
En deux mots
Camilla quitte Noah, peintre fauché qu’elle aime mais dont elle ne veut plus financer les rêves. Noah noie son chagrin à La Tulipe bleue. Il y rencontre Betty, 65 ans, veuve et malade du cœur, qui offrirait un million à quiconque assassinerait l’associé qui a tué son mari à la tâche. Noah se dit qu’il pourrait bien être cet homme-là. La mécanique s’emballe. Et rien ne se passe comme prévu.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Comment reconquérir l’amour perdu
Martin Suter signe un roman construit comme un thriller à l’ironie douce-amère, où l’art, l’argent et la passion se croisent dans les bars à cocktails de Zurich. L’écrivain suisse est ici à son meilleur.
Tout commence par une rupture. Et quelle rupture. Camilla est directe, presque brutale dans sa lucidité. Elle aime Noah. Mais elle n’aime plus sa vie avec lui. Elle a trente et un ans, elle est comptable, et elle entretient un artiste dont les toiles ne se vendent pas. Alors elle part. Pas par désamour. Par calcul. Par survie.
« Je trouve injuste d’être belle et de ne pas avoir une belle vie. »
Noah fixe le plafond. Il dit qu’il n’y croit pas. Mais il a compris.
Il va donc noyer son désespoir à La Tulipe bleue, un bar où Pink Floyd tourne en boucle et où les solitaires boivent avec méthode. C’est là qu’il rencontre Betty Hasler. Soixante-cinq ans. Un long visage mince, une attitude fière. Elle sort de chez le cardiologue. Insuffisance cardiaque. Pronostic sombre. Mais ce n’est pas pour elle qu’elle s’inquiète.
Son mari est mort il y a trois ans. Pas d’une maladie. D’un associé. Peter W. Zaugg, homme d’affaires sans scrupules, qui a exploité Pat Hasler pendant trente-huit ans, lui volant son entreprise, son nom, son énergie, jusqu’au troisième infarctus. Betty a une haine nette comme un couteau. Et un million à offrir à celui qui réglerait le problème.
« Il faudrait le descendre. »
Les mojitos ont desserré les langues. Noah récupère la carte de visite. Il rentre chez Camilla, à moitié ivre, et lui raconte tout. Elle lui sert un Alka-Seltzer et lui dit de cuver. Mais l’idée est déjà là, bien plantée. Un million de francs suisses. De quoi reconquérir la belle. De quoi changer de vie.
C’est là que Suter déploie toute sa magie. L’intrigue se déplace vers le monde de l’art, les galeries, les vernissages où les riches collectionneurs font la pluie et le beau temps. Noah récupère la carabine de son père. Il s’inscrit à un club de tir. Il repère les habitudes matinales de Zaugg et cherche les meilleurs endroits où poser son arme. Pendant ce temps, Camilla se laisse séduire par un quinquagénaire aisé et marié.
Avec Martin Suter, on sait que chacun de ses personnages n’est tout à fait ce qu’il montre, que les apparences sont trompeuses. « Vous vous êtes tous les deux raconté des histoires. On veut bien paraître aux yeux de l’autre. En amour, le mensonge est une preuve d’amour. »
Si son humour affleure en permanence tout au long d’un récit qui progresse par chapitres courts, le puzzle s’y construit patiemment jusqu’au final, éblouissant. Entre l’amour et la fureur, Suter a choisi son camp. Et il a bien fait.
L’amour et la fureur
Martin Suter
Éditions Phébus
Roman
Traduit de l’allemand (Suisse) par Olivier Mannoni
288 p., 22,90 €
EAN 9782752915283
Paru le 2/01/2026
Où ?
Le roman est situé en Suisse, notamment à Zurich et sa banlieue et dans les Grisons.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Je t’aime, mais je n’aime pas la vie avec toi. »
Lasse de se morfondre dans une vie étriquée, Camilla quitte du jour au lendemain son boulot de comptable et son petit ami, Noah, artiste sans le sou qui vit à ses crochets. Elle se dit pourtant encore amoureuse, mais cela ne lui suffit plus. Désespéré, le jeune peintre est prêt à tout pour reconquérir sa muse. Alors lorsqu’il rencontre Betty, la veuve sexagénaire d’un homme d’affaires poussé dans la tombe par son associé, Noah accepte la mission de tueur à gages qu’elle lui propose pour obtenir vengeance, moyennant une juteuse rémunération. Mais l’amour et la fureur ont-ils jamais fait bon ménage ?
Maître du trompe-l’œil, des ellipses savamment distillées et des dialogues à double fond, Martin Suter nous offre un suspense acide et jouissif, où la vérité se joue de nous jusqu’à la dernière ligne. Une étourdissante réflexion sur les jeux de pouvoir, les dynamiques de couple, les mensonges et la trahison.
Les critiques
RTS (Ellen Ichters)
Les premières pages du livre
« PREMIÈRE PARTIE
1
– Je n’y crois pas.
Noah était sur le dos, mains jointes derrière la tête. Le drap fin dont ils se contentaient en cette saison était roulé en boule au pied du lit, et ils étaient nus tous les deux. Camilla était allongée sur le flanc, en appui sur le coude, si près de lui qu’il aurait senti son sein ferme sous son aisselle gauche si elle avait bougé.
