Albatros

Albatros

En deux mots

Paris, 1930. Le général Koutiepov, chef des armées russes blanches en exil, est enlevé en plein jour. Le commissaire Faux-Pas Bidet mène l’enquête. Elle le conduit vers les studios Albatros, repaire d’émigrés russes, de stars du muet, d’espions et de trafiquants. Il y dépêche Shloïmè Tauber, jeune ingénieur du son juif et apatride, convaincu d’être le fils secret d’Ivan Mosjoukine, le tsar du cinéma muet. Shloïmè y tombe amoureux. Et tout déraille.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le cinéma comme refuge et piège

Thomas Rio signe un polar d’espionnage et roman picaresque. En rendant hommage à une époque charnière où le cinéma muet basculait dans le parlant et où Paris grouillait de Russes blancs et d’espions soviétiques.

Accrochez-vous et munissez-vous d’une serpe bien affûtée au moment d’attaquer ce roman dense comme une jungle. Il va vous falloir bien élaguer pour suivre le fil d’un récit construit autour d’une affaire bien réelle : l’enlèvement en 1930, en plein Paris, du général tsariste Koutiepov, ennemi juré de l’URSS. Comme le souligne le site Retronews, une vaste campagne d’intoxication menée par les Soviétiques inonda alors la presse de fausses informations, noyant les enquêteurs. Thomas Rio plonge dans ce brouillard avec délectation. Et ce faisant, il noie aussi ses lecteurs. Assumons-le d’emblée.

Avant d’arriver à l’affaire Koutiepov, Thomas Rio prend le temps d’installer son héros. Shloïmè Tauber grandit à Paris dans les années 1920, accroché à la jupe de Blimaleh, sa mère. Elle l’emmène chaque semaine dans de mystérieux boudoirs, lui glisse deux bonbons à l’anis et le plante là, sage comme une image. « Prends-en deux et sois sage. » En russe. Toujours en russe, cette langue qu’elle ne parle qu’en ces lieux hors du monde.

Shloïmè ne sait pas qui est son père. Il sait seulement que c’est un prince. Puis un soir, Blimaleh l’emmène au cinéma. Sur l’écran, un homme aux yeux cerclés de khôl fait tomber les femmes en transe. Shloïmè voit sa mère pleurer pour la première fois de sa vie. Il se retourne vers l’écran. Comprend. Le Prince, c’est Ivan Mosjoukine, la plus grande star du cinéma muet russe. « Oui, c’est lui », finit-elle par avouer, vaincue.

Devenu ingénieur du son – il a grandi dans les laboratoires radio d’un bourgeois amoureux de sa mère et de la TSF – Shloïmè travaille aux studios Albatros. Ces studios, fondés par des émigrés de l’Empire russe ayant fui la révolution, vivent leurs dernières heures : le cinéma parlant condamne les stars du muet qui maîtrisent mal le français. Dans ce monde en sursis, Shloïmè croise une faune de comtesses désargentées, d’acteurs déclassés, d’investisseurs douteux.

C’est là que le commissaire Faux-Pas Bidet entre en scène. Ce policier au nom absurde mène l’enquête sur l’enlèvement de Koutiepov. Et ses investigations le poussent vers Albatros, soupçonné d’abriter un nid d’espions rouges. Bidet est secrètement amoureux de Natalia Gontcheva, star du muet, opiomane, qui semble sous l’emprise d’Ossenoguine, homme trouble et agent probable des services soviétiques.

Il impose à Shloïmè d’infiltrer les studios en se faisant passer pour un Américain spécialiste du son. Shloïmè accepte. Et tombe amoureux de Masha, jeune femme des studios qui rêve de leur redonner leur lustre d’antan. Dans un univers où le moindre faux pas est synonyme de mort, l’irruption du sentiment ne peut manquer de tout faire dérailler.

Thomas Rio possède les références historiques et la documentation cinématographique, car il est aussi scénariste et réalisateur. Ce premier roman lui a demandé plusieurs années de travail. On le referme Albatros comme on quitte un fauteuil de cinéma après le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve. Serpe toujours à la main, mais heureux d’avoir abattu les lianes.

NB. Tout d’abord, un grand merci pour m’avoir lu jusqu’ici ! Sur mon blog vous pourrez, outre cette chronique, découvrir les premières pages du livre et en vous y abonnant, vous serez informé de la parution de toutes mes chroniques.

Albatros

Thomas Rio

Éditions Gallimard, Coll. Série noire

Polar

490 p., 23 €

EAN 9782073096654

Paru le 12/02/2026

Où ?

Le roman est principalement situé en France, notamment à Paris. On y évoque aussi la Russie devenue Union soviétique.

Quand ?

L’action se déroule dans les années 1930.

Ce qu’en dit l’éditeur

Paris, 1930 : le général Koutiepov, chef des armées tsaristes en exil, est enlevé. Le commissaire Faux-Pas Bidet – un cinéphile maniaque – remonte la piste jusqu’aux studios de cinéma Albatros, fragilisés par l’arrivée du parlant… Dans ce monde où artistes et agents secrets multiplient les écrans de fumée, il met la main sur Shloïmè Tauber, un ingénieur du son dont il fait un espion à sa solde. Mais le jeune homme est vite tiraillé entre sa mission et sa fascination pour la fille d’un réalisateur, Masha, prête à tout pour sauver les studios. Un roman à l’arrière-plan historique, politique et social riche et aux rebondissements incessants.

Les critiques

Babelio

Actualitté (Lucy L.)

Blog K-libre

Blog Boojum

Blog Nyctalopes 

Les premières pages du livre

« Avant-propos

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov, chef des armées russes fidèles au tsar, fut enlevé à Paris. Immédiatement, on soupçonna une opération bolchevik. L’enquête, confiée au commissaire Faux-Pas Bidet, ne fit jamais la lumière sur le rapt.

L’ouverture des archives du KGB en 1992 n’a pas permis de résoudre cette énigme. Le corps du général reste à ce jour introuvable.

Au même moment, le premier film parlant sortait en France, condamnant les studios de cinéma à s’adapter ou périr. Albatros, studio fondé par des émigrés de l’Empire russe ayant fui la révolution d’Octobre, se savait en sursis. La plupart de ses stars, comme Ivan Mosjoukine, maîtrisaient mal le français. En quête de capitaux, le studio fut sollicité par des investisseurs douteux qui se targuaient d’être mécènes.

Tout le reste n’est que littérature : les évènements racontés ici sont de pure invention.

Première partie

Shloïmè Tauber

1

Le fils du Prince

« Prends-en deux et sois sage. »

Le rituel était immuable. Sa mère lui tendait les deux pastilles à l’anis et refermait la porte. Elle avait découvert la passion de Shloïmè pour ces bonbons un jour au cinéma et réservait depuis leur usage à ces visites hebdomadaires. « Prends-en deux et sois sage. » En russe.

