En deux mots
Jacques est pêcheur sur l’île de Mageley. Il vit désormais seul avec son chien Wouf. Car sa vie a basculé le jours où il a découvert des corps échoués sur la plage. Des migrants. Une quarantaine. Depuis sa fille Ophelia est morte. Barbara, son épouse, l’a quitté. Et son autre fille, Mélusine, est partie étudier à la capitale. Le silence a tout recouvert.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
« Plonger au plus profond du malheur »
Hugo Gitton signe un premier roman d’une sobriété et d’une sensibilité saisissante. Il met en scène un pêcheur vieux et usé, qui survit après un terrible drame. Et tente de répondre à cette difficile question : que reste-t-il quand tout s’est brisé ?
Jacques est vieux, usé. Il vit désormais seul dans sa petite maison avec son chien Wouf. Ses jours suivent un rituel immuable. Après un petit-déjeuner fait de pain et de fromage, il prend ses filets et monte sur son bateau pour essayer d’attraper suffisamment de poissons pour pouvoir vivre décemment. Mais la ressource s’amenuise. Il a toujours vécu sur son île de Mageley. Un endroit imaginé par l’auteur et qu’il décrit ainsi : « Il ne devait pas y avoir trois mille habitants. Aucun système de transport en commun, simplement des vélos et de rares voitures. Un unique musée de la vie sur l’île, poussiéreux à souhait. Évidemment aucun théâtre, pas de stade, peu de restaurants, et aucune salle de concert. Mais une âme, une densité, quelque chose de fort. » C’est pourquoi sa fille Mélusine, partie étudier à Souzta, la capitale de la Sumérie, a toujours plaisir à retrouver cette ambiance, son vieil ours de père et son bateau de pêche écaillé et Barbara, sa mère qui tient la seule librairie de l’île. Même si depuis le drame, rien n’est plus pareil.
Un matin, en partant à la pêche, Jacques a découvert sur la plage des corps échoués. Une quarantaine de migrants. Il aurait voulu en sauver au moins un. Il n’a pu que les traîner hors de l’eau. Sa fille Ophelia l’avait suivi ce matin-là. Elle avait vu. Il l’avait envoyée chercher la police — trop tard. Elle avait vu quand même. Un choc qui ne la lâchera plus jamais.
« La mort éclabousse les vivants tout autour d’elle. » Cette phrase, qui pourrait résumer le roman entier, dit tout. Depuis ce matin sur la plage, le petit bonheur tranquille de la famille a explosé. Ophelia a rejoint les migrants dans la mort. Barbara a repris sa liberté. Mélusine est partie étudier loin. Et une chape de plomb a recouvert ce qui restait. De plomb et de silence. Le sujet avait été « déchiqueté par les falaises puis digéré par le plus profond de l’île ».
Barbara s’est accrochée à sa librairie. Puis à son rôle de conseillère municipale. Elle est même partie en campagne contre le maire sortant pour tenter d’éviter le raz-de-marée qui engloutissait l’identité et les emplois de l’île, qui volait les gamins pour les envoyer ailleurs et cassait la beauté des paysages. Une femme debout. Mais debout contre quelque chose. Ce n’est pas tout à fait la même chose que vivre.
Quant à Jacques, il lui reste son bateau — l’Aventure, nom ironique s’il en est — et la Cantine Solidaire, « son association à la con, mais qui réchauffait ses journées, qui donnait du sens, qui servait pas à grand-chose mais déjà un petit peu ». Il y a mis beaucoup de lui. Trop, peut-être. Au point de risquer de s’en faire exclure, à force de générosité mal comprise.
Survivre n’est pas vivre. L’équilibre est très fragile.
Le roman tient tout entier dans cette tension. On le sent dès les premières pages, dans la précision des gestes de Jacques au lever : le pull en laine enfilé sur le tricot de peau, les miettes rassemblées dans la paume pour les mésanges, la porte claquée sans la fermer à clef — qui irait lui voler ses cuillères sales ?
Le style est à l’image du personnage. Sans ornement inutile, avec une économie de mots qui dit tout des blessures enfouies. Ce premier roman, plein de phrases qu’on n’a pas osé dire, est d’une maturité surprenante. La maturité de celui qui sait regarder les gens ordinaires sans condescendance, qui avec une infinie tendresse comprend que Jacques porte quelque chose de trop lourd depuis trop longtemps. Et qui continue quand même à mettre les miettes sur le rebord de la fenêtre pour les petits oiseaux.
Assis là sur la plage
Hugo Gitton
Éditions Au Hasard
Roman
288 p., 19,50 €
EAN 9791098007729
Paru le 12/05/2026
Où ?
Le roman est situé sur l’île imaginaire de Mageley, avec sa capitale Souzta, en Sumérie.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Jacques, pêcheur, vit sur la petite île de Mageley, entre la mer qui se vide et les liens qui se distendent, c’est la bascule des mondes qui s’opère. Malgré tout, il continue à pêcher, s’entête à répéter les gestes d’hier alors que tout se défait doucement.
Autour de lui, chacun suit sa propre ligne de fuite. Mélusine, sa fille, envisage de quitter l’île. Son ex-femme Barbara s’enlise dans un combat pour redresser ce qui peut encore l’être. Reste aussi une absence. Un évènement ancien qui a disloqué cette famille – et dont l’écho traverse le récit.
