Des choux et des reines

choux reines

En deux mots

Sophie fuit. Elle a profité d’un moment d’inattention de l’homme qui la retenait pour attraper un taxi, filer gare Saint-Lazare et sauter dans un train pour se réfugier chez son amie Lulu. Avec son chien Sherlock. Et presque rien d’autre. Elle va tenter de se reconstruire, loin de Paris, sur la côte normande. Mais la peur ne lâche pas.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sophie, de l’autre côté du miroir

Katherine Pancol nous revient avec un roman assez inattendu. Plus court, plus intime, plus sombre aussi. Un virage assumé vers l’épure, dans laquelle elle suit Sophie, une femme tentant de fuir l’emprise et de se reconstruire sur la côte normande.

Tout commence par un oubli. Une porte non verrouillée. IL sortait prendre un verre avec Tony, son homme à tout faire. IL avait pris l’habitude, le soir, d’enfermer Sophie à clé. « Ce soir-là, IL a oublié. Alors tout s’est emballé. » Sophie prend la fuite, quitte l’appartement parisien. Avec son bagage et son chien Sherlock, elle attrape un taxi et file gare Saint-Lazare. Là, elle a prend un train vers la Normandie, trouve refuge chez son amie Lucille. Dans la banlieue de Rouen, elle peut prendre le temps de souffler.

Mais elle ne comprend pas comment elle est tombée dans le piège de l’emprise. Elle qui travaille dans la librairie de madame D., qui lit « des montagnes de livres », qui a toujours eu une « petite voix » intérieure pour la mettre en garde.

Le roman est né d’une rencontre. Lors d’une séance de dédicaces, une jeune femme a commencé à raconter son histoire à Katherine Pancol. Une histoire que l’autrice ne pouvait pas croire possible. Une fille brillante, diplômée, avec un poste important, tombée sous l’emprise d’un homme qu’elle décrit comme un « pervers gentil ». Les deux femmes ont déjeuné ensemble. Et le livre a commencé à exister.

Il faut du temps pour comprendre comment on tombe dans ce piège. Sophie le reconstitue en flashbacks, depuis sa cachette normande. Son enfance cabossée, une mère qui l’écrasait (« Il y en a treize à la douzaine des filles comme toi ») et puis cette rencontre qui va tout changer. Il s’appelle John et leur histoire d’amour a la force des premières fois. La violence aussi. Car les promesses viennent se heurter à une fin aussi brutale qu’incompréhensible. Au fil du récit et de ses découvertes, elle va se réapproprier son histoire, leur histoire.

Comme l’Alice de Lewis Carroll, qui nous vaut ce titre étrange et lumineux, tiré de L’Autre côté du miroir, Sophie doit chercher de l’autre côté pour trouver sa voie : « Il faut parler de tout : / De souliers, de bateaux, de cachets et de sceaux… / De choux et de rois. » Katherine Pancol a féminisé le titre – les rois sont devenus des reines – et c’est toute la direction du roman qui est là : une histoire de femmes, portée par des femmes.

Lucille, madame D., Margaret : ce sont elles qui tendent la main, abritent, encouragent. « On a tous besoin d’un œil posé sur nous, qui nous donne de l’élan. On n’arrive à rien, seul. » La sororité n’est jamais mièvre ici. Elle est concrète, active, parfois rude.

Le décor normand joue aussi un rôle à part entière. La mer, l’infini, les ciels peints par les impressionnistes. Et surtout l’absence de réseau qui empêche d’être tracée. Elle ne peut que réfléchir, se souvenir, se reconstruire. Une façon de couper le cordon avec l’avant, presque monacale.

Le style, lui, a changé. L’autrice s’est dépouillée. Les phrases sont courtes, directes, parfois brutales, mais le sens de l’humour est resté. En refermant le roman, on comprend la citation de Virginie Despentes qui dit bien le parcours de Sophie : « C’est la métamorphose. Un matin, on se lève et on comprend que, dans le silence et la discrétion, on est devenu quelqu’un d’autre. »

Des choux et des reines

Katherine Pancol

Éditions Albin Michel

Roman

192 p., 19,90 €

EAN 782226512499

Paru le 29/04/2026

Version audio lu par Yaël Elhadad

choux reines

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris puis à Rouen, Varangeville-sur-Mer, Fécamp, Yvetot, Deauville. On y évoque aussi New York.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Sophie a sauté dans le premier train pour Rouen avec, pour seul bagage, son chien Sherlock. Elle s’est enfuie. Ce jour-là, son amant avait oublié de l’enfermer à double tour…

Ce geste rompt un dispositif d’emprise qui s’était installé sans bruit, au fil des habitudes et des renoncements. En se réfugiant dans un petit village normand, Sophie ne cherche pas tant à fuir qu’à abandonner un rapport au monde devenu irrespirable.

Avec Des choux et des reines, Katherine Pancol s’intéresse à une forme d’aliénation intime, diffuse, qui ne relève ni de la violence spectaculaire ni du drame visible, mais d’un lent processus de dépossession de soi. Le roman en restitue la logique interne : comment quelqu’un en vient à déléguer sa propre existence à une autre personne. Le récit se déploie comme une expérience de réappropriation. Par fragments, par déplacements successifs, Sophie reconstruit sa relation avec elle-même, avec le langage et le désir. Katherine Pancol resserre ici son dispositif narratif vers l’épure et privilégie une approche plus intime. Inspiré d’un témoignage réel, ce roman s’inscrit dans une réflexion plus large sur les mécanismes de l’attachement et les formes que peut prendre la dépendance affective.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« 1

J’ai sauté dans le premier train pour Rouen.

Je suis arrivée chez Lucille vers 21 heures.

Elle n’était pas chez elle.

J’ai pris la clé sous la tête en faïence du marin barbu posée à terre. Lucille habite une petite maison dans la banlieue de Rouen. De style anglais avec un bow-window, une volée de marches, une porte en bois laquée bleu marine. Sa maison ressemble à toutes celles du voisinage, coquette, bien alignée. La cuisine donne sur la rue et ne forme qu’une grande pièce avec le salon-salle à manger qui ouvre sur un jardin. Au premier étage se trouvent une grande chambre (celle de Lucille), une salle de bains et une chambre d’amis. Au second, sous le toit en ardoises, le bureau de Lucille. Lucille est éducatrice canine. Elle a monté sa propre entreprise, « Un amour de chien ». Son carnet de rendez-vous est plein.

Lucille est fière de sa maison : elle l’a achetée avec ses sous. Je ne peux pas en dire autant. Je n’ai ni maison ni entreprise ni sous. Mais j’ai un chien, Sherlock. Il marque l’arrêt quand je l’appelle, lève une patte pour dire « Présent ». Il a une oreille noire et l’autre blanche. Je l’ai trouvé dans un refuge. Maigre, pelé, tête basse. Personne ne le regardait et il ne regardait personne. C’était il y a quatre ans, Sherlock a pris des kilos depuis, et son poil brille.

Je ne voulais pas le laisser chez LUI.

Je suis partie très vite. IL venait de me dire qu’IL sortait prendre un verre avec Tony, son homme à tout faire, surtout les mauvais coups. J’avais répondu que je ne comptais pas bouger. IL m’interdisait de sortir sans LUI. IL tolérait mal que je travaille à la librairie. IL me déposait le matin et venait me chercher le soir.

J’ai entendu la porte de l’entrée claquer, mais pas le bruit de la clé qui tourne dans la serrure. Le soir, quand IL sortait, IL avait pris l’habitude de m’enfermer. Ce soir-là, IL a oublié.

Alors tout s’est emballé. J’ai attrapé quelques affaires, des livres, j’ai pris le chien et je suis partie. J’ai sifflé un taxi. Le chauffeur n’acceptait pas les animaux. J’ai ouvert la portière, dit que c’était une question de vie ou de mort, le chien resterait couché par terre, il ne monterait pas sur la banquette ; il a haussé les épaules, s’est retourné, a louché sur Sherlock écrasé sur le tapis en caoutchouc noir de la Toyota.

IL a démarré.

J’ai lancé, « Gare Saint-Lazare », j’ai essuyé mes mains moites sur mon jean. Lucille m’avait dit, « Le jour où tu le quittes, viens habiter chez moi. Retiens bien ça : la clé est sous la tête du marin barbu ».

C’est la mi-avril. Le soleil se lève à 7 heures et se couche à 20 h 40. Le vent vient du nord. Bientôt la nuit va tomber. Les premiers réverbères s’allument dans la rue. Des guirlandes de lampions sont suspendues dans l’arbre devant la cuisine, ils éclairent les voitures qui passent. Je peux distinguer les passagers, savoir s’ils ont leur col relevé ou pas. J’ai froid. IL m’achetait des vêtements chauds en hiver. Agenouillé à mes pieds, IL faisait mes lacets. IL m’habillait. Me brossait les cheveux. IL m’appelait « mon petit chéri », me serrait contre LUI. Personne n’avait jamais pris soin de moi.

Est-ce que Lucille a un amoureux qui lui achète des pantalons chauds en hiver et l’appelle « mon petit chéri » ? Lucille et moi nous nous connaissons depuis le CE2. Nous avons fait toute notre scolarité ensemble. Nous ne nous voyons pas souvent, mais je peux compter sur elle. Nous sommes nées le même mois de la même année. Nous allons avoir trente ans. Nous passions toutes les grandes vacances ensemble chez sa tante Margaret en Normandie. Lucille était toujours la première de la classe. Même à la fac. Félicitations, décorations, mentions très bien. Les autres élèves la détestaient, elle s’en moquait, claironnait, « L’envie est un sale défaut qui prend toute votre énergie. Vous feriez mieux de travailler ». J’étais fière d’être son amie, je ne devais pas être si bête, alors…

Un jour, elle avait quitté Paris et s’était installée à Rouen. « Je veux vivre dans un endroit à taille humaine », avait-elle dit.

Je suis en train d’écrire un message à madame D. :

« Je ne viendrai plus travailler à la librairie. Je suis partie, je l’ai quitté, je vous donnerai plus de détails quand je serai en sécurité. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. »

J’entends du bruit dans l’entrée. C’est Lucille. Les bras chargés de dossiers, de balles, d’os en caoutchouc. Un imperméable beige, un bonnet rose enfoncé jusqu’aux sourcils, de longs cheveux châtains. Suivie de Pipa, sa chienne. Un berger des Pyrénées à poils longs noirs et blancs. Sherlock se rue sur Pipa. Ils se renversent sur le tapis, se mordillent les babines, se mélangent les pattes, poussent des râles de joie.

– Tu es arrivée depuis longtemps ? Tu as trouvé la clé sans difficulté ? Tu as mangé ou je te prépare un truc ?

– J’ai pas faim.

– Tu veux une rondelle de saucisson ? Avec un verre de vin rouge ?

Je fais la moue.

– Je monte poser mes affaires, je me change et tu me racontes ?

J’ai le cœur stupéfait. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé. Je suis partie. En deux minutes et demie. J’aperçois une araignée qui file à toute allure sur le tapis et disparaît dans une rainure du parquet. Araignée du soir, espoir. Je ne lui aurais pas fait de mal. Je ne l’aurais pas écrasée. Je suis trop heureuse ce soir pour tuer quelqu’un. Je tends les bras vers le plafond, inspire en remplissant mes poumons, pousse un long soupir que je fais durer, 1, 2, 3, 4, 5, jusqu’à défaire tous les nœuds de ma poitrine. Sherlock et Pipa arrêtent de jouer et me fixent, immobiles.

– Et ce n’est que le début ! je leur dis. Je vais vous é-pa-ter…

Les chiens savent tout de nous. Bien avant nous. Ils sont inquiets, parfois. Ils sentent qu’on va faire une bêtise, qu’on y va tout droit, pas moyen de nous en empêcher. Ils laissent tomber leur tête sur le côté et prennent un air vague, désespéré.

Sherlock ne l’aimait pas. Pourtant IL lui caressait la tête, les flancs, derrière les oreilles, entre les yeux jusqu’à ce qu’il ne puisse plus retenir le plaisir qui montait et se colle à LUI, les yeux fermés, flageolant sur ses pattes.

Si triste de s’abandonner.

2

IL allait souvent prendre un pot le soir avec Tony. Pour faire le point sur la journée et celle du lendemain. Étudier les courses à venir, celles du soir s’il y avait des nocturnes à Longchamp, dénicher le gros coup à jouer, calculer la magouille à monter, les sommes à investir. Un rendez-vous entre mecs où les femmes n’ont pas leur place. Je préférais rester chez LUI et lire. Les courses sont sa passion ou plutôt « la cerise sur le gâteau ». C’est comme ça qu’IL a acheté la maison de Senlis, par exemple. Une belle gentilhommière où IL se repose le week-end. Parce qu’IL a un autre métier. Pour donner le change. IL dirige une entreprise de ferraille. Une affaire de famille. Un gros salaire. Des grosses responsabilités. Tout de suite, IL a voulu que j’arrête de travailler. IL gagnait très bien sa vie et mon salaire était insignifiant à ses yeux. J’ai refusé. Je travaille depuis huit ans dans la librairie de madame D. J’ai appris les relations avec les éditeurs, les représentants, et vite maîtrisé les factures, les bons à remplir, les commandes à passer, les échanges avec les clients, ce qu’ils aimeraient lire, ce qu’ils n’aimeraient pas du tout. J’ai beaucoup lu, adolescente. Et quand je dis « beaucoup », je parle de montagnes de livres que j’empruntais à la bibliothèque. Je suis heureuse dans la petite librairie de madame D. Elle est tout à la fois une autorité, une amie, une folledingue qui a des coups de cœur pour un cabriolet de sport, une contrée lointaine, un auteur. Et alors, elle dépense sans compter. C’est une cuisinière exemplaire, une piquée de livres, une piquée de la vie. Elle a eu de nombreux amants, mais un seul mari. Elle n’en parle pas et je n’ose pas lui poser de questions. Je ne m’ennuie jamais avec elle. Un bonheur de haute qualité. « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie », a écrit Confucius. J’ouvre un livre et… un amour surgit, une nouvelle amie, un fou rire, une idée. Madame D. m’avait trouvé un studio de neuf mètres carrés au sixième étage, au-dessus de la librairie. Il arrive que la librairie reste ouverte jusqu’à 20 heures, 20 h 30, 21 heures… Madame D. invite ses clients à déguster un foie gras frais qu’elle a cuit elle-même, un bon bordeaux, un excellent bourgogne « de derrière les fagots ». Il y a des jeunes, des moyens, des cacochymes qui caressent les pages des volumes de « la Pléiade », cette belle collection d’ouvrages imprimés sur du papier bible. Le monde est immense, voluptueux, inattendu, cruel ; madame D. me l’offre sur un plateau.

Un soir, IL est entré dans la librairie. Beau, imposant, élégant. J’ai tourné de l’œil. IL cherchait un livre sur les chevaux de course. Madame D. n’en avait pas, elle lui a proposé de le commander et m’a chargée de m’en occuper. C’est là que tout a commencé. J’ai pris ses coordonnées et j’ai écrit sous sa dictée. Son nom, son adresse, son numéro de portable. Comme s’IL était notre client le plus important. Madame D. a précisé qu’on l’appellerait dès que le livre serait arrivé.

– Avant la saint-glinglin ? IL a dit, cinglant, en haussant un sourcil. Parce que sinon j’irai l’acheter ailleurs.

– Bien sûr, a dit madame D. en gardant sa dignité.

IL est parti. La boutique s’est vidée d’un coup de tous ses occupants. Je suis restée les bras ballants, essoufflée à l’idée de le revoir ou de ne le revoir jamais, et déjà, une petite voix à l’intérieur de moi insistait, « n’y va pas ! n’y va pas ! ». J’entends souvent cette petite voix. Depuis mon plus jeune âge. Parfois elle s’adresse à moi en anglais. Je lui parle, elle me répond, elle me met en garde ou m’encourage. Je lui fais toujours confiance.

Presque toujours.

J’ai relevé la tête quand la porte s’est refermée et je me suis tournée vers madame D. pour lui demander de l’aide, s’il vous plaît, s’il vous plaît. Elle m’a lancé un regard et j’ai lu dans ses yeux le même message, « n’y va pas ! n’y va pas ! ». Sherlock s’était enroulé sur le coussin au fond de la librairie. Il ne voulait pas être témoin de ma défaite annoncée.

Une semaine est passée.

C’était un soir. On était sur le point de fermer. La librairie était vide. Madame D. se préparait à aller à l’Opéra. Elle lisait la partition posée sur ses genoux. Elle l’apprenait par cœur pour ne pas en perdre une note.

Elle y va toute seule ? je m’étais demandé.

La porte s’est ouverte. IL est entré. On avait reçu son livre le matin. Je LUI avais envoyé un texto pour le prévenir. Je ne pensais pas qu’IL passerait le prendre le soir même. Je n’étais ni habillée, ni coiffée. Ma mère aurait dit que je ressemblais à un vieux chiffon. IL a feuilleté le livre, a laissé tomber, « c’est parfait. Je vous dois combien ? ».

Les yeux sur sa partition, madame D. n’a pas répondu. J’ai indiqué le prix, lui ai demandé s’IL voulait un paquet cadeau. IL a hoché la tête. J’ai enveloppé le livre, collé l’étiquette de la librairie, trouvé un ruban assorti et je lui ai tendu le paquet en prenant sa Carte bleue.

– Vous êtes libre ce soir ? IL a dit.

J’ai balbutié oui.

– Je vous emmène au Plaza prendre une coupe de champagne.

Madame D. gardait la tête baissée et scandait la mesure, un crayon à la main. J’ai pris mon manteau et je l’ai suivi.

Sur le pas de la porte, madame D. m’a dit :

– Je m’occuperai de Sherlock.

J’avais oublié Sherlock.

– Mais l’Opéra… ?

– Je me débrouillerai.

Elle m’a regardée, son regard était vide.

Elle savait que Sherlock n’aimait pas la solitude.

IL m’a poussée vers la porte. M’a entraînée dehors. Une Mercedes noire, garée en double file, attendait. Ses feux de stationnement clignotaient.

C’était il y a un an.

Notre première soirée.

3

J’habite chez Lucille depuis deux semaines.

Je compte chaque jour comme une victoire. Un pas en avant sur un chemin que j’emprunte à l’aveuglette, mais qui me réconforte. Je ne lis pas ses messages. Ni ne réponds au téléphone. J’obéis à la petite voix qui me supplie de rester silencieuse, « IL veut te reprendre. IL te menacera ou se fera tout doux, méfie-toi ».

Demain, Lucille a invité des amis à dîner. Un couple avec lequel elle est partie à New York à Pâques. Je lui ai proposé de préparer un poulet au citron et un gâteau au chocolat.

Ce matin, je n’ai pas pu cuisiner.

Ce matin, j’ai assisté à une scène qui m’a dévastée.

Lulu n’était pas là.

Je l’appelle Lulu. Depuis toujours. Lucille m’a toujours paru trop emprunté. Lulu lui va mieux. Quand on est devenues amies, je veux dire vraiment amies, je lui ai demandé si elle était d’accord et elle m’a dit oui. C’est moins beau que Lucille mais pas intimidant. Un rien m’intimide, me fait perdre mes moyens. Je sais qu’il faut que j’apprenne à me faire confiance mais j’ai du pain sur la planche. Ma mère m’a toujours dit que je n’arriverais à rien. Elle me le répétait, « Il y en a treize à la douzaine des filles comme toi. Il y en a tellement qu’on finit par les solder ». J’avais beau me mettre en colère, proférer des insultes, cela creusait toujours le même trou : je suis nulle, je suis nulle, je resterai nulle toute ma vie. Et j’ai un grand nez…

« Comme ton père », disait ma mère.

Ce matin, Lulu est partie de bonne heure. Il lui arrive de commencer tôt le matin. Dans ces cas-là, j’essaie de prendre le petit déjeuner avec elle. Parfois je me réveille, parfois j’oublie, elle est déjà partie. Je culpabilise. Elle m’ouvre sa maison et je ne suis pas capable de faire un effort pour elle ! Lulu proteste, « Ce n’est pas grave, c’est délicieux d’héberger une amie ». Elle a l’impression de vivre seule mais à deux, et cette pensée la rend joyeuse.

Ce matin donc, j’ai pris mon petit déjeuner vers 10 h 30. J’avais dormi tard. J’avais fait un cauchemar. L’homme m’avait retrouvée, IL s’était jeté sur moi avec un grand filet et m’avait emportée.

J’occupe toujours la même place à la table de la cuisine, face à la rue. Je mange la même chose : un œuf coque, du fromage de brebis ou de chèvre, une tranche de jambon ou du bacon, deux toasts bien grillés, un café noir sans sucre. J’observe le grand arbre devant la fenêtre. Les guirlandes sont toujours accrochées et se balancent avec le vent. Certaines de ses branches sont encore noires mais des bourgeons verts éclatent de-ci, de-là. Sherlock est à mes pieds. Au réveil, il a droit à deux « friandises » et à un morceau de toast avec du beurre fermier. Je l’achète à l’épicerie du coin. L’épicière prend son temps avec chaque client sans se soucier de ceux qui s’impatientent.

Ce matin, l’araignée courait sur le tapis du salon. J’ai l’impression que c’est toujours la même. Araignée du matin, chagrin ? J’ai fait mon planning pour la journée : petit déjeuner, douche, balade avec Sherlock, et cuisine. J’ai étalé les ingrédients sur la table. Tous bien rangés. Et puis, j’ai levé la tête et j’ai aperçu les deux filles sur le banc du trottoir d’en face. Je les observe tous les matins. C’est l’heure de la pause, elles fument une cigarette, boivent un café dans une tasse thermos. J’aime bien suivre leur histoire. Les jours où elles rient, les jours où elles comparent leurs bottes, les jours où elles se liment les ongles ou se montrent un bouton sur le menton. Une voiture a ralenti en passant devant elles. Au volant, un homme, le coude à l’extérieur de la portière, le col relevé, des lunettes de soleil sur le bout du nez. Cool, je me suis dit, c’est un gigolo ou un Italien qui drague. Il s’est arrêté devant elles. Leur a parlé. Elles ont commencé par pouffer, elles ont fait des mines comme si elles ne comprenaient pas ce qu’il disait. Il a mis son clignotant, est allé se garer un peu plus loin. Ça devenait alléchant. Je me suis décalée sur la banquette pour qu’on ne m’aperçoive pas de la rue. Sherlock s’est redressé, a grondé ; je lui ai dit, « laisse, laisse, pas bouger ! ». Le type est sorti de la voiture, il a marché vers les deux filles, et là, j’ai perdu ma tête, mes bras, mes jambes, je me suis effondrée en pièces détachées : c’était Tony.

IL m’a retrouvée.

IL a envoyé Tony en reconnaissance. Comment peut-IL savoir où je me suis réfugiée ? IL ne connaît pas Lulu. Je ne LUI en ai jamais parlé. IL n’aimait pas que je mentionne mes amis. IL me demandait si j’avais couché avec eux. Garçons ou filles, IL soupçonnait tout le monde. J’avais cessé de les voir. Je n’avais jamais évoqué Lulu. Peut-être parce qu’elle habite Rouen. Ou alors, parce que je sais qu’il faut toujours garder un atout dans sa manche.

Les tartines ont sauté dans le grille-pain. Il y a eu une odeur de brûlé dans la cuisine. Sherlock grognait. « Pas bouger ! Pas bouger ! » j’ai ordonné à voix basse. Il s’est appuyé sur ma jambe, s’est laissé tomber, a grondé en sourdine.

Les filles ont fait non de la tête, elles ont ouvert les mains, impuissantes à renseigner l’homme. Elles se sont serrées l’une contre l’autre. Il leur a tendu une carte, a ajouté quelques mots, a remonté ses lunettes sur le nez. Et il est parti, après avoir jeté un regard circulaire sur les maisons dans la rue. Je suis restée un long moment assise sur la banquette dans la cuisine.

Quand Lulu rentre, je lui raconte.

Elle pose les yeux sur mon téléphone.

– Il t’a localisée.

– Comment ça, « localisée » ?

– Il a installé « Partager ma position » sur ton téléphone et tu n’y as vu que du feu. C’est un geek, ton mec ?

– Non. IL a des sbires qui font ça pour LUI.

– Va falloir t’acheter un autre téléphone. Et balancer celui-ci. Je m’en charge.

– IL va venir me chercher ?

– Sûrement.

Je me tais. Pense au dîner de ce soir. Je n’ai rien préparé.

– J’ai pas cuisiné…

– On s’en fiche. Y a plus important. Laisse-moi réfléchir.

– Tu m’en veux ?

– De quoi ?

– Je m’installe chez toi et les ennuis commencent…

Lulu secoue la tête, soupire, lève les yeux au ciel.

– T’es con.

– Oh ! Ne dis pas ça… je pourrais te croire.

– T’es vraiment con. »

Extraits

« – On a tous besoin d’un œil posé sur nous, qui nous donne de l’élan. On n’arrive à rien, seul.

On ne parle plus. On se regarde comme deux échappées qui viennent de franchir une frontière et se demandent comment elles ont réussi à passer à travers les barbelés. » p. 40

« C’est le dernier jour de notre dernier été.

Je ne le sais pas.

Nous avons dix-sept ans.

John et moi avons passé l’après-midi sur la plage. Nous avons bu des bières, mangé des chips, écouté Bruce Springsteen en partageant nos écouteurs. Avons nagé le plus loin possible, « jusqu’à la bouée jaune, jusqu’au casier bleu, jusqu’au radeau, jusqu’au premier bateau. ». Nous avons grimpé sur le radeau, nous sommes accrochés au câble du bateau, nous sommes embrassés, avons emmêlé nos jambes sous l’eau, avons fait des provisions de baisers pour l’automne, l’hiver, le printemps qui allaient nous séparer.

Il est passé chez lui vers 17 heures prendre des couvertures. Nous avions décidé de dormir dans la cabine. Le ciel était sombre, la température chutait. La tempête allait souffler. » p. 119

À propos de l’autrice

Katherine Pancol © Photo Sylvie Lancrenon

Katherine Pancol est l’un des plus grands phénomènes d’édition de ces dernières années. Elle est traduite dans une trentaine de pays. Son dernier romanLa Mariée portait des bottes jaunes, paru en 2023, a été un immense succès. (Source : Éditions Albin Michel)

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