Mais elle ne bougeait pas. Elle l’observait, de très près, et attendait qu’il poursuive. Une légère note d’alcool se mêlait à son haleine.
Noah se contenta de fixer le plafond en essayant de ne pas cligner des yeux. Il s’était rendu compte qu’après l’amour, il n’avait que cela en tête : ne pas cligner des yeux.
– Alors ? demanda Camilla.
– Je n’y crois pas, répéta Noah.
Mais ce n’était pas la vérité. Il avait longtemps redouté ce qu’elle venait d’exprimer. Ils étaient en couple depuis près de trois ans. Un couple soudain, comme l’avait toujours qualifié Camilla. Soudain, parce qu’ils s’étaient rendus ce jour-là au Club rétro avec leurs partenaires du moment, s’étaient rencontrés sur la piste et avaient quitté le club ensemble une demi-heure plus tard ; depuis, ils étaient inséparables.
– Regarde-moi, ordonna-t-elle.
Il tourna la tête vers elle et ses grands yeux noisette mouchetés d’or.
– Tu vois ça ?
– Quoi ?
– Merci, très galant de ta part.
Elle pointa l’ongle rouge de son index sur une ride à l’extrémité de sa paupière.
– Celle-là, je ne l’avais pas il y a trois mois, si ?
– Pas plus que maintenant.
– Je suis sérieuse : je te quitte.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne peux plus.
– M’aimer ?
– Ne dis pas n’importe quoi, ça je pourrai encore longtemps. Mais ça ne suffit pas, tu comprends ? Ça ne suffit pas pour toute une vie. En tout cas pas à moi.
Camilla se leva, sortit de la chambre et revint avec une cigarette allumée.
– Tu t’es remise à fumer ?
– Exactement. Encore quelque chose d’inutile ! Tu sais ce que c’est ? De la résignation. J’ai trente et un ans et je suis résignée. J’ai trente et un ans, je suis comptable, et pardonne-moi mais j’entretiens un artiste.
Camilla paraissait effrayée par ses propres paroles. Debout devant le lit, elle tenait un bras à l’horizontale, sur son ventre ; l’autre portait sa cigarette.
– Oui, c’est ça, regarde-moi. Je le sais que je suis belle. Ça me tape sur les nerfs, celles qui font comme si elles ne le savaient pas. Je le sais depuis longtemps. Et je suis comme toutes les autres : je trouve injuste d’être belle et de ne pas avoir une belle vie.
Elle avait les larmes aux yeux. Noah se leva pour la serrer dans ses bras. Il resta un moment ainsi dans la petite chambre, à enlacer Camilla en sanglots, à lui chuchoter à l’oreille « Ne pleure pas » et « Tout ira bien ». Une érection se profila.
Camilla le repoussa.
– Ça non plus, ça ne suffit plus.
Tandis qu’elle passait à la salle de bains, Noah enfila un boxer et un tee-shirt bariolé, prit une bière dans le réfrigérateur et attendit dans le couloir.
Cet appartement leur était tombé du ciel. Une amie de Camilla partie s’installer chez son compagnon avait fait en sorte qu’elle puisse le récupérer. Deux pièces au troisième étage, une grande cuisine à l’ancienne, une baignoire à pattes de lion dans une toute petite salle de bains, une belle hauteur sous plafond et quelques moulures en stuc, un parquet qui grinçait et des radiateurs en fonte ornée.
Des tableaux signés de la main de Noah étaient accrochés aux murs le long du couloir qui donnait sur les deux pièces et la cage d’escalier. Toujours le même motif, l’arrière-cour et son tilleul, traité dans des styles différents : naturaliste, impressionniste, cubiste, pop et abstrait. Un projet qui s’inscrivait dans sa quête d’un concept artistique et qu’il jugeait fort réussi.
Quand elle sortit de la salle de bains, Camilla s’était ressaisie. Les dommages causés par les larmes avaient été réparés, le trait d’eye-liner redessiné.
– Parlons un peu, dit-elle en le précédant dans la cuisine.
Elle prit la dernière bière dans le réfrigérateur bruyant qu’elle voulait remplacer depuis longtemps, et ils s’assirent à table.
– S’il te plaît, pardonne-moi, commença Camilla. J’ai été très honnête avec moi-même ces derniers jours. Le résultat, c’est que je dois aussi l’être avec toi. J’ai beaucoup réfléchi à ma vie, et il se trouve que ce n’est pas celle que je m’étais imaginée. Ça fait longtemps que j’en ai conscience. Mais je ne m’étais jamais demandé de quelle autre manière je pouvais envisager les choses. En tout cas jusqu’ici. Mais maintenant je peux répondre à cette question.
Elle but une gorgée à la bouteille.
– Tu veux savoir ?
– Évidemment.
Camilla n’hésita qu’un instant.
– Je veux une vie sans soucis financiers. Pas une vie dans le luxe – remarque, je n’aurais rien contre –, mais une vie qui ne m’oblige pas à me demander sans arrêt à quoi je vais devoir renoncer pour m’offrir ceci ou cela. Une vie où je n’aurais pas à exercer un métier que je hais…
Elle s’interrompit, mais elle n’en avait pas encore fini.
– Dis-le.
Elle se lança.
– Ne le prends pas personnellement : une vie où je n’aurais pas à exercer un métier que je hais pour permettre à quelqu’un d’autre d’exercer un métier qu’il aime.