Assis là sur la plage pose un regard épuré sur la manière dont les grands déséquilibres contemporains entraînent des effondrements intimes.
Dans un monde qui perd lentement ses repères, ce roman est pour ceux qui cherchent à vivre encore un peu malgré les catastrophes et le deuil, jusqu’au bout.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Été
1
Assis là sur la plage, Jacques surveillait la mer qui était comme sa fille.
Sept heures du matin. Le jour se levait péniblement à l’horizon. Il faisait encore nuit sur toute l’île Mageley. La mer observait les premiers travailleurs s’éveiller.
Comme tous les jours, les premières lueurs de l’aube réveillèrent Jacques qui ne dormait jamais profondément. Par la fenêtre, ouvrant l’œil, une palette de bleus colorait le ciel. L’odeur salée des vagues l’appelait.
Il se leva mécaniquement, sans rechigner malgré le poids des années qui entravait ses gestes. Debout en slip et maillot de corps au milieu de sa petite chambre sombre, entouré de larges murs de pierres calcaires mal dégrossies. Il attrapa son pantalon de pluie sur le dossier de sa chaise et l’enfila. Par-dessus son tricot de peau usé, il passa un pull en laine et sortit de sa chambre. Il avait mal partout dès le lever.
Le chien dormait encore, l’arrivée bruyante de Jacques dans le salon ne le perturba pas le moins du monde. Pas plus que les mouches qui tournoyaient au-dessus de la table encombrée de pots vides, de couteaux, de serviettes. Le pêcheur s’assit lourdement puis souleva le torchon qui recouvrait la grosse miche de pain au centre de la table. Il découpa une tranche et y étala un bout de fromage de brebis. Il se dépêcha d’engouffrer sa pitance, mâchant bruyamment, puis se leva en récoltant les miettes dans sa main avant d’ouvrir une fenêtre et de les mettre sur le rebord en pierre massive. Pour les petits oiseaux, les mésanges, tout ça. Il frotta ses mains épaisses les unes contre les autres.
Le chien commença à émerger dans toute sa nonchalance, en regardant le Jacquot se démener. Ranger un peu, enfiler sa veste de pêche, visser sa vieille casquette sur sa tête dégarnie, fourrer ses gants en cuir dans une poche de sa vareuse, couler les jambes dans ses bottes de pluie. Puis ouvrir la porte et sortir du foyer.
« Wouf. Allez ! »
Le vieux cabot se leva enfin, prit le temps de s’étirer et passa le seuil en hâte tandis que son maître lui tenait la porte comme si c’était elle qui le retenait de partir au travail. Exaspéré par la lenteur de son chien. Il repoussa la porte en bois craquelée, qui claqua contre l’encadrement. Il ne fermait pas à clef, qui serait assez con pour venir lui piquer ses cuillères sales ou ses chaussettes rapiécées.
L’entrée du débarras ouverte grand, Jacques sortit ses filets enroulés dans des bidons qu’il cala sous ses bras en envoyant la porte se fermer d’un geste ample de l’arrière du pied. Il marchait sans se retourner pendant que Wouf le suivait de loin, reniflant des odeurs animales dans les herbes hautes. Son maître descendit la pente légère le menant jusqu’à la plage. Ses bottes éclataient de petites flaques d’eau, souvenirs de l’averse de la nuit.
Jacquot portait son lourd matériel de pêche, sans dire mot, comme un cheval de labour. Comme tous les jours. Pourtant aujourd’hui était différent. Aux alentours de quatorze heures, avec son bateau de pêche écaillé, le vieil ours ferait un détour par le port pour récupérer sa fille. Elle rentrait au pays.
Jacques atteignit rapidement le quai. Il habitait à quelques pas de celui-ci, comme les autres pêcheurs. Pas de brume à l’horizon, une mer d’huile. Aujourd’hui allait être une bonne journée de mer. Le pêcheur posa le pied sur le ponton et avança jusqu’à atteindre le niveau de son bateau. L’Aventure. Il laissa tomber les filets sur le pont de son embarcation avant d’enjamber le bordé du bateau. Il sortit une clef, entra dans la cabine, l’inséra dans le contacteur et se retourna pour voir le gros patapouf marcher lourdement sur le ponton. Il posa ses deux pattes contre la coque et réussit avec peine à monter à bord.
« Allez pousse-toi, petit père. »
Jacques se pencha en avant pour attraper de profondes bassines en tôle cabossée posées sur le pont, dans lesquelles des carrés de linge étaient déposés. Il ressortit de son vieux bateau de pêche, les bassines empilées tenues à bout de bras et traversa le ponton pour se rendre sur la plage.
Il plongea dans l’eau pour remplir les bassines d’eau salée avant de les poser une à une sur le ponton. Puis il les ramena sur le bateau et les fixa contre les bords à l’aide d’une corde qui faisait le tour du bateau, pour qu’elles ne se renversent pas.
Tandis que le vent se mettait à souffler et que le soleil s’étalait avec hâte contre la mer inanimée, Jacques démarra le moteur de son Aventure, défit le nœud qui le retenait au port, et le bateau traça un chemin dans la mer.