Jamais ailleurs elle ne parlait russe. Shloïmè aimait sa voix alors. Ce frisson, cette cascade de sons cristallins – sa langue maternelle. Blimaleh avait une autre voix en français, la voix de celle qui s’affirme, la voix de la raison. Une voix qui vient de se racler la gorge. En russe, c’était différent : un chuintement chuchoté, un filet d’eau claire s’égouttant d’un tapis de mousse. La voix l’enrobait comme un châle. Toujours, il lui demandait de parler russe, de chanter russe, et toujours elle refusait. Elle craignait de corrompre l’embryon de francité qu’elle voyait poindre avec émerveillement dans les manières de son petit. Elle avait trop peiné à préserver son esprit des emportements lyriques du shtetl pour s’autoriser l’évocation d’une terre qu’ils ne devaient plus jamais revoir.

Elle ne regrettait rien de l’Empire et s’appliquait à renoncer aussi aux traditions du shtetl. Elle attendait que Shloïmè soit endormi pour faire brûler certaines plantes dont elle savait les pouvoirs occultes, et l’envoyait jouer avant de proférer ses incantations, dans un mélange de yiddish, de russe et d’ukrainien qu’elle était sans doute la seule avec les esprits magiques convoqués à comprendre. Un soir, elle l’avait surpris caché derrière le lit, subjugué par son étrange sabbat. Il la contemplait tandis qu’entre ses jambes un chauffe-draps garni de braises consumait les herbes mystérieuses. Les fumées drues éveillaient chez l’enfant l’appel primitif d’un volcan enfoui. Il la regardait comme une déesse, l’énigme, la réponse. Cette fois-là aussi, elle l’avait renvoyé au lit par un mot doux en russe. « Dors, amour. » Il avait obéi, rassuré, rejoignant sous son édredon des rêves cotonneux où de grandes et belles jambes fredonnaient une langue inconnue en berçant des chauffe-draps. Des rêves qui fleuraient bon la taïga, les samovars et les soupes de racines du shtetl.

Hélas, ces échappées russophones étaient rares : d’ordinaire, seul le français était toléré. Lorsqu’elle employait par mégarde le yiddish, Blimaleh avait coutume de se donner une tape sur le dos de la main pour se punir – châtiment récurrent et soigneusement mis en scène. Shloïmè la voyait enlever son gant pour s’infliger le supplice minuscule et sombrait dans une étrange confusion : il aurait pu la regarder faire des nuits entières. Dans l’espoir de ce spectacle, il provoquait les situations susceptibles de la faire jurer dans la langue taboue. Quand Blimaleh s’apprêtait à sortir, ayant revêtu les longues mitaines noires qui conféraient à sa silhouette des langueurs de pieuvre, l’occasion était trop belle. Il faisait tomber sa tartine, exprès. Blimaleh lâchait un « Oÿ ! » immédiatement suivi d’un soupir contrit. Elle ôtait alors lentement le gant, comme si elle épluchait le fruit défendu. Puis elle s’assénait la petite tape. Sa peau blanche et laiteuse s’auréolait un instant d’une onde rosâtre, et tout redevenait comme avant. Il levait les yeux vers elle, qui commentait en français avec un sourire mutin : « Ça m’apprendra ! »

Lors des visites hebdomadaires, pourtant, ces lois n’avaient plus cours. Dans les bibliothèques, les boudoirs étrangers où elle le laissait parfois durant des heures, Blimaleh parlait russe. C’était normal. Ces pièces n’avaient ni frontières ni réalité géographique : on y accédait toujours par des portes dérobées, des escaliers de service. Un domestique en livrée les accueillait, s’emparait du manteau d’astrakan de Blimaleh et les guidait parmi les couloirs. Puis il s’arrêtait soudain, comme s’il attendait un ordre de sa part. Mais c’est à Shloïmè qu’elle en faisait l’offrande. En russe, toujours la même injonction mystérieuse, ce code secret entre complices : « Prends-en deux et sois sage. » Deux bonbons à l’anis, durs comme du bois, enivrants comme un songe. Shloïmè les serrait dans sa petite main et promettait de s’acquitter de sa mission.

Longtemps, il avait été sage au-delà du concevable – poussant l’obéissance jusqu’à sombrer dans un état végétatif de yogi. Il se bornait à n’être plus rien que cette langue fatiguant la résistance du bonbon. Lorsque le premier était vaincu, il gobait le second et exerçait le même zèle consciencieux, faisant corps avec le décor, immobile comme les bois précieux du boudoir. Bientôt, il n’était plus qu’une immense chambre d’écho où se déployaient les saveurs suaves de l’anis – qu’il tentait d’analyser malgré l’écœurement. Lorsque enfin les fragrances entêtées s’estompaient, il se découvrait démuni, en proie à la solitude et à la peur. Combien d’heures avait-il passées dans ce genre de bureau, de boudoir ? Shloïmè l’ignorait : sa mère lui avait promis une montre pour ses dix ans.

Au fil des visites, il s’enhardit à se lever, à observer, à découvrir : toujours, ce gros canapé de cuir dont les odeurs fortes de tabac relançaient en lui les derniers soubresauts de l’anis. Une carafe d’alcool ventrue, dont Shloïmè sut rapidement reconnaître le parfum – cognac, whisky, liqueur. Il en soulevait le bouchon, goûtait sans plaisir. Et puis les livres. Livres précieux, poussiéreux, comme ayant sédimenté sous l’effet de trop d’attentes. Certains arboraient des lettres en cyrillique – grimoires exhumés de cette terre inconnue où le temps s’était arrêté. En ces livres, en cette terre, se mêlaient des monstres terribles, des ogres répondant aux noms de Léon Trotsky ou Nestor Makhno. Un jour, Shloïmè osa en ouvrir un. Le titre avait agi comme un appel : Le baptême du fils du grand khan. Les mémoires d’un jésuite parti évangéliser les barbares des steppes. Il l’ouvrit au hasard ; l’homme d’Église remettait son âme à Dieu, bataillait comme un mousquetaire. Les traîtres étaient partout. Il était avec lui, caché parmi les chevaux sauvages, poursuivi par les janissaires d’un empereur mandchou lorsque sa mère le surprit. Elle le regardait, accompagnée d’un élégant monsieur, et ils souriaient. L’homme se saisit de l’ouvrage et le replaça dans la bibliothèque. Blimaleh ne le gronda pas. Elle passa une main joyeuse dans ses cheveux pour les ébouriffer et, en partant, elle adressa à leur hôte un clin d’œil complice, assorti de la fameuse prière en russe : « Sois sage. » L’homme rit et promit. En russe, lui aussi. De ce jour, Shloïmè sut que les injonctions de sa mère, lorsqu’elles étaient énoncées en russe, étaient très relatives.

Un taxi Renault attendait dehors, sous le soleil droit. Le chauffeur ouvrit la porte, un Russe blanc, fière moustache de Cosaque en bandoulière. Il demanda à Blimaleh où la conduire – en russe. Elle répondit avec affectation en français :

— Au 10 rue de Belleville. Presto !

Leur adresse depuis peu.

Sur le chemin du retour, elle observait Shloïmè, le taquinait, le mordillait, curieuse de savoir ce qui le rendait si sombre. Bientôt, il consentit à ouvrir son cœur :

— Ce monsieur, c’était papa ?

Elle eut un rire nerveux, comme s’il exposait une incongruité pathologique. Puis elle remarqua dans le rétroviseur que le chauffeur de taxi les écoutait. Elle détailla ses grandes oreilles en chou-fleur, sa tête à moucharder juste pour le plaisir. Elle répondit en yiddish :

— Non, mon Shloïmè ! Certainement pas. Ce n’est pas ton père. Ton père est un prince. Ce monsieur n’est qu’un bourgeois.

Elle avait pris un ton docte, bienveillant – elle énonçait une leçon de choses. Bourgeois, prince : Shloïmè méditait cette distinction étrange. Elle avait parlé en yiddish et il considérait le gant qu’elle n’avait pas enlevé, la main qu’elle n’avait pas tapée, l’onde rosâtre qui ne se dessinerait pas, un peu déçu. Le yiddish ne supposait aucun châtiment ici. Aussi continua-t-il dans la même langue :

— Quand est-ce que tu me le présenteras ?

— Il faut attendre. Ton père a beaucoup d’ennemis. Il ne veut pas te mettre en danger. Imagine qu’ils te kidnappent, tu pourrais l’affaiblir… Mieux vaut que tu ne saches rien…

Shloïmè repensa au jésuite du livre, qui avait tant d’ennemis, lui aussi. Son père était-il jésuite ? Un jésuite parlant yiddish ? Cela le fit sourire un temps, puis pour tromper son ennui il se plongea dans la contemplation de la grande ville : le Paris de 1923 se goinfrait comme dans l’imminence d’une catastrophe. Le soir tombait sur les Grands Boulevards, déployant des silhouettes fugitives d’anciens combattants à l’assaut du taxi. Les affiches de cinéma débordaient des façades, écrasaient les passants sous les néons. Les salles rivalisaient d’invitations au voyage : Hollywood, New York, Chicago. L’Amérique s’exposait en créature canaille appâtant le chaland d’un clin d’œil. Sur la façade du Rialto s’étalait l’affiche d’un film de vampires et, à une fenêtre, une bonne frappant un tapis prenait des airs de sorcière en sabbat. Les journaux dégoisaient sur l’anarchie outre-Rhin, la Ruhr qui s’enflammait, le danger que représentaient les hitlériens. Les crieurs écorchaient les noms – Mussolini, Hitler – dans le flot des passants indifférents. Quand le taxi s’arrêta à un carrefour, un enfant s’approcha pour mendier et Blimaleh enfonça un bonbon à l’anis dans sa bouche morveuse pour l’éloigner. Shloïmè ouvrit la sienne à son tour, comme un communiant. Mais elle refusa, rappelant qu’il en avait déjà eu deux. Il ne sut réprimer un brusque accès de jalousie, un sentiment vrai d’injustice. Bien au chaud contre le cuir du taxi, il n’arrivait pas à en éprouver de honte.

Au fil du temps, les excursions chez le Bourgeois qui n’était pas son père devinrent plus fréquentes. Celui-ci accueillait Shloïmè avec bonhomie, l’invitant même à se servir dans sa boîte à cigares. Féru de nouveautés, il avait fait installer le téléphone. Blimaleh y passait de longues heures à étoffer sa vie mondaine et, quand il se lassa de la contempler vibrionnant autour du combiné comme une abeille sur une fleur, ce fut à Shloïmè de le divertir : il venait de s’offrir un trumeau dans le goût de Fragonard et trouvait plaisant de le lui montrer. Des marquises dévêtues y taquinaient les boucles d’un jeune élégant, autour duquel s’enroulait un écureuil roux. La joie pure du petit garçon devant la scène galante amusa le Bourgeois, devenu égrillard. Il s’approcha, curieux de connaître ses impressions. Shloïmè désigna l’élégant, dont le tricorne à bout doré l’intriguait.

— C’est un prince ?

— Un marquis, je dirais. Peu importe, car le modèle devait plutôt être un apache.

— Un Apache ?

— Pas un Indien… un voyou. C’est ainsi que nous les appelons en France, ce sont nos sauvages à nous…

Shloïmè examinait les marquises en corset, leur appétit si manifeste, leurs tétons comme des oisillons pressés de quitter le nid. On eût dit qu’elles s’apprêtaient à dévorer le marquis. Il sentit que tout cela venait d’un monde ancien, perdu à jamais. Et il le regretta.

— Il vit encore ?

Le Bourgeois rit, enchanté de voir l’enfant tâtonner entre l’effroi et l’envie, pressentant un sens caché dans la gourmandise étrange de ces succubes emperruqués. Il brûlait de lui révéler des vérités taboues et Shloïmè le sentit. Il hasarda alors un mot d’enfant adroitement forgé, pour ce qu’il avait d’à la fois scandaleux et attendrissant.

— Elles l’ont mangé ?

Le Bourgeois rit – et Shloïmè sut qu’il avait touché juste.

— Sans doute, mais ça ne l’a pas tué, bien au contraire ! Ils se sont bien amusés, en somme. Et puis, la Révolution a sifflé la fin de la récréation.

— Comment ça ?

— En les décapitant. Ici, en France, on décapite les marquis, les marquises, les rois…

— Les princes ?

— Les princes, bien sûr, sinon ça refait des rois, et alors il faut tout recommencer.

Le Bourgeois rit, égayé par l’air perplexe du petit. Du haut de ses dix ans, Shloïmè hésitait à se confier, mais la curiosité était trop forte, il devait donner des gages.

— Mon père est un prince.

Il se repentit soudain : il en avait trop dit. Mais le Bourgeois le rassura.

— Je sais. Ta mère m’a dit…

— Elle vous a dit ? Elle vous a dit qui il était ?

L’homme acquiesça, sentant l’inquiétude de l’enfant pour son père, qui était un prince, et que peut-être on allait décapiter, car sinon, après, ça refait des rois.

— N’aie crainte, on ne guillotine plus les princes, ici !

Mais cela ne suffit pas à le rassurer. Au contraire.

— Je crois qu’il est resté en Russie.

— J’espère bien que non pour lui ! Car là-bas, on les fusille !

Le Bourgeois n’avait pu s’en empêcher : rire, de bon cœur, à l’idée que le père de Shloïmè fût un Romanov coincé en URSS en 1923. Il oubliait que le petit avait tout juste dix ans. En lui ne bouillonnait que la jubilation rance de moucher ce rival qui avait su faire un enfant à Blimaleh, et dont le souvenir jauni rayonnait à travers ce fils parfait. Shloïmè avait déjà identifié en lui cette haine sourde, jalouse d’un amour qui ne s’achète pas. Il s’en voulut d’avoir trahi le secret. Comment avait-il pu penser faire du Bourgeois un allié ? Il encensait la modernité, le progrès, professait quotidiennement sa détestation des nobles… Shloïmè n’était qu’un pion dans cette partie d’échecs. Il pria pour que son père n’ait jamais vent de son erreur. Son angoisse tourbillonnait sans garde-fou : le Bourgeois l’informait-il à demi-mot du sort de son père ? Le Prince avait-il été exécuté ? Blimaleh sans doute avait voulu le préserver ? Comment le venger quand il ignorait jusqu’à son nom ?

Il repensa à Anastasia, cette femme qui avait mis la communauté russe blanche à feu et à sang en prétendant être l’impératrice cachée à Berlin. Il se souvint de ce dîner où, tandis que tous s’étaient écharpés, sa mère était demeurée dans un étrange quant-à-soi, affectant un sourire de sphinx. À cette époque-là, déjà, il avait songé qu’il était peut-être le tsarévitch. Sa mère avait cette disposition à l’exceptionnel.

Il reprit ses questions : le Bourgeois était peu fiable, mais c’était le seul adulte manipulable qu’il avait sous la main.

— Et les bourgeois ? On les fusille aussi ?

Le vieux s’étrangla dans son verre.

— Les bourgeois ? Mais tu parles comme un bolchevik, ma parole ! Méfie-toi ! Je pourrais te mettre aux fers, petit apatride !

Il déployait son rire, un rire franc et gaillard – le rire confiant de celui qui se sait à sa place. Shloïmè sentait sans pouvoir le formuler que c’était là ce qui les différenciait : le Bourgeois n’était jamais inquiet. Blimaleh l’était. Lui l’était. Son père le Prince devait l’être, sans doute. Inquiet du sort de son fils, au moins ?

Le front collé à la vitre froide du taxi, l’enfant enviait la sérénité des Français : ce petit maraîcher poussant une charrette à bras, ce policier agitant sa pèlerine dans le chaos de la rue, eux non plus ne se souciaient de rien. Il avait l’impression de les contempler depuis une boule à neige, depuis la Russie, où l’on fusillait les princes sans qu’il puisse les sauver. Blimaleh remarqua que son air sombre résistait même aux devantures des cinémas, aux rondeurs des maraîchères. En le voyant s’attarder sur les légumes jetés au caniveau, elle lui trouva un air de nihiliste. Craignant d’avoir enfanté un petit Bakounine, elle le secoua comme un prunier.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as encore parlé avec M. Rigodon ?

Elle cherchait ses mots, fébrile.

— On s’est un peu disputés dernièrement. Mais ça ne va pas durer. Il va reprendre son petit bonhomme de chemin.

Quand Blimaleh apprenait une nouvelle expression, elle l’utilisait à tout bout de champ : le petit bonhomme de chemin était sa nouvelle marotte. Elle l’avait employée à dessein, consciente que son usage peu orthodoxe des expressions françaises faisait toujours sourire son fils. Hélas, en l’occurrence, il demeura maussade. Puis bientôt se résigna : à qui se fier, sinon à sa mère ?

— Il dit qu’en Russie, on fusille les princes. J’ai peur pour papa.

Elle soupira, lasse.

— Il ne connaît rien à la Russie. Ni aux princes. De toute façon, ton père n’est pas là-bas.

— Tu m’as dit qu’il n’était pas en France.

— Il existe d’autres endroits que Paris et Pétersbourg.

Elle avait toujours eu le don de l’esquive et il était fatigué de perdre. Il détourna les yeux, sentant une larme couler sur sa joue. Tant mieux. Quand elle culpabilisait, elle lâchait toujours un bout de vérité. Il percevait sa fébrilité et espérait. Elle goba la larme dans un baiser furtif et ordonna au taxi de s’arrêter. Shloïmè remarqua son visage pâle, sa lenteur hiératique, comme lorsque, dans les films, l’héroïne va avouer.

Ils étaient sur les Grands Boulevards et il attendait. Elle rongeait ses ongles, indécise : fallait-il franchir le Rubicon, lui dire qui était son père ? La pluie s’était tue, la cohue du vendredi soir les traversait. Ouvriers et grisettes se pressaient pour le dernier film de Valentino. Un camelot aborda Blimaleh pour lui fourguer des œillets. Une marchande de pralines déballait sa poitrine pour proposer des friandises : les affiches de films jaillissaient, promesses d’aventures. Shloïmè fixait ses pieds pour s’en garder quand Blimaleh saisit brusquement son poignet pour le planter devant l’affiche du dernier film du studio Albatros : Le lion des Mogols.

— Viens !

Non ? Le cinéma ? Elle éludait avec un maharadjah ? Vieille technique de marâtre, mais il résisterait. Bien sûr qu’il en avait envie. Bien sûr que ce Lion des Mogols, avec ses décors de Turkestan de conte, ses costumes et ses éphémères ailleurs, l’électrisait. Mais c’était non. Trop souvent elle s’était dérobée grâce au cinéma. Il devait être fort. Cette fois, il ne céderait pas. Tant pis pour les rêves, il voulait la vérité. Elle se retourna, l’air mauvais.

— Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Tu veux voir ton père, oui ou non ?

Elle avança vers la caisse, pressée, et acheta deux places. Deux. D’ordinaire, elle le cachait sous sa jupe pour économiser. Elle avait pris une corbeille privée, luxe impensable. Dans la petite loge bordeaux et or, il luttait, chahuté par les emportements rococo. Sur scène, un ténor médiocre tentait de contenir l’impatience des spectateurs. Shloïmè reconnut un voisin géorgien. Il avait soigné sa toilette, arborant l’uniforme de lieutenant de la garde impériale du tsar. Ses moustaches canailles s’aventuraient jusqu’à ses oreilles et il haranguait un groupe de jeunes filles au balcon, en russe, sans que quiconque en prenne ombrage. D’ordinaire, les Russes faisaient profil bas en France. Mais ici, dans ce cinéma, tout semblait permis. Fasciné, Shloïmè détaillait les officiers en tenue, les toilettes des femmes. Le ténor fut soudain submergé par la puissance martiale des chants cosaques qui s’élevaient depuis la fosse. Shloïmè se demandait, glissant d’un phénomène à l’autre, lequel parmi ces hommes était son père, lequel était prince. L’un des Cosaques ? Le ténor que les Cosaques poursuivaient de leurs insultes ? Pourvu que non ! Il se tourna vers Blimaleh. Elle précisa :

— Il n’est pas encore là. Il va arriver.

Le noir se fit, et le film commença. Shloïmè se pencha au balcon, intrigué. Par quel canal secret l’avait-elle prévenu ? Comment avait-il su si vite qu’il devait venir reconnaître son fils ? Peut-être l’espace obscur du cinéma avait-il été par lui choisi, pour protéger le secret ? Il allait débarquer, embrasser sa mère, le serrer contre lui et repartir vers ses héroïques obligations. Mais quand ? Son cœur s’emballait. Blimaleh s’était rencognée dans les profondeurs de la loge, le laissant à la merci des violons et des cuivres qui ne le lâchaient plus. Shloïmè risqua un œil, puis deux, vers l’écran : le film était extraordinaire. Il résistait, conscient du risque : céder à la tentation, oublier ce pour quoi il était ici, au profit de chimères… Il ferma les yeux, se défiant de sa nature fantasque, si vulnérable à la beauté. Sentant ses dernières résistances ployer, il en voulut profondément à sa mère d’user de procédés si déloyaux. Tout son être aspirait à l’écran, aux mystères chatoyants qui s’y déversaient. Il sentit qu’il ne tiendrait pas. Alors il se résolut à exiger la vérité une bonne fois pour toutes. Tournant le dos à l’écran et ses mirages, il se dressa face à elle, fouaillant le noir de la loge à la recherche de ses yeux. Tant mieux s’il lui gâchait le film… Lorsqu’il les trouva enfin, il se figea, stupéfait : Blimaleh pleurait. Elle pleurait, elle qui n’avait jamais pleuré jusqu’alors. C’était inconcevable.

Du calvaire qu’ils avaient enduré, des pogroms et des razzias, il ne gardait aucun souvenir, sinon les lamentations des femmes de leur gourbi, qui se mettaient au défi de verser toujours plus de larmes. Blimaleh, elle, s’était toujours refusée à ce cirque, au point que Shloïmè en avait conçu une certaine fierté. Pourtant, dans l’obscurité de ce cinéma, elle s’autorisait à souffrir. Malgré lui, sans lui. Elle jetait ses larmes sans pudeur, sans craindre de lui signifier qu’il n’était pas de taille à contenir sa douleur. Il s’approcha sans qu’elle réagisse, comme si elle voyait à travers lui, comme s’il était transparent. Que fixait-elle au loin avec une si douloureuse précision ? Elle l’avait comme effacé… Soudain Shloïmè comprit : le film n’était pas une énième esquive. Non, le film était la réponse. Dans les yeux de Blimaleh, il vit l’amour. L’amour pour un homme : son père. Le Prince.

Il se retourna vers l’écran. Le Prince ferraillait avec des spadassins, dressé sur un cheval cabré. Fondu au noir, gros plan, il relevait ses yeux magnétiques cerclés de khôl vers la caméra, plongeant les femmes de la salle dans une transe muette. Les Cosaques s’étaient tus, s’inclinant devant le tsar du studio Albatros : Ivan Mosjoukine. Une tension profonde s’exhalait de son visage austère qu’un jeu sobre lardait d’éclairs soudains. Shloïmè promena son regard sur l’orchestre : les femmes gisaient là, happées par ce chamane. Le faisceau du projecteur faisait danser dans l’air les poussières, révélant l’invisible, et Shloïmè en sentait la caresse sur sa peau : une pluie d’or et de lumière ruisselait, révélait son extraordinaire lignée. Il remarqua alors que Blimaleh, contrairement aux autres, couvait l’acteur d’un œil complice. Elle l’avait connu. Il avait été l’aventure de sa vie. L’unique. Et lui avait laissé en gage une relique de lui-même, de cette perfection qui déferlait sur eux maintenant. Shloïmè était ce golem à façonner, perpétuation encore informe de l’extraordinaire à venir. Il prit soudain conscience de ce qui lui conférait tant de valeur aux yeux de sa mère : il était plus encore que le souvenir du Prince, il était le Prince en devenir. Sentant qu’il tentait de capter son regard absent, elle acquiesça, vaincue :

— Oui, c’est lui.

Il contemplait son front baissé, vivement frappé par les clairs-obscurs du film : c’était celui d’une pénitente dans une vanité. Se pouvait-il qu’elle eût honte de tant de gloire ? Le film atteignait son climax ; les cuivres avaient pris le pouvoir dans la fosse et rien ne leur résisterait : ni les doutes du Shloïmè cartésien condamné à se taire, ni les obstacles qui oseraient se mettre en travers de sa filiation. Il se retourna vers l’écran immense, où l’ombre vif-argent de son père explosait.

Lorsque les lumières se rallumèrent, le visage de Blimaleh avait retrouvé sa raideur marmoréenne. Elle lui prit la main et se leva. Par ce geste, elle lui signifiait que plus jamais ils n’évoqueraient le secret. À la sortie, il s’arrêta devant un portrait de son père, œil de velours couvant son nom écrit en lettres d’or : Ivan Mosjoukine. L’article de Ciné-revue annonçait son départ pour Hollywood. Il trinquait avec Douglas Fairbanks, posait avec Mary Pickford. Charlot lui-même le gratifiait d’un clin d’œil. Le tsar pouvait bien aller se faire fusiller. Jamais Shloïmè n’aurait pu imaginer plus beau lignage. Il vola la photographie et la glissa sous sa chemise, tout contre son cœur.

2

Le Prince des ondes

Depuis qu’il savait, Shloïmè considérait les autres d’un air goguenard : il n’avait rien à faire ici. Bientôt, le Prince le rétablirait dans ses droits. Pour l’heure, Mosjoukine combattait des monstres de celluloïd et comptait sur lui pour protéger Blimaleh. Celle-ci l’envoyait régulièrement auprès du Bourgeois, qui n’était pas bien dangereux : il fallait juste l’occuper. Le brave homme avait vite compris qu’il n’était pas digne d’une telle femme. Cependant, comme l’enthousiasme lui donnait du charme et poussait sa maîtresse à le flatter d’une caresse, il cherchait toujours un nouveau défi à enjamber pour se donner des airs conquérants. C’était alors que Shloïmè entrait en scène pour qu’il fonce tête baissée dans quelque nouvelle entreprise. Shloïmè agitait la muleta, le cornard était dompté, Blimaleh était libre. Le Bourgeois se passionnait particulièrement pour la science et le progrès, désolé que la Grande Guerre ait brisé la solide foi positiviste des Gaulois. Sans cette boucherie nourrie aux relents du passéisme boche, la raison tricolore aurait tordu le cou aux confusions barbares du vieux monde. Hélas, la France avait été trop magnanime. L’Église avait multiplié les faux nez, bernant jusqu’aux plus enragés, et depuis sa belle race se défiait de la technique. Des Lumières allumées jadis par Voltaire, il ne restait rien, rien qu’une peuplade stupide et inquiète, confiant encore et toujours son destin aux abrutissements du christianisme. Le pire, sans doute, était de voir les bolcheviks incarner le progrès ! Ils autorisaient l’avortement, la contraception et le divorce. Ah, ça ! Eux n’avaient pas pris de gants pour mettre leur clergé hors d’état de nuire !

Blimaleh riait de ces jugements péremptoires. Elle le considérait alors avec la tendresse d’une douairière pour les facéties de ses chiots. S’il avait vu à quoi ressemblaient les villages là-bas ! Les superstitions y étaient ancrées si profondément qu’aucun commissaire du peuple, si cruel soit-il, ne les en délogerait jamais. Divorce et contraception n’atteignaient pas ces campagnes, se cantonnant à la bourgeoisie d’État… Lorsqu’il évoquait les bolcheviks, son Bourgeois lui faisait penser à un enfant qui n’ose pas nommer le grand méchant loup. Elle qui avait vu fondre sur leur convoi les cohortes anarchistes de Makhno, les bataillons monarchistes, les escadrons rouges et verts ne se faisait plus d’illusions sur un quelconque sens de l’Histoire. La guerre menait au pillage, à la rapine, à la faim. Rien de bon ne pouvait en émerger. Dans ces nuits, l’on ne pouvait se fier qu’à ses élans primaires : manger, forniquer, croire. Surtout, ne pas penser – trop dangereux.

Blimaleh, toutefois, se gardait d’imposer ses sombres visions à son amant. Elle admirait justement en lui cette naïveté créatrice et craignait de briser le charme en jouant les Cassandre. Il avait cette disposition presque magique à la richesse et ce singulier goût d’entreprendre. Son Bourgeois faisait des affaires comme d’autres sont chevaliers : il partait à la conquête de nouveaux marchés, soumettait des concurrents, écrasait ses adversaires. Elle l’aimait pour ce qu’il savait faire et se désolait de le voir se fourvoyer dans des philosophies dont il ignorait tout. Ainsi de sa lubie de trouver un nouveau pays que la foi en la raison n’aurait pas déserté : un pays communiste était exclu, la propriété demeurant selon lui consubstantielle à l’ordre et au bonheur. Quant aux États-Unis, si ce pays avait de sérieux atouts, le Bourgeois ne pouvait s’abaisser à cet American way of life, déversé de film en film, qui lui donnait la nausée. Ces gens lui faisaient l’effet de Prométhée mal élevés, de sales gosses qui brûlent leurs jouets dans l’espoir que leur vienne enfin un maître. La nature avait trop gâté les Américains en les dotant de territoires si riches, où une Winchester vous efface un peuple à la journée. Il prophétisait qu’un jour cette frénésie vorace leur jouerait des tours… La Bourse où ils sacrifiaient tant de vierges à leur veau d’or s’étranglerait bientôt de telles spéculations. Ce jour-là, ils viendraient demander secours auprès de l’épargne française, qui dicterait ses conditions. Wall Street n’aurait plus qu’à bien se tenir ! Il prononçait Valstraite et Blimaleh moquait son goût de l’apocalypse : tout athée qu’il soit, il invoquait une main invisible du marché qui ressemblait furieusement au dieu vengeur de la Torah de son enfance. Il riait alors, la remerciant de lui rappeler les fondamentaux. La Raison et rien d’autre. Le profit lui-même n’était qu’une des modalités du hasard, et l’oublier, c’était courir à sa perte. Et c’est ce qu’il prophétisait à ces Américains croyant devoir leur fortune à leur travail et à leurs prières plutôt qu’à la chance et à l’esclavage. Il étreignait ensuite la jeune femme avec une candeur bonhomme, et Shloïmè éprouvait une furieuse envie de les séparer.

L’exil avait appris à Blimaleh qu’il était sage de jouir ici et maintenant sans miser sur l’avenir. Les promesses de futur faisaient partie des arnaques du temps : paradis céleste ou grand soir à venir, l’épiphanie était toujours reportée au lendemain. Blimaleh, parce que russe, parce que juive, parce que femme, savait qu’elle en serait écartée de toute façon. Carpe diem : pessimiste déterminée au bonheur, elle était la plus épicurienne des femmes que le Bourgeois ne connaîtrait jamais. Plus sage que l’épargne avare et sans projet que s’infligeait sa caste. Plus sage que lui et son goût immodéré d’une Raison qui jamais ne s’incarnait… Plus sage que sa femme qui ne songeait qu’à enfanter. Blimaleh n’était pas amère, malgré longtemps de souffrance. Elle avait cette sagesse sans affectation à laquelle il aspirait, et qu’il admirait secrètement.

De retour d’un voyage d’affaires, il annonça avoir trouvé son paradis, un pays émancipé des religions et des idéologies : le Brésil. En offrant à Shloïmè le drapeau qu’il avait rapporté, il en souligna la devise : Ordem e progresso – « Ordre et progrès ». Quelle devise ! Et quel pays ! Il avait investi dans les plantations d’hévéa, parlait de s’y établir avec Blimaleh. Tant pis pour la France, qui s’était encore fourvoyée, en indécrottable fille aînée de l’Église. Elle n’était pas digne d’Auguste Comte, qu’elle avait vu naître. Il répéta à Shloïmè le beau slogan du pays tout neuf : Ordem e progresso. Son accent français le faisait claquer comme un étendard un jour de grand vent. Et l’enfant s’imaginait des ballets mécaniques, nourris aux collages futuristes des publicités du moment.

— Ordem e progresso. Les mamelles de la civilisation. Sans ordre, pas de progrès. Et sans progrès, l’ordre n’est que perpétuation des privilèges.

Il lui racontait les mille et un trésors de Manaus, ville-champignon née du miracle de l’hévéa. Shloïmè buvait cet eldorado qui présentait toutes les séductions du western : des Indiens, de l’or, des danseuses de saloon, des pionniers soumettant une nature prodigue et bonne fille. Les missionnaires y reniaient Dieu pour un filon prometteur, les parures des chefs indiens et la jungle semblaient toutes proches. Shloïmè tenait la beauté sur ses genoux, brisait sec les lianes du tranchant de sa machette… Et soudain surgit devant lui un spectre noir et blanc : Mosjoukine. Dibbouk triste aux yeux cerclés de khôl, il le considérait, déçu. L’enfant se repentait d’avoir voulu suivre les bourgeois s’égaillant aux colonies : il n’irait pas au Brésil, il n’abandonnerait pas son père – le vrai, le Prince, l’ami de Douglas Fairbanks – pour un bout de jungle. Il voyait clair dans le jeu du Bourgeois : incapable de faire un enfant à sa femme, il volait celui de sa maîtresse. Shloïmè devait se défier de cette complicité, de ce regard qui le couvait avec l’air de se demander à quoi bon en faire un autre… Il sentait ces yeux ramper sur lui, s’approprier son être…

Le vieux ne cessait de maudire son épouse en mal d’enfant, trop heureux de se délester chez Shloïmè d’une haine qu’il savait déplacée. Le garçon percevait bien là quelque chose d’anormal mais ne parvenait pas à consolider ses défenses. Parfois, frustré de voir sa mère pendue au téléphone avec une énième préfète, il songeait avec nostalgie aux temps de misère où Blimaleh le calait crânement contre sa hanche pour prendre le soleil, et le Bourgeois, remarquant son air sombre, fondait sur lui pour le débaucher avec une nouvelle marotte.

Ce jour-là encore, Shloïmè avait baissé la garde et le coucou en profitait pour se faufiler jusqu’au trône de Mosjoukine. D’un geste théâtral, le Bourgeois avait dévoilé une machine immense et curieuse. Bois, cuivres et verres déployaient leurs tentacules, mêlant l’harmonie de la mécanique à la vitalité féconde d’une plante. Il tourna un bouton doré et la machine crachota des sons étranges, comme venus des confins du monde. Un son d’outre-mer : le premier cri de l’humanité. Saisi par la peur et l’excitation, Shloïmè se blottit dans ses bras et le regretta aussitôt. Le bonhomme jubilait, tournait des boutons, remontait des bobines, mi-alchimiste, mi-démiurge. Bientôt, les grésillements s’harmonisèrent et Shloïmè perçut une voix humaine dans ces cocons de lointains. Nasillarde, monocorde, elle marmonnait un sabir empreint de langueurs.

— Écoute, c’est le Brésil qui parle. TSF. Télégraphie sans fil. Cet homme est à Manaus en ce moment même. Et nous l’entendons, de l’autre côté de l’Atlantique. Parce que la science peut tout.

Shloïmè écoutait cette voix issue du pays du mythe, qui côtoyait les cannibales. Avec une attention forcenée, il guettait secrètement le cri d’un Indien qu’on abat.

— C’est du brésilien ?

— Du portugais. C’était une colonie. Ils parlent portugais, là-bas.

Shloïmè tendit l’oreille : ça couinait comme un hautbois fatigué. Cette langue était trop ronde, trop paresseuse, trop indolente pour incarner les emballements de l’ordre et du progrès. Il regrettait le staccato du Bourgeois déclamant Ordem e progresso. Cette langue engourdie était une langue d’aristocrate, une langue trouble d’espion, de giton lessivé. Une langue de l’ambigu qui déparait la majesté martiale du slogan. Il regardait le Bourgeois jubiler, naïf : le pauvre, bien sûr, n’avait pas accès à ces considérations.

— Je peux leur répondre. C’est plus qu’une simple TSF. C’est un échange ! C’est extraordinaire. Tu veux leur parler ?

Il eut pitié de lui, cacha sa déception. Le Bourgeois avait recouvré sa véritable nature : celle d’un voyageur de commerce. Il l’encourageait : « Parle ! Ils t’entendent ! » Mais Shloïmè se taisait, craignant d’être contaminé par cette matière sonore, ces molles laves lascives prêtes à le digérer. Dépité, le Bourgeois articula un « Saudaçoes » appliqué et n’obtint pas de réponse.

— Nous pourrions converser comme deux bougres au café ! Un jour, je commercialiserai des appareils de ce type pas plus grands que ton poing ! Les gens les auront dans leurs poches et ils paieront pour partager les bêtises qui leur passent par la tête !

Il désignait tour à tour la gigantesque station de TSF, le poing de Shloïmè. Celui-ci sentit sa paume s’emplir de puissance. Son poing, électrisé par la radio, aurait pu à cet instant briser les armées rouges, renverser les traîtres, redonner au Prince son trône.

— Ça te dirait d’apprendre ?

Le Bourgeois posa sa petite main sur la machine énorme. Shloïmè vibra malgré lui. Une seule chose le chiffonnait : ces voix brésiliennes, fatiguées avant de naître.

— Je n’aime pas le brésilien.

— Tu peux écouter des Américains, des Anglais… des Russes ! La distance est abolie. Tu comprends ?

Shloïmè considérait la machine : il pouvait atteindre Mosjoukine où qu’il soit. Hollywood, Moscou, Paris. Ni distance, ni secret. Le Bourgeois riait de bon cœur, ravi à l’idée d’avoir créé un petit ingénieur. La réaction de l’enfant lui prouvait qu’il avait touché juste.

Dopé par son caoutchouc brésilien, il ne savait plus quoi faire de son argent et finançait des recherches toujours plus poussées sur les ondes radio. Il associa rapidement Shloïmè aux conférences : l’esprit de l’enfant caracolait dans ce monde mathématique, plus sûr que les plâtres instables du réel, et le Bourgeois le montrait en exemple. Cet enfant maintenu à l’écart des religions était la preuve de l’excellence des dispositions naturelles de l’homme, de sa vocation à s’épanouir dans le progrès. Il était le bon sauvage qu’il avait attendu depuis toujours. D’abord circonspects, les scientifiques s’enthousiasmèrent à leur tour : rien de ce qui affectait les ondes radio ne semblait étranger à l’enfant. Teneur en humidité, formes atypiques, amplification et propagation : il évoluait dans ces éthers comme s’il avait été une onde lui-même, trouvant d’instinct les solutions que les chercheurs poursuivaient depuis toujours. Un jour, une réflexion lâchée en passant par Shloïmè donna au Bourgeois l’idée d’un brevet. Le soir, il revint avec son bout de papier entre les mains, le visage rayonnant. Il avait trouvé sa raison d’être ici-bas : lever le voile sur les mystères de la nature, ajouter sa pierre à l’édifice de l’humanité reconnaissante. Lui qui méprisait les décorations depuis qu’on lui avait vendu une Légion d’honneur, il allait faire encadrer le brevet. Son nom y était écrit : Rigodon. Il était l’aristocrate de ce monde nouveau où la raison différencie l’homme de la brute. Il le devait à Shloïmè et l’aimait pour cela.

Shloïmè, lui, se sentait tiraillé entre deux univers, deux serments. Il songeait à son père : gentilhomme poignardé dans le dos au nom des Lumières. De l’homme nouveau. Autant d’idoles qu’on l’adjurait d’honorer à présent. Sur son flanc, une tache de naissance grandissait, comme le stigmate du crime. Shloïmè, pourtant, n’aimait rien tant qu’allumer la radio, percevoir au loin ces brumes d’ordre émergeant du chaos. Il les saisissait, les figeait en équations avant qu’elles ne disparaissent. Il aimait cette sensation d’être à l’affût. Un initié. Lui, le ballotté des marges de l’Histoire, se tenait aux avant-postes du progrès. Un élu, l’apôtre d’une nouvelle religion. Quand il s’en inquiéta auprès de sa mère, elle éclata de rire et chassa ses scrupules : il n’y avait pas de serment, ni d’ordre légitime, juste les ouragans de l’Histoire balayant ceux qui n’étaient pas prêts. Et toi, est-ce que tu es prêt ? Elle l’encourageait avec la force tranquille des mères : son fils était le Noé des prochains déluges. Il avait été choisi pour relier le meilleur des deux mondes, pour perpétuer la mémoire de Mosjoukine dans ces temps incertains. Qu’il s’adonne donc à la science ! Il ne trahissait personne en choisissant la modernité. Soulagé, il se laissa happer par les vertiges mathématiques, traquant l’invisible aux côtés de scientifiques qui réenchantaient le monde. La vérité était leur Graal et, aux yeux de l’enfant, ils avaient tout des chevaliers.

Bientôt l’anecdote du « petit prince de la TSF » se mit à courir le gotha mondain, au point qu’une intime de la vicomtesse de Noailles en toucha deux mots à un journaliste des Actualités Gaumont, qui proposa de venir filmer le prodige. Le jour du tournage, tandis que chacun s’affairait, Shloïmè demeurait silencieux, plongé dans un tête-à-tête mélancolique avec la caméra. On eût dit qu’il interrogeait un oracle : cet objectif avait-il regardé Mosjoukine ? Quelles saintes images de son père ces optiques avaient-elles diffractées ? Un pacte merveilleux s’était scellé entre cet outil et cet homme, au rythme fou de 18 images par seconde, et dans les cœurs des Cosaques, les ventres des comtesses, l’âme des concierges, la même note inconnue avait vibré, qui avait à voir avec l’absolu. Shloïmè se trouvait en position de tout recommencer : serait-il à la hauteur ?

Pour pimenter la scène, les opérateurs des Actualités habillèrent les scientifiques de blouses blanches et hissèrent un tableau noir maculé d’équations étranges. Peu importait qu’elles soient fausses, elles avaient la dignité, la complexité requises : des racines, des factorielles, des intégrales, jusqu’à des signes nébuleux inventés pour l’occasion… On tailla la barbe broussailleuse d’un technicien en bouc et on lui ajouta des lunettes ; il ressemblait vraiment à un authentique savant, et avait même, si l’on y songeait bien, un faux air de Trotsky. Pour Shloïmè, en revanche, rien à changer : Blimaleh l’avait chaussé de souliers vernis. Sa culotte courte, sa chemisette et ses cheveux plaqués par la gomina lui donnaient l’apparence d’un bizarre petit garçon sage. Il avait du mal à composer avec les équations erronées mais sut mettre l’eau du spectacle dans son vin spéculatif. Impressionné, le cameraman complimenta Blimaleh : était-elle actrice pour que son fils fasse preuve de tant de talent ? Shloïmè et Blimaleh échangèrent un regard complice : ils savaient, eux, d’où venait ce feu sacré. Pour dramatiser un peu, l’opérateur demanda à Shloïmè de s’emporter avec véhémence en corrigeant l’équation d’un signe vengeur. Ce qu’il fit. Un Hernani des mathématiques venait de se jouer là – le scientifique à tête de Trotsky baissa les yeux, défait par le génie de l’enfant. La scène, cocasse, tenait à la fois de Jésus défiant les docteurs et d’un numéro de Shirley Temple. Le Bourgeois devenu roi des mécènes couvait l’ensemble d’un sourire béat. Il proposa de conclure la séquence sur une note plus gauloise en récompensant le héros du jour. On fit venir les plus jolies des femmes de scientifiques et on posa Shloïmè sur leurs genoux. S’épanchant voluptueusement sur leurs cuisses puissantes, il se laissa gagner par une étrange indolence. Il aurait pu parler brésilien alors, et même – fait étrange et nouveau – oublier sa propre mère.

Après le départ de l’équipe, les blouses blanches jonchaient le sol, comme les mues de spectres envolés. Le tableau noir se dressait toujours au milieu de la pièce, telle une idole païenne. L’équation, effacée par endroits, semblait quelque oracle adressé depuis l’au-delà. On avait pris date pour s’admirer au cinéma : le reportage des Actualités serait diffusé durant la première semaine du mois de janvier 1925. Shloïmè jubilait : Blimaleh avait choisi de retourner dans la salle où elle lui avait révélé le secret de Mosjoukine, invitant ainsi symboliquement ce dernier au triomphe de leur fils. Les deux princes de Blimaleh fouleraient le même paysage de chimères – un écran perlé de sels d’argent. Y avait-il plus belle manière de commencer l’année ?

~

Le jour de la projection, Blimaleh le chaussa des mêmes souliers vernis, de la même culotte courte, pour être sûre qu’on le reconnaisse. On murmurerait dans la salle. Oh, c’est le jeune prodige. Tu crois ? Il comprend ce que signifie cette équation complexe. Il parle aux grands de ce monde. Qu’il est beau, quel est son nom ?! Pour proclamer la régence de son fils, Blimaleh avait loué la loge d’honneur du cinéma. Richement décorée, elle écrasait de sa puissance la discrète alcôve où jadis elle lui avait révélé l’identité de son père. À présent, elle régnait : on se pressait pour s’asseoir à sa droite. Les générales dont elle avait butiné les faveurs au téléphone avaient répondu présentes. Les préfètes aussi côtoyaient sans chichi le couple prodigue. Blimaleh n’était plus la réfugiée, Rigodon n’était plus le Bourgeois. Il était Mécène et elle était la Régente. Elle n’avait jamais semblé si heureuse, et Shloïmè savourait le spectacle : sa mère ruisselant de gloire, célébrant le fruit de ses entrailles. Lorsqu’un tressaillement parcourut le visage de Blimaleh, Shloïmè sentit que sa présence à l’écran en était la cause : il était ce pionnier prenant pied sur les terres qui se refusaient inexplicablement à Mosjoukine. Alors il consentit à regarder. Précautionneusement. Il craignait trop de se brûler à la flamme de ce miroir. Il reconnut sa culotte courte, ses souliers vernis, et s’étonna de sa gestuelle de bourdon empressé. Peu importe, on le trouvait beau. Un carton vint parachever le sacre, proclamant, ceint d’arabesques Art nouveau : Le jeune prodige de la science des ondes. Lui, Shloïmè, atteignait les cimes où régnait son père, le grand Ivan. Des langes de lumière l’enveloppaient, le portaient, le berçaient parmi les poussières, les sueurs en suspension dans la salle. Il flottait dans cet éther moite surchauffé de langueurs. La tribune tout entière vibrait, les poitrines des femmes gonflaient. Un nouveau carton se substitua au précédent, pour afficher son nom :

Le jeune Alphonse.

Shloïmè se retourna vers sa mère, affolé. Alphonse. Gaumont s’était trompé et l’avait appelé Alphonse. Il s’appelait Shloïmè. Qu’allait penser Mosjoukine ? Comment Blimaleh avait-elle pu ne pas le remarquer ? Après le film, elle lui adressa un sourire maladroit : sans doute, elle voulait éviter le scandale. Mais lui ne pouvait se résoudre à cette forfaiture.

— Maman, ils m’ont appelé Alphonse !

Elle le pria de rester tranquille, serrant avec force son petit poignet.

Plus tard, hors de la salle, sous le soleil blafard de l’hiver, elle lui apprit que les Actualités avaient tiqué en découvrant que l’enfant était apatride et portait un nom si ostensiblement israélite. Shloïmè la regardait, perplexe : il ne comprenait rien à tout cela, mais il savait : apatride, israélite, lorsque ces mots s’invitaient dans les conversations, ce n’était jamais bon signe. Elle compléta pour l’éclairer :

— Cela veut dire « juif ».

Il savait.

Pourtant, cela lui semblait toujours aussi obscur.»

À propos de l’auteur

Thomas Rio © Photo Francesca Mantovani

Thomas Rio a grandi en Normandie. Il est scénariste, réalisateur et auteur. Diplômé de la Fémis en scénario, il a réalisé quatre courts métrages, dont Hsu Ji derrière l’écran. Scénariste des longs métrages de Mathieu Zeitindjioglou et Corinne Garfin, il collabore également à des projets de séries télé tel Cœurs noirs et d’animation avec Le Petit peuple des murs. Il a aussi œuvré au sein de l’équipe du Bureau des Légendes. Albatros est son premier roman. (Source : Éditions Gallimard)

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