Noah hocha lourdement la tête.
– Attendons le vernissage. Si c’est un nouveau flop, je chercherai un job.
– Comme ça nous aurons tous les deux un métier que nous détesterons. Sans pour autant nous épargner les soucis financiers.
– Même sans moi, tu auras des soucis financiers.
– Non.
– Comment ça ?
– Je me trouverai quelqu’un qui a de l’argent. Tant que je suis encore belle.
Camilla se remit à pleurer. Noah tendit la main pour attraper la sienne. Elle la retira.
– Je sais que je parle comme une bitch. Et tu sais pourquoi ?
Il ne répondit pas.
– Parce que j’en suis une.
2
La Tulipe bleue se trouvait sur le trajet entre le cabinet de cardiologie Giovanoli et la station de tram. Quand Betty Hasler y entra, elle comprit que le mot « tulipe » ne désignait pas la fleur, mais le verre à bière du même nom.
Elle s’assit à l’une des petites tables alignées devant la longue banquette fixée sur toute la longueur de la salle. La plupart étaient inoccupées. Roger Waters chantait « Another Brick in the Wall ». Le morceau sur lequel ils s’étaient embrassés pour la première fois, elle et Patrick. Depuis ce jour, elle l’avait surnommé Pat.
C’était en 1980, elle venait de fêter ses vingt ans. Pat n’avait pas été son premier, mais il était devenu son dernier.
Un serveur, tout de noir vêtu sous un tablier bordeaux qui lui descendait jusqu’aux genoux, lui demanda ce qu’elle prenait. Betty Hasler commanda un mojito, le cocktail qu’elle avait bu à l’époque.
Boire n’était pas dans ses habitudes. Quand elle prenait une boisson alcoolisée, c’était pour se « capitonner ». Comme quelque chose de très fragile qu’on protégeait de la dure réalité en l’emballant dans du papier bulle. Depuis la visite chez le médecin, dont elle sortait à l’instant, ladite réalité était devenue encore plus dure. Et elle, encore plus fragile.
Le garçon apporta deux mojitos sur un plateau. Deux grands verres avec beaucoup de glace et de menthe fraîche, d’où dépassait une paille.
– Pourquoi deux ? demanda-t-elle.
– L’autre est pour le monsieur, là-bas.
Il désigna du menton un jeune homme assis deux tables plus loin face à un verre vide et qui regardait avec curiosité dans sa direction.
Le serveur posa le cocktail devant elle et servit l’homme dans la foulée. Celui-ci leva son verre, et elle lui rendit la pareille.
La sono jouait à présent « Rivers of Babylon », un autre morceau associé à ses premiers temps avec Pat. De quoi orienter vers le passé toutes ses réflexions du jour.
Pat possédait alors un vieux minibus Volkswagen qu’ils avaient aménagé et avec lequel ils étaient allés passer leurs premières vacances d’été en Grèce. La plupart du temps sur des plages, nus et un peu éméchés à cause de l’ouzo.
Pat suivait des études de génie mécanique, qu’il payait en faisant le chauffeur de taxi. Il avait trois ans de plus qu’elle. Il était grand, sportif, et il portait les cheveux courts, ce qui lui donnait à l’époque un air un peu décalé. Un homme merveilleux sous tous rapports.
Betty Hasler commanda un autre mojito. Quand le garçon le lui apporta, un deuxième verre se trouvait une fois de plus sur le plateau. Il était destiné au même homme, qui porta de nouveau un toast.
Il faisait encore jour dehors, mais un rideau presque opaque empêchait la lumière d’entrer par les grandes fenêtres. La Tulipe bleue baignait dans la pénombre, une ambiance propice aux verres de fin d’après-midi.
Les tables furent bientôt toutes occupées, les tubes des années 1980 et 1990 se mêlant aux murmures. Les clients du bar étaient désormais répartis en deux catégories : les sociables et les solitaires.
Les sociables arrivaient en bande et avaient manifestement l’habitude de finir la journée ici chaque soir à la même heure. En majorité des hommes contraints de retarder encore un peu leur retour à la vie de famille afin de se débarrasser des frustrations du jour. Les solitaires étaient penchés sur leur smartphone et buvaient d’une manière plus systématique que les sociables, mais pas en moindre quantité.
Betty et le jeune homme semblaient les seuls à être simplement assis là, plongés dans leurs pensées.
Dans le cas de Betty, les pensées positives étaient sans cesse refoulées par les autres, les tristes, les angoissantes, les haineuses. Les tristes étaient encore les meilleures. Et à cet instant précis ce furent elles qui reprirent le dessus, portées par « Woman in Love », de Barbra Streisand.
C’est ce qu’elle avait été de tout son corps, de toute son âme : une woman in love. Et elle l’était restée toute sa vie avec Pat. Pas toujours avec son corps, mais toujours avec son âme. Ils avaient d’abord formé un couple, puis une équipe, comme beaucoup de couples quand ils ont de la chance. Elle avait fait en sorte de lui redonner des forces. Car il était devenu de plus en plus clair qu’il n’était pas aussi fort qu’il en donnait l’impression. Il était aimable. Aimable et accommodant. Il avait éveillé bien des instincts en elle, mais c’est l’instinct maternel qui avait peu à peu pris la première place.