Wouf, installé sur son coussin, ne bronchait pas. Un roi. Jacques replaça sa casquette. C’est parti mon vieux Wouf, se dit-il en le regardant avec tendresse. Il lui passa sa lourde main sur la tête et le chien s’y colla avec amour.
La journée s’annonçait bonne. Jacques faisait ce qu’il avait à faire. Il manœuvrait pour trouver un vivier de poissons. C’était comme si chaque année il y en avait moins. Arrivé proche d’une des falaises de l’île, il arrêta le bateau et plongea ses filets dans la mer. L’un d’eux était trop usé, ça faisait déjà des semaines qu’il se le disait. Déjà trop de fois réparé, il cassait toujours au même endroit et Jacques passait des heures à le reprendre pour qu’il pète trois jours après. Il le balança en direction des rochers, sans regarder en arrière.
Sans rechigner, il partait bosser tous les jours, seul sur son fileyeur de six mètres. Une main sur la barre, regardant l’horizon, tandis que son compagnon s’occupait de ronfler, affalé sur son gros coussin malodorant.
Wouf, comme il l’appelait, était un vieux retriever rouge avec une longue marque blanche sur le poitrail jusqu’à l’encolure. Une brave bête. À bientôt treize ans, il continuait de l’accompagner tous les matins. Plongeant dans l’eau avec entrain malgré le froid, malgré son âge. Ils étaient un peu pareils. Deux vieilles carnes qui faisaient leur travail sans brailler. Car Wouf, ironiquement, n’aboyait jamais. Comme incapable de se plaindre.
C’était la reprise de la haute saison, et ça, Jacques il aimait bien. Après les avoir laissés là plusieurs heures, il remonta ses filets un à un avec son treuil et entreprit d’en dégager les poissons qu’il jetait mécaniquement dans ses bassines en zinc, sous le linge pour les garder au frais. Parfois il ajoutait aussi des algues, ça aidait à conserver. Il devait se dépêcher de finir sa journée pour récupérer sa fille, qui revenait de ses études sur la Grande Île.
Il arriva au port avec un peu d’avance. Les bassines de son bateau moitié pleines de poissons remontés dans ses filets. Il s’arrima et attendit sur son embarcation. L’ancien port de pêche de la Grande, comme on disait parfois, ressemblait désormais plus à un port de vacances. Plus aucun fileyeur et seulement un chalutier plus loin, encerclé d’oiseaux. Arrimés aux pontons flambant-neufs, Jacques ne voyait autour de lui que des navires de plaisance. D’un blanc immaculé. Ça puait le fric, té. Pour lui ça tuait l’île, m’enfin, pour ce qu’il y connaissait. Il alla faire le plein de diesel pour le bateau, tant qu’à attendre.
Le lendemain ce serait la fête de l’été à Mageley, la seule commune de l’île Mageley. Jacques serait au stand de bouffe de son association et il paierait un sandwich à sa fille, ça lui ferait plaisir. Elle ne mangeait presque plus de viande mais il savait qu’elle aimait bien les sandwichs gralou. Une saucisse de mouton aux champignons arrosée de sauce à l’ail dans une demie baguette de pain. Mélusine disait rien, mais il voyait. Enfin il se disait ça, comme elle rajoutait de la moutarde. Jacques il savait pas dire les choses mais il pouvait toujours offrir des sandwichs à la saucisse gralou.
« Bonjour, bonjour » fit une jeune fille aux cheveux lumineux, arrêtée devant le bateau de Jacques, un gros sac de voyage sur le dos, qui la faisait manquer de tomber à l’eau. Mélusine. Il sortit de sa petite cabine et attrapa son sac qu’il cala sous le banc sur lequel vint s’asseoir sa fille. Juste à côté de Wouf, qui arborait une mine réjouie à la vue de sa copine. Sa queue remuait lentement. Il ne se leva pas pour autant.
Sur le retour, le père et la fille n’échangèrent pas beaucoup de mots. Avec ses amis comme avec sa mère, Mélusine avait l’habitude de parler durant des heures, pourtant auprès de son père elle redevenait cette petite fille mutique. Il ne parlait pas, elle ne l’ouvrirait pas plus. Pas par défi mais simplement parce qu’elle se sentait obligée de peser l’utilité de chaque phrase. Ne pas parler pour ne rien dire.
Lui ne disait rien, sinon pour lui-même, maugréant qu’il devenait vieux lorsqu’il faisait un mouvement brusque. Enfin, ils étaient bien quand même. Ils profitaient du paysage. Vaguement contents d’être ensemble, de partager la vue, l’odeur de la mer qu’elle avait un peu perdu de vue sur la Grande Île loin de la côte.
Alors, elle sortit de la cabine et alla se caler contre le bord du bateau, passant sa main près des vagues dont les éclats venaient la rafraichir. La tête posée lourdement contre son autre main. Le ciel était dégagé, quelques oiseaux tournaient près du bateau, attirés par l’odeur du poisson. Mélusine avait l’habitude. Elle regardait au loin. Les vacances.
Sur le chemin elle vit des petites îles qu’elle ne croyait pas avoir déjà remarqué. Elle se leva pour les observer puis demanda à son père ce qu’elles étaient.
« Sans intérêt, répondit-il. Des petits bouts de rochers plus ou moins visibles selon les marées.
— Tu es déjà allé dessus, toi ? demanda-t-elle à son père.
— Non.
