Ce titre en 3 mots : Autobiographique /Relation au père /Bouleversant “Une histoire d’amour et de violence” d’Olivier Bourdeaut, voilà un livre que je n’attendais pas ! Quand je vous dis que je n’en finis d’explorer le lien au père à travers mes lectures. Pourtant ce n’est pas intentionnel – j’ai bien assez à faire avec ce qui se passe dans ma tête. A priori rien ne me destinait à lire ce titre puisque je suis complètement déconnectée de l’actualité littéraire et que j’ai quitté les réseaux sociaux. J’ignorais donc totalement que ce livre était sorti, persuadée que depuis “Développement personnel, Olivier Bourdeaut faisait une pause. Mais il se trouva que Vinted me proposa ce titre au milieu d’une sélection de fringues et d’objets vintage que je pourrais être susceptible de chiner sur ce média. Quel drôle de hasard ! Et pour comble de l’ironie, cette annonce était celle d’une “influenceuse littéraire” qui vend ses service presse récents qu’elle ne prend même pas la peine de lire – le livre est flambant neuf, même pas feuilleté – il est certain que cette époque n’est plus la mienne … Mais quel coup de massue que ce nouveau livre ! Je crois que les vacances qui s’annoncent ne seront pas de trop pour digérer cette dernière lecture. Dire que je prévoyais de la garder pour lire sur la plage de Tossa de Mar – ma deuxième maison – et faisait partie de ma sélection lectures pour les vacances. Tout compte fait, c’est peut-être mieux que je l’ai lu avant. L’impatience a parfois des vertus. ☆ Résumé de “Une histoire d’amour et de violence” de Olivier Bourdeaut Dans un grand appartement bourgeois nantais règne Maître Pierre Bourdeaut. Notaire respecté mais ruiné, homme d’ordre, patriarche persuadé que sa famille doit filer droit comme les actes qu’il rédige dans son étude. Mais derrière les apparences d’une vie privilégiée, d’une vie qui aurait pu être heureuse, une famille manque d’air, est psychologiquement « asphyxiée ». Les enfants sont jugés médiocres, la mère insuffisante, les humiliations et les gifles pleuvent. L’alcool, les cigarettes, les nuits blanches du père et ses colères homériques contaminent chaque pièce de cet appartement que chacun rêve de fuir. Olivier Bourdeaut remonte le fil de cette enfance chaotique pour comprendre comment on survit à un père tyrannique. Et surtout : comment éviter de reproduire à son tour cette violence. ☆Pourquoi lire ce livre ✨ Parce que c’est un récit d’une honnêteté brutale Olivier Bourdeaut explore les mécanismes de la violence familiale sans chercher à minimiser ou à excuser. ✨ Parce que l’humour y côtoie constamment le drame On peut faire confiance à la plume d’Olivier Bourdeaut pour mettre en exergue le tragi-comique de certaines situations pourtant dramatiques. ✨ Parce qu’il met des mots sur des violences souvent invisibles Notamment la violence psychologique et les mécanismes d’emprise dans l’enfance. ☆ Mon avis en quelques lignes Quelle surprise de retrouver Olivier Bourdeaut chez Gallimard ! On a beau dire, mais la couverture crème de chez Gallimard, ça vous classe un auteur ! Certains se récrieront que ce n’est pas la maison d’édition qui fait l’écrivain, mais ne soyons pas hypocrites : être édité chez Gallimard, c’est le Saint Graal, la reconnaissance, l’apanage des plus grands. De manière purement pragmatique, c’est parfait pour le classement dans ma bibliothèque. Olivier Bourdeaut pourra ainsi rejoindre sur l’étagère les Sylvain Tesson, les Joseph Kessel et les Romain Gary, mon “Belle du Seigneur“et tant d’autres – oui, oui, je classe par auteurs mais aussi par maisons d’édition, notamment les Gallimard, par souci d’esthétisme – et bien évidemment par snobisme littéraire inavoué mais assumé. Mais là n’est pas l’important. L’important, c’est la claque que j’ai ressentie à la lecture de ce livre, qui aurait tout aussi bien pu s’intituler “La gifle”, tant ce mot est récurrent tout au long des 241 pages de ce récit – même si, en l’espèce, il ne s’agit pas d’une gifle mais de milliers, reçues au cours d’une enfance chaotique, violente et absurde, régentée d’une main de fer par un maître/père. Car oui, ce père est Maître Bourdeaut, un notaire qui entend que les règles familiales soient respectées au même titre que les règles juridiques des actes dont il garantit la probité. Cet homme est le garant du fait que sa famille filera droit. Pourtant, paradoxalement, tout fout le camp : les enfants sont médiocres, indisciplinés, aucune satisfaction ne semble pouvoir être attendue d’aucun membre de cette famille qui, pourtant, avait tout pour être heureuse. Même la mère se révèle, pour cet homme, une mauvaise épouse, une mauvaise cuisinière, une mauvaise mère, et on en passe… En somme, un seigneur avec un staff de bons à rien : de quoi sombrer dans l’alcool, la nicotine, le désespoir et la colère quand on se démène pour leur assurer une existence de rêve. Ce maître est maître partout : dans son étude, avec ses pions (comprendre sa femme, ses enfants mais aussi les tiers), sur la route… Rien ne doit s’opposer ou entraver sa toute-puissance et sa volonté de contrôle. Et on ne saurait contrarier une telle personnalité. Alors Olivier Bourdeaut part sur les traces de ce père tyrannique pour comprendre ce qui a fait l’homme et le père qu’il est devenu ; comprendre pour ne pas répéter la même histoire avec son fils et se délester de cette enfance saccagée afin de pouvoir avancer, continuer d’écrire, car on ne gagne rien à jouer avec le déni et l’enfouissement. Il a raison : c’est aux parents de couper la répétition, d’être celui qui brise la longue chaîne de souffrances qui peut traverser les générations. C’est aussi le principe de la psychogénéalogie : interrompre, dénouer les nœuds de l’arbre généalogique pour soi et pour ceux qui suivent. Pour la petite histoire, je dois dire que j’avais lu un extrait des écrits qu’Olivier Bourdeaut publiait dans une newsletter avant la parution de son titre précédent “Développement personnel”, et la scène devant l’église avec le cousin psychiatre indélicat m’avait profondément marquée. D’ailleurs, à l’époque, j’avais lu : « tu as enfin réussi à tuer le père ». Probablement parce que c’était ce que je voulais y trouver ; en tout cas, ce sont les mots qui me sont restés. Aussi, j’attendais avec impatience de pouvoir lire la suite logique de ce passage dans “Développement personnel”, mais elle n’était nulle part. Cette scène avait elle-même été coupée, et je ne comprenais pas le choix des éditeurs. Alors forcément, j’ai été ravie de la voir réapparaître dans ce récit. Bien évidemment, je ne vais pas vous dire que ce livre est drôle, mais plutôt tragi-comique : tragique pour le fond, comique parce que l’ironie et le second degré d’Olivier Bourdeaut jalonnent ce récit qui, miraculeusement, en devient lumineux. Le génie d’Olivier Bourdeaut, c’est de révéler la caricature de l’homme et des situations derrière le drame qu’il contribue lui-même à construire. Alors, comme le souligne sa sœur, on rit quand on devrait pleurer, et on pleure quand on devrait rire. Et puis on retrouve cette appétence pour les mots et les tournures mordantes qui sont la signature de l’auteur. Personnellement, j’ai dévoré ce roman dans un état de sidération, tant ce livre raconte un père et une enfance si similaires à la mienne que j’avais parfois l’impression de lire un copier-coller. Jusque dans les moindres détails. Je l’ai déjà constaté : les pervers narcissiques semblent tous suivre le même scénario, comme s’il existait quelque part un manuel de torture et de manipulation à leur intention. C’en est même très troublant. Mais est-ce aussi le cas pour leurs victimes ? Existe-t-il un récit commun à ces enfances-là ? J’ai repensé à une conversation avec une amie chère – Flore, si tu passes par là, c’est pour toi. Je me souviens de nous deux enfermées dans sa voiture, à Paris, à une heure du matin, garées devant mon Airbnb. Nous revenions d’un de ces endroits chics et cools qu’elle sait si bien dénicher, et nous échangions sur nos vies, ou plutôt sur la mienne, qui me causait tant de problèmes. Soudain, elle m’avait interrompue :”Il faut que tu ailles écouter Olivier Bourdeaut”. Instant de stupéfaction. Je ne voyais pas ce qu’aller écouter l’auteur de “En attendant Bojangles” pouvait bien avoir à voir avec ma vie et mes affaires sentimentales. Elle m’avait répondu : ”Je ne sais pas, ça m’est venu comme ça”. Je crois que Flore est mon ange sur terre. Elle-même ne le sait pas car nous menons souvent des missions ici-bas à notre insu. Alors j’ai fait ce que je ne fais jamais : intriguée, je suis allée écouter Olivier Bourdeaut. De fil en aiguille, il se trouve que je l’ai interviewé pour la sortie de “Florida”, et là, il s’est produit quelque chose d’étrange. J’ai eu un véritable choc ! En parlant de son père, il m’a offert des mots, un sésame : “J’ai eu un père très dur, très strict, violent physiquement, intellectuellement, moralement” Ainsi, il était possible de poser ces mots-là sur son père ?! Ces mots ouvraient soudain une porte que je ne voyais pas. Depuis, je les répète, comme stupéfaite de réaliser qu’ils existent, qu’ils ont toujours été là, à disposition, sans que je songe à m’en saisir. Et depuis, mon enfance et mon adolescence ont pris une autre coloration : les mots ont donné une existence, une consistance réelle à tout ce que je m’interdisais de dire, à tous ces non-dits qui hantaient et hantent toujours l’arrière-plan de ma vie. C’est ma psy qui a posé le mot de “maltraitance”. Je n’arrivais pas à aller jusque-là, et je n’ai toujours pas complètement intégré ce mot, tant il ne s’associe pas naturellement, dans mon esprit, à celui de “père”. Et puis la difficulté, c’est qu’il y a aussi des moments où tout n’est pas si noir. Ces moments où l’on doute que cela soit réellement arrivé. Les moments où la culpabilité nous saisit parce qu’on a l’impression de trahir, de manquer de reconnaissance, de loyauté. Ce serait trop facile si tout était simple. Dans ces histoires-là, il y a de l’amour et de la violence, mais aussi de la manipulation et de la cruauté. Quel enfant peut démêler un tel écheveau ? Pourtant avec ce nouveau récit d’Olivier Bourdeaut, je viens brutalement de comprendre que certains de mes comportements problématiques – les excès, les bagarres de l’enfance, l’auto-sabotage, le flirt avec le danger, l’errance professionnelle, les mensonges, les fugues… En somme, tout ce qui a longtemps fait de moi une personne “regrettable” aux yeux de mes proches – ne sont peut-être que les conséquences de cette violence. Alors oui, il existe probablement un récit commun aux enfants de ces hommes-là (ou femmes) J’étais aussi la préférée. Une malédiction que l’on porte comme une croix toute sa vie, car le prix de cette préférence est exorbitant (même si je ne nie pas la souffrance de mes frères et sœurs). C’est un éclairage nouveau pour moi. Peut-être que je ne suis pas cette personne regrettable, non aimable, le vilain petit canard de la fratrie. Peut-être ai-je simplement essayé de survivre comme j’ai pu. Combien sommes-nous à rêver de tuer le père… pour passer ensuite le reste de notre vie à tenter de lui démontrer qu’il pourrait être fier de nous ? Les “préférés” comme les victimes ne sont jamais choisis au hasard. C’est une mécanique bien huilée. Et ce sont souvent eux qui auront le plus de mal à rompre le lien invisible qui les attache à leur bourreau. Natacha Calestrémé m’a beaucoup aidée à comprendre cet engrenage : on revient toujours auprès de celui ou celle qui nous maltraite pour tenter de récupérer la part de nous-même que cette personne nous a volée. J’ai eu la même épiphanie en lisant “King Kong Théorie” de Virginie Despentes. C’est important, la littérature, pour comprendre comment les autres font avec ces souffrances que nous traversons souvent en solitaire. Comment font les gens...
L’article Une histoire d’amour et de violence – Olivier Bourdeaut : Survivre à l’enfance est apparu en premier sur Livres à lire ♥ Emma Power.