Le jeune homme assis deux tables plus loin repassa commande. Le serveur hocha la tête, puis interrogea Betty du regard. Qu’est-ce que c’est que ça ? pensa-t-elle avant de hocher la tête à son tour. Quand le garçon revint avec les deux verres, elle lui demanda de les poser et d’inviter l’autre buveur de mojito à se joindre à elle.
Le serveur la toisa avec surprise, comme s’il ne s’attendait pas à la voir aussi extravertie, puis s’exécuta.
Pourtant si, elle avait toujours été extravertie. Plus qu’elle n’avait pu le montrer en présence de Pat, dont la réserve frôlait souvent la timidité. Pat qui, à cet instant, aurait eu honte d’elle, et par conséquent de lui-même.
Le buveur de mojito, d’abord étonné, se leva en souriant et la rejoignit.
– Asseyez-vous donc un moment, lui ordonna Betty.
Il obéit, et ils se serrèrent la main.
– Noah Bach.
– Betty Hasler. Je trouve qu’on ne devrait pas boire seul. Surtout quand on boit la même chose.
– Vous pourriez bien avoir raison, répondit-il en lui laissant le soin de mener la conversation.
Après tout, c’était elle qui l’avait prié de venir à sa table.
Pour Betty, cela n’avait jamais été un problème. Elle avait le talent de faire dire à des inconnus des choses qu’ils n’avaient aucune intention d’avouer. Son truc consistait à les surprendre par son attitude directe. Ça fonctionnait presque toujours.
– Qu’est-ce qui vous pousse à vous soûler, Noah ? demanda-t-elle.
Face à son silence, elle ajouta :
– Je vous donnerai ensuite mes propres raisons.
Elle leva son verre et ils trinquèrent.
– Chagrin d’amour, dit-il. Et vous ?
– Chagrin d’amour.
– La même boisson, le même chagrin.
– Il y a toutes sortes de chagrins d’amour. À votre âge, c’est le plus classique : elle ne vous aime plus.
– Non. Elle m’aime encore. Mais elle n’aime plus notre vie. Ou pour être plus précis : elle ne la supporte plus.
Betty le dévisagea et attendit la suite.
– Elle croit que je ne pourrai jamais lui offrir la vie qu’elle a toujours espérée.
– Et elle a raison ?
Il haussa les épaules.
– Je n’ai jamais voulu tenir ce rôle.
– De quoi vivez-vous ?
Noah parut embarrassé.
– Je vois, dit Betty.
– C’est juste le temps de passer le cap, se défendit-il. Ensuite, je prendrai le relais.
Betty se contenta de sourire.
– À votre tour, maintenant. Votre chagrin d’amour.
– Mon mari est mort.
– Oh. Je suis désolé. Récemment ?
– Oui. Il y a un peu plus de trois ans. Si vous pensez que ce n’est pas récent, vous vous trompez. Ça le restera toujours.
– Je comprends.
– Non. Vous ne pouvez pas comprendre. Du moins pas avant longtemps, je vous le souhaite. On en reprend un ?
– Il ne vaut mieux pas, répondit Noah.
– C’est moi qui paie.
– Alors volontiers, merci.
– On en reste au mojito ? Ou bien vous avez envie d’un peu de changement ?
– Par exemple ?
– Un Cuba libre.
– Ça me va.
Ils gardèrent le silence en attendant leurs cocktails. À la Tulipe bleue, le volume sonore avait atteint un niveau considérable. À quelques tables, les clients étaient à présent serrés sur la banquette et avaient même ajouté des chaises.
Le garçon apporta les Cuba libre décorés de rondelles de citron vert. Ils trinquèrent.
– Je ne suis jamais allée à Cuba, dit Betty plus pour elle-même qu’autre chose.
– Moi non plus, répondit-il.
– Mais vous le pouvez encore, vous êtes jeune.
– Trente-trois ans.
– Trente-deux ans de moins que moi.
– Aujourd’hui, soixante-cinq ans, ce n’est plus vieux.
– Quand on est en bonne santé.
– Vous ne l’êtes pas ?
En guise de réponse, Betty avala une gorgée.
Noah la regarda et se dit qu’il devrait peut-être lui demander l’autorisation de faire son portrait. Ce long visage mince, cette attitude fière, ces grands yeux à la couleur indéfinissable sous cet éclairage – on aurait déjà dit une peinture. Seule la mélancolie qui l’auréolait serait difficile à saisir.
– Comment votre mari est-il mort ?
Il n’aurait pas osé poser la question sans les cocktails.
– On l’a tué.
La réponse arriva si vite, et elle était tellement chargée de haine que Noah frissonna.
– Assassiné ?
– Oui. Un assassinat à petit feu, cruel et douloureux.
– Mais bon sang, qui a fait ça ?
– Peter W. Zaugg.
Noah attendait une explication, mais Betty reprit son verre et le porta à ses lèvres. Elle en but deux ou trois gorgées, comme s’il s’agissait d’un médicament qu’elle aurait été contrainte d’avaler.
Peter W. Zaugg : Noah connaissait ce nom. Un collectionneur. Pas l’un des grands, mais si cet homme se mettait à acquérir les œuvres de Noah Bach, Camilla pourrait quitter son emploi de comptable.
– Vous savez qui c’est ?
– Un collectionneur d’œuvres d’art, c’est bien cela ?
– Ah ! Un collectionneur, tu parles ! Il lui arrive d’acheter un tableau pour se faire mousser. Mais il n’a aucune idée de ce qu’est l’art. Aucune idée de rien, d’ailleurs.
– Il dirigeait une société à la pointe dans le conseil aux entreprises, n’est-ce pas ?
– C’est Zaugg & Partner, la société à la pointe. Et pas grâce à lui. Devinez grâce à qui ? Vous avez droit à trois réponses.
– Votre mari ?
– Exactement.
– Et il l’a vraiment tué ? demanda Noah, pressentant que c’était peut-être à prendre au figuré. Pourquoi ?
– Parce qu’il n’avait plus besoin de lui.
– Et comment s’y est-il pris ?
– Comme on le fait dans ces milieux-là. En l’exploitant, en l’escroquant, en le brimant, en le ridiculisant et en profitant sans la moindre honte de sa modestie naturelle.
– Il ne s’agit donc pas d’un meurtre.
– Non, il est beaucoup trop lâche pour ça. Il a choisi une autre méthode. La sale.
Ils n’avaient pas remarqué que le serveur s’était approché de leur table.
– Vous aimeriez manger quelque chose ? demanda-t-il.
La salle était un peu plus calme. Les clients de l’afterwork étaient partis, et on servait les premiers plats pour le dîner.
Il leur tendit la carte.
Betty remarqua l’hésitation de Noah.
– Je vais prendre un petit quelque chose. Vous êtes mon invité.
– Merci. Dans ma profession, la plupart des gens ont l’habitude d’accepter les offres de ce type.
Il jeta un rapide coup d’œil à la carte puis la reposa.
– Vous venez souvent ici ? demanda Betty.
– J’habite dans le coin, dit-il avant de se reprendre d’un ton amer. Enfin j’habitais.
Betty ne saisit pas la balle au bond.
– Vous me recommandez quelque chose ?
– Les hamburgers sont corrects.
– Et la salade mixte ?
– Aussi, probablement.
Le garçon prit la commande. Dès qu’il fut hors de portée de voix, Noah demanda :
– Comment se porte le patron de votre mari ?
Elle avala une gorgée rageuse.
– Il est en bonne santé, bon pied bon œil.
3
À part quelques tables, la Tulipe bleue s’était vidée. Ce n’était pas un véritable restaurant. La nourriture qu’on y servait était plus un prétexte à boire – cocktails, vins ordinaires, digestifs et dernier verre avant d’aller dormir.
Les voix s’étaient faites plus discrètes, les conversations plus intimes.
Le garçon débarrassa leurs assiettes encore à moitié pleines et apporta la bouteille de champagne que Betty avait tenu à commander.
– Ça revigore après un mauvais repas, et c’est moins alcoolisé, avait-elle dit.
Ils regardèrent le serveur ôter le bouchon. Visiblement, ce n’était pas sa spécialité.
Betty goûta.
– Chaud, dit-elle.
– Je vous le refroidis encore un peu ? demanda le garçon.
– Ça prendra trop de temps. Apportez des glaçons.
Elle le suivit des yeux en secouant la tête.
– Pour Pat, mettre de la glace dans du champagne était un péché !
Elle eut un sourire indulgent.
– Pat.
Le serveur apporta les glaçons et voulut en faire tomber un dans le verre de Betty.
Elle lui ôta sa pince des doigts et plongea lentement le glaçon dans le verre. Le champagne se mit à mousser, et c’est seulement quand les petites bulles se furent calmées qu’elle le lâcha.
– Voilà comment on fait. Sinon, la mousse déborde.
Offusqué, le garçon s’éclipsa.
– Depuis quand votre mari était-il chez Zaugg & Partner ?
– Depuis le début. À l’époque, ça s’appelait Hasler & Zaugg, du nom des deux fondateurs, par ordre alphabétique.
Elle marqua une pause.
– Et par ordre d’importance !
Betty plongea un glaçon dans le verre de Noah.
– Pourquoi ce changement de nom ?
– Un associé minoritaire les a rejoints, et Zaugg a tout de suite suggéré Zaugg & Partner. « Pour faire court. »
Noah la dévisagea.
– Je sais ce que vous allez me demander. La réponse, c’est que Pat n’a pas pu s’imposer. Il était trop conciliant. Le contraire de Zaugg.
Elle vida son verre et s’apprêta à se resservir. Noah s’en chargea.
– Peu après ce changement de nom, Zaugg a persuadé mon mari de lui accorder une petite majorité des parts. Après tout, la société portait son nom. Là-dessus aussi, Pat a cédé. Et à partir de là Zaugg a pris le dessus. Pat faisait tourner la boutique, et lui jouait au grand patron et empochait l’argent. Ce salaud.
Elle but une gorgée.
– Et votre mari a tenu combien de temps ?
– Trente-huit ans, lâcha Betty entre ses dents. Jusqu’à son troisième infarctus. À soixante-cinq ans. Pas de retraite, une liquidation.
– Son troisième infarctus ?
– Il avait survécu aux deux premiers. Et repris chaque fois le travail beaucoup trop vite.
– Mais pourquoi ?
La réponse de Betty fut violente. Trois tables plus loin, un couple d’amoureux tourna la tête dans sa direction.
– Parce que sans lui Zaugg était dans le potage ! Jusqu’au cou !
Une fois encore, Noah posa une question qu’il ne se serait jamais permise s’il n’avait pas bu :
– Mais pourquoi le tuer, alors, s’il avait tellement besoin de lui ?
– Au début, il voulait juste le mettre à terre parce que intellectuellement Pat lui était supérieur. Il n’a cherché à s’en débarrasser qu’à partir du moment où il a eu l’intention de vendre la boutique. Car pour ça il aurait dû obtenir l’accord de Pat. Du moins tant qu’il était en vie.
– Je comprends, répondit Noah en hochant la tête.
– Zaugg a tenté de convaincre Pat de quitter la société. Mais c’est le seul sujet sur lequel il n’a pas cédé. L’entreprise, c’était sa vie. Alors Zaugg s’est débrouillé pour l’assommer de travail. Pat trimait jour et nuit, week-ends et jours fériés. Je ne l’avais jamais beaucoup vu, mais après ça on ne se croisait presque plus. Et quand on se croisait il dormait ou ruminait seul dans son coin.
Betty vida son verre. Le garçon arriva à grands pas et les resservit tous les deux.
– Même pour mourir il n’était pas à la maison.
Elle sortit un mouchoir de son sac et essuya les larmes qui coulaient sur ses joues.
Noah posa une main sur la sienne pour la consoler. Elle sanglotait. Il fallut un moment avant qu’elle puisse poursuivre.
– Je suis bourrée, dit-elle.
– Ça ne fait rien. Moi aussi.
Elle laissa échapper un gloussement.
– Et Zaugg ? demanda Noah pour faire diversion.
– Il n’est plus qu’un prête-nom, une façade. Zaugg & Partner appartient maintenant à Germito International, un groupe spécialisé dans le conseil aux entreprises. Ce sont eux qui gèrent la société.
Betty Hasler se remit à pleurer sans un bruit.
– Je ne tiendrai plus longtemps, dit-elle avec résignation après s’être ressaisie.
Noah chercha le sens de ces mots.
– Je sors de chez le cardiologue, là-bas, sur le trottoir d’en face, ajouta-t-elle en pointant vaguement le doigt. C’est mon généraliste qui m’y a envoyée. Je n’arrive presque plus à monter un escalier sans faire de pauses. Insuffisance cardiaque. Ça peut s’arrêter d’un seul coup.
– C’est le cas pour tout le monde, dit Noah.
– Mais pour moi c’est plus probable.
Elle fit signe au garçon.
– Je prends l’addition, et un taxi.
Ils attendirent en silence que le serveur revienne avec la note.
– Dix minutes, l’informa-t-il.
Ils se levèrent. La porte d’entrée était maintenue ouverte par une cale, mais l’air qui s’engouffrait dans la salle ne la rafraîchissait en rien. Malgré le vif éclairage de la rue on distinguait des étoiles dans le ciel, qui s’obscurcissait.
Le peu de voitures qui circulaient avançaient tranquillement, comme pour ne pas perturber cette soirée d’été.
Ils avaient tous les deux les jambes un peu flageolantes.
– Vous savez de quoi j’ai envie depuis toujours ? reprit Betty.
Noah secoua la tête.
– Que Zaugg claque devant moi.
– Je comprends.
– Mais aujourd’hui je n’ai plus le temps d’attendre ce moment. Il faut que je l’aide à venir.
– Comment ça ?
– Il faudrait le descendre.
Des phares éclairèrent le bout de la rue, et le taxi apparut.
Betty fouilla dans son sac et y trouva une carte de visite qu’elle lui tendit.
– Si vous connaissez quelqu’un qui puisse régler ça pour moi de manière propre et fiable, faites-moi signe. Mais il me faut un pro. À mes yeux, cela vaut la moitié de ce que Pat m’a laissé en héritage.
Le taxi s’arrêta devant eux.
– Un million.
Noah l’aida à monter. Puis il suivit des yeux la voiture – et vit dans le ciel, au-dessus de lui, un empilement de nuages noirs strié par un éclair.
L’enseigne lumineuse du taxi disparut dans le lointain.
4
Vêtue d’un kimono, Camilla était assise à la table de la cuisine devant sa grande tasse enfantine ornée d’un petit lapin. La fenêtre était grande ouverte, et de la lumière brillait encore chez ses voisins côté cour.
La tasse avait environ cinq ans de moins qu’elle, mais elle n’avait pas aussi bien vieilli. Elle avait été réparée à plusieurs endroits, et de petits boudins de colle séchés depuis des décennies saillaient des points de fracture.
Camilla l’avait souvent fait tomber par terre, et l’anse avait été cassée à deux reprises. Chaque fois, sa mère avait dit : « Si tu peux la casser, tu peux la réparer. » Et chaque fois la petite Camilla y était arrivée.
Elle n’avait jamais connu son père, et elle supposait que sa mère non plus. Elle avait dix-huit ans quand Camilla était venue au monde, et elle l’avait élevée seule pendant les cinq premières années. Puis elle avait épousé un plombier que Camilla n’appréciait pas, et c’était réciproque. Il était un peu plus âgé que sa mère, et fort heureusement si occupé par son entreprise qu’il ne mettait presque jamais les pieds à la maison. Sa mère l’aidait à « faire tourner la boutique », comme il aimait le dire. En réalité, c’est elle qui avait fait prospérer la société jusqu’à atteindre un effectif de trente-six personnes.
Quand son beau-père avait eu l’âge de la retraite, ils avaient vendu leur affaire et étaient partis s’installer sur la Costa del Sol. Camilla leur avait rendu visite une fois, à contrecœur car ils étaient devenus des étrangers. Après trois journées déprimantes dans un quartier de villas déprimant, elle était repartie trois jours plus tôt que prévu. Et tout le monde en avait été soulagé.
Elle but une gorgée de thé et se demanda pourquoi elle tenait tant à cette tasse ridicule. Peut-être parce qu’elle l’aidait à ne pas avoir de regrets quant à sa mère.
Elle entendit des pas sur le palier, puis la clé qui tentait d’ouvrir la porte qu’elle n’avait pas verrouillée. Il n’était donc probablement pas tout à fait à jeun. Elle avait laissé la lumière dans le couloir, comme toujours quand elle était encore debout. Elle se sentait en sécurité dans cet appartement et n’aimait pas s’enfermer. Elle aurait vu cela comme un acte hostile à l’égard de Noah.
– Tu ne dors pas ? demanda-t-il une fois rentré.
En semaine, Camilla se couchait tôt.
– Je m’inquiétais.
– Pour ton futur ex ? s’enquit-il d’un ton venimeux.
Il alla chercher une bière au réfrigérateur avant de s’asseoir près d’elle.
– Il vaudrait peut-être mieux un Alka-Seltzer.
Il dut s’y reprendre à deux fois pour ouvrir sa bière. Il en avala une gorgée et la reposa en poussant un soupir exagéré.
Ils restèrent longtemps à se regarder. Comme s’ils n’avaient rien à se dire, ou trop de choses.
Camilla finit par hausser les épaules, résignée.
– Je sais, dit-elle.
– Mais tu le fais quand même.
– Je n’ai pas le choix.
– Foutaises.
Elle ferma les yeux et secoua doucement la tête.
– J’ai peut-être exercé ce métier trop longtemps. Maintenant je vois la vie avec les yeux d’une comptable. Et ça ne colle pas, en ce qui me concerne. Mais on ne peut pas attendre que les calculs tombent juste. Il faut faire quelque chose. Même si c’est douloureux. Sans quoi à la fin ça le sera encore plus pour tout le monde. Tu comprends ?
Camilla vint s’asseoir sur les genoux de Noah, posa les bras autour de son cou et l’embrassa.
– Suis-moi.
Elle le conduisit dans la chambre et le déshabilla.
Un quart d’heure plus tard, ils étaient allongés sur le dos, l’un à côté de l’autre.
– Ça ne m’était encore jamais arrivé, dit Noah.
Camilla sourit.
– C’est ce que disent tous les hommes une fois que c’est arrivé.
Il se mit sur le flanc et lui tourna le dos.
– Tu as vraiment fait trop de comptabilité.
Une averse crépitait à présent, par la fenêtre ouverte, sur les lamelles de bois des volets clos.
– Où étais-tu, pendant tout ce temps ?
– Avec une femme.
– Ah.
Des rafales faisaient claquer la pluie contre les jalousies, et un coup de tonnerre rageur les fit sursauter. Autrefois, ils auraient feint la peur et se seraient blottis l’un contre l’autre. Pas ce soir-là. Camilla se contenta de demander :
– Elle s’appelle comment ?
– Betty.
– Un nom de strip-teaseuse.
– Soixante-cinq ans.
Elle éclata de rire. Il se retourna et la regarda d’un air grave.
– Je ne plaisante pas. Une veuve à qui on a annoncé aujourd’hui un diagnostic fatal et qui avait besoin de quelqu’un pour se soûler.
Camilla garda le silence.
– Comme moi, ajouta-t-il.
Elle posa la main sur sa joue et déposa sur sa bouche un baiser conciliant.
Il la prit dans ses bras et l’embrassa avec ferveur. Elle avait peut-être réfléchi, elle avait peut-être changé d’avis. Peut-être…
Elle le repoussa doucement.
– Ce n’était pas le but. Raconte.
Il reprit son récit :
– Son mari a été exploité toute sa vie par son associé et a trimé jusqu’à sa mort. Maintenant, elle cherche quelqu’un pour liquider l’associé avant d’y passer elle aussi. Pour un million.
Camilla sortit du lit, consternée.
– Je vais te chercher un Alka-Seltzer, ensuite tu cuveras ton vin.
5
Liz était en retard, comme d’habitude. Camilla avait dû défendre la chaise libre devant le comptoir côté vitrine et avait presque terminé son jus de légumes, bien qu’elle l’ait bu très lentement. Si elle allait en chercher un deuxième, elle risquait de perdre leurs places.
Le self-service végétarien était situé dans un quartier très fréquenté d’immeubles de bureaux. À l’heure du déjeuner, il était pris d’assaut. Camilla y mangeait souvent, car elle pouvait s’y rendre à pied depuis son travail, l’endroit était bon marché et la cuisine inventive.
Liz franchit enfin le seuil de l’établissement, aperçut Camilla, lui fit signe et se faufila entre les tables pour la rejoindre.
Liz était sa meilleure amie. Elles se connaissaient depuis le collège et ne s’étaient jamais perdues de vue, même si Liz avait deux ans d’avance sur Camilla. Elle s’était lancée dans des études de droit, sur les conseils de son père : « Si tu ne sais pas quoi faire, fais du droit. Ça mène à tout. »
Elle avait abandonné au bout de deux ans, puis enchaîné les emplois.
Après de brèves études d’économie, Camilla avait fait de même. Accumulant les petits boulots, elle avait ensuite mis assez d’argent de côté pour partir voyager six mois en Asie avec Liz.
– Désolée, les bouchons.
Liz embrassa Camilla et s’assit à côté d’elle.
– Depuis quand tu conduis, toi ?
– Pas moi. Lui.
– Qui ?
– Serge.
– Je suis censée le connaître ?
– Non. Et il aurait mieux valu que je ne le connaisse pas non plus. Qui passe au buffet la première ?
– Toi. Sans quoi je vais encore regretter de ne pas avoir pris la même chose.
Camilla suivit son amie des yeux et admira une fois de plus sa détermination à garnir son plateau. Elle n’avait pas besoin de jouer des coudes, les autres clients lui cédaient le passage naturellement. Liz n’était pourtant pas un grand gabarit. Elle était plutôt menue et tendre, et portait le plus souvent des tailleurs à la coupe sévère. Sans sa crinière en bataille, elle aurait eu l’air d’une dame du monde.
Elle revint avec un curry de légumes, une brochette de tempeh et une mousse à la mangue.
– Je t’attends pour manger, annonça-t-elle.
Camilla alla chercher la même chose et elles se souhaitèrent bon appétit.
– Je l’ai fait. Hier.
Liz avala sa bouchée.
– C’est vrai ? Il a pris ça comment ?
– Il n’y a pas cru.
– J’imagine. C’était quand ?
– Après la baise.
Liz éclata de rire.
– Je comprends qu’il n’y ait pas cru.
Camilla ne riait pas.
– Je ne veux pas arrêter de coucher avec lui. Juste ne plus vivre avec lui.
– Pas facile.
– Je sais, dit Camilla en soupirant.
– Tu peux aussi faire machine arrière.
– Non. Pour moi ce n’est pas une solution, tu le sais.
Liz haussa les épaules.
– Alors je te souhaite bonne chance pour en trouver un qui te permette de vivre comme tu l’imagines. Et qui t’apporte aussi ce que tu attends d’un homme. Intéressant, spirituel, intelligent, sexy, quoi d’autre ?
– Célibataire.
Elles rirent.
– Pour parler sérieusement, reprit Camilla, dans dix ans j’en aurai quarante et un. Tu sais à quelle vitesse ça passe, dix ans ? Hier, j’en avais encore vingt. Il ne me reste plus beaucoup de temps pour changer de vie. Si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais.
– Tu pourrais entrer dans ma boîte, avoir un job qui t’amuserait, et avec un peu de chance des revenus qui te permettraient d’entretenir Noah. Je voulais juste te le rappeler.
– Merci.
– Je sais ce que tu te dis. Mais cette fois ça va marcher. Le concept est bon, le business plan aussi. Autrement, la banque ne m’aurait pas accordé le crédit.
– Je n’ai jamais pensé qu’une agence de mode ne pouvait pas marcher, mais tu l’as dit toi-même : ça demande un peu de chance. Et je me fie à la chance depuis trop longtemps. Maintenant je veux être sûre de mon coup.
– Cite-moi une seule chose dans la vie pour laquelle on n’ait pas besoin de chance.
– La mort.
Liz passa le bras sur les épaules de Camilla.
– Ah, ma chérie, c’est pour ça que je te veux comme associée. Pour ton sens de la repartie.
Camilla sourit et resta un moment la tête blottie contre son amie, les yeux fermés.
– Et Noah ? Il va comment ?
– Hier il est allé picoler. À la Tulipe bleue.
– Beaucoup ?
– Pas mal. Avec une femme de soixante-cinq ans.
– Allons donc !
– Une veuve. Elle sortait de chez le médecin avec un mauvais diagnostic. Avant de passer l’arme à gauche, elle veut faire liquider l’homme qui a causé la mort de son mari.
– Ça a dû être une soirée amusante.
– N’est-ce pas ?
Elles finirent leur repas en s’efforçant toutes deux de ne parler ni de la séparation de Camilla ni de l’agence de Liz.
Puis elles retournèrent chacune au travail.
Liz fut la seule à le faire de bon cœur. »
À propos de l’auteur
Martin Suter © Photo Marco Grob
Né en 1948 à Zurich, Martin Suter est écrivain, journaliste et scénariste, ainsi que parolier pour le musicien Stephan Eicher. En 1998, il remporte le Prix du premier roman étranger avec Small World et a depuis bâti une œuvre romanesque foisonnante, traduite en plus de trente langues et connaissant un succès international. Parmi ses romans comptent Un ami parfait (2002), Le temps, le temps (2013) et Éléphant (2017) aux éditions Christian Bourgois, puis, chez Phébus, Melody (2024) et Allmen et le dernier des Weynfeldt (2025), septième tome d’une série d’enquêtes policières menées par un dandy désargenté (Source : Fabula.org / Éditions Phébus)
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