— Pourquoi ?
— Eh beh, je sais pas. Pour quoi y faire ?
— Découvrir ! s’exclama-t-elle, jetant ses bras en l’air. »
Un sourire se fit au coin des lèvres du père. C’était déjà ça. Mélusine alla observer les casiers à poissons, mais ceux-ci étaient recouverts de vieux torchons sales tenus par des tendeurs. « Pour pas que ça saute et pour pas que ça chauffe, disait Jacques. »
Mélusine n’osa pas demander si elle pouvait soulever les couvercles. Elle garda pour elle ses questions. Ne pas déranger son père, surtout lorsqu’il conduisait. Elle sentait cette épaisseur, cette distance entre eux. Sur les épaules de son vieux père pesaient encore lourds les événements du passé.
Jacquot ne pensait pas à tout ça. Il avait son bateau, L’Aventure. Il était à sa place.
2
Onze heures et demie. Quentin courut, cor à la main, dans les ruelles bondées de la ville. Il rejoignit en hâte Chloé qui s’installait à l’arrière de la fanfare. Il avait raté la répétition et arrivait pile à l’heure pour le début de la représentation.
« Salut Chlo ! Dis, on fait comme d’habitude, hein ?
— Mais oui, Quentin, t’embête pas, vé, répondit-elle dans un sourire de ciel bleu. »
Et l’ensemble se mit en marche dans la Rue du Commerce qui se remplissait de badauds venus les voir jouer. Le silence se fit quand un coup de trompette fut lancé dans les airs. Quentin, prenant un air sérieux, se calqua sur Chloé qui jouait du cor comme lui. Il connaissait le rythme, les mouvements, la chorégraphie. Seule ombre au tableau : il ne savait pas jouer d’un instrument. Il se contentait de poser l’embouchure contre ses lèvres, de gonfler les joues en bougeant au hasard ses doigts sur les touches.
Chloé avait vu dès la première session qu’il faisait semblant, mais lui n’avait pas osé le dire au reste de la fanfare. Il voulait faire partie du groupe, pour avoir des copains. Alors il venait, faisait comme si, payait un coup aux collègues et rentrait chez lui. Chaque mercredi. Ça ne le dérangeait pas et Chloé non plus.
La fanfare passa par un rétrécissement de la voie : le stand de bouffe. À chaque fête, ils étaient là, l’association de la ville, La Cantine Solidaire, et ils vendaient des frites et des bières pour faire des fonds pour l’année. Ils s’en servaient pour offrir des repas aux plus précaires sur l’île. La structure avait bientôt déjà quatorze ans. Créée après les évènements. Pour que les gens puissent se rendre utiles.
Sur le stand, Dédé faisait chauffer les frites et Jacquot, trésorier de l’association, était à la caisse. On ne le voyait jamais si souriant que quand il était là. Baignant dans les relents de graisse de mouton. Il rigolait avec les gens, tout le monde connaissait tout le monde ici. Alors il se prenait une petite bière servie par Mona à la buvette et il trinquait avec les passants, en faisant des clins d’œil.
Il n’avait pas trop le sens des affaires, le Jacquot, parce qu’il offrait les sauces à ceux qu’en prenaient pas, il mettait toujours plus d’aïoli sur les gralous qu’il vendait, il faisait crédit et réduisait les tarifs pour les copains. Dédé il disait : « Eh mollo Jacquot, faut quand même faire du chiffre !
— T’inquiète pas, vé, comme ça ils reviennent. Et puis, l’asso elle est là pour faire sourire les gens alors là on est gâté. »
— Tu parles, se disait le Dédé. C’était un personnage, le Jacquot. Pas foutu de sourire quand tu le croisais le soir de retour de la pêche, mais il était là à fanfaronner tout le dimanche dès que tu lui mettais une bière à la main.
La journée était belle, c’était l’heure du défilé, les jeunes de l’école faisaient une petite danse dans la rue. La fanfare était en sourdine, et ça faisait une pause aussi pour les oreilles de tout le monde. Jacquot vit du coin de l’œil Barbara qui venait vers lui.
« Coucou Jacques, ça va ? Oui, ta fille passera chez toi prochainement ; c’est bon pour toi ?
— Oui bien sûr, mais elle est pas venue, là ?
— Je sais pas où elle est, elle doit venir te voir normalement mais au cas où je te préviens.
— Pas de problème, je te sers quelque chose ?
— Non merci, il est même pas midi, remarqua-t-elle. Je repasse tout à l’heure. »
Et Barbara, son ex-femme, repartit comme elle était venue. Disparaissant dans la foule de parents faisant manger leurs mômes. Ses cheveux plus courts ça lui allait bien. Il aurait dû lui dire. Merde !
Jacquot, il aimait bien bosser au stand, ça lui faisait voir les gens ailleurs qu’au bar. Pis c’était pas le même public. Là, y avait le maire qui lui prenait deux barquettes de frites. Il lui faisait pas la sauce à l’œil à çui-là, fallait voir la taille de sa baraque. Il devait avoir pour lui la moitié des terres cultivables de l’île. Jacques discutait quand même avec lui, fallait pas être salaud.
Il vit s’accouder au stand Isabelle, la maîtresse d’école, dans un gros pull malgré les températures. Elle griffonnait des notes sur un petit calepin, comme elle faisait souvent. Il finit de servir le maire, grand sourire, qui le remercia chaleureusement, et se tourna vers elle.
