
En deux mots
Audrey, libraire londonienne, apprend à la radio la mort de Marlo von Graf, romancière planétaire qu’elle a connue à l’université. Marlo lui lègue son dernier manuscrit. À Annecy, Audrey retrouve Laszlo — son premier amour, devenu le mari de Marlo. Le passé ressurgit. Les secrets aussi.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
La libraire, la romancière, l’amour et Oscar Wilde
Tatiana de Rosnay au meilleur de sa forme ! Dans son nouveau roman, elle s’amuse d’un triangle amoureux, met en scène une rivalité littéraire, rend hommage à Oscar Wilde, le tout soutenu par une construction narrative qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page.
Déjà dans ses précédents romans, Tatiana de Rosnay mêlait avec finesse ses passions littéraires à des intrigues joliment construites. Mais dans ce nouvel opus, elle nous régale d’une intrigue parfaitement orchestrée où se mêlent une rivalité entre autrices qui se sont rencontrées à l’université, un hommage à Oscar Wilde — que l’on retrouve dès le titre — et l’histoire d’un amour contrarié. Sans oublier une playlist des années 1980, un humour délicat et quelques surprises savamment distillées. Autant le dire d’emblée, et même si l’expression peut paraître trop usée, une fois entamée votre lecture, vous ne lâcherez plus le livre.
Tout commence un samedi matin banal, dans une cuisine londonienne bruyante. Audrey Dash prépare le déjeuner de ses jumeaux de quatorze ans lorsqu’elle croit reconnaître un nom à la radio. Elle monte le son. Le journaliste confirme ce qu’elle redoutait : Marlo von Graf, romancière franco-suisse adulée dans le monde entier, a été retrouvée noyée dans le lac d’Annecy. « Les nouvelles mirent du temps à charger, le Wi-Fi fonctionnant de façon médiocre en haut dans ma chambre, mais les gros titres apparurent enfin et me frappèrent avec la violence d’un coup de poing au visage. »
Audrey et Marlo se sont rencontrées en 1981, lors d’un atelier d’écriture créative à l’université de Norwich. Le professeur Sebright-Standish, grand type roux en veste bordeaux, a associé la brune intense à l’accent français et la blonde solaire aux yeux turquoise en binôme. Rien ne les prédestinait à s’entendre. Tout allait les lier. « À première vue, on ne la remarquait pas. Tout en noir, dans son coin. Discrète. Mais dès qu’elle t’adressait la parole, tu tombais sous le charme de cette voix. » Leurs trajectoires divergent ensuite radicalement. Audrey publie un premier roman en 1987 — un bide. Elle divorce, élève seule ses jumeaux, devient libraire à Muswell Hill. Marlo, elle, conquiert le monde avec House of Sagamor en 2001 : cinquante millions d’exemplaires, adaptation cinématographique, succès planétaire. La jalousie d’Audrey infuse comme un poison lent. D’autant qu’elle découvre, à la publication du livre, que Marlo a épousé son premier amour, Laszlo Fernsby.
Leur dernière rencontre se résume à quelques minutes volées lors d’une séance de dédicace londonienne.
Inséré dans le roman comme un bijou serti, leur projet universitaire commun intitulé L’Intaille verte, raconte la mort d’Oscar Wilde dans un hôtel parisien. L’écrivain irlandais, mort seul et brisé en 1900, hante chaque chapitre. Le titre lui-même est emprunté à De Profundis, cette longue lettre écrite du fond de sa cellule. « Les cœurs sont faits pour être brisés » : un aphorisme qui sonne comme un programme.
Puis survient un nouveau coup de théâtre. Un appel d’un notaire d’Annecy : Marlo a couché Audrey sur son testament. Elle lui lègue son manuscrit inachevé qu’elle doit lire sans téléphone ni stylo, dans une pièce sous surveillance de son agent. Au bord de ce lac où Marlo s’est noyée, Audrey retrouve Laszlo. Vingt-cinq ans ont passé. Sa mâchoire tranchante, ses pommettes hautes, ces yeux — tout remonte d’un coup. Le passé reprend possession d’elle.
Tatiana de Rosnay joue avec maestria de la double temporalité. 1981 et 2011 s’alternent, chaque époque introduite par une chanson-emblème des années 80 (Depeche Mode, Tears for Fears, Talk Talk, Tainted Love, Phil Collins, …). La construction est habile, riche de non-dits, de mensonges ordinaires et de jalousies inavouées.
En parcourant la biographie de l’autrice, on remarquera qu’elle a donné à Audrey sa propre date de naissance, qu’elle a aussi étudié la littérature à l’université d’East Anglia. Sans doute un signe de l’aspect intime de ce roman, écrit simultanément en français et en anglais, comme elle en a pris l’habitude.
Je l’ai déjà dit, cette intrigue à tiroirs est une formidable réussite. Elle tient en haleine de bout en bout et démontre, avec grâce, ce que Tatiana de Rosnay formule ainsi : « La magie de l’écriture, c’est de se servir de la vérité pour tisser du faux, qui serait le portrait craché du vrai. »
Les cœurs sont faits pour être brisés
Tatiana de Rosnay
Éditions Albin Michel
Roman
336 p., 21,90 €
EAN 9782226504555
Paru le 11/03/2026
Livre audio lu par Clémentine Domptail et Rachel Arditi
Où ?
Le roman est situé en Angleterre, à Londres principalement, ainsi qu’à Norwich et à Paris, ainsi qu’à Annecy.
Quand ?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, l’annonce de la mort prématurée de Marlo von Graf fait le tour du monde. La célèbre romancière lègue son dernier manuscrit à Audrey, une ancienne rivale, aujourd’hui libraire. Ce texte, qui retrace l’histoire d’un triangle amoureux, confronte soudain Audrey à son premier amour. C’était il y a trente ans…
De Londres aux rives du lac d’Annecy en passant par le Paris d’Oscar Wilde, autour de ces deux femmes aussi opposées que la lune et le soleil, Tatiana de Rosnay tisse un suspense amoureux envoûtant sur la jalousie, la rédemption et la frontière trouble entre réalité et fiction.
Faut-il toujours croire ce que racontent les écrivains ?
Les critiques
Alalettre.com (Guy Jacquemelle)
Le pavillon de la littérature (Apolline Elter)
Le Parisien (Sandrine Bajos)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Les premières pages du livre
« Mai 2011
Muswell Hill
Londres, Angleterre
« La vie ne peut être écrite ; elle ne peut être que vécue. »
Oscar Wilde
Samedi, j’étais en train de préparer le déjeuner des jumeaux lorsqu’il m’a semblé reconnaître son nom à la radio. La cuisine était bruyante, pleine du bavardage animé des garçons, du grésillement des œufs et des saucisses, et je dus monter le son. Sans doute avais-je mal entendu, mais alors que la voix du journaliste continuait, monocorde, je compris que je ne m’étais pas trompée.
Je faillis lâcher la poêle, tout en criant après les garçons en leur sommant de se taire, et je restai là, sous le choc, tandis qu’une forte odeur de brûlé remplissait la pièce.
– Qu’est-ce que t’as, maman ? demanda Ned.
– T’es toute blanche, fit Tim.
– Taisez-vous ! aboyai-je.
– Qui est mort ? insista Tim.
– Chut, ordonnai-je. J’écoute.
– Ben, c’est trop tard. Ils parlent de noyade.
Les jumeaux choisirent ce moment précis pour éclater de rire. Ils avaient quatorze ans, après tout. L’âge bête. La voix passa à une autre dépêche.
Je me précipitai à l’étage pour récupérer mon téléphone portable, laissé sur mon lit. Les jumeaux rouspétaient, se plaignant d’avoir faim. À ce stade, je m’en fichais. Mon cœur battait presque douloureusement. Mon mobile, un iPhone de première génération, était encore capable de faire son travail : m’emmener sur Google où je tapai fébrilement « Marlo von Graf ».
Les nouvelles mirent du temps à charger, le Wi-Fi fonctionnant de façon médiocre en haut dans ma chambre, mais les gros titres apparurent enfin et me frappèrent avec la violence d’un coup de poing au visage.
Décès à 49 ans d’une romancière franco-suisse au succès international.
Marlo von Graf, lue par des millions de lecteurs à travers le monde, a été retrouvée morte ce matin dans le lac d’Annecy, en France.
La famille de von Graf affirme qu’elle s’est noyée accidentellement lors d’une baignade près de leur chalet au lac d’Annecy, dans le département de la Haute-Savoie.
L’agent Sam Needle a confirmé la mort prématurée de la romancière de 49 ans, laissant lecteurs et fans du monde entier sous le choc.
Marlo von Graf était devenue célèbre avec son premier roman, House of Sagamor, publié en 2001, vendu à 50 millions d’exemplaires dans le monde et adapté au cinéma. Elle était mariée, sans enfants.
J’étais assise là, abasourdie, tenant le téléphone dans ma main. Quand avais-je vu Marlo pour la dernière fois ? Je me suis rappelé qu’il y avait quelques années, elle était passée par Londres pour une tournée de dédicaces et de rencontres. Je suivais les informations de sa page Facebook, c’était le seul moyen de rester au courant de son actualité, car je n’avais pas été en contact avec elle depuis si longtemps.
J’avais noté qu’elle dédicaçait un soir dans le lobby d’un hôtel, à Camden, et j’avais réussi à m’absenter de la boutique, en disant à Topaz que je devais faire une course.
J’y étais allée parce que j’étais curieuse de la voir, après toutes ces années. Je m’étais demandé si Laszlo serait là, lui aussi. Il l’accompagnait parfois, j’avais vu des photos d’eux à des foires du livre.
Une fois arrivée sur place, je fus découragée en découvrant une file d’attente interminable qui s’étirait le long du trottoir. Les gens patientaient en nombre pour apercevoir leur auteur vedette, et semblaient prêts à le faire pendant des heures.
J’étais entrée dans l’hôtel, sans faire la queue. Il y avait foule. Quelqu’un jouait du piano. Les gens se pressaient autour du bar, buvant du champagne. Des créatures maquillées minaudaient. Un type prenait des photos.
Elle était là, assise à une table, en train de dédicacer. Un livre après l’autre. Tout ce que je pouvais entrevoir, c’était le haut de sa tête, la brillance de ses cheveux noirs.
Une femme autoritaire, certainement quelqu’un de l’équipe de Marlo, m’ordonna de faire la queue comme tout le monde.
Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai dit que j’étais une copine. Ce qui, d’une certaine manière, était partiellement vrai. Je voulais juste lui dire bonjour.
– Votre nom ? mugit la femme hautaine, en me barrant le chemin vers la table où était assise Marlo.
– Audrey Gilmore.
J’avais utilisé mon nom de jeune fille. Marlo n’aurait pas su qui était « Audrey Dash ».
La femme m’avait toisée de haut en bas, ses yeux observant mon pantalon froissé, mon pull fripé et mes racines grises repoussant à travers les mèches blondes. Je savais ce qu’elle voyait. En surpoids, mal fagotée. Rien à voir avec le flot élégant de ce soir.
On aurait dit qu’avec ce seul regard impitoyable, elle devinait tout de ma vie : quasi quinquagénaire, divorcée, mari qui s’était barré avec une fille plus jeune, et qui avait dû être jolie.
– Mme von Graf n’a pas le temps de saluer ses copines, j’en suis navrée. Faites la queue comme les autres, je vous prie, et saluez-la lorsque vous serez face à elle.
C’était sans espoir. J’étais sur le point de décamper lorsque j’entendis sa voix aux accents graves et lents.
– Hé, Speranza !
Marlo était la seule personne sur terre à me surnommer ainsi. Et moi, à l’époque, je l’appelais Isola.
Elle m’avait reconnue, en dépit du poids des années. Je n’en revenais pas. Elle s’était adressée à moi comme si nous nous étions vues la semaine dernière, faisant signe à la dame dragon de me laisser passer. C’était fou.
J’ignorais alors, tandis que je me penchais vers la table pour l’embrasser, en retrouvant l’effluve de son fameux parfum – un mélange fumé d’encens et de tubéreuse –, que je ne poserais plus jamais les yeux sur Marlo von Graf.
– Dis, ça va, maman ? T’as l’air triste.
C’était Tim. Il vint s’asseoir à côté de moi. Pas si « âge bête » que ça, finalement.
– Tout roule, mon chat. Je vais vous faire à manger sinon vous allez rater votre bus.
Chaque samedi, les garçons avaient cours d’escrime. Leur maître d’armes ne rigolait pas avec les horaires. Et c’était leur père, mon ex-mari, Jon, qui venait les chercher à la fin de la leçon.
– Ce nom, à la radio. Une personne que tu connaissais ?
– Oui. Quelqu’un de mon passé.
– Elle s’est noyée ?
– Il semblerait. Je n’en sais pas beaucoup plus, tu sais.
Tim effleura mon bras de ses doigts.
– Mais ça t’a fait un choc, visiblement.
Une pause. Il reprit :
– C’était quoi, son nom ?
– Marlène. Mais son surnom, c’était Marlo.
Ned était entré à son tour dans ma chambre. Il se vautra sur le lit.
– On va être en retard, maman. On va encore se faire engueuler.
Je me levai.
– Je vous prépare des sandwiches vite fait.
En descendant vers la cuisine, Tim me posa une dernière question.
– Et tu l’as connue quand, cette Marlo ?
– Il y a trente ans.
– Quand tu étais jeune, alors.
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.
– C’est ça, mon chéri. Quand j’étais jeune.
*
Je marchai d’un pas vif jusqu’à la librairie, sans prêter attention à la pluie qui s’installait. Le trottoir inégal épousait la pente ascendante ainsi que les racines opiniâtres des arbres bordant la rue. Sur l’artère principale, le calme s’évanouissait pour laisser la place à l’effervescence du trafic, des passants, des boutiques, des restaurants et des cafés. Tea Rose Books et sa jolie devanture taupe se trouvaient là, nichés entre un salon de thé qui ne désemplissait pas et une épicerie à l’ancienne qui vendait chocolats, confitures, fudge et autres produits raffinés, et dont l’arôme enivrant de café fraîchement moulu s’invitait jusque dans la librairie.
J’espérais surtout que Topaz n’évoquerait pas le décès de Marlo, mais dès que je mis un pied dans le magasin, elle se précipita sur moi, sa bouche formant un O.
– Oh, Audrey, comme c’est épouvantable, comme c’est horrible. On ne parle que de ça.
Topaz, ma patronne, avait la soixantaine avancée. Elle portait ses cheveux ondulés et ivoire jusqu’à la taille, des traits de khôl sur ses paupières froissées et s’aspergeait du parfum Patchouli. Elle dirigeait Tea Rose Books sur Muswell Hill Broadway depuis des années et m’avait embauchée lorsque j’avais emménagé ici avec les jumeaux en 2000. J’aimais travailler avec elle, elle était détendue et optimiste, exactement ce dont j’avais besoin après le divorce.
Je suis allée directement dans la pièce du fond où j’avais mon petit bureau et j’ai ôté mon trench humide. Je n’avais pas beaucoup parlé du passé à Topaz, Dieu merci. Elle ignorait tout de Marlo et moi, de la manière dont nous nous étions rencontrées. Sa réaction était celle, tout à fait normale, d’une libraire face à l’annonce de la mort subite d’un auteur à succès. Bien sûr, nous savions toutes deux que les clients voulant lire House of Sagamor et les autres livres de Marlo commenceraient à affluer.
– C’est tragique. Tu ne penses pas ?
– Oui, dis-je. Tragique.
– Avait-elle des enfants ?
– Je n’en suis pas sûre, mentis-je.
Je savais parfaitement que Laszlo et Marlo n’avaient pas d’enfants.
– Il y avait un nouveau roman en route, j’ai entendu dire, poursuivit Topaz. Je me demande si elle l’a terminé. Quelle tristesse.
Je passai le reste de l’après-midi à ranger et classer, comme d’habitude. Le nez dans les livres. Tout ce que j’aimais.
Personne ne pouvait se douter, dans cette librairie populaire située dans un charmant quartier du nord de Londres, qu’une des libraires, Mrs Dash, la brave et gentille Audrey Dash, qui élevait seule ses deux garçons, avait de temps en temps une aventure, mais discrète, et de plus en plus rarement avec le nombre des années, avait publié un premier roman en 1987, à l’âge de vingt-six ans, qui avait été un bide, et qui était aujourd’hui épuisé. Non, personne ne le savait. Et personne ne connaissait ses liens passés avec Marlo von Graf.
Du moins le pensais-je.
Le décès de Marlo faisait encore la une de l’actualité. On l’évoquait au journal télévisé, dans les journaux, sur Internet. Sa photo était partout. Ce regard sombre, ce visage pâle en forme de cœur.
Cette même semaine, il y eut un appel pour moi à la librairie.
– Audrey, un journaliste veut te parler, dit Topaz, les narines frémissantes d’excitation.
– Un journaliste ? ai-je demandé en levant les yeux de mon ordinateur.
– Au sujet de Marlo von Graf. Apparemment.
Elle me scruta et je restai imperturbable, mais mon cœur s’emballait.
J’allai vers son bureau pour saisir le combiné. Topaz restait derrière moi, les oreilles dressées.
– Allô ?
– Audrey Dash ?
– … Oui…
– Roger Ducey, BBC News. Vous avez été diplômée de l’université de Norwich en 1984 ?
Il s’était sans doute servi de l’annuaire des anciens élèves. C’était facile à trouver en ligne. Et je savais que le patronyme Dash avait été ajouté à celui de Gilmore.
– Oui, répondis-je.
– Donc vous étiez dans la même classe que Marlo von Graf, à l’époque ?
Cela ne servait à rien de le nier.
– En effet.
– Quels souvenirs avez-vous d’elle ? Êtes-vous prête à en parler ?
Je gardai le silence. Il poursuivit :
– Je sais que c’était il y a longtemps, mais vous avez certainement des choses à dire à son sujet…
Oh, oui. Tout un tas. Comment pourrait-il en être autrement ? Je pourrais même écrire un bouquin entier sur Marlo et moi.
Je dis que je n’en avais aucun souvenir. Que j’étais désolée.
Il laissa son numéro, au cas où quelque chose me reviendrait.
– De quoi s’agissait-il ? souffla Topaz.
– De rien, dis-je avec désinvolture.
– Mais il a précisé que ça concernait Marlo von Graf.
Elle semblait déçue.
Je me remis à trier les étagères de Keats, Blake et Shelley dans la section poésie. Je lançai :
– Il faisait son boulot, tout simplement. J’étais à la même université qu’elle, dans les années 80. Mais nous n’étions pas particulièrement proches et je ne m’en souviens qu’à peine.
Des mensonges, des mensonges, rien que des mensonges.
Heureusement, Topaz me ficha la paix. Elle avait de quoi faire. Les clients se ruaient sur les bouquins de Marlo et il fallait gérer les réassorts. Le premier roman, bien entendu, mais les deux autres aussi, Jocasta solitaire et Velours des ténèbres. Je les avais tous lus et relus.
Tout le monde voulait sa dose de Marlo von Graf. D’outre-tombe, elle caracolait en tête des meilleures ventes. C’était pareil dans le monde entier. À la télévision, à la radio, les mêmes questions : mais qu’est-ce qu’elle avait de si particulier, cette romancière ? Pourquoi un tel engouement ?
Je connaissais les réponses par cœur : elle avait su construire un univers reconnaissable et à part, un panachage audacieux d’éléments autobiographiques avec une pincée d’imaginaire baroque. Elle donnait peu d’interviews. On la voyait rarement dans des émissions littéraires. Elle privilégiait les dédicaces en librairie, les rencontres dans des festivals. Elle lisait merveilleusement ses livres devant de larges publics. Elle répondait en personne et à la main à tout son courrier.
Et puis, bien entendu, il y avait son physique. Son style. Sa façon de s’habiller. Sa voix.
– Marlo von Graf… Tu la connaissais, n’est-ce pas ? demanda mon amie Joyce, alors que nous partagions une tasse de thé pendant ma pause de l’après-midi. Je me souviens que tu m’avais parlé de ces années à Norwich.
Joyce était une professeure de yoga de mon âge. Lorsque j’étais revenue vivre à Muswell Hill après mon divorce (j’avais vécu ici, gamine), elle était devenue une alliée fidèle. Elle vivait à Crouch End et je descendais souvent la colline pour la retrouver là-bas, une bonne marche, surtout au retour, pour gravir la pente.
J’approuvai, penchée sur mon Earl Grey.
– Vous êtes restées en contact, toutes les deux ?
– Non. Nous étions assez proches pendant ces années universitaires, puis nos rapports se sont en quelque sorte effilochés.
Je n’avais pas besoin d’être aussi méfiante avec Joyce qu’avec Topaz. Joyce savait à peu près tout de moi. Plus ou moins.
– Comment était-elle ?
– À première vue, on ne la remarquait pas. Tout en noir, dans son coin. Discrète. Mais dès qu’elle t’adressait la parole, tu tombais sous le charme de cette voix. Et de son esprit, de son intelligence.
– Elle avait déjà cette allure, cette élégance ?
– Non. Son « style » est venu plus tard.
Puis Joyce demanda, tandis qu’un groupe d’adolescents bruyants pénétrait dans le salon de thé :
– Et tu avais déjà rencontré son mari ?
Comment lui avouer que Laszlo avait été mon premier amour ?
Cet amour qu’une femme n’oubliera jamais, en dépit de tout ce qu’elle pourrait vivre après ?
Je bottai en touche.
– Euh… Il était à l’université aussi. Mais pas aux ateliers d’écriture. Je crois qu’il étudiait au département des sciences environnementales.
– J’ai vu des photos de lui. Le beau gosse !…
Elle s’esclaffa.
J’esquissai un sourire.
– Oui, il n’était pas mal…
– Ils étaient déjà ensemble alors, à Norwich ?
– Je ne sais plus.
Encore des bobards.
Je savais tout. Par cœur. En 1981, à l’université de Norwich, Laszlo Fernsby en aimait une autre. Follement.
Moi.
*
Le dimanche, je disposais d’un peu de temps libre, car les jumeaux étaient chez leur père jusqu’au soir. Je pouvais faire la grasse matinée, ce qui ne m’arrivait jamais en semaine. Je traînais sur mon canapé à regarder Facebook, à lire un bon bouquin, avec en fond sonore la bande originale de ma jeunesse : Depeche Mode, Tears for Fears, Talk Talk. Les jumeaux se moquaient de mes goûts musicaux, mais j’avais l’impression qu’en dépit des apparences, ces chansons des années 80 leur plaisaient bien.
J’aimais mon quartier vallonné, les petits immeubles de brique rouge de style édouardien, les jardins bien tenus, la vue prodigieuse sur Londres. La maison au coin de Muswell Road et de Coniston Road, où je vivais avec les jumeaux, se trouvait à trente minutes à pied du domicile de mes parents à Shakespeare Gardens, là où j’avais grandi.
Mes propriétaires étaient un couple de retraités distingués qui n’avaient pas eu peur de louer leur logement du dernier étage à une divorcée et sa turbulente marmaille. Les jumeaux partageaient la grande chambre principale et je m’étais aménagé un petit espace rien que pour moi sous les combles. Quand j’étais fillette, Muswell Hill n’avait pas encore le cachet dont il jouissait à présent. Dans les années 60 et 70, on disait que c’était excentré, trop au nord de la capitale, mal desservi par le tube. Aujourd’hui, c’était un faubourg convoité.
Parfois, je fréquentais mon voisin, Andrew. Il était comme moi, divorcé, et il allait sur ses cinquante ans, lui aussi. Nous nous remontions le moral, la plupart du temps autour d’une bonne bouteille de vin, au pub de Fortis Green. Épisodiquement, il nous arrivait de coucher ensemble. Nos ébats n’avaient rien d’extraordinaire, mais je me sentais moins seule dans ses bras. Il était réconfortant et chaleureux. Nous aimions pester à propos de nos ex, nous plaindre de nos insupportables ados, cuisiner un repas à deux.
Andrew débarquait toujours avec un cadeau, ce qui me touchait. Ce dimanche-là, c’était une rose blanche.
Nous préparâmes le déjeuner : mozzarella, tomates et basilic, avec du pain à l’ail. C’est lui qui l’évoqua en premier pendant le repas. J’étais étonnée qu’il ait même entendu parler d’elle. Il n’était pas du genre à lire.
– J’imagine que tu dois vendre des piles de romans de Marlo von Graf depuis la semaine dernière.
Évidemment, c’était le cas.
– As-tu déjà lu ses livres ?
Il haussa les épaules :
– Non. Mais mon ex les a tous dévorés. Elle était accro.
Je lâchai alors :
– Je la connaissais. Nous nous sommes rencontrées à l’université. Nous étions proches, puis nous avons perdu le contact.
Je laissai échapper que je ne pouvais pas m’empêcher de songer à cette mort.
– J’y pense tout le temps. Ça me hante.
Je ne lui ai pas avoué que j’avais regardé une interview de Laszlo, brisé, où il disait qu’elle nageait dans le lac chaque jour, même en hiver. Elle n’avait apparemment aucun problème de santé.
Revoir le visage de Laszlo m’avait bouleversée. Il avait changé en vingt-cinq ans, certes, mais son charme restait intact.
Cette mâchoire tranchante comme un rasoir. Ces pommettes hautes. Ces yeux.
Rien qu’en entendant sa voix, mon passé revenait à moi.
Andrew tentait de me réconforter.
– Qui ne serait pas chamboulé par une si triste nouvelle ?
Puis il demanda :
– Elle était française, non ?
– Franco-suisse. Sa mère était suisse, elle habitait Genève. Je ne l’ai pas rencontrée. Son père, français, vivait à Paris. Je ne le connaissais pas non plus. À l’université, elle utilisait le nom de son père, Tavelle. Son vrai prénom, c’était Marlène. Mais on l’appelait Marlo.
– Alors, d’où vient le pseudo von Graf ? Elle l’a inventé ?
– Je ne sais pas vraiment.
Mais je savais tout. C’était le début du nom de jeune fille de sa mère, von Graffenried. Une ancienne famille suisse originaire de Berne.
La première fois que j’avais découvert son pseudonyme, c’était en 2001, lors de la publication de House of Sagamor. À ce moment-là, j’avais oublié Marlo et mes années universitaires. J’émergeais d’un douloureux divorce d’avec Jon. J’avais quarante ans et j’avais déjà l’impression que ma jeunesse m’avait filé entre les doigts.
Dix ans plus tard, debout devant l’évier de la cuisine aux côtés d’Andrew, je me sentais encore plus décatie. Comment les années avaient-elles pu s’écouler si rapidement ?
– C’est normal d’avoir le cafard, ma douce, déclara Andrew, en nous préparant du café. Parle-moi plutôt de la façon dont tu l’as rencontrée.
– C’était il y a trente ans, lors d’un atelier d’écriture créative, à l’université de Norwich. Nous devions travailler en binôme. Je me souviens de l’avoir regardée en pensant, quelle petite souris timide, en priant pour qu’elle ne soit pas trop barbante.
J’ai ri, avec amertume.
Timide. Barbante. J’étais vraiment à côté de la plaque.
1981
“I’ve been waiting for this moment for all my life”
In the Air Tonight
Phil Collins
Telle une étoile, elle brillait. Comment était-ce possible d’être si belle ? Ces traits parfaits, ces yeux bleu clair, cette finesse, ces jambes interminables, ces longs cheveux blonds. Ce n’était pas facile de côtoyer une personne aussi magnifique, celle qui attirait tous les regards, la fille que tous voulaient rencontrer. Elle alluma une nouvelle cigarette et me demanda d’où me venait la passion des cimetières. J’ai volé une bouffée de sa Dunhill et j’ai tourné mon visage vers l’ange ailé qui nous surplombait, j’ai dit que les cimetières m’inspiraient, que je me sentais étrangement en sécurité à l’intérieur de leurs limites, comme si quelqu’un veillait sur moi, et que je venais souvent ici lorsque j’étais chez mon père. Mes grands-parents paternels étaient enterrés au Père-Lachaise, de l’autre côté, près de la porte du Repos.
À mes yeux, il y avait quelque chose de magique dans ce lieu, cette nécropole en plein cœur de Paris. À mesure que la nuit tombait, le froid s’accentuait, lourd manteau humide qui gagnait du terrain, le vaste cimetière vallonné devenait silencieux et le bruit de la circulation semblait venir de loin, comme si un bâillon avait muselé une capitale saturée par l’heure de pointe. Une brise glaciale faisant bruisser les arbres autour de nous rendait nos doigts encore plus raides. Nous avions délaissé chapeaux, écharpes et gants, frissonnant de la tête aux pieds, mais nous nous en fichions, nous riions, à partager des rasades de vin et une cigarette, à écouter The Magnificent Seven sur son Walkman, à danser au rythme de la mélodie tandis qu’au-dessus de nous se dressait l’immense ange ailé façonné dans la blancheur de la pierre.
Je me demandais si nous reviendrions ici, ensemble, le jour de l’anniversaire de sa mort. Elle dit que nous devrions le faire, nous retrouver là tous les dix ans, au pied de sa tombe, comme symbole de notre admiration pour Oscar, mais dix ans semblaient bien loin, n’est-ce pas ? Nous aurions alors plus de trente ans, peut-être même serions-nous mariées, avec des enfants. Dieu sait où nous vivrions, ce que nous ferions. Eh bien, nous écririons toujours, dis-je avec insistance, et peut-être même serions-nous éditées ? J’étais certaine que la fille solaire publierait un roman avant moi, car je mettais du temps à écrire. Et je ne savais pas sur quoi je voulais écrire, je n’en avais aucune idée, rien ne m’inspirait vraiment. Peut-être que j’écrirais sur elle et moi, sur notre rencontre dans un atelier d’écriture, sur la façon dont on nous avait demandé d’imaginer une histoire autour de Wilde, mais qui voudrait lire ça, ai-je ricané. Elle me rendit mon sourire et, dans le crépuscule, elle semblait rayonner de beauté.
Une voix retentit dans notre direction, nous interrompant, et une torche fut pointée sans ménagement vers nos visages. Un garde. Il nous demanda en criant ce que nous foutions là, les grilles étaient sur le point d’être fermées, nous pensions sérieusement passer la nuit ici ? Nous serions condamnées à une amende si nous osions faire ça, il était temps de filer, sur-le-champ. La silhouette autoritaire qui agitait sa lampe de poche devait être prise au sérieux. Oh, il nous observait depuis un moment, il en connaissait un rayon, des givrées de notre espèce, celles qui fleurissaient comme par miracle sur les tombes à certaines dates, il n’y avait pas trop de monde pour le vieux poète le 30 novembre, mais tous les 3 juillet, il y avait foule sur le tombeau de Jim Morrison, parfois il devait même appeler les flics. Des tarées, des cinglées, rien que ça.
Il nous fit sortir par la porte de la rue des Rondeaux, l’endroit était désormais désert. En nous laissant passer, il lança un dernier quolibet, ça ne servait à rien de venir au cimetière, pourquoi n’allions-nous pas traîner en boîte, à nous éclater avec les vivants, avec des jeunes de notre âge, et de toute façon personne ne se souvenait du vieux poète anglais. Je lui fermai le clapet en lui précisant qu’Oscar Wilde était irlandais et non anglais, qu’il était un immense poète, dramaturge et écrivain, et la fille solaire ajouta qu’il n’était pas vieux, puisqu’il avait trouvé la mort à seulement quarante-six ans. Le garde maugréa, haussa les épaules, les grilles du cimetière se refermèrent derrière nous et, alors qu’il s’éloignait à grands pas dans l’obscurité, elle murmura, quel connard et nous éclatâmes de rire.
Pourtant, deux mois plus tôt, à Norwich, la toute première fois que la fille solaire avait posé les yeux sur moi, lors du cours donné par Professor Malcolm Sebright-Standish – ces fameux ateliers d’écriture qui firent la renommée de l’université, la raison de mon inscription dans ces lieux –, elle ne rigolait pas du tout.
Nous étions une douzaine d’étudiants, assis dans la pièce mal éclairée et basse de plafond du premier étage du département d’« English and American Studies », situé sur le campus. Sebright-Standish, ancien élève de la faculté, aimait visiblement le son de sa propre voix, mais il était fascinant à écouter et à regarder : c’était un grand type efflanqué, frisé et roux, doté d’immenses lunettes en écaille qu’il remettait en place d’un coup de majeur le long de son nez aquilin, et son timbre était grave et râpeux. Son jean élimé épousait ses longues jambes maigres et il portait toujours une cravate et une veste de velours bordeaux poudrée d’une fine couche de pellicules, qui lui donnaient la dégaine d’un lord désargenté. Il nous annonça que pendant cette année nous allions travailler en binôme, nous retrouver deux fois par semaine pour avancer sur nos projets, puis lui faire des comptes rendus bimensuels dans son bureau. La classe entière se réunirait six fois jusqu’aux congés d’été pour prendre connaissance de l’avancée de chaque projet.
Il était là, planté au-dessus de nous, nous sélectionnant au hasard, à scander nos noms. Il m’aperçut en premier, alors que je faisais tout pour me planquer derrière mon épaisse frange brune, et il la vit ensuite, radieuse, blonde, ravissante. Il jeta un coup d’œil à sa liste, ah oui, vous deux, vous ferez une bonne équipe, c’est fait, donc. J’ai bien vu comment elle me dévisageait, ce léger mépris, teinté de pitié, sa moue ironique : moi et elle, quel duo ! Elle m’avait demandé, assez gentiment, et ça m’avait étonnée, dans quel coin du campus je logeais. J’ai répondu Waverly Terrace et elle hocha la tête, oui, elle voyait où c’était, pas de chance. C’était pas terrible, ces blocs de parpaings gris, plutôt sinistre, non ? Elle vivait de l’autre côté, dans des bâtiments plus récents et donc plus convoités, Southern Terrace. Nous n’avions qu’à nous retrouver près de la bibliothèque, la semaine prochaine, disons mardi, aux alentours de dix-sept heures, et nous pourrions nous laisser des messages dans les casiers de la salle de courrier des étudiants au rez-de-chaussée, en cas d’empêchement. J’acquiesçai.
Je me demandais si le professeur avait la moindre idée des futures amitiés ou inimitiés, des alliances et des désillusions qu’il avait nouées malgré lui.
Mai 2011
Muswell Hill
Londres
« Il est absurde de diviser les gens en bons ou mauvais. Les gens sont ou bien charmants ou bien ennuyeux. »
Oscar Wilde
Audrey ! Tu as vu passer ce post sur Facebook ?
J’étais occupée à étiqueter les nouveaux livres et je n’avais lu le SMS de Joyce que bien plus tard.
Non, quel post, où ?
Regarde la page « Fans de Marlo von Graf années 80 ».
Ma gorge se serra quelque peu. Je retournai dans mon bureau et me connectai à mon compte Facebook sur l’ordinateur, tandis que Topaz discutait avec un client. Je trouvai la page assez rapidement.
Anciennes photos de MvG à l’université de Norwich en 1981 avec d’autres étudiants.
Un type dont le nom ne me disait rien avait posté six photos. Elles possédaient toutes une teinte orange et granuleuse, et au début, il m’était difficile de comprendre qui était qui. Elles avaient été prises en classe, je reconnus notre professeur en veste bordeaux (comment s’appelait-il déjà ?) auréolé de ses boucles roussâtres et un groupe d’étudiants assis derrière lui.
Visage pâle, pull noir, cheveux noirs, jean noir, godillots. Elle gardait le menton baissé, toisant l’objectif avec cette défiance tranquille qui la définissait.
Wow, elle a l’air tellement différente, avait posté une fan.
Mais les mêmes yeux, ses beaux yeux ! avait ajouté une autre.
RIP Marlo. Ma romancière préférée.
Je suis inconsolable…
Purée c’est qui la blonde ? avait écrit quelqu’un.
Une déesse inconnue, avait répondu une autre personne.
Et j’étais là, la blonde, nimbée de toute ma perfection. C’en était trop. Je quittai la page Facebook. Je ne pouvais plus faire face à l’ancienne moi.
J’étais encore en train de caresser l’idée d’adresser mes condoléances à Laszlo. Mais nous ne nous étions pas vus, ni parlé, depuis vingt-cinq ans et j’ignorais comment le joindre.
Marlo était retournée à Paris après notre diplôme. J’avais entendu dire qu’elle avait ensuite déménagé à New York, embauchée par un journal prestigieux.
Mon roman, Saute-mouton, était sorti au Royaume-Uni en 1987. J’étais prise dans mon propre tourbillon d’excitation. Des amants, des interviews, des shootings.
Le livre ne s’était pas vendu. Ça aussi, ça m’avait fait mal. Mais je n’étais pas prête à m’avouer vaincue. Je m’étais forcée à garder le sourire, à continuer à séduire, à m’enivrer de sorties.
En 1994, lors d’un gala de charité, j’ai rencontré Jon Dash, mon futur époux. Un banquier couronné de succès. Il semblait être un gars solide et bien établi. Exactement ce dont j’avais besoin pour me poser, enfin. Parce que oui, je voulais des enfants et je souhaitais les avoir rapidement. Jolie demeure à Notting Hill, joli train de vie. Un temps. Hélas, Jon s’est avéré être un partenaire infidèle et colérique. Les jumeaux naquirent en 1997 et nous divorçâmes trois ans plus tard. Fin de l’histoire. À la trappe, l’avenir radieux !
Marlo Tavelle et Laszlo Fernsby faisaient partie de mon passé. J’avais d’autres chats à fouetter, je devais reprendre ma vie en main. Le retour à Muswell Hill, le quartier de mon enfance, m’avait aidée. D’être près de mes parents, aussi. J’avais accepté le poste au sein de la librairie. J’avais poursuivi cette vie, une vie ordinaire, bien loin de la créature mondaine que j’avais été.
Et puis un jour, il y a pile dix ans, en 2001, la livraison d’un nouveau roman était arrivée chez Tea Rose Books. Je me souviens d’avoir ouvert les cartons et remarqué la couverture.
House of Sagamor. Marlo von Graf. Mon pouls s’était accéléré.
Serait-ce… ?
Attends… Pas possible.
J’avais jeté un coup d’œil à la photo de l’auteur sur la quatrième de couverture.
C’était elle. Marlène Tavelle.
Ses cheveux étaient coupés plus court et elle portait une veste en cuir noir incroyablement élégante. Son maquillage faisait ressortir le grain de sa peau laiteuse, ses grands yeux sombres, l’arrondi rouge de son sourire. Elle arborait un petit air arrogant.
Topaz était entrée, et après avoir jeté un coup d’œil au titre, s’était exclamée :
– Ça va être énorme ! Vendu dans quarante pays et un film en préparation.
J’avais lu les textes de présentation au dos de la couverture :
Une œuvre d’une inimaginable audace.
Une histoire sombre et ambitieuse, tissée de secrets de famille et de transgressions, qui se déroule à Paris.
Marlo von Graf a déjà sa propre voix.
Un début fracassant et fascinant.
Un premier roman magistral, à la fois dérangeant et bouleversant.
J’avais posé le livre et j’étais partie calmement dans mon bureau. Il me fallait aller chercher les jumeaux à la garderie. Ils n’avaient que quatre ans à l’époque.
Je me souviens d’avoir ressenti la jalousie infuser dans mes veines comme un poison toxique. Je n’avais rien pu faire pour la combattre.
Cette fille étrange au pull noir.
Celle avec la voix grave et l’accent français.
Celle dont je pensais que personne ne la remarquerait.
Cette fille-là.
Peu de temps après, toujours en 2001, lorsque le livre devint un best-seller, le numéro un des ventes, les articles avaient commencé à pleuvoir sur Marlo von Graf, « le nouveau phénomène littéraire ».
Et c’est ainsi que j’avais découvert le nom de son époux.
Britannique, d’origine hongroise.
Ils s’étaient mariés en 1996.
J’avais failli laisser tomber ma tasse de thé.
Laszlo Fernsby.
*
J’avais du mal à me concentrer sur autre chose que la mort de Marlo. J’étais rivée aux nouvelles, j’avais même ouvert un compte Twitter pour suivre le hashtag #marlovongraf.
L’enterrement tardait. Je me demandais pourquoi. Avait-elle eu un malaise ? Sa mort avait-elle été naturelle ? Je n’osais imaginer ce que Laszlo devait traverser.
Depuis quinze ans, ils vivaient près d’Annecy, dans un chalet situé sur les hauteurs, jouissant d’une vue sur le lac. J’avais aperçu des photos çà et là. Mais c’était difficile de glaner des informations sur Internet. Le couple se drapait dans une grande discrétion et ne postait rien sur les réseaux sociaux. C’était visiblement l’équipe de Marlo qui gérait son compte Facebook. J’ignorais même ce que Laszlo faisait dans la vie, s’il avait un métier. Quand nous étions ensemble, c’était déjà un grand sportif. Il jouait bien au tennis et skiait à merveille. Il aimait aussi le surf, la planche à voile, la natation. Il fallait le suivre.
J’avais eu besoin de temps pour encaisser le fait que mon ex était devenu le mari de Marlo.
Un pincement désagréable. Presque douloureux.
Comment était-ce arrivé ? Quand avaient-ils débuté leur relation ? Où ? J’avais tenté de tout reconstituer. En vain.
Je détestais l’association sonore de leurs deux prénoms qui se terminaient en O. Laszlo. Marlo. Quelle blague ! Je trouvais ça ridicule.
Cela faisait dix ans que je suivais l’ascension météorique de mon ancienne camarade de classe. C’était d’autant plus ironique que je travaillais dans une librairie, et que j’étais donc une des premières à voir arriver ses nouveaux romans. Les lecteurs se jetaient dessus, littéralement.
Je la lisais avec fébrilité, consumée par une alliance de rancœur et d’admiration. Elle était douée. On ne pouvait pas faire autrement que de dévorer ses livres d’une traite, d’être secoué par ses thèmes souvent troublants.
Ma mère, comme tant d’autres, était tombée amoureuse de sa plume, en dépit de sa noirceur. Je ne lui avais pas dit que nous nous connaissions, Marlo et moi. Elle ne faisait pas de lien entre la Marlène que j’avais fréquentée en 1981 et la célèbre romancière. Ni avec ce Laszlo qui avait pourtant été mon petit ami à l’époque, et qui était devenu l’époux de Marlo.
Maman n’avait plus tout à fait sa tête. Parfois, comme dans ce cas, ça m’arrangeait.
J’étais rongée par la jalousie. Non seulement à cause du succès littéraire de Marlo, mais parce qu’elle avait épousé l’homme que j’avais tant aimé.
Comment avouer un sentiment pareil, même à sa propre mère ?
Maman me disait souvent que je devrais proposer à Topaz d’inviter Marlo von Graf à Tea Rose Books pour une dédicace.
Je lui répondais invariablement que Topaz avait déjà demandé plusieurs fois à son éditeur, mais qu’on lui disait que son programme était trop chargé. Ils croulaient sous les sollicitations.
Depuis la disparition de Marlo, maman s’était mise à relire religieusement ses trois romans. C’était sa façon à elle de lui rendre hommage.
– Il y avait un livre en cours, j’en suis certaine, me dit-elle un matin, alors que je passais la voir. Je me demande s’il sera un jour publié.
Papa était en train de jardiner, son occupation préférée depuis sa retraite. Il était plus alerte que maman, mais les livres et la littérature n’étaient pas son fort. Ses hobbys à lui, c’étaient le cricket et les courses hippiques. Il ne se souvenait sans doute plus de mes liens anciens avec Marlo et Laszlo.
J’étais chez mes parents quand je reçus l’appel, ce matin-là. Je passais souvent les voir, surtout depuis que maman perdait un peu la boule. J’aimais bien retrouver la maison blanche à colombages dans laquelle j’avais grandi. Shakespeare Gardens semblait figé dans le temps, immuable et tranquille.
Le numéro sur mon portable venait de l’étranger. Aucune idée de qui cela pouvait être. Une livraison de livres, sans doute ?
Je sortis dans le jardin.
– Bonjour, vous êtes Audrey Gilmore ?
Un fort accent français.
On m’appelait rarement Gilmore.
– C’est bien moi.
– Vous habitez bien 23 Muswell Road, à Londres ?
– Oui… mais…
– Votre date de naissance est bien le 28 septembre 1961 ?
– Je confirme, mais qui êtes-vous, s’il vous plaît ?
– Je suis notaire à Annecy, en France. Maître Clément Bardey. Vous allez être contactée rapidement par l’agent de Mme Marlo von Graf.
Un silence.
– Mais… ? Pourquoi ? ai-je articulé.
– C’est à propos du testament de Mme von Graf. Mon anglais est exécrable, je suis navré. Vous allez devoir venir à Annecy prochainement. L’agent vous expliquera mieux que moi. Il s’appelle Sam Needle. Il va vous appeler.
Et sur ce, le notaire raccrocha.
Je restai hébétée à regarder mon père tondre la pelouse consciencieusement.
Avant que je puisse avoir le temps d’absorber tout ce que l’homme m’avait dit, mon téléphone sonna de nouveau. Un numéro anglais, cette fois.
Lorsque je décrochai, une voix masculine et agréable se fit entendre :
– Bonjour, je suis Sam Needle. Je pense que vous attendez mon appel.
Je m’éloignai du vrombissement de la tondeuse de papa.
– Tout à fait. Je ne comprends rien…
– Ne vous inquiétez pas. Je vais vous expliquer. C’est un bon moment pour vous parler ?
– Oui.
Il s’éclaircit la gorge.
– Je représente Marlo von Graf. Elle est décédée la semaine dernière, vous devez être au courant.
J’ai dit que oui, je savais.
– Vous êtes mentionnée dans son testament. Le notaire a dû vous en informer.
Déconcertée, je gardai le silence.
Il poursuivit :
– Ce serait bien que vous puissiez venir à Annecy, où je me trouve actuellement. Le notaire souhaiterait lire le passage vous concernant en votre présence. Est-ce possible pour vous ?
– Annecy ?…
– Oui. C’est près de là où vivait Marlo von Graf. Vous êtes à Londres, je crois ? Il y a un vol direct pour Genève, puis un train. Ou alors vous pouvez emprunter l’Eurostar et changer à la gare de Lyon pour un autre TGV.
Je marmonnai quelque chose à propos de mes enfants et de mon boulot.
– Vous ne passerez qu’une nuit sur place. Un voyage rapide.
J’ajoutai, un peu gênée, que mes finances étaient restreintes en ce moment. Il dit qu’il comprenait. Qu’il pourrait m’aider.
– Vous vous êtes connues à l’université, c’est ça ?
Lui aussi, il avait fait ses recherches en ligne.
– En effet. C’était il y a longtemps.
– Mais vous comptiez visiblement pour elle, car vous figurez dans ses dernières volontés.
Qu’y avait-il dans ce testament, bon sang ? Et en quoi ça me concernait-il ?
1981
“I’m a romantic fool”
Echo Beach
Martha and the Muffins
Sa façon de jouer avec ses cheveux, de jeter ses mèches en arrière, une lionne, de balayer la pièce avec ce regard clair et triomphant de fille qui est parfaitement consciente qu’elle est la plus belle, de loin, que personne ne peut rivaliser avec cette perfection, cette ligne, ce port de tête, ce sourire. Elle me dit : Oscar Wilde ? À part son unique roman, Le Portrait de Dorian Gray, elle ne savait pas grand-chose sur lui, elle me l’avoua d’emblée, sans honte, naturellement, avec ce grand sourire à la fois agaçant et irrésistible. Comme si elle se doutait déjà que dans ce binôme si mal assorti que nous formions, celle qui se donnerait un mal de chien, ce serait moi. Elle, la princesse, se reposerait sur moi, parce que ça devait se lire sur mon visage, du moins le croyait-elle : la soumission, la timidité. J’avais dû être, selon elle, le genre de fille harcelée à l’école, celle que personne n’invitait aux soirées pyjama, celle à qui on distribuait des croche-pattes à la cantine, celle qui faisait tapisserie.
Elle me pressa de questions : d’où venait cet accent français, pourquoi ma voix était-elle si grave, quel était le nom de mon parfum, pourquoi le choix de ces fringues noires ? J’ai ce pouvoir, depuis toujours, d’inventer des histoires, de jouer de cette intensité qui met certains mal à l’aise. C’était presque trop facile de lui faire gober des trucs à dormir debout à propos d’une fille unique, adolescente neurasthénique ballottée entre un père parisien trop autoritaire et une mère genevoise négligente qui ne pouvaient plus se piffrer, et les quatre cents coups par lesquels je m’étais vengée dès que j’avais appris comment le faire. À mesure que mon monologue s’allongeait avec force détails de mes frasques, ses yeux s’arrondirent (dois-je préciser qu’ils étaient d’un turquoise insupportable, le genre qui déclenche passions, guerres, folies ?). Elle me regardait différemment à présent, avec une sorte de considération, ce qui me divertit.
Nous étions assises toutes deux au « Buffet », l’endroit du campus où tout le monde passait à un moment ou un autre, pour un thé, un café, un muffin, on y croisait autant les professeurs que les étudiants. C’était une morne fin d’après-midi d’octobre, les étudiants faisaient leurs courses à la supérette, traînaient devant l’Union House, en attendant l’ouverture du pub. Sur ce lugubre campus de béton, c’était lors de moments comme celui-ci que je ressentais le manque des deux villes où j’avais grandi, Genève et son lac, Paris et ses lumières. Avec un sourire narquois, la fille solaire me demanda ce que je foutais là, comment la modeste ville de Norwich pouvait soutenir la comparaison, et en toute franchise, en baissant les yeux vers ses doigts fins, ses ongles parfaits, je ne savais pas quoi lui répondre. J’ai fini par rebondir sur Sebright-Standish, ses ateliers de création littéraire : oui, j’étais venue pour ça, j’en avais beaucoup entendu parler, il n’y avait rien de pareil en France, ni en Suisse, en ce début des années 80.
Le faisceau turquoise se balada sur mon visage, accompagné d’un rictus contrarié, comme si je lui avais dérobé quelque chose, ah, toi aussi tu écris, murmura-t-elle, et je répondis du tac au tac que toutes les personnes dans notre cours s’étaient sans doute inscrites pour ça : écrire et être publiées un jour. Elle hocha la tête, oui, j’avais vraisemblablement raison, elle, c’était son but numéro un : écrire, publier, devenir célèbre. Devenir célèbre, répétai-je. Elle poursuivit : devenir une romancière connue dans le monde entier, c’était son rêve, et en la regardant je vis qu’elle était tout à fait sérieuse. Et toi, me demanda-t-elle, mais pour rien au monde je ne lui aurais avoué qu’écrire, c’était déjà ma vie. C’était déjà ce qui me permettait de tenir, c’était ma béquille, mon échappatoire, ma bouée de sauvetage, ma raison d’être, mon tout. Je marmonnai que je tenais un journal, que j’avais pondu quelques nouvelles, mais que je n’avais pas prévu d’en faire mon métier, je visais plutôt celui de journaliste et mon rêve à moi, c’était de vivre et travailler à New York.
Elle m’écoutait distraitement en enroulant une mèche de ses cheveux autour de ses doigts, je crus comprendre qu’elle s’ennuyait et je passai à autre chose : Oscar Wilde. Le professeur nous avait demandé d’écrire sur lui, et il avait été clair lors de ses premiers cours. Il ne nous demandait pas de rédiger un mémoire scolaire et assommant, il insistait là-dessus : c’étaient nos univers, nos imaginaires qui l’intéressaient, pas ce qui s’était réellement passé, pas les faits. Il fallait avant tout nous souvenir que la magie de l’écriture, c’était de se servir de la vérité pour tisser du faux, qui serait le portrait craché du vrai.
Oh, mon très cher professeur Sebright-Standish, vous ne vous doutez donc pas que certains d’entre nous (pas tous…) savent déjà le faire ?
Mai 2011
Lac d’Annecy,
France
« La vie n’est qu’un mauvais quart d’heure composé de moments exquis. »
Oscar Wilde
Sam Needle était venu me chercher à la gare d’Annecy.
– Comment faire pour vous reconnaître ? lui avais-je demandé.
– Impossible de me rater. Un mètre quatre-vingt-quinze, natif de la Barbade, bouc, boule à zéro.
Il avait été facile à repérer au bout du quai. Il ressemblait davantage au manager d’une rockstar ou d’un joueur de football qu’à celui d’un écrivain, mais que savais-je des agents littéraires, de toute façon ?
– Vous avez fait bon voyage ?
Je répondis par l’affirmative en me gardant bien de lui avouer que je n’avais pas quitté le Royaume-Uni depuis des années. Je ne souhaitais pas passer pour la cruche qui ne s’aventurait pas hors de la périphérie de son quartier, mais au fond, c’était ce que j’étais devenue.
Depuis dix-sept ans, avec l’Eurostar, c’était rapide et pratique de se rendre à Paris. Avant, quelle galère ! Et je pensais, tout en prenant place à côté de Sam Needle dans le taxi, à ce périple insensé effectué en plusieurs trajets de car, de Norwich à Paris. Avec Marlo.
C’était en 1981. Nous avions décidé sur un coup de tête d’aller voir la tombe de Wilde au Père-Lachaise, le 30 novembre, jour anniversaire de sa mort. C’était un lundi, et évidemment, nous n’étions pas en vacances, mais nous avions réussi à rallier à notre cause ce grand échalas roux, notre professeur, dont le nom composé m’échappait.
Il avait applaudi notre initiative. Le voyage, bon marché mais interminable, avait duré plus de trente heures, aller-retour. Le car avait pris le ferry pour traverser la Manche. Mais nous avions vingt ans et tout était possible, alors.
Je n’avais jamais mis les pieds dans ce cimetière, elle oui. Ses grands-parents y reposaient. Je me souviens que nous nous étions fait virer par un garde à la tombée de la nuit.
– Vous avez pu vous débrouiller avec vos enfants et votre boulot ? me demanda Sam Needle, interrompant le flot de mes souvenirs.
Droit devant, le lac dans toute sa splendeur. D’un bleu azur, il miroitait au soleil.
Elle s’était noyée dans ce lac. Dans ces eaux-là.
J’avais du mal à parler, tout à coup.
Je bafouillai quelque chose à propos de ma sœur qui me donnait un coup de main avec les jumeaux et de la compréhension de ma patronne. « Compréhension » était sans doute un euphémisme, car lorsque j’avais confié à Topaz la véritable raison de mon voyage en France, elle m’avait regardée avec émerveillement, les larmes aux yeux, manquant de me prendre dans ses bras : « Reste aussi longtemps que tu le souhaites, ma poulette, je m’occupe de la librairie ! »
– Le notaire nous attend, ce n’est pas loin, précisa Sam Needle. Vous êtes déjà venue dans la région ?
– Non, jamais.
– Je crois que vous n’étiez plus en contact avec Marlo ?
– Effectivement. J’étais allée à une de ses dédicaces, il y a quelques années à Londres, mais nous n’avions pas discuté longtemps. J’imagine que tout ceci est un choc pour vous.
Son visage se durcit.
– Un choc terrible, bien sûr, mais surtout pour ses parents, son mari.
Puis il ajouta :
– Je crois que vous avez connu Laszlo dans le temps ?
– Oui, à Norwich…
Je m’arrêtai là.
C’était impossible, en quelques minutes, de lui parler de ma relation avec Laszlo.
L’incandescence, la passion.
Tout ce que je savais, c’était que depuis que j’avais découvert que Laszlo avait épousé Marlo je n’avais cessé de penser à lui. Il avait ouvert malgré lui une vanne d’émotions et de souvenirs. Et d’obsessions.
Ça faisait dix ans que Laszlo me trottait dans la tête. J’avais été à l’affût de toutes les informations possibles les concernant, lui et Marlo. Je traquais leurs moindres pas en ligne, maudissant le fait qu’ils restaient si discrets. Pourquoi n’avaient-ils pas eu d’enfants ? Un choix, ou autre chose ?
Pendant mon trajet du jour, je m’étais demandé si j’allais finir par le revoir, ici, dans ces circonstances dramatiques. Comment réagirait-il à ma venue ? Lui avait-on appris que je figurais dans le testament de sa femme ? Avait-il été aussi surpris que moi ? Savait-il pourquoi ?
Il faisait bon en cette après-midi de mai et les gens flânaient en bordure du lac.
– Comme c’est beau ! m’exclamai-je.
– Elle adorait cet endroit, murmura Sam.
Il semblait si triste, soudainement.
La voiture s’arrêta devant une bâtisse grise. Sam paya le taxi, saisit mon sac dans le coffre, et nous entrâmes. La dame à la réception lui demanda d’attendre et nous allâmes nous asseoir.
Je remarquai que Sam regardait autour de lui, vérifiait qui d’autre était avec nous dans la pièce.
Il se pencha vers moi.
– Le décès de Marlo a entraîné un vif intérêt de la part de la presse. Je m’en occupe. Mais ça rend les choses encore plus difficiles pour Laszlo et pour les parents de Marlo.
– Que voulez-vous dire ?
– Vous avez dû vous demander pourquoi elle n’a toujours pas été enterrée plus d’une semaine après sa mort.
– Oui. Je me suis posé la question.
– Une enquête a été ouverte. Une autopsie est en cours à Grenoble. Les résultats vont arriver d’un instant à l’autre. C’est ce qui retarde les obsèques. Et il y a ces jours fériés de mai en France. Ça rend l’ensemble du processus encore plus long.
– Je suis désolée d’entendre ça, murmurai-je. Ça doit être épouvantable pour Laszlo.
– En effet, dit-il, ses yeux bruns plongés dans les miens.
– Mais… mais que s’est-il passé exactement ? Pourquoi s’est-elle noyée ?
Avant qu’il puisse me répondre, un homme en costume vint nous chercher. Maître Clément Bardey. Il nous demanda de le suivre à l’étage.
Alors que je montais les escaliers, mon esprit était en ébullition.
Une autopsie. Une enquête.
*
Nous nous installâmes dans un bureau dont les fenêtres donnaient sur une cour intérieure. Clément Bardey ouvrit un dossier pour en extraire une chemise. Puis il me pria de lui montrer une pièce d’identité. Je lui donnai mon passeport.
Il commença à parler à toute vitesse en français, mais Sam l’interrompit : il traduirait ses propos pour moi.
L’extrait me concernant provenait du testament de Marlène Tavelle, épouse Fernsby, dite « Marlo von Graf ».
Je n’arrivais toujours pas à comprendre pourquoi je figurais dans son testament. À Norwich, nos rapports avaient été entachés par la rivalité. Nous n’étions plus proches depuis de longues années.
Pourquoi moi ?
J’allais enfin le savoir.
Le notaire me tendit une chemise, je l’ouvris et mes yeux se posèrent sur une phrase en français que je ne parvins pas à déchiffrer. Il prononça quelques mots que Sam traduisit pour moi :
– La traduction anglaise figure sur la deuxième page.
Je tournai la feuille pour la découvrir.
S’il m’arrive malheur, je demande que le manuscrit en cours soit remis sous scellés et en main propre à Audrey Gilmore, née le 28 septembre 1961 à Londres. Audrey Gilmore seule, et personne d’autre, devra le lire dans une pièce sous la surveillance de mon agent Sam Needle, et sans téléphone portable, ni stylo, ni appareil photo. Le manuscrit ne pourra pas être sorti de cette pièce. Audrey Gilmore, seule, décidera de la suite ou non à donner au texte. Elle pourra le conserver.
Avril 2011. Je soussignée, Marlène Fernsby, alias Marlo von Graf, née le 3 août 1961 à Paris.
Je repliai la feuille, sentant le regard des deux hommes sur moi.
J’étais incapable de prononcer le moindre mot.
Je glissai le papier vers Sam afin qu’il en prenne connaissance. Je scrutai son visage. Il ne dit rien non plus, mais le regard qu’il posa sur moi était devenu interrogateur.
Le notaire me demandait à présent de signer et de dater un document. Je m’exécutai.
Nous nous retrouvâmes ensuite, Sam et moi, devant l’immeuble. Je voyais à quel point il était perplexe et à court de mots.
Il fit un geste vers un café voisin, portant toujours mon sac.
– Je prendrais bien un verre, admit-il enfin.
Il était cinq heures.
– Bien entendu, dis-je. Et moi de même.
L’endroit était tranquille. Nous commandâmes deux verres de vin.
Sam n’arrêtait pas de caresser son bouc, tout en m’observant.
– Je n’ai pas tout saisi à propos du testament. Quelque chose m’échappe.
Je souris.
– Idem.
– Avez-vous remarqué la date sur la partie vous concernant ? demanda-t-il.
– Oui. Le mois dernier. C’est tout récent.
Notre vin arriva et nous trinquâmes.
– À Marlo.
– Au livre de Marlo, ajoutai-je.
Nous sirotâmes en silence.
Il y avait un élément concernant le processus d’écriture de Marlo qu’il souhaitait partager avec moi.
– La mention « sans téléphone portable, ni stylo, ni appareil photo », ça ne m’étonne pas du tout d’elle. Elle ne m’a jamais laissé, ni aucun de ses éditeurs, lire ses livres pendant qu’elle les écrivait. Elle était complètement paranoïaque à l’idée d’envoyer ses manuscrits via Internet. Je n’avais le droit de les lire qu’une fois qu’elle avait terminé. Ensuite, seulement, ses éditeurs pouvaient en prendre connaissance.
– Donc, je suppose que vous ne savez rien de ce nouveau livre ?
– Rien du tout, admit-il.
Nous nous regardâmes.
– Et ce que je ne comprends absolument pas, dit-il, c’est ce que vous avez à voir avec tout ça.
Je l’observai, me sentant impuissante.
– Il y a un autre problème, poursuivit-il. Son ordinateur. Il va falloir que je puisse avoir accès à ses fichiers afin d’obtenir le manuscrit pour vous. J’ignore combien de temps ça pourra prendre.
Autour de nous, le café devenait plus bruyant. Les clients venaient déguster un verre en fin de journée.
– Vous savez, déclara Sam Needle en avalant une gorgée de vin, vous allez peut-être devoir rester ici plus longtemps que prévu.
1981
“Don’t touch me please, I cannot stand the way you tease”
Tainted Love
Soft Cell
Seigneur, comme la nuit tombe tôt ici, si tôt, à enclaver les structures carrées et trapues de Waverly Terrace d’un crépuscule humide à un point qu’il paraît tangible, alors que je me rends compte, agacée, que j’ai déjà épuisé toute ma réserve de pièces de cinquante pence pour appeler chez moi. Je hais ce recoin obscur qui pue les pieds, là où se trouve la cabine téléphonique, au fin fond du couloir plein de courants d’air entre les bâtiments C et D, là où ceux qui passent peuvent tout entendre. Je parle français à mes parents, ce qui me sauve. Zéro pièce, pas d’appel possible, je reviens alors sur mes pas, retour vers la cuisine commune du bâtiment C où quelques étudiantes sont déjà en train de préparer le repas du soir à dix-sept heures. Ça non plus, je ne m’y fais pas, mais étant donné que rester dans ma chambre me donne envie de me pendre, je prends mon courage à deux mains pour rejoindre Rachel et Ann qui s’activent devant les fourneaux, un torchon jeté sur l’épaule. Elles sont gentilles et me saluent.
Je sais bien que je suis la bête curieuse du troisième étage, celle avec l’accent français, celle qui n’a pas encore trouvé sa bande de potes. Rachel vient de Glasgow et j’ai un peu de mal à la comprendre, Ann, elle, est de Liverpool, et c’est plus facile, j’ignore pourquoi. Elles me proposent de partager leur hachis parmentier. Alan passera plus tard, me dit Rachel en rougissant derrière ses lunettes. J’avais tout de suite compris, et je n’étais pas la seule, en voyant Rachel et Alan côte à côte pour la première fois, qu’ils allaient passer le reste de leur vie ensemble, se fiancer, se marier, avoir des enfants et tout le tralala, alors qu’ils ne se connaissaient que depuis le début des cours. Ainsi va la vie.
J’avais été au pub du campus plusieurs fois avec Carla, ma voisine de couloir qui écoutait Bowie sur sa stéréo jusqu’à l’aube, une fille osseuse et blafarde aux lèvres mauves. Elle disait qu’il fallait se trouver un mec dans les premières semaines, voire deux mecs, c’était obligé, il fallait se bourrer la gueule et y aller gaiement. Je la regardais faire, elle absorbait les pintes les unes après les autres à une vitesse hallucinante, son sourire s’allongeant vers le haut comme celui du Joker, et il y avait toujours un gars aussi soûl qu’elle pour tenter une approche.
Ce fut pendant une de ces soirées au pub que je l’aperçus pour la première fois. Il était entouré, mais c’était lui qu’on voyait, d’ailleurs il fallait bien le dire : on ne voyait que lui, l’œil s’arrêtait, se bloquait sur lui. Pourquoi ? Il n’était ni plus grand ni plus baraqué qu’un autre, ses cheveux n’attiraient pas spécialement la lumière, il n’était pas vêtu de façon surprenante, juste un jean et un blouson noir, et pourtant, il m’était impossible de le lâcher des yeux. Il me fallait suivre chacun de ses gestes, je ne pouvais pas faire autrement : il s’était levé pour aller commander au comptoir (mon regard rivé à ses fesses), passant ses doigts dans sa mèche pour la remettre en place, et je me suis dit, attends, il se passe quoi, là, enfin ?
Il ressemblait à un éblouissant Tadzio, celui de Mort à Venise, cette glorieuse apparition, mais moi, je ne pouvais en aucun cas être perçue comme le vieil Aschenbach avec sa teinture capillaire qui coulait le long de ses tempes moites : j’étais une fille en pâmoison, assise à proximité, se demandant comment se faire remarquer. Puis Carla s’était penchée en avant, exhalant son haleine chargée de bière en murmurant, tout le monde le veut, lui, laisse tomber. Pourtant, il n’y avait pas de femme pendue à son bras, j’avais beau chercher, je n’ai rien vu. J’avais ensuite croisé « Tadzio » plusieurs fois sur le campus, toujours seul et toujours pressé, marchant à toute vitesse avec de longues enjambées, le col de son blouson remonté contre le vent glacial qui s’engouffrait à travers les dalles de béton perdues dans la campagne anglaise. Comment s’appelait-il ? Aucun moyen de le savoir, j’avais demandé à Carla qui avait haussé les épaules. Il restait mon Tadzio, ma flamme secrète, mon béguin, mon crush.
Le hachis parmentier fumant trône sur la table, embaumant la cuisine de son odeur réconfortante, et je m’apprête à me régaler avec le même entrain que Rachel, Ann et Alan, lorsque le visage de ce dernier se fige. Sa bouche reste béante (laissant entrevoir un truc pas encore mâché, très peu ragoûtant) et il manque de s’étrangler, devenant pivoine. Je me retourne en suivant son regard pour découvrir, estomaquée, la fille solaire, oui, elle, enveloppée d’un long manteau blanc – mais enfin qu’est-ce qu’elle fout là ? –, debout, avec la pose assurée d’un mannequin, une hanche plus haute que l’autre, une épaule avancée, l’autre effacée, un sourire tranquille aux lèvres.