larmes m’ont brûlé les yeux. Anne m’a pris la main. Pendant un long moment, elle a gardé le silence. Puis…
« Je crois que j’aurais encore plus peur de mourir si je savais que j’allais au paradis. Au fond, ça m’a toujours eu l’air d’être le pire destin possible : passer l’éternité à flotter dans une espèce de perpétuelle crème à la vanille. Rien d’autre à faire que se complaire pour toujours dans un ennui béat. Pas de discussions, pas d’engueulades avec des types qui débitent des conneries monumentales, pas de sexe, pas d’alcool, pas de clopes, pas de clubs de jazz en pleine nuit… De mon point de vue, le néant paraît beaucoup plus prometteur. »
Comment pourrai-je un jour m’habituer à la mort d’Anne ? Comment accepter le fait que je suis désormais seul avec mon secret ?
« Dieu voit tout. Tout ce que vous faites et ne faites pas, tout ce que vous cachez, chaque transgression que vous commettez, chaque secret que vous croyez être seul à connaître… Dieu sait. »
Peut-être, mais, pour un athée endurci comme moi, c’est plutôt à la conscience de nous rappeler les méfaits qu’on a si soigneusement dissimulés au reste du monde. Dieu n’est qu’un synonyme de culpabilité.
Je rallume la radio et continue à naviguer parmi les stations. À la cinquième tentative, je tombe sur une chaîne de jazz locale. Je monte le volume, ma voiture s’emplit du son tonitruant d’un big band bardé de cuivres. Remarquant que je roule vingt kilomètres/heure au-dessus de la limite autorisée, je me force rapidement à ralentir et j’enclenche le régulateur de vitesse. Pendant les cinq cent cinquante kilomètres qui me restent jusqu’à Santa Clarita, je me promets de respecter les limitations et de faire attention. Dans mon état, une rencontre avec la police est la dernière chose qu’il me faut.
Devant moi, sur la route, la circulation est fluide. Je n’ai qu’à me concentrer un minimum et à laisser le régulateur de vitesse faire son travail. Je monte encore le volume de la musique et replonge dans mes souvenirs. Je me revois, un soir d’été 1995, sur la côte Est. Sous mes yeux, à plusieurs kilomètres au large, le voilier que j’ai emprunté à un ami s’embrase dans une spectaculaire explosion. J’ai programmé la détonation moi-même afin de faire d’une pierre deux coups : simuler ma propre mort et incinérer un cadavre. Tout s’est déroulé à la perfection. Mon accident/suicide, à l’ambiguïté délibérée, un écran de fumée censé masquer ma disparition, a été soigneusement planifié, pas à pas. Le voilier a pris feu trente minutes après mon retour sur la terre ferme et s’est trouvé juste assez loin du rivage pour disparaître entièrement avant que les garde-côtes puissent l’atteindre… me laissant le temps de me débarrasser des preuves dans divers bacs à ordures disséminés à travers la région, avant de prendre la route vers ma nouvelle vie.
Le big band a cédé la place à un morceau de Kenny G, l’équivalent musical de la guimauve. Je change aussitôt pour une station de musique classique en plein festival baroque. Les Concerti grossi de Haendel, chefs-d’œuvre de raffinement, d’élan progressiste et d’inventivité harmonique. Pour moi, la musique est un refuge, un boudoir fermé à clef où je peux me pencher sur ce qui me ronge. Nous sommes tous rongés par quelque chose, n’est-ce pas ? Mais les démons se présentent sous bien des formes. Bien que, contraint et forcé, je m’accommode des aspects les plus douloureux de mon existence, certains souvenirs ne cessent jamais de me hanter. Comment oublier cet affreux 14 juillet 2007, il y a dix-huit ans ? C’était un dimanche matin. Anne et moi prenions notre petit déjeuner. Jack était dans sa chambre à l’étage, absorbé par la console Nintendo qu’il avait reçue pour son anniversaire et qu’il avait le droit d’utiliser une heure par jour. Je me levais pour prendre la cafetière à piston et nous resservir deux tasses quand Anne, plongée dans le New York Times, a eu un mouvement de surprise. Lentement, elle a abaissé le journal, puis l’a tout bonnement laissé tomber pour enfouir son visage entre ses mains.
J’ai immédiatement pressenti qu’une affreuse nouvelle m’attendait.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Anne a mis très longtemps à répondre. Le silence s’est étiré, immense. Figé de terreur, j’ai tout de suite su qu’une de mes anciennes vies s’apprêtait à revenir me heurter de plein fouet. Enfin, ma femme a relevé la tête. Son regard ne pouvait vouloir dire qu’une chose : C’est terrible. Vraiment terrible.
« Si seulement je pouvais t’empêcher de voir ce que je viens de lire, a-t-elle murmuré. Mais… il faut que tu saches. »
Sans rien ajouter, elle a poussé le journal vers moi et désigné un article en bas à droite de la page, dans la rubrique réservée aux informations sur la ville de New York et ses banlieues. Il n’y avait que trois paragraphes.
Décès d’un adolescent du Connecticut dans un accident de bateau
Joshua Bradford, âgé de 13 ans et originaire de New Croydon dans le Connecticut, s’est noyé lors d’un accident de bateau alors qu’il passait l’été au camp de vacances Great Oaks, à Oxford, dans le Maine.
Selon le rapport de police, l’incident a eu lieu lors d’une excursion de plusieurs jours en canoë sur le lac Sebago. Bradford, qui devait entrer au lycée cet automne à l’Andover Academy, a décidé de sortir sur le lac en pleine nuit avec un camarade, enfreignant ainsi le règlement du camp de vacances. Leur canoë a chaviré. Le camarade rescapé (qui restera anonyme pour des raisons légales) affirme que Bradford a coulé presque immédiatement. Son corps a été repêché le lendemain matin.
Fils de Beth Bradford Cutler et de feu Benjamin Bradford, Joshua Bradford laisse derrière lui son grand frère, Adam. Lors d’une conférence de presse, Elliot Cutler, son beau-père, a demandé à ce que l’intimité de la famille soit respectée « dans cette période de profond deuil ».
J’ai repoussé le journal. Je me suis mis à pleurer. Le chagrin qui me submergeait semblait sans limites. J’ai sangloté très longtemps, incapable de me retenir. Anne s’est levée pour me prendre dans ses bras. Quand mes larmes se sont enfin taries, j’ai eu l’impression de tomber en chute libre. Jamais je ne me remettrai de cette perte.
Joshua Bradford était mon fils. Il était bébé au moment de ma mort en 1995. Je ne l’ai pas connu enfant. Josh a grandi sans père – à moins qu’il n’ait considéré Elliot Cutler comme un père. Après tout, sa mère a épousé ce banquier de Wall Street, issu d’une riche famille protestante, très peu de temps après mon décès. Je n’en veux pas à Beth d’avoir voulu passer rapidement à autre chose, elle qui venait de perdre, en l’espace de quelques semaines, à la fois son mari et son amant.
Ce qu’elle n’a jamais su, c’est que mari et amant étaient un seul et même homme.
Car je n’ai pas seulement été photographe sous le nom de Gary Summers.
J’ai également été avocat. Un avocat nommé Benjamin Bradford.
4
BENJAMIN BRADFORD : un fils unique qui, d’une certaine manière, a bénéficié de tous les avantages que l’Amérique peut offrir. Une éducation d’élite sur la côte Est. Un foyer où il ne manquait de rien, sauf sans doute d’amour parental… – ce qui n’excuse en rien ce qu’il a fait. Il l’a appris à ses dépens : nous sommes les architectes de nos propres impasses. Il voulait être photographe. Il avait du talent. Mais, cédant à la volonté de son père, il a opté pour des études de droit dans une école prestigieuse, et a travaillé dans un cabinet d’avocats renommé de Wall Street. Il a choisi de se spécialiser dans les fiducies et successions, non parce qu’il s’y intéressait, ce domaine n’a rien d’intéressant, mais parce qu’il avait trouvé un mentor au sein du cabinet : Jack Breimer est rapidement devenu la figure paternelle dont il avait toujours eu cruellement besoin. Jack comprenait qu’il aurait préféré être ailleurs, à parcourir le monde avec son appareil photo. À la place, il enfilait un costume-cravate tous les matins pour prendre le train de 8 h 13 depuis New Croydon, Connecticut. À l’approche de la quarantaine, Benjamin Bradford avait deux enfants et une épouse constamment furieuse de l’existence étouffante et cossue dans laquelle ils s’étaient enfermés…
Beth. Au moment de notre rencontre (il est temps que j’arrête de parler de moi à la troisième personne, Ben Bradford et moi ne faisons qu’un), elle travaillait comme assistante d’édition pour un magazine féminin. Elle était brillante, issue du même milieu social que moi, et rêvait de devenir romancière – même si, au fond, elle craignait de ne pas avoir la ténacité nécessaire pour une carrière aussi solitaire et incertaine. Nous étions ensemble depuis trois ans quand elle est tombée enceinte. C’était sa décision, puisqu’elle avait arrêté de prendre la pilule sans me le dire, mais je n’ai pas paniqué quand j’ai appris que j’allais devenir père. Nous vivions dans le New York des années 1990, avant que Rudolph Giuliani assainisse radicalement la ville : il flottait dans les rues une atmosphère dissonante, une tension que je trouvais personnellement très vivifiante, mais que Beth avait de plus en plus de mal à supporter. Un jour où elle se promenait avec notre fils de huit mois, un SDF s’est approché d’elle… et, sans prévenir, a vomi sur la poussette. Ça a été la goutte d’eau. Après cet incident, Beth a décrété que nous devions quitter la ville. Quatre mois plus tard, on emménageait dans une maison de style colonial à New Croydon, une banlieue huppée du genre de celle où nous avions tous les deux grandi. Nous avions prévu de ne rester dans ce coin du Connecticut que quatre ou cinq ans ; après tout, Beth finirait par achever son roman, moi par développer ma carrière de photographe, et nous serions de retour à New York en un rien de temps, capables de nous loger dans un quartier plus chic et moins dangereux. Je prenais le train tous les jours pour faire des journées de travail de huit à dix heures, déterminé à séduire assez de clients et à facturer suffisamment d’heures pour être promu au rang d’associé – ce qui me garantirait un salaire mirobolant jusqu’à mon départ à la retraite. La pression de bien faire, de justifier mon existence, et surtout mes valeurs, auprès de mon cabinet d’avocats, était permanente. Beth, quant à elle, était coincée en banlieue avec notre jeune fils, à s’escrimer sur le roman censé la propulser hors de cette vie de famille qu’elle avait choisie – avec ma complicité. Nous avons engagé une employée de maison afin que Beth ait plus de temps libre pour écrire. Elle travaillait d’arrache-pied. Au bout d’un an et demi, elle a terminé le premier jet de ce qu’elle décrivait comme « un roman d’apprentissage dans les années 1970 ». Je l’ai trouvé très réussi, bien qu’un peu trop sérieux, même si j’ai sagement gardé cette opinion pour moi. Aucun éditeur à New York n’en a voulu. Malgré la justesse et le talent de son écriture, ces thèmes avaient été, selon eux, traités mille fois dans la littérature américaine. La déception de Beth a été vertigineuse. Puis elle est à nouveau tombée enceinte – résultat d’une soirée arrosée dans un club de jazz en ville, suivie par un retour tardif et des ébats aussi exubérants qu’alcoolisés avant lesquels elle a oublié de mettre son diaphragme… À l’époque, l’un des rares moments où nous n’étions pas broyés, chacun de notre côté, moi par les exigences de ma vie professionnelle, Beth par ce qu’elle appelait son « quotidien de Mme Bovary ».
À l’annonce de sa grossesse, j’ai dit à Beth que si elle préférait avorter, je ne m’y opposerais pas. Elle a insisté pour garder l’enfant. Notre couple commençait déjà à se déliter. Je me suis mis à passer le plus clair de mon temps libre au sous-sol de notre maison, où j’avais entrepris d’installer une chambre noire à la pointe de la technologie, munie de tout l’équipement que l’argent pouvait offrir. J’ai investi une fortune dans des appareils photo comme ceux qu’utilisaient les professionnels du monde entier. Pendant mes pauses-déjeuner à Wall Street, j’arpentais les artères de Manhattan et photographiais la foule d’employés de bureau en costume-cravate qui tentaient d’échapper, l’espace d’une heure, à leur travail abrutissant. Le week-end, je me passionnais pour le spectacle de mes concitoyens de banlieue absorbés par ce hobby profondément américain qu’on appelle le « lèche-vitrines ». Je traînais dans les rues crasseuses de Stamford, ville moyenne à dix minutes de New Croydon, brusquement catapultée au rang de centre d’affaires dans les années 1990 quand plusieurs grandes entreprises (principalement dans la finance mondiale) ont décidé d’y bâtir des gratte-ciel de verre et d’acier… J’adorais capturer d’un déclic l’étrange frontière où cette richesse flambant neuve rencontrait l’indigence et la marginalité caractéristiques de cet endroit du Connecticut. La prospérité des années Reagan perdurait – elle ne s’essoufflerait que pendant le premier mandat de George W. Bush, sous l’effet d’une « correction » du marché. Pour l’instant, la présidence mi-triomphante mi-tortueuse de Bill Clinton restait une période de plein emploi et d’opulence matérielle, du moins au sein de notre milieu social. Nous vivions allégrement, dans l’illusion que cette ère de stabilité internationale (après la chute du communisme et la réunification de l’Europe) ne prendrait jamais fin.
Mais la paix et l’abondance ne peuvent rien contre le spleen. Beth n’a jamais terminé son deuxième roman ; en réalité, elle n’a pas écrit plus de soixante-quinze pages avant de l’abandonner. Enceinte et résignée à devenir une réplique de sa propre mère, femme au foyer de banlieue qu’elle avait toutes les raisons de mépriser, elle ne supportait plus de s’installer à sa table de travail malgré mes encouragements répétés. À la place, elle s’est jetée à corps perdu dans la rénovation complète de notre maison, au point de développer une sorte d’obsession pour le style Nouvelle-Angleterre. Au cours des mois qui ont précédé la naissance de Josh, en 1995, j’ai laissé Beth dilapider ma prime de Noël pour acheter des gravures originales d’Audubon, une tasse en porcelaine datant de 1789 (qui avait appartenu à un capitaine de marine du Massachusetts), des cadres de lit Shaker, des casiers à chaussures de baleinier de Boston, ainsi qu’un divan sur lequel, affirmait Beth, Thomas Jefferson avait sauté l’une de ses maîtresses.
Bien sûr, je savais que la soudaine passion monomaniaque de Beth pour les antiquités fédéralistes n’était pour elle qu’une diversion inconsciente, une tactique censée lui éviter de regarder en face certaines vérités désagréables. Et l’argent que j’avais dépensé en matériel photographique et en équipement pour ma chambre noire indiquait que je souffrais d’un trouble similaire. Je passais mon temps libre à prendre des photos, puis à les développer et à les imprimer avec application et minutie – même Beth qualifiait mes critères d’exigeants… « dans le meilleur sens du terme », disait-elle. Je me réfugiais dans ma chambre noire dès que nous nous disputions, ce qui, à ce stade, arrivait presque chaque soir. Les murs de mon antre disparaissaient sous mes clichés les plus récents : les côtes du Connecticut photographiées à la manière tourmentée d’Ansel Adams, des portraits à la Bill Brandt de Beth, d’Adam et d’autres amis de la famille, des vues urbaines de Manhattan… Beth affirmait que ces dernières étaient « dignes d’être exposées » et que je devrais chercher une galerie prête à me donner ma chance. J’avais des doutes, peut-être parce que – comme elle avec l’écriture – j’avais du mal à croire que je puisse réellement avoir du talent. Mon épouse, dans ses moments les moins critiques, trouvait que j’avais pour la photo un œil original et parfois « magistral ». De mon point de vue, je n’étais qu’un avocat en fiducies et successions qui gagnait beaucoup d’argent et comptait bien en gagner encore plus – ne serait-ce que pour maintenir le train de vie qui nous permettait, à Beth et moi, de faire comme si nous n’étions pas malheureux.
L’introspection est un outil dangereux. Parfois, mieux vaut ne pas savoir au juste ce qui a provoqué la sortie de route et l’explosion de notre voiture – une métaphore un peu crue, mais appropriée pour le crash d’un mariage. Pourquoi n’ai-je pas eu le courage de dire à Beth, après un an d’allers-retours quotidiens en train et vu combien la banlieue lui minait le moral, qu’il était temps de revendre cette maison de malheur et de retourner en ville ? On aurait pu s’acheter un trois-pièces dans l’Upper West Side pour une somme raisonnable, puisque l’immobilier n’avait pas encore flambé à l’époque. Beth aurait pu retourner travailler comme assistante d’édition et, aiguillonnée par le bourdonnement de la ville autour d’elle, trouver le courage et la discipline nécessaires pour reprendre son roman. Et, après le travail, j’aurais pu troquer mon costume-cravate contre un jean noir et une veste en cuir afin de faire la tournée des galeries photo avec mes tirages – car au fond, malgré mes doutes, une petite partie de moi sentait que je valais quelque chose en tant que photographe.
Mais je n’ai jamais exprimé à voix haute mon rêve de quitter New Croydon. Pourquoi hésite-t-on si souvent lorsqu’il faudrait agir ? Pourquoi se force-t-on à l’immobilité alors qu’on sait déjà à quel point ça nous coûtera cher ?
Nous sommes restés dans le Connecticut. Josh est venu au monde. Adorable, comme tous les bébés. Affligé de coliques aussi aiguës que chroniques, il n’a presque jamais dormi plus de trois heures d’affilée pendant ses premiers mois d’existence. Toutes ces nuits sans sommeil nous ont projetés dans un vortex d’épuisement, de désaffection et de désamour. Quelques semaines après la naissance de notre second fils, j’ai pris conscience que j’étais en train de perdre Beth définitivement. Elle ne me laissait plus l’approcher et elle restait de marbre face à ma proposition de faire une thérapie de couple. Nous passions nos samedis au centre commercial avec nos deux jeunes enfants, à masquer les trous béants de notre relation sous un vernis de shopping compulsif. Le travail que je haïssais me fournissait largement assez de fonds pour nourrir cet Ouroboros consumériste.
C’est lors d’un de ces après-midi frénétiques, alors que nous remontions Greenwich Avenue – Josh dans sa poussette, Adam serrant contre lui la Game Boy qu’il m’avait persuadé, du haut de ses quatre ans, de lui acheter, et Beth chargée d’au moins six sacs de courses –, que nous avons croisé notre voisin… Un aspirant photographe nommé Gary Summers.
À force de travailler dans les fiducies et successions, j’avais déjà rencontré trop de types comme Gary Summers : des rejetons de parents fortunés, qui se prennent pour des artistes mais n’en ont pas l’étoffe. Ce qu’ils ont, c’est seulement un fonds fiduciaire assez substantiel pour leur fournir une illusion d’indépendance et l’impression d’avoir réussi dans la vie. Contrairement aux véritables artistes qui doivent se battre pour vivre de leur art – et espérer être reconnus du grand public –, l’héritier pense avoir toutes les cartes en main. La réalité est très différente : le financement familial marque le début de sa ruine en tant qu’artiste. L’héritier manque d’ardeur pour se consacrer sérieusement à son art et, au lieu de reconnaître qu’il dépend pour vivre des 5 % d’intérêts annuels versés par son fonds fiduciaire, il se forge une armure d’arrogance. Si j’ai appris une chose pendant toutes ces années à travailler dans ce domaine, c’est celle-ci : plus le client est arrogant, plus il est rongé par le manque de confiance en soi.
Comme moi, Gary Summers avait la trentaine bien avancée. Mais, alors que j’avais endossé mon uniforme d’employé de Wall Street – même le week-end, je portais des chemises bleues, des pantalons beiges et des chaussures bateau –, Gary s’habillait comme un esthète urbain à plein temps, toujours en noir : jean, T-shirt, veste en cuir (évidemment), boots et lunettes de soleil. Ce look, banal voire réglementaire dans le quartier de l’East Village, lui donnait l’air d’un alien venu de la planète Velvet Underground en visite parmi les bonnes familles blanches protestantes de New Croydon. On ne pouvait s’empêcher de se demander ce que faisait ce hipster faux-cul, avec son visage découpé à la serpe et ses cheveux blonds ondulés qui lui arrivaient presque à l’épaule, dans cette banlieue résidentielle chic à moins d’une heure de Manhattan. Il aurait dû vivre dans un loft new-yorkais, fréquenter les huiles de la photo (Richard Avedon, Annie Leibovitz, Nan Goldin), essayer de convaincre un galeriste de renom de l’exposer pour la première fois, remuer ciel et terre afin que Tina Brown ou Anna Wintour étalent ses clichés dans les pages glacées de leurs magazines prétentieux. »
Extraits
« Je fais mon possible pour ne pas me laisser affecter par la nouvelle. En vain. Ces dix photos de Gary Summers, énumérées dans l’article, ne me sont que trop familières. C’est moi qui les ai prises. Autrefois, j’ai été Gary Summers.. et, en même temps, il n’a jamais été moi. Après avoir endossé son identité, j’ai accidentellement ouvert la porte à une gloire que je ne pouvais pas assumer. J’étais Gary Summers, oui, mais j’étais surtout quelqu’un d’autre. Et finalement je vis sous un autre nom depuis presque trente ans. » p. 28
« Devant moi, sur la route, la circulation est fluide. Je n’ai qu’à me concentrer un minimum et à laisser le régulateur de vitesse faire son travail. Je monte encore le volume de la musique et replonge dans mes souvenirs. Je me revois, un soir d’été 1995, sur la côte Est. Sous mes yeux, à plusieurs kilomètres au large, le voilier que j’ai emprunté à un ami s’embrase dans une spectaculaire explosion. J’ai programmé la détonation moi même afin de faire d’une pierre deux coups : simuler ma propre mort et incinérer un cadavre. Tout s’est déroulé à la perfection. Mon accident/suicide, à l’ambiguité délibérée, un écran de fumée censé masquer ma disparition, a été soigneusement planifié, pas à pas. » p. 34
« Comme au ralenti, je me suis vu fracasser la bouteille de Cloudy Bay sur le coin d’une table et en plonger l’extrémité acérée dans la gorge de Gary. Ça n’a pris qu’une fraction de seconde. Un instant de rage pure, sans une once de jugement ni de préméditation. Un acte dont jamais je ne me serais cru capable… avant de m’en rendre coupable. Un torrent de sang a jailli. J’avais sectionné la veine jugulaire. Alors que l’hémorragie trempait ses vêtement, Gary m’a dévisagé d’un air déconcerté, Ses lèvres ont formé un mot — Pourquoi ? Puis il s’est affaissé pour ne plus se relever. Le sang s’est répandu autour de lui en un lac sombre qui n’a pas tardé à atteindre mes semelles. Je suis resté cloué sur place, tétanisé. L’existence que J’avais connue ne serait plus jamais la même.
Depuis ce moment, même immobile, jamais je ne me suis arrêté de courir. » p. 71
« Tout le monde répète qu’il ne faut pas regarder en arrière, mais la réalité, c’est que personne ne peut s’en empêcher. On est tous prisonniers de ce qui aurait dû être. De nos mauvaises décisions. Et de l’injustice absolue qui règne ici-bas. » p. 80-81
« Toutes ces années à vivre dans le mensonge, ces décennies de marasme professionnel, ces nuits blanches peuplées de culpabilité, de crainte et de désespoir me submergent d’un coup, accompagnées d’une soudaine prise de conscience : c’est Anne qui n’a maintenu la tête hors de l’eau et m’a aidé à supporter l’ennui éreintant de mon existence en tant qu’Andrew Tarbell. J’ai beau jouer parfaitement mon rôle invisible, sans Anne je ne suis plus qu’un édifice de tromperie en plein écroulement. EIle me manque à chaque journée que je dois vivre en son absence. » p. 146
« La police enquête sur l’accident de la route qui a coûté la vie au photographe Gary Summers, de Mountain Falls, la nuit dernière sur la Route 200. Il aurait fait une sortie de route en voulant éviter un camion. Le porte-parole de la patrouille routière du Montana, Caleb Crew, a déclaré que le véhicule de M. Summers a quitté la chaussée près de l’intersection avec la Route 83. D’après le chauffeur du camion, le véhicule roulait à une vitesse excessive. Il a terminé sa course au fond de Moose Lake Valley. Ça représente une chute de cent mètres, dont il est pratiquement impossible de réchapper. Le médecin légiste du comté, chargé de l’autopsie, affirme que le corps a malheureusement brûlé au point que même les empreintes dentaires sont inutilisables. » p. 191
« Mais comment esquiver le passé, lorsqu’il influence à ce point le présent ? Toute mon histoire est à la fois vérité et mensonge… Que ce baptême au whisky me serve de rappel : ma vie est un tissu d’inventions posé sur la réalité. » p. 204
« Le triomphe de mes fils en est la preuve : quiconque raconte l’histoire contrôle du même coup la perception qu’en aura le public. Il n’y a pas de vérité, juste une myriade de versions des faits… et c’est toujours la mieux défendue qui l’emporte. » p. 340
À propos de l’auteur
Douglas Kennedy © Photo Max Kennedy
Douglas Kennedy naît le 1er janvier 1955 à New York. Il grandit au cœur de Manhattan, dans le quartier de l’Upper West Side, au sein d’un foyer new-yorkais de la classe moyenne.
À neuf ans, Douglas Kennedy entre à la Collegiate School, le plus ancien lycée privé de New York. Il mesure très vite le fossé social qui le sépare de ses camarades : il est « juste un garçon de classe moyenne » au milieu d’enfants issus de familles fortunées.
Si son père l’imagine déjà avocat, Douglas, lui, rêve d’écriture. Il choisit des études littéraires au Bowdoin College, dans le Maine, puis passe une année au Trinity College de Dublin en 1974.
De retour à New York, il tente de s’y faire une place comme régisseur dans de petites salles de Broadway. Mais la scène new-yorkaise lui résiste. Entre deux productions, il repart à Dublin rendre visite à des amis. Ce qui devait être un simple séjour bascule en opportunité inattendue : en quelques jours, il devient cofondateur d’une compagnie de théâtre indépendante. Un pas de plus vers son véritable objectif : écrire.
De 1978 à 1983, il rejoint le National Theater of Ireland en tant qu’administrateur de la branche expérimentale. Le jour, il gère les productions. La nuit, il écrit. En 1980, il vend sa première pièce radiophonique à la BBC Radio 4, qui lui en commande ensuite deux autres.
En 1983, Douglas Kennedy démissionne pour se consacrer pleinement à l’écriture. Afin de payer ses factures, il devient journaliste freelance, notamment pour le Irish Times où il signe des chroniques culturelles.
Mais ses débuts sont laborieux : sa première pièce de théâtre est descendue par la critique, tandis que l’Irish Times supprime sa rubrique. Sa véritable voie ne réside pas dans le théâtre.
En 1988, Douglas Kennedy s’installe à Londres. A peine arrivé, il publie son premier livre, Au-delà des pyramides, un récit de voyage en Égypte. Deux autres suivront, salués par la critique. En parallèle, il s’affirme comme journaliste indépendant, spécialisé dans la culture et le « travel writing ».
Cette période londonienne marque pour lui un âge d’or : une période de liberté et de créativité, qu’il évoque souvent comme l’une des plus heureuses de sa vie. Il habitera plus de vingt ans à Londres, où il écrira ses livres les plus connus.
En 1994, Douglas Kennedy publie son premier roman, Cul-de-sac, réédité en France dans une nouvelle traduction sous le titre Piège nuptial. Court et percutant, ce thriller psychologique capte l’attention des lecteurs comme des cinéastes : il est adapté à l’écran en 1997 par Stephan Elliott.
Son deuxième roman, L’homme qui voulait vivre sa vie, paru en 1997, connaît un succès international. Traduit en seize langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, il est adapté au cinéma en 2010 par Eric Lartigau, avec Romain Duris, Marina Foïs et Catherine Deneuve.
Avec son troisième roman, Les Désarrois de Ned Allen, publié en 1998, Douglas Kennedy s’impose définitivement comme un romancier à suivre.
En 2001, La Poursuite du bonheur marque un tournant radical dans la carrière de l’écrivain, qui délaisse les ressorts du thriller psychologique pour le roman d’amour tragique. Ce livre dense reçoit un accueil critique enthousiaste et se retrouve en lice pour le Prix des Lectrices de Elle. L’écrivain à succès est lancé.
Dans les années 2000, Douglas Kennedy enchaîne les best-sellers. Son œuvre s’étoffe de romans toujours plus ambitieux, naviguant entre le suspense, le drame intime et les questionnements existentiels. Parmi ses livres les plus connus, on peut citer Une relation dangereuse (2003), Les Charmes discrets de la vie conjugale (2005) et Quitter le monde (2009).
En 2017, il entame son projet le plus ambitieux : La Symphonie du hasard, trilogie familiale et politique qui sonde les fractures des Etats-Unis des années 1960 à 1980. Les romans qui suivent, Les hommes ont peur de la lumière (2022) et Et c’est ainsi que nous vivrons (2023), prolongent cette réflexion en mettant à nu les dérives de l’Amérique contemporaine.
En 2024, Ailleurs, chez moi marque un retour à l’intime avec un récit autobiographique mordant, traversé par un questionnement profond sur la définition de l’identité américaine.
Depuis plus de vingt ans, Douglas Kennedy entretient un lien privilégié avec le public français.
Invité régulier des salons littéraires et des plateaux télé, l’auteur exprime souvent son attachement à la France, saluant la curiosité des lecteurs et l’importance accordée à la littérature dans la société française. Et la France le lui rend bien : Douglas Kennedy y a reçu plusieurs distinctions majeures, dont le Grand Prix du Figaro Magazine et le titre de Chevalier des Arts et des Lettres.
Quand il séjourne à Paris, Douglas Kennedy mène une vie discrète. Habitué du métro et des commerces de son quartier, il parle français avec aisance. Deux de ses romans rendent hommage à la capitale : La Femme du Ve (2007), thriller aux frontières du fantastique, et Isabelle, l’après-midi (2020), histoire d’une passion clandestine à Paris.
C’est aussi en France que Douglas Kennedy choisit de publier un ouvrage très personnel, Les Fabuleuses Aventures d’Aurore (en édition poche : Aurore et ses fabuleuses aventures). Trilogie jeunesse écrite directement en français et illustrée par Joann Sfar, elle met en scène une fillette autiste inspirée de son propre fils. Engagé et lumineux, ce conte initiatique célèbre la différence avec poésie et humour, renforçant encore le lien singulier entre l’auteur et ses lecteurs francophones.
Père de deux enfants, Max et Amelia, Douglas Kennedy partage sa vie entre sa maison du Maine, et Londres, Paris et Berlin où il séjourne régulièrement. (Source : Éditions Belfond)
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