En deux mots
Eduardo Halfon adresse une longue lettre à son père mort. Un père indifférent. Un père qui n’a jamais lu une ligne de ce que son fils écrivait. Entre les mots de cette lettre s’immisce une liste funèbre : celle des écrivains qui ont choisi de se donner la mort. Le lien entre les deux ? Saturne, le dieu dévoreur de ses enfants.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
« De quel père parlez-vous ? »
Eduardo Halfon est guatémaltèque, arabe, juif, polonais, et rien de tout cela à la fois. Saturne, son premier texte paru en 2003 et retraduit ici, contient déjà, en germe, tous les grands thèmes qui hantent son œuvre entière. Dans cette lettre au père absent vont aussi se croiser de nombreux écrivains qui se sont suicidés.
Cette novella se compose d’une lettre adressée à un père absent, honni. Un père qui n’a jamais daigné jeter un regard sur les écrits de son fils, malgré sa promesse. Un père qui aurait pu pousser son rejeton au suicide.
L’incipit est dévastateur. Les lettres du père arrivaient deux ou trois fois par an. Le fils les ouvrait avec « une émotion contenue ». Il cherchait des mots. Il n’y trouvait qu’un chèque. Et au centre de la feuille, à l’encre noire : une signature. « Un mot. Un seul mot. Le père est un nom. » Au cœur de ce texte, un manque, un vide. Une béance que l’écriture tentera de combler.
Car c’est pour cela qu’il écrit, dit-il. Parce que le père n’a pas parlé.
Mais l’auteur ne se contente pas de régler ses comptes en famille. Il convoque les morts. Une longue liste d’écrivains suicidés s’invite dans la lettre, comme autant de miroirs brisés. Klaus Mann, fils de Thomas, qui ingéra une dose mortelle de somnifères à Cannes en 1949, pendant que son père poursuivait sa tournée de conférences sans annuler un seul rendez-vous. Stefan Zweig, dans les bras de son épouse, en exil au Brésil. Alejandra Pizarnik, qui traça à la craie ses derniers vers avant de sombrer. Andrés Caicedo, qui avala soixante comprimés le jour même où il reçut son premier roman.
Ces « beaux endormis », comme les appelle Halfon avec une ironie cruelle, forment un chœur fantôme. Ils sont classés par modes de disparition – le poison, la noyade, l’arme à feu – comme on classerait des papillons dans une boîte. L’auteur répertorie, liste, énumère. Et dans cette boulimie énonciative, quelque chose se fissure. La distance ironique laisse filtrer une vraie douleur.
La question sous-jacente est posée sans détour : « Assisteriez-vous au mien, père ? »
Entre les suicidés défilent les questions d’identité, autre obsession halfonienne. « Je ne me sens pas latino-américain, père. Je ne me sens pas non plus européen. Ni américain, ni polonais, ni arabe. Je ne me sens rien du tout. Et encore moins juif, père. » Ces mots, lâchés un jour au père allongé sur son canapé, « le regard posé partout sauf sur moi », résument le vertige d’un homme né au carrefour de quatre cultures sans appartenir à aucune. Trois grands-parents séfarades venus de Syrie, d’Égypte et du Liban. Un quatrième, ashkénaze, rescapé d’Auschwitz. Le Guatemala pour décor. Et cette sensation d’être nulle part chez soi.
La structure narrative, faite d’enchâssements et de digressions, ressemble à ces poupées russes dont parle le critique Thierry Davo : une histoire en cache une autre, qui en cache une autre encore. On passe du fils au père, du père à Klaus Mann, de Mann à Zweig, de Zweig aux écrivains juifs des camps. Tout résonne. Tout se répond.
Saturne est un livre court — une novella — mais il a la densité d’un roman. Chaque page porte plusieurs vies. Plusieurs morts. Et cette question, lancinante, qui ne trouve pas de réponse : peut-on écrire pour combler l’absence d’un père ?
Pour Eduardo Halfon, cette tentative va se cristalliser autour de l’identité fragmentée et de la mort comme compagnon de route.
Saturne
Eduardo Halfon
Éditions Quai Voltaire
Nouvelle
Traduite de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg
80 p., 12,50 €
EAN 9791037116499
Paru le 7/05/2026
Où ?
Le roman n’est pas situé géographiquement.
Quand ?
L’action se déroule du XXe à l’orée du XXIe siècle.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Vous n’aviez pas la moindre idée de ce que je faisais, père. Cela ne vous intéressait pas. Vous ne me lisiez pas. Vous n’avez jamais voulu comprendre que tout ce que j’écrivais était sur vous ; je n’y faisais, père, que pleurer ce que je n’ai jamais pu pleurer sur votre poitrine. »
Klaus Mann, Ernest Hemingway, Sylvia Plath, Virginia Woolf, Cesare Pavese… Dans une longue lettre hantée par les voix de tant d’écrivains suicidés, le narrateur de Saturne reproche à son père ses silences et conjure la toute-puissance de ce dieu dévorant ses enfants.
Cette novella, publiée au Guatemala en 2003, a marqué l’entrée en littérature d’Eduardo Halfon.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Vos lettres, père, me parvenaient deux ou trois fois par an. J’étais loin, à l’université, mais vous étiez plus loin de moi encore. Au début, naïvement, je décachetais l’enveloppe avec une émotion contenue. Et toujours, immanquablement, j’y trouvais une feuille de papier pliée en trois. Une seule feuille portant l’en-tête de votre entreprise. Mal pliée — dans votre précipitation, j’imagine. Je cherchais vos mots, père, j’en avais besoin, et c’est avec avidité que je dépliais ce papier. Alors, telle une feuille morte oscillant dans la brise, lentement, le chèque tombait vers le sol. Je Le laissais là, oublié ou presque, à mes pieds, car ce qui m’intéressait vraiment, père, ce n’était pas votre argent mais vos mots. Naïvement, je cherchais vos mots. Au centre de la feuille, tracé à l’encre noire, c’était toujours le même que je trouvais : votre nom. Rien de plus. Rien que votre nom, signé à la hâte. Un mot. Un seul mot. Le père est un nom.
C’est peut-être pour cela que j’écris ou, plutôt, pour cela que j’ai besoin d’écrire.
Aux funérailles de Klaus Mann, son petit frère Michael fut le seul à se présenter, avec à la main droite un mystérieux étui. C’était l’été 1949. Vingt ans plus tôt, leur père avait reçu le prix Nobel de littérature.
Comme il l’avait écrit dans son essai Selbstmorder, où il racontait avec « une amère jalousie » les suicides de personnes qu’il avait connues, Klaus décida lui-même, pour la seconde fois, de mettre fin à ses jours. Sa première tentative avait eu lieu dix mois plus tôt en Californie, où il s’était tranché les veines des deux poignets, avait avalé des comprimés et inhalé des gaz toxiques. Mais il avait échoué. Cause présumée : les infidélités de son amant, un jeune marin. À sa seconde tentative, alors qu’il passait des vacances à Cannes, Mann ingéra avec succès une dose mortelle de somnifères.
(Beaux endormis : Jack London dans sa célèbre ferme californienne ; Malcolm Lowry aux barbituriques et à l’alcool ; R. H. Barlow, lui aussi aux barbituriques, au Mexique, après avoir écrit sur la porte en pictogrammes mayas : « Ne me dérangez pas, je veux dormir longtemps » ; Ryunosuke Akutagawa, père de la nouvelle japonaise, également aux barbituriques à l’âge de trente-cinq ans, parce qu’il avait le sentiment de vivre, selon la note qu’il laissa derrière lui, « dans un monde de nerfs malades, lucide comme de la glace » ; Alejandra Pizarnik, avant de sombrer dans un sommeil éternel, traça ces vers à la craie : « Je ne veux plus aller / nulle part / qu’au tréfonds » ; le Colombien Andrés Caicedo avala soixante comprimés de sécobarbital le jour où il reçut le premier exemplaire de Qué viva la musica !, son unique roman ; la poétesse américaine Sara Teasdale ingéra du véronal pour s’endormir à tout jamais dans sa baignoire ; Stefan Zweig, lui aussi au véronal, dans les bras de son épouse, sur leur lit, en exil, au Brésil.)
Thomas et Katia Mann apprirent la mort de leur fils en descendant d’un avion, en Suède. Ils arrivaient de Londres, où le célèbre romancier allemand venait d’être fait docteur honoris causa de l’université d’Oxford. Le « magicien », comme l’appelaient ses enfants, refusa d’annuler sa tournée de conférences pour assister à l’enterrement de son premier-né.
Assisteriez-vous au mien, père ?
Dans une lettre à Hermann Hesse, écrite peu de temps après les funérailles, Thomas Mann confie combien la relation avec son fils avait été « difficile et non dénuée d’un certain sentiment de culpabilité, car depuis le début [sa] seule existence projetait une ombre sur lui ». Il disait vrai. Bien qu’il ait écrit de manière prolifique depuis l’adolescence, les œuvres de Klaus n’atteignirent jamais le niveau esthétique ni la renommée de celles de son père, lequel ne se privait pas de le lui faire savoir. « Ton lit est déjà fait », lui avait-il écrit un jour, évoquant l’héritage littéraire avec lequel il était né.
Et Klaus le savait. « On me juge comme le fils de mon père », nota-t-il dans ses Mémoires.
Baptisé du même nom que le héros du deuxième roman de son père (pouvait-on signifier plus clairement le fardeau littéraire dont il était chargé ?), Klaus Mann souffrit toute sa vie de la trop grande présence de cette figure paternelle, cette ombre dont l’obscurité finit par l’éclipser. Moi, père, je souffre de votre absence. Nous avions beau nous voir quasiment tous les jours, je ne me souviens pas de la dernière fois que vous avez été avec moi. S’adresser la parole, père, n’est pas parler. Manger ensemble autour d’une table n’est pas être ensemble. Nous entretenions une relation cordiale parce que notre code de conduite l’exigeait, parce que nous n’avions pas le courage de reconnaître notre désintérêt croissant, notre échec. Nous nous ignorions. Votre présence, je la percevais lorsque vous m’insultiez. Vous m’insultiez, tel un vulgaire insecte. Vous en souvenez-vous, père ? Je n’ai jamais compris votre infinie froideur à l’égard des souffrances et de la honte que pouvaient me causer vos paroles et vos condamnations.
Fais de ton œuvre une grande confession, conseillait Goethe (et après lui Mann père).
En tournée avec l’orchestre symphonique de San Francisco, Michael Mann surprit son monde en entrant dans le cimetière français. C’était une après-midi nuageuse de mai. Le cercueil de son frère aîné était encore posé au bord de la fosse. Il s’approcha. Ouvrit son étui noir. En sortit son alto. »
Extrait
« Je ne me sens pas latino-américain, père. Vous rappelez-vous ce jour où je vous l’ai dit ? Je ne me sens pas non plus européen. Ni américain, ni polonais, ni arabe. Je ne me sens rien du tout. Et encore moins juif, père. (Écrivains juifs suicidés : Jean Améry, Primo Levi, Bruno Bettelheim, tous passés par les camps de concentration: Stefan Zweig, condamné à l’exil; Paul Celan, rescapé d’un camp de travail.) C’est ce que je vous ai dit ce jour-là.
Vous en souvenez-vous, père ? Vous étiez allongé sur votre canapé. Votre regard se posait partout sauf sur moi. » p. 53
À propos de l’auteur
Eduardo Halfon © Photo Laura Stevens
Eduardo Halfon est né au Guatemala en 1971 et a passé une partie de sa jeunesse aux États-Unis, où il a fait des études de génie industriel puis de littérature. Après ses études, il est revenu dans son pays natal pour enseigner la littérature à l’université. Il a ensuite vécu aux États-Unis, en Espagne et en France avant de s’installer à Berlin avec sa femme et son fils. Auteur de plusieurs romans et de recueils de nouvelles traduits dans une quinzaine de langues. C’est en 2003 qu’Eduardo Halfon s’impose sur la scène littéraire latino-américaine avec Saturne, dans lequel il réactive les souvenirs liés à son père et revient sur leur relation difficile. Son recueil Signor Hoffman est couronné du Prix Roger Caillois en 2015, Deuils, est le Meilleur Livre étranger en 2018 en France. La même année, il est récompensé du Prix national de littérature Miguel Ángel Asturias pour l’ensemble de son œuvre. (Source : Éditions de La Table Ronde)
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