« Tiens, salut Isabelle, ça va ? »
Il prit une bière de dessous le stand et lui offrit.
« En souvenir des filles, té.
— Merci Jacquot, aux filles ! »
C’était un sympa le Jacquot, se dit Isabelle. Et Dédé demanda à échanger de poste. Parce que ça tirait dans le bras, qu’il disait. « Pas de problème, Dédé. Bonne journée, Isa, conclut Jacques avec un grand sourire. »
Il se mit à chercher du regard dans la foule. Fredo devait le remplacer à midi mais n’était toujours pas là. Ce Fredo c’était un pauvre con qui passait sa vie assis sur une chaise, et qui bossait pas. On était bien barré avec des trules comme lui, se disait-il.
« Té ! C’est bondé de touristes, là, non ? lança Dédé.
— Ça !
— Remarque, on va pas s’en plaindre, ça fait nos affaires !
— Sûr, mais c’est pas joyeux, ils parlent à peine la langue.
— Déconne pas, Jacquot, c’est que des gens du Continent. »
N’empêche. Jacquot il était avenant mais il aimait pas trop que les richous du Continent viennent sur l’île pour les vacances et se servent d’eux comme une attraction. Ils rachetaient les maisons et ça faisait chauffer les prix. M’enfin, il y connaissait rien, lui. Le maire disait que c’était bon pour l’économie.
Fredo finit par arriver, une bière à la main, les cheveux tirés en arrière et des lunettes de soleil sur le bout du nez. Le touriste quoi. Jacquot lâcha les frites et lui jeta le tablier à la gueule en lui disant que c’était son tour. « Qu’est-ce qui y a, t’as un rendez-vous galant pour être aussi pressé ? »
Jacquot le fixa d’un œil noir et partit sans lui répondre, tandis que Chloé, qui attendait ses frites, rigolait. Chloé, Jacquot il l’aimait bien mais elle était pas finaude. Commençaient tous à le gonfler. Il alla se prendre un verre au bar.
Légèrement calmé par la gorgée de boisson fraîche qu’il venait de boire, il s’accouda à la buvette et en regardant un peu sous la tonnelle, en face il vit Barbara et leur fille, assises à une table. Il partit prendre trois gralous en plus, et se dirigea vers elles, tenant le tout avec difficulté. Ils mangèrent en silence ; les gralous étaient bons. Barbara s’essuya la bouche et ils papotèrent succinctement du beau temps et que l’été c’était sympa parce que la ville reprenait vie.
Les petites maisons du bourg avaient du charme, toutes en pierres calcaires de l’île, certaines colorées, d’autres entourées de plantes grimpantes. Marcher l’été à l’ombre des ruelles en claquettes était une des sensations préférées de Barbara.
Celle-ci coupa court à ces banalités et s’approcha de Jacques. Elle posa sa main sur son bras. « Bon et ça va sinon, ton activité ? Économiquement, je veux dire. »
Jacques avait toujours refusé de se faire aider. Pour pas déranger. Alors même si en ce moment c’était pas la joie, il disait toujours que ça allait. On se serre la ceinture et ça passe.
« Je suis là si t’as besoin, tu sais.
— Je sais mais ça va, insista-t-il. »
Il n’aimait pas ce genre de discussion. Il n’aimait pas faire la charité. Comme un gamin à sa mère. Il pouvait bien se démerder, comme avait fait son père. Agriculteur, il avait pas gagné des mille et des cents. Mais on faisait avec. Alors il regardait pas Barbara dans les yeux, il passait le bras sur la table pour essuyer les miettes. Mélusine aussi regardait ailleurs. Tiens, Jacques vit seulement là qu’elle avait des lunettes. Les avait-elle hier sur le bateau ? Impossible de savoir.
« Bon, je t’apporterai des légumes du jardin, lança Barbara. J’en ai trop, ils vont se perdre sinon, ajouta-t-elle pour qu’il ne refuse pas. »
L’année avait été difficile pour Jacques, elle le savait Barbara. Il n’y avait plus assez de poissons. Les chalutiers du Continent faisaient bien leur boulot. Jacques avait encore le prêt du bateau à rembourser. Mais il aurait préféré crever que de demander de l’aide, savait-elle.
Alors elle se leva et Mélusine avec elle en disant qu’elles allaient voir la place de la Mairie, parce qu’il y avait une exposition. La bouche pleine, Jacques fit signe qu’il restait là. Il devait bosser à la buvette à treize heures. Sa fille le remercia pour les gralous. Il répondit par un léger sourire qu’elle ne vit pas.
C’était quand même pas une année facile qu’il vivait là. Malgré sa fierté, Jacques réfléchit à la proposition de sa femme. Peut-être pouvait-elle participer un peu pour rénover la maison. Comme elle était encore à leurs deux noms. Ils avaient mis en pause les travaux y avait plus de dix ans, elle commençait à mal vieillir. Comme c’était pour Mélusine plus tard, c’était peut-être pas méchant si Barbara participait.
Il se leva et fit un geste vers celle-ci, mais une vieille dame l’interrompit pour lui demander s’il pouvait la servir. La vieille Rothrude, avec sa tête de citrouille fripée et ses vêtements toujours bien présentables. Il était pourtant pas au stand, merde, mais les gens savaient qu’il y bossait. Il répondit que c’était pas lui qui servait et Barbara partit sous ses yeux impuissants. Il aurait dû dire un truc pour ses cheveux. Il accompagna la vieille dame au débit de boisson et commença son créneau en avance en observant les filles partir.
3
« Je te laisse la boutique, c’est d’accord ?
— Oui, pas de problème, j’ai retrouvé mes marques !
— Parfait, à tout à l’heure, Mélo. »
Barbara sortit de la librairie en faisant sonner la petite cloche et laissa sa fille seule maîtresse à bord. Mélusine, qui n’avait pas grand-chose à faire, alignait les livres dans les rayons, presque maladivement.
Elle travaillait là les étés pour aider sa mère et pour se faire un peu de sous de côté. Chacune y était gagnante. Mélusine parce qu’elle avait tendance à s’ennuyer facilement l’été, coincée sur cette île et sans trop d’amis à aller voir. Et Barbara, parce que son activité annexe, comme elle la qualifiait, lui prenait de plus en plus de temps. Elle s’était engagée comme tête de liste pour les élections municipales qui auraient lieu en automne. Histoire de déloger monsieur le maire, qui était en place bien avant la naissance de Mélusine.
Petite, Mélusine passait toute sa vie dans cette petite boutique calme et réconfortante. Ce n’était alors pas sa mère mais sa tante qui gérait la librairie. Tatie Berth. Encore avant cela, c’était sa grand-mère, Marie-Louise. Une jeune femme issue de la bourgeoisie Continentale, brusquement forcée à venir vivre sur une petite île perdue, pour suivre son insulaire de mari. Elle l’avait alors forcé à lui fournir des fonds pour ouvrir une librairie, sans quoi elle menaçait de se jeter du haut du pic du Roi. Elle avait ensuite passé le plus clair de son temps, aidée de ses deux filles, à se fabriquer ce petit cocon de littérature et de poésie, son havre de paix. Puis Marie-Louise en avait eu marre de l’ennui et de la vulgarité de cette île perdue, comme elle aimait à dire. Elle était retournée sur le Continent avec son mari lorsqu’il fut arrivé à la retraite.
Berth, sa fille aînée avait alors pris la suite, transmettant la passion familiale des livres à Mélusine. Et finalement, il y avait peut-être douze ou treize ans, elle avait elle aussi décidé de partir vers le Continent, persuadée qu’on ne pouvait pas aller de l’avant sur cette île maudite. Barbara, que sa famille retenait ici, avait alors pris soin de la librairie, qu’elle considérait parfois comme le seul lieu à Mageley où elle se sente vraiment bien.
Il était hors de question que Mélusine reprenne le flambeau à la retraite de sa mère. La jeune fille le lui avait amplement fait comprendre. Si elle n’avait jamais été très proche de sa grand-mère, pas assez brillante pour elle, elles s’accordaient au moins sur cela : il n’y avait pas d’avenir à Mageley. Après y avoir vécu toute son enfance, elle était ainsi partie sur la Grande Île pour faire ses deux premières années d’études. Et l’été prochain, malgré son appréhension, elle partirait sur le Continent pour la suite de son cursus.
Seul problème, Mélusine n’avait pas envie d’y aller. Le Continent lui faisait peur, certes, mais surtout elle n’avait aucun intérêt pour les études. Depuis toute petite, elle aimait dessiner. En grandissant, elle était forte à l’école, revenant à la maison avec toujours de bonnes notes en sciences. Alors on lui avait dit qu’elle pourrait faire de l’architecture, ou du dessin industriel. Et aujourd’hui c’était cette dernière discipline qu’elle étudiait sur les bancs de la fac. Elle ne se l’avouait pas, mais elle détestait ça.
Elle voulait dessiner des paysages, pas des plans en coupe de pistons de moteurs de locomotive. Alors elle faisait le strict minimum, écoutant d’une oreille distraite les professeurs réciter leur charabia tout en gribouillant des dessins d’animaux sur les coins de ses feuilles volantes.
Un enfant du quartier s’approcha de l’arche de livres qui encerclait l’entrée de la librairie. Mélusine se mit à le surveiller. Il commença à toucher un des livres. Elle se dit que cette arche était bien jolie, mais qu’elle était quand même dangereuse. Surtout avec les mioches.
« Non s’il te plaît, on ne touche pas ! lança vivement Mélusine. » Le petit se retourna, la main toujours sur les livres. Le haut de l’arche se mit à trembler. Elle haussa le ton. « Fanfan, arrête ! »
Il lui tira la langue, les sourcils froncés. Elle lui répondit de même avant de faire un geste de balai d’un revers de la main. Il sortit en s’écriant « À demain ! » C’est ça, répondit-elle dans sa barbe. Elle sentait que l’été allait être long.
Elle avait croisé Doria à la fête de l’été et elle lui avait proposé de passer voir les autres. Et Mélusine essayait de se le cacher, ça l’embêtait de se dire ça, mais elle avait énormément de mal à passer du temps avec les gens de Mageley aujourd’hui. Voir toujours les mêmes personnes aux mêmes endroits racontant les mêmes histoires sans intérêt, ça la fatiguait. En dix ans, rien n’avait changé. Jaser, critiquer les autres, cracher du venin. Ça devait être sur elle quand elle était absente. Enfin, elle n’en savait rien. Et elle s’en voulait également d’être hautaine envers eux. Cette île, c’était comme un voyage dans le temps avec une couche de gêne en plus.
Il n’y avait personne dans la librairie. Fanfan passait tous les jours après le midi, pour lire des bandes dessinées. Elle laissait faire, elle s’en foutait. Barbara aussi, elle faisait pas ça pour l’argent. Non, Barbara aimait voir les visages ébahis des touristes entrant dans sa petite boutique en vieilles pierres sombres, recouverte de plantes vertes. Elle aimait les voir se balader comme on visite un monument, un musée, parmi les petites allées faites de meubles en bois noble, eux-mêmes garnis à ras-bord de beaux livres anciens ou plus récents. Admirer les cartes accrochées aux murs, piocher un livre au hasard et s’asseoir dans un fauteuil confortable pour découvrir son contenu. La plupart de ces livres devaient n’avoir aucun intérêt, et ne seraient peut-être jamais lus. Mais au moins ils étaient là. Quelqu’un avait passé du temps à écrire, quelqu’un de l’île peut-être, et son œuvre existait, au sein d’un tout poétique et intimiste.
La cloche sonna.
« Bonjour, glissa d’une voix hésitante un homme bien habillé qui semblait chercher quelqu’un.
— Bonjour.
— Barbara n’est pas là ?
— Non, je la remplace.
— Vous êtes ?
— Sa fille, lâcha-t-elle froidement, vexée de ce ton inquisiteur.
— Ah, Mélusine ! Je t’avais pas reconnue. C’est Bernard, un collègue.
— Ma mère n’est pas là, vous voulez que je lui transmette un message ?
— Pas besoin, elle doit être au bureau alors.
— Certainement, glissa-t-elle pour elle-même alors qu’il était déjà reparti. »
Mélusine se leva et attrapa distraitement le panier des livres à mettre en rayon. Elle se faufilait naturellement d’une allée à une autre, remettant les livres à leur place, presque sans réfléchir. Passant parfois un temps excessif à aligner chaque livre avec ses voisins. C’était reposant. Elle aurait pu se voir faire ça, libraire. Quitte à s’ennuyer, au moins ça ne la fatiguait pas. Pour le nombre de clients qu’elle voyait passer. Deux depuis ce midi, Fanfan et ce type, là.
Ce type. Elle avait du mal. Un collègue de sa mère. Des rumeurs circulaient à propos d’eux deux. Ça la gonflait et ça ne devait pas faire rire son père non plus. Bernard et Barbara bossaient ensemble sur des dossiers d’étude sur la qualité de la nature sur l’île. « Ils comptent les papillons », raillait Jacques. Et après ils allaient voir le maire et lui disaient de mettre en place des choses. Et le maire mettait en place une poubelle pour recevoir leurs rapports. Le cycle de la vie.
Enfin, ça gardait tout le monde occupé et c’était l’essentiel. Parce que Mélusine sentait bien que malgré son sourire, son énergie, malgré ses activités, son appartement toujours bien tenu, la très belle librairie et ses discours sur l’avenir de l’île, Barbara gardait quelque chose. Un poids qu’elle sentait poindre dans son regard, pendant une fraction de seconde. Parfois lorsqu’elle marchait dans la ville, qu’elle observait la mer, lointaine. Ou quand elle regardait Jacques.
Son père. Lui aussi était une cause de pensées difficiles. Un reste du passé difficile à concilier avec sa vie présente. Pour tout dire, elle n’avait presque pas de souvenir de son père autrement que pesant. Autrement que las. La mine basse, les yeux fatigués. Elle ne le voyait jamais joyeux. Tout au plus lâchait-il un sourire poli lorsqu’elle lui parlait. À part en été lors des activités de son association, bien sûr, lorsqu’il servait les bières ou cuisait les saucisses. Monsieur Saucisse, ses amis l’appelaient. Pour Mélusine, c’était surtout monsieur boulot et faire la gueule.
4
Aujourd’hui s’annonçait encore comme une belle journée. Mélusine était ravie. Elle traversait toute la petite ville de Mageley à pied pour se rendre chez son père, ce qui la ravissait légèrement moins. Sa mère habitait au-dessus du bourg, légèrement excentrée, pour avoir un jardin, des arbres, un potager. Sa maison en bois toute colorée ressortait dans la nature verdoyante qui l’entourait. Une petite maison rouge, presque seule au milieu de la plaine, comme protégée par les collines qui jaillissaient derrière elle, gardiennes du lac de Mageley. Simplement dérangée par les moutons qui paissaient aux alentours. Cette maison avait à coup sûr l’un des plus beaux cadres de toute l’île. Rien d’étonnant alors à ce que Barbara ne voie pas d’un bon œil les permis de construire attribués à tour de bras par monsieur le maire, qui y trouvait là un moteur de croissance pour l’île.
Le village étant en pente, sillonné par une route s’étendant du creux des collines jusqu’au port, Mélusine pouvait voir les toits des maisons côtières pendant sa balade. Des toits faits de tuiles orange citrouille façonnées par le temps. Par les pluies et le vent hivernaux.
Alors oui, le Continent c’était beau, oui, la capitale, Souzta, était une ville magnifique, immense et riche ; le centre culturel de la Sumérie. Mélusine y avait été deux ou trois fois avec sa mère, pour voir mamie.
Mais Mageley, c’était autre chose. Il ne devait pas y avoir trois mille habitants. Aucun système de transport en commun, simplement des vélos et de rares voitures. Un unique musée de la vie sur l’île, poussiéreux à souhait. Évidemment aucun théâtre, pas de stade, peu de restaurants, et aucune salle de concert. Mais une âme, une densité, quelque chose de fort. Elle sentait cela, Mélusine. Elle faisait partie d’un tout. Qu’elle le veuille ou non. Qu’est-ce que ça allait donner à la rentrée, seule et perdue dans le cœur de Souzta ? Elle verrait bien.
En arrivant dans la partie sud de la ville, Mélusine sentit une différence. Les maisons étaient moins colorées, plus brutes, plus anciennes. La plupart étaient en bois et certaines semblaient abandonnées. Elles abritaient pourtant des familles parfois nombreuses.
Elle se baladait en faisant attention à ses pas, pour ne pas avoir le malheur de marcher sur une fissure. Lorsqu’elle prenait conscience de cela, elle détournait le regard de ses pieds, pour profiter plutôt de la vue.
On était en pleine journée, il n’y avait pas grand monde dans les rues. Des gamins en vacances qui s’ennuyaient et couraient après les chats. Des vieux assis sur des bancs en pierre rongés, comme eux, par l’air salé. De l’autre côté de la rue, elle croisa le regard d’un homme qui tirait sur sa cigarette. Il tirait et tirait. La cigarette semblait devoir se consumer en une seule bouffée. Il recracha toute la fumée dans un long soupir. Les traits tirés, l’œil sombre. Elle le reconnut finalement, il avait mal vieilli. C’était le père d’une amie d’école, elle n’avait plus son nom. Elle se rappelait son visage car petite, elle croyait qu’il était patron de la fabrique de chaussures de l’île. La Maison Finecière. En fait il était simplement vendeur dans la boutique. Elle avait juste mal compris. Ou alors c’était Geneviève qui avait raconté n’importe quoi aux autres pour faire passer son père pour un héros. Avec ses jolies chaussures.
Elle fit un sourire en direction de l’homme, qui se trouvait justement devant la Maison. Il ne répondit pas. Il ne devait pas la reconnaître. Ça lui arrivait souvent. Elle avait changé. Petite, elle avait des cheveux qui tiraient vers le blond et des grosses joues. Aujourd’hui elle était plus fine, plutôt grande et des cheveux châtains plus sombres. Parfois des reflets roux au soleil. De son visage d’enfant ne restaient finalement que ses taches de rousseur, trait commun aux femmes de la famille, semblait-il.
Mélusine atteignit finalement le bord de l’île, passant devant le Bar du Loup, le repère des pêcheurs et des poivrots de la ville – souvent les mêmes, se disait-elle. Arrivée face au petit port, elle vit qu’aucun bateau n’y était arrimé. Seules deux vieilles barques en bois se laissaient bercer par le clapotis des vagues en cette belle journée estivale. Les cris des mouettes. La chaleur sur sa peau. Une douce familiarité.
Elle prit un chemin qui remontait dans les terres et après quelques pas seulement, vit apparaître une bâtisse en pierres brutes dont quelques tuiles commençaient à se faire la malle. Les jolis volets bleus fermés, la peinture écaillée. La porte du débarras laissée ouverte. De la mousse qui se formait sur les pierres les plus basses. Un reflet du moral de son père, se dit la fille en approchant.
Elle se demanda s’il avait fermé la porte d’entrée et laissa échapper un haussement de sourcils exaspéré quand celle-ci s’ouvrit sans difficulté. Il faisait sombre mais Jacquot avait laissé ouverts les volets donnant sur l’arrière-cour. Elle ouvrit les autres et laissa les fenêtres ouvertes également, pour aérer. Ça ne puait pas tant que ça, se rassura-t-elle. Elle s’assit sur une chaise, s’accouda à la table. Son père ne reviendrait que ce soir. Elle sentait qu’elle allait s’ennuyer sévère ici. Il fallait bien entretenir les liens. Prendre soin de la famille. Elle se sentait une responsabilité. Parfois ça l’énervait. C’était pas son rôle ! Enfin, il était pas méchant, son père. Il faisait pas exprès. »
À propos de l’auteur
Hugo Gitton © Photo DR
Hugo Gitton est né en 1998, à Grasse puis a passé l’essentiel de sa jeunesse dans le Périgord. Après des études d’ingénieur, il s’installe à Paris où il travaille dans la décarbonation des entreprises. Il dessine, il peint, écrit des nouvelles et des poèmes avant de publier son premier roman Assis là sur la Plage en 2026, sur le deuil au sein d’une famille habitant sur une petite île. Engagé dans l’écologie, ce thème infuse dans toutes ses œuvres. (Source : Éditions Au Hasard)
Compte Instagram de l’auteur
Tags
#assislasurlaplage #HugoGitton #EditionsAuHasard #PremierRoman #Deuil #Solitude #ile #Pêcheur #Migrants #famille #collectiondelivres #Lecture #chronique #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie

