En deux mots
Dans un monde post-apocalyptique envahi par la Brume, un phénomène climatique mortel qui engloutit les vivants, Vair est passeuse. Elle guide les groupes de réfugiés à travers les montagnes vers l’Esp, une terre que l’on dit épargnée. Solitaire, pragmatique, née de la montagne, elle connaît les plantes, les bêtes et les nappes mieux que personne. Mais lors d’une traversée, tout vacille.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Gagner l’autre côté de la montagne
Dans les montagnes du bout du monde, une femme tient la vie entre ses mains. Elle aide les groupes à fuir une brume mortelle et à passer vers un endroit plus sûr. Julia Colin signe un roman post-apocalyptique qui n’est pas exempt de poésie.
Vair est une passeuse. Elle aide les gens qui le souhaitent à franchir les montagnes pour gagner l’Esp, un endroit qui ne craint pas, paraît-il, le principal danger qui les menace de ce côté, la brume. Car ce phénomène climatique est très dangereux, il engloutit ceux qui sont submergés et disparaissent à jamais. Ce qui fait de Vair une guide précieuse, c’est qu’elle est née dans la montagne, qu’elle a appris à la connaître aux côtés de sa mère –avant qu’elle ne disparaisse à son tour – les plantes et les animaux qui n’ont plus de secret pour elle et qui lui servent tout à la fois de nourriture et de médications. Mais sa grande force réside dans sa capacité à plonger en transe. « Toute pensée quitta son esprit, elle ne fit qu’une avec son corps et se fondit dans la montagne. Elle arpentait les terres que ses ancêtres avaient arpentées avant elle, d’autres femmes et hommes, lorsque les humaines vivaient encore sur ces versants. Elle sentait leurs pas sous les siens, ainsi que ceux des éters, des lièvres, des serpents et des rongeurs qui l’avaient précédée. Elle y devinait aussi la vie des anciens habitants de ces paysages désormais vides de gentes, sans savoir si les échos qu’elle percevait venaient des contes de sa mère ou si ses transes lui permettaient de franchir la barrière du temps. »
Le roman s’ouvre sur une scène d’attente. Vair, perchée sur son rocher, guette un groupe depuis deux jours. Neuf personnes, dont trois enfants, qui tardent à arriver. Elle a froid. Elle a faim de sommeil. Et la Brume, imprévisible, commence à se mettre en mouvement. Julia Colin installe immédiatement une tension sourde, presque physique. On ressent le froid, l’épuisement, l’urgence. Et on comprend très vite que dans ce monde-là, la moindre erreur de jugement se paie au prix fort.
Le groupe, composé de six adultes et trois enfants venus des plaines de l’est, aux lourds manteaux colorés et aux chapeaux ornés de pendeloques, arrive enfin. Immédiatement Vair reprend son rôle, leur expliquant qu’elle lit la Brume à l’oreille pour exiger leur silence. La vérité, c’est qu’elle déteste le babillage des Plains, leurs peurs étalées, leurs questions sans fond. « Peur de la Brume. Peur de la marche. Peur des montagnes, des avalanches, des loups. Peur d’avoir tout quitté pour rien. » Elle a besoin de leur obéissance, pas de leur confiance. Et pourtant, quelque chose d’humain affleure, malgré elle.
C’est là que le roman prend toute sa dimension. Car Vair n’est pas une héroïne commode. Elle est taiseuse, intéressée, capable d’envoyer ses clients à la mort si elle n’est pas payée, car son collier de perles, presque vide, lui rappelle en permanence ses propres besoins. Elle regarde, impuissante, un groupe se faire dévorer par une Vorace, l’une de ces nappes de Brume particulièrement agressives, sans pouvoir intervenir. Elle s’en veut. Puis elle range sa culpabilité dans la pierre, comme elle range tout ce qui l’alourdit. « Elle laissa couler le long de son dos et s’enfouir dans le sol l’horreur du groupe dévoré sous ses yeux la veille. La montagne absorba ses angoisses et Vair se releva, plus légère. »
Après plusieurs jours de marche, des doutes viennent l’assaillir en voyant un feu sur la montagne d’en face. Elle va finir par croiser la route d’un homme blessé qui voyage en solitaire : « Il était plus jeune que Vair, d’une petite dizaine d’années, les traits sales, fatigués, la peau diaphane, les cheveux blonds emmêlés. Les yeux grands et clairs. Fauves. Un manteau en cuir retourné, lourd, magnifique, trop chaud pour cette époque de l’année sous ces latitudes. » Un homme qui vient du grand nord, fils d’une Parle-Brume, et qui dit que sa mère avait peut-être compris ce qu’était la Brume, d’où elle venait, si elle disparaîtrait un jour. Leur rencontre ébranle les certitudes de Vair bien plus qu’elle ne veut l’admettre.
Ici, pas d’ornements inutiles. L’écriture est à l’unisson du personnage : économe, efficace, sans concessions. Mais sous cette surface minérale, une poésie secrète affleure constamment. Dans les descriptions des paysages et des plantes, dans les transes de Vair, dans ce monde post-apocalyptique et surtout dans les descriptions de cette brume inquiétante : « Elle avait une sorte de conscience, un appétit glouton qui l’attirait vers les êtres vivants. » On ne sait jamais tout à fait si c’est vrai, ou si c’est la montagne qui parle à travers Vair.
Ce roman post-apocalyptique nous rappelle la fragilité de notre monde. Il est aussi un appel à la vigilance. On le referme avec la sensation étrange d’avoir traversé un stage de survie, d’avoir pris conscience d’un équilibre très précaire. Et c’est toute la force de Julia Colin.
Passer la brume
Julia Colin
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782373053760
Paru le 3/04/2026
Où ?
Le roman est situé dans un massif montagneux qui n’a pas plus précisément défini, même si les Pyrènes, non de l’Esp peut laisser penser à la frontière franco-espagnole.
Quand ?
L’action se déroule dans un temps non défini.
Ce qu’en dit l’éditeur
La Brume n’épargne personne. Quiconque se trouve sur son chemin finit dévoré.
Vair est une Passe-Brume.
Elle a ses remèdes, ses itinéraires et ses caches.
Vair marche vite et parle peu.
Elle seule peut faire traverser les montagnes à celles et ceux qui veulent atteindre le sud, ce monde qu’on dit épargné par les nappes mortelles.
Pourtant, une nuit, Vair aperçoit un feu de camp au loin.
Elle doit alors faire un choix : continuer sa route ou aller voir qui ose, à part elle, braver la Brume.
Les critiques
Page des libraires (Aurélie Baudrier, librairie L’Insomnie à Décines-Charpieu)
Les premières pages du livre
« Accroupie, penchée en avant sur un gros rocher, appuyée sur un bâton fiché au sol, Vair sentit sa nuque tomber.
Elle se fit violence, releva la tête, déplaça légèrement le poids de son corps en arrière, cherchant le déséquilibre qui la maintiendrait éveillée.
Elle détourna son regard de la nappe de Brume immobile quelques centaines de mètres plus bas, ferma les yeux quelques secondes avant de les rouvrir pour scruter avec attention la vallée devant elle. La journée avançait, et le soleil, en disparaissant derrière la crête, allait laisser les nappes proliférer.
Vair frissonna. À force d’être immobile, elle avait froid. Et elle détestait le froid. Elle jeta un coup d’œil à l’entrée de son antre, un peu plus bas, protégée par un épais rideau de peau et un petit feu mourant, diffusant une maigre fumée repousse-brume préventive (millepertuis, achillée). Elle eut envie d’y jeter une grosse bûche, de passer le rideau, de parcourir les huit mètres qui la séparaient de sa couche moelleuse creusée dans la pierre. Et de se rouler en boule sous les couvertures.
Cela faisait deux jours qu’elle attendait un groupe, luttant pour rester éveillée et ne pas les manquer. Une lanterne allumée au bout de son bâton la nuit pour les guider, comme les phares des légendes. Même si personne ne se déplaçait la nuit. Trop de nappes mouvantes, pas assez de visibilité. N’empêche, elle n’avait presque pas dormi depuis quarante-huit heures, depuis que Nars était venu en éclaireur lui annoncer leur venue imminente. Neuf personnes, dont trois enfants. C’était limite, mais elle avait accepté. Son collier, qui pendait presque vide à son cou, le lui rappelait : elle avait besoin de perles, pour se racheter de nouvelles fioles teintées avant l’hiver. De la cire, en quantité, pour les boucher. Un nouveau tamis aussi, le plus fin possible. Et surtout des moufles fourrées. Les précédentes avaient été avalées par la Brume quelques mois plus tôt. Elle s’en voulait encore, c’étaient celles de sa mère.
Une brise fraîche, nouvelle, venue du nord, la fit se redresser, alerte. Un coup d’œil au ciel lui confirma ce qu’elle savait d’instinct : un énorme nuage, noir de pluie, arrivait de l’ouest. La température allait chuter et la Brume se mettre en mouvement. Si le groupe n’arrivait pas maintenant, leur départ serait impossible aujourd’hui.
Vair jura. Qu’avait bien pu foutre Nars pour qu’iels soient autant à la bourre ? Les indications pour monter jusqu’à elle étaient d’une simplicité enfantine, même pour des Plains étrangers à ces vallons. Vair jeta un nouveau coup d’œil à son feu, réduit à l’état de braise. Elle s’étira, chassa sa colère dans la pierre et se jeta en bas de son rocher, accusant le coup dans ses articulations endormies. Elle piocha quelques herbes repousse-brume de sa poche ventrale, les reconnaissant au toucher, et les jeta sur les tisons. Elle descendit de quelques mètres pour aller chercher dans sa resserre deux bûches qui raviveraient les flammes. À défaut de voir le feu dans cette fin d’après-midi encore trop lumineuse, le groupe sentirait peut-être l’odeur des plantes qu’elle y avait jetées.
Un cri bref attira son attention. D’un même mouvement, elle lâcha ses bûches et grimpa sur son promontoire. Elle retint sa respiration, calma son cœur, scrutant la vallée en contrebas. Elle était toujours déserte, d’humains comme de Brume. Un nouveau son, métallique cette fois, la fit se retourner, contre toute logique, vers les montagnes. C’était bien de là-bas, de l’ubac, que provenaient les appels. Son regard acéré compta rapidement, tout en analysant la situation : quinze personnes, trois vallées plus loin, en contrebas du versant opposé au sien. À vol d’oiseau, six kilomètres : impossible d’intervenir. Une Vorace était en train de les rattraper. Vair fronça les sourcils.
Si proche des plaines et si tôt dans l’année ?
Elle avisa le gros nuage noir qui leur cachait le soleil, doutant que sa présence seule ait généré une nappe si dangereuse.
Le corps de Vair se tendit, lui intimant de se mettre en mouvement, mais il était déjà trop tard : les plus lents furent recouverts par la nappe. Ignorante de leur sort, la tête du groupe courait le long du versant, devançant la Brume, alors que son salut aurait été plus probable en montant, afin de passer de l’autre côté de la vallée : la crête était encore éclairée par une trouée dans les nuages, assurant un ralentissement de la Brume. Mais, pris dans leur fuite, iels étaient incapables de faire une telle analyse.
Vair ne pouvait rien faire d’autre que de les regarder se faire avaler un par un.
Elle n’arrivait pas à savoir si c’était le groupe que Nars lui avait envoyé. Il ne correspondait pas à la description.
Iels n’étaient plus que six à courir devant la Brume, mais la nappe s’étira en pointe, et en fit disparaître deux de plus. Vair avait déjà été témoin de ce phénomène. Elle savait que la Brume avait une sorte de conscience, un appétit glouton qui l’attirait vers les êtres vivants. Elle en avait parlé à Nars, une fois. Il était devenu blême et l’avait regardée avec des yeux horrifiés. Il lui avait fait promettre de ne le répéter à personne et elle avait tenu sa promesse, plus par intérêt que par humanisme. Elle avait besoin que les gentes continuent de traverser les montagnes.
Une autre Vorace fit alors irruption au bout de leur versant, se dirigeant vers ses quatre dernières proies. Elles ne pouvaient la voir, un pierrier leur dérobait l’horizon. Elles étaient prises en tenaille. Elles allaient toutes y passer.
Leur seul espoir était dans les hauteurs, sur la crête, toujours miraculeusement au soleil. Vair hésita à s’époumoner, à leur crier la direction à prendre. Mais, à une telle distance, dans la panique de leur course et leurs hurlements, elles ne l’entendraient pas. Elle projeta, de toute la force de son esprit, un « Montez ! » violent et parfaitement inutile, mais elle ne pouvait rien faire d’autre.
Pourtant, un des membres du groupe bifurqua vers le sommet. Les trois autres suivirent, un temps en retard. Leur progression, sur la pente abrupte, diminua de vitesse. Deux des fuyards s’en rendirent compte, paniquèrent, tentèrent de reprendre une course parallèle au versant et se firent avaler par la Brume venue d’en face. C’était un carnage.
Celui qui avait bifurqué le premier avait presque atteint la crête mais il se retourna et s’arrêta, pour attendre la dernière personne derrière lui.
Non ! Abruti ! se dit Vair. Tu vas y passer aussi.
Des cris intermittents lui parvinrent, des appels au secours ou des encouragements. Mais le retardataire se fit avaler à son tour par une vivace langue de Brume. Le dernier survivant resta figé, faisant face à la nappe qui montait langoureusement vers lui.
Monte ! lui intima Vair. Monte !
Une fois encore, la personne sembla répondre à son ordre, et elle se remit péniblement à monter, la Brume toujours à ses trousses. Impossible de savoir si iel allait s’en sortir.
« C’est vous, la Passe-Brume ? »
Vair sursauta et manqua de dégringoler de son rocher. Un groupe de voyageureuses se trouvait à ses pieds, les traits tirés, mais équipés et préparés pour une traversée. Six adultes et trois enfants, entre huit et douze ans. La peau claire, les cheveux blonds, de lourds manteaux en tissus colorés et des chapeaux assortis, aux nombreuses pendeloques : des gens des plaines de l’est, des terres centrales. Exactement la description de Nars.
Elle acquiesça rapidement, eut le temps d’apercevoir le soulagement sur leurs visages, puis elle se retourna vers la Brume. Elle frôlait désormais l’arête ensoleillée, sans toutefois la recouvrir, mais Vair ne voyait aucune trace du survivant. Soit iel était passé de l’autre côté du versant, soit iel avait été avalé.
Gâchis, se dit-elle. Mourir ici, si près des plaines, avec une Passe-Brume à portée de main. Tout ça pour économiser quelques perles. Vair secoua la tête et descendit de son perchoir.
Il fallait qu’elle se reconcentre.
Elle avait un groupe à faire traverser les montagnes.
La nuit avait été courte. Vair s’était autorisé un repos de quelques heures dans sa couche, laissant le groupe s’entasser dans la cavité principale de sa grotte. Elle avait essayé de les rassurer, leur disant qu’en cette saison la Brume ne montait jamais jusqu’à son rocher, et, quand bien même, son feu alimenté par ses herbes la repousserait. Rien à faire, une femme était restée devant l’entrée pour monter la garde.
Vair n’avait pas plus argumenté. Cela faisait longtemps qu’elle réduisait au minimum ses interactions avec les Plains. Leurs peurs et leurs espoirs l’assommaient. Elle espérait juste que la femme de faction ne tomberait pas d’épuisement le lendemain et ne ralentirait pas leur rythme. Vair devait être de retour dans quinze jours si elle voulait arriver à temps au marché de Bagn.
Elle dormit d’un sommeil troublé que son corps réclamait pourtant avec avidité. Son esprit lui renvoyait l’image de cette crête affleurée par la Brume, vide de toute présence humaine. Elle s’en voulait de ne pas être allée voir pendant la nuit si le survivant s’en était sorti.
À l’aube, le chant lointain et timide d’une linotte mélodieuse la fit se lever. Elle écarta le lourd rideau qui la séparait des voyageureuses encore profondément endormis. Vair détestait accueillir du monde chez elle. Elle aimait sa solitude, son calme, le vide apaisant de cette grande salle au sol battu. Son gros coffre au pied de sa couche, où elle gardait quelques habits pour les changements de saisons. Son établi, sur lequel elle travaillait ses plantes, avec ses instruments précieux de distillation et de mesure rangés à l’abri des regards et des mains baladeuses dans de jolis coffrets en bois. Son buffet, avec un petit stock de nourriture, une table, deux chaises. Même si elle avait accepté la seconde chaise de force, quand Nars la lui avait apportée quelques années auparavant. Il en avait marre de s’asseoir sur un rocher pour manger quand il passait la nuit chez elle. Il comprenait qu’elle ne veuille pas se mettre en Équilibre avec lui (avec les années, il s’était résigné à ce que leur relation reste informelle) mais il ne comprenait pas qu’elle fasse si peu cas de son confort.
Vair se déplaça en silence, évitant avec agilité ses gros bouquets de plantes accrochés pour sécher au plafond trop bas, glissant avec précaution ses pieds entre les dormeureuses qui jonchaient son sol. Ce n’était pas tant par bonté d’âme qu’elle les laissait dormir encore un peu : plus iels dormaient, plus iels pourraient avaler des kilomètres dans la journée.
Elle passa le deuxième rideau épais qui menait à l’extérieur. Elle découvrit la sentinelle endormie contre le rocher. Mourir en dormant avalée par une nappe de Brume un peu exploratrice était tellement stupide quand on était à quelques mètres d’un refuge sûr.
Vair la réveilla du bout du pied.
« Allez dormir à l’intérieur, je suis réveillée. »
La sentinelle, un peu honteuse, s’engouffra sans un mot dans la grotte. Vair s’étira, se percha sur son promontoire et regarda les versants des vallées du sud. La Brume s’en était totalement retirée, chassée par les faibles rayons de l’aube naissante. Elle n’y voyait aucune trace du fuyard de la veille. Peut-être pouvait-elle faire un détour avec son groupe, s’assurer qu’elle ne laissait pas derrière elle un rescapé incapable de lire la Brume… Et peut-être, aussi, trouverait-elle quelques objets en bois ou en pierre que la Brume n’avait pas emportés pour les revendre à Bagn.
Une voix d’enfant filtra à travers le rideau. Vair secoua la tête et ferma son esprit. Elle n’avait plus le temps pour les spéculations. Le mouvement de Brume inattendu de la veille annonçait l’automne et ses nappes imprévisibles. Cette traversée serait la première de la saison à lui demander autant d’attention. Elle allait avoir besoin de la confiance aveugle du groupe quand elle les ferait louvoyer dans les champs de Dociles, et elle n’allait certainement pas la gagner en prélevant les possessions d’un groupe avalé. Et puis, elle pourrait toujours y passer au retour, seule.
Elle jeta une bûche dans le foyer devant sa grotte, y ajouta parcimonieusement quelques tiges de sauge séchée et inspira à pleins poumons l’odeur apaisante qui s’en dégageait. L’effet serait le même pour les Plains.
Un homme, la trentaine, les cheveux grisonnants tombant sur ses yeux, passa la tête à travers le rideau. Elle ne lui laissa pas le temps de poser de question.
« Je reviens bientôt, commencez à réveiller les autres, nous partirons dans moins d’une heure. Sauf la femme qui a monté la garde cette nuit, laissez-la dormir le plus longtemps possible. »
Vair s’éloigna sans attendre sa réaction et dévala la pente exposée sud à petites foulées. Le bonheur de se mettre en mouvement après plus de deux jours d’immobilité lui fit pousser un râle de satisfaction. Elle se mit à courir, sautant par-dessus les troncs et les torrents, zigzagant entre les résidus de Brume qui achevaient de s’évaporer, touchés par les premiers rayons du soleil. Elle fit peur à un chevreuil, qui détala brusquement, puis elle se laissa tomber sur une souche, à bout de souffle. L’odeur de la mousse humide emplit ses poumons et le babil d’un ruisseau proche, mêlé avec celui, plus lointain, d’un étourneau sansonnet, chassa de son esprit les Plains emplissant sa grotte.
Elle ferma les yeux, s’accordant quelques secondes de transe, sans aucune peur malgré les nappes de Brume qui subsistaient dans la vallée humide. Elle relâcha ses tensions, savoura une dernière fois sa solitude qui allait être brisée pendant les jours à venir et se laissa pénétrer par la forêt, bercée par ses sensations.
Puis elle laissa couler le long de son dos et s’enfouir dans le sol l’horreur du groupe dévoré sous ses yeux la veille. La montagne absorba ses angoisses et Vair se releva, plus légère. Prête à traverser.
Elle marcha une centaine de mètres supplémentaires pour atteindre la clairière qui lui fournissait la majorité de ses plantes. Elle préleva rapidement quelques pousses de millepertuis, d’achillée et de benoîte et les fourra dans sa besace (ne jamais se déplacer sans) pour les trier plus tard, tout en cherchant, en vain, de nouvelles pousses de sauge. Elle s’en voulut d’avoir été aussi généreuse avec le feu du matin.
Elle leva son regard vers l’est. Il était grand temps qu’elle rentre. Elle remonta en trottinant, échauffant ses muscles pour la longue journée à venir. Vair avait rapidement jaugé les Plains, la veille, avant que la nuit tombe et qu’iels s’installent pour dormir. Silencieux, en bonne santé, avec des vêtements raffinés mais solides. Apeurés, mais pas trop. Le groupe avait justifié son retard par la poussée de fièvre d’un des enfants : il avait préféré s’arrêter une journée et une nuit pour qu’il se remette, ce qui était la bonne décision. Iels ne s’étaient pas séparés en laissant l’enfant et sa mère derrière, et ce lien, fort, entre elleux, allait être un atout lors de la traversée. Même si, en réalité, pour les faire passer, Vair n’avait besoin que d’une chose : leur obéissance, aveugle et continue.
Elle arriva devant sa grotte et découvrit le groupe finissant de se répartir les sacs pour la marche. Vair approuva d’un hochement de tête leur organisation rigoureuse.
« Hier, je vous ai laissé vous reposer et dormir, il était trop tard pour nous mettre en route. Nous allons marcher dix heures par jour en moyenne. On arrive à la fin de l’été, mais cela reste une bonne période pour traverser. La nuit, on ne marche pas, ou très rarement. Je connais des endroits que la Brume, en cette saison, n’atteint pas. Nars a dû vous le dire, mais je vous le répète : si vous suivez mes ordres, immédiatement et sans parler, tout se passera bien. Le silence est capital, car la Brume je la lis aussi à l’oreille. »
Elle nota les deux personnes aux regards un peu sceptiques (la femme la plus âgée du groupe, et une plus jeune, aux yeux très clairs). Il faudrait qu’elle s’assure, durant les jours à venir, de leur inspirer confiance, d’une manière ou d’une autre. Même si cela passerait par des mensonges.
Car Vair mentait. Elle ne lisait pas la Brume en écoutant. L’envol d’un oiseau, le chant du vent ou la course d’un éterlou pouvait parfois l’aider à anticiper un changement de trajectoire de Brume, mais cela restait anecdotique. La vérité était qu’elle aimait trop le silence et sa solitude pour les céder au babillage incessant des Plains, qui mettaient en mots leurs angoisses perpétuelles. Peur de la Brume. Peur de la marche. Peur des montagnes, des avalanches, des loups. Peur d’avoir tout quitté pour rien. Peur que l’Esp et son monde sans Brume, de l’autre côté, ne soient qu’une légende.
Les premières années, elle les laissait parler, les faisant taire uniquement dans les passages difficiles. Mais leurs discussions avaient fini par l’assommer. Leurs questions, surtout.
Non, elle ne savait pas vraiment ce qu’il y avait de l’autre côté des montagnes. Elle les faisait traverser, c’était tout. Non, elle n’avait jamais mis un pied sur la plaine opposée, qui s’étendait, vaste, jaune, sèche, de l’autre côté des Pyrènes. Elle faisait demi-tour dès le dernier sommet atteint. Ce qui se passait ensuite ne la concernait plus. Non, elle ne savait pas ce que les groupes qu’elle avait fait traverser devenaient.
Nars avait essayé, plusieurs fois, de lui faire cracher la vérité sur l’Esp : il ne se satisfaisait pas de sa description sommaire. Alors Vair lui proposait de lui faire faire la traversée, pour qu’il voie par lui-même. Cette proposition le laissait silencieux, les yeux dans le vague, à mi-chemin entre l’envie et la crainte. Vair se demandait parfois si l’entassement de ses colliers de perles ne se faisait pas dans le but de payer sa traversée, un jour, et de refaire sa vie lui aussi de l’autre côté. Quand elle pensait à cette éventualité, elle avait un petit pincement au cœur. Si elle l’avait voulu, il aurait pu vivre avec elle : il le lui avait proposé. Souvent au début. Plus du tout ces derniers temps.
Elle chassa ces pensées et reprit la parole.
«Si vous vous blessez, si vous êtes malades, il faudra me le dire. Je n’abandonne jamais quelqu’un, mais j’ai besoin de connaître parfaitement votre état pour choisir le meilleur itinéraire. Il existe des endroits où se reposer quelques heures en relative sécurité, et j’ai tout ce qui est nécessaire pour vous soigner. Bien sûr, l’idée est de traverser au plus vite, mais surtout d’arriver toustes ensemble de l’autre côté. Si vous vous foulez la cheville sans me le dire et que Je choisis un raccourci qui implique de courir entre les nappes, vous mourrez, et peut-être une partie du groupe avec vous. » Sur les visages des voyageureuses, l’appréhension laissa place à la peur. Parfait, se dit Vair.
« Parfois, la Brume va nous frôler. Dans ces moments, il faudra vous répartir derrière moi: quatre personnes, puis les trois petits, et enfin deux adultes derrière. »
Elle prit le temps de regarder les trois enfants, graves, mais pas plus effrayés que les adultes. Bien.
« Il faudra rester serrés et, surtout, que vous me fassiez confiance. Si vous paniquez, si vous partez en courant, si vous rompez les rangs, vous mourrez. »
Elle les fixa, un par un, essayant de déterminer qui pouvait provoquer un suicide collectif, Tout le monde soutint son regard, sans défiance. Toujours apeurés, certes, mais sérieux. C’était suffisant.
« Sachez que jamais personne ne s’est fait avaler par la Brume sous mes ordres. Les rares Plains que j’ai perdus sont ceux qui se sont éloignés sans m’avertir, qui ont paniqué ou qui ont refusé d’avancer. Je fais traverser les montagnes seule depuis mes douze ans et, plus petite, j’accompagnais ma mère. J’ai appris à marcher au contact de la Brume, je la connais, je sais comment elle réagit. J’ai conscience que vous ne me connaissez pas, mais si vous m’obéissez pendant ces quelques jours, vous arriverez sains et saufs dans la plaine de l’Esp, comme des milliers de personnes avant vous.
– C’est vrai qu’il n’y a pas de Brume là-bas ? »
La même question, toujours.
« De ce que j’ai pu en voir, il n’y en a pas. Mais je ne suis jamais descendue en Esp. Je vais être honnête : je ne peux rien vous garantir. Mais si les gentes que j’ai fait traverser ne sont jamais revenues, c’est qu’elles ont trouvé de quoi vivre là-bas. »
Ou quelles sont mortes.
« Ou alors elles sont toutes mortes », ajouta en écho une petite fille.
Vair la regarda, sans lui sourire pour la rassurer.
« Oui, ou alors elles sont toutes mortes. Je ne vous force pas à traverser. Vous pouvez encore faire demi-tour et tenter votre chance à Bagn. Par contre, je vous préviens, en hiver, les nappes de Brume descendent des montagnes et la ville redevient nomade. Ses ressources en nourriture sont limitées, alors vous avez intérêt à avoir de quoi troquer pendant plusieurs mois. Il serait plus sûr de retourner d’où vous venez.
– Notre village s’est fait dévorer. »
Vair haussa les épaules. Toujours la même histoire.
Elle pénétra sans un mot dans sa grotte, attrapa son sac, prêt depuis plusieurs jours déjà, vérifia que les Plains avaient bien éteint le foyer intérieur (c’était le cas, rien à redire), puis ressortit au grand air. Le soleil était levé. On le voyait déjà aspirer les grandes nappes de Brume qui persistaient sur les plus lointains sommets.
Vair se mit en route sans se retourner.
Le groupe la suivit. »
Extraits
« Elle partit sans répondre aux regards interrogatifs. Elle allongea sa foulée pour la calquer sur sa respiration (cinq pas, un pas par inspiration, bloquer sur trois pas, puis Cinq pas, un pas par expiration, bloquer à nouveau…) pour plonger rapidement en transe. Toute pensée quitta son esprit, elle ne fit qu’une avec son corps et se fondit dans la montagne. Elle arpentait les terres que ses ancêtres avaient arpentées avant elle, d’autres femmes et hommes, lorsque les humaines vivaient encore sur ces versants. Elle sentait leurs pas sous les siens, ainsi que ceux des éters, des lièvres, des serpents et des rongeurs qui l’avaient précédée. Elle y devinait aussi la vie des anciens habitants de ces paysages désormais vides de gentes, sans savoir si les échos qu’elle percevait venaient des contes de sa mère ou si ses transes lui permettaient de franchir la barrière du temps. Elle entendait une voix, sentait un souffle dans sa nuque et croyait même humer le fumet d’une nourriture inconnue. » p. 83
« Elle tremblait.
Elle avait la nausée, elle avait faim, elle avait froid.
Et sa mère était morte.
L’homme en face d’elle continuait de la regarder, silencieux.
Il était plus jeune que Vair, d’une petite dizaine d’années, les traits sales, fatigués, la peau diaphane, les cheveux blonds emmêlés. Les yeux grands et dairs. Fauves. Un manteau en cuir retourné, lourd, magnifique, trop chaud pour cette époque de l’année sous ces latitudes. Un sac de voyageur à ses pieds, compact, aux sangles usées mais correctement huilées. Des cernes, rouges, de la sueur sur le front, des ongles noirs, cassés, et une botte, la gauche, enserrée d’une attelle de fortune (branches de pin et rubans prélevés sur son manteau).
« Bonsoir. »
Vair ne répondit pas. L’accent était étrange.
« Vous avez faim ? »
Vair secoua la tête.
« Il me reste un peu de gruau. J’ai de la tisane aussi. »
Vair secoua à nouveau la tête, tout doucement. Le silence retomba. » p. 115
« Ma mère était une Parle-Brume respectée, qui maintenait les nappes à distance du campement les longs mois d’hiver. Elle passait ses nuits à les rassurer, à leur dire de repartir, que nous n’avions pas besoin d’elles.
«Les Brumes, dans nos légendes, sont les âmes des morts et, si elles avalent les vivants, c’est pour les ramener à elles. Alors il faut leur parler.
«Moi, comme j’avais peur du noir, j’allais avec ma mère, pour ne pas rester seul la nuit dans notre lavvu.
« Parfois, je voyais son visage se teinter de tristesse et des larmes couler le long de ses joues. Dans ces moments-là, elle entendait parler des morts qui lui étaient chers : sa mère, sa sœur, ou ma grande sœur à moi, qui s’était jetée dans les Brumes alors que j’étais encore au sein. »
Vair avait relevé la tête. Son corps, doucement, s’était redressé.
« J’essayais, moi aussi, de toutes mes forces, d’entendre les Brumes parler, et parfois j’arrivais à m’en convaincre. En grandissant, j’ai compris que je me mentais, que j’en étais incapable, mais j’ai continué à passer mes nuits avec ma mère, bien longtemps après avoir apprivoisé ma peur du noir.
« Nous étions nomades. Pas par nécessité, mais tradition. Nous restions quelques jours, parfois
quelques semaines au même endroit, puis nous partions là où les chasseureuses le décidaient.
« Mais si ma mère comprenait les chuchotis des Brumes, elle n’arrivait pas à comprendre d’où elles venaient. Si elles avaient toujours été là. Et si, un jour, elles disparaîtraient. Alors elle nous a fait voyager, pour comprendre. Nous avons marché longtemps, vers l’est, bien après les derniers campements humains. Ma mère observait l’évolution des Brumes et prenait des notes sur des écorces de bouleau. Je crois qu à la fin elle avait compris.
« Un jour, alors que nous étions revenus près de nos terres, tout là-haut dans le nord, nous avons entendu parler de cet Esp où il n’y avait pas de Brumes, et surtout d’une Passe-Brume qui pouvait les traverser. Alors nous sommes repartis.
– Et vous êtes morts dans mes montagnes.
– Non. Je suis là, moi. »
Vair n’avait pas répondu. Elle s’était retournée contre son muret. « Je n’ai jamais traversé les Brumes. » Elle avait refermé les yeux, rêvant de se fondre à jamais dans les flancs de la montagne. » p. 177-178
À propos de l’autrice
Julia Colin © Photo Philippe matsas
Julia Colin est née à Toulouse et vit en Normandie. Elle travaille dans le cinéma et a toujours espéré trouver le temps pour écrire ses propres histoires. Quand ce temps est enfin venu, elle a écrit Avant la forêt. Passer la Brume est son deuxième roman. (Source : Éditions Aux Forges de Vulcain)
Compte Instagram de l’autrice
Tags
#passerlabrume #JuliaColin #AuxForgesDeVulcain #PostApocalyptique #collectiondelivres #fantastique #NatureEcriture #survie #montagne #anticipation #sciencefiction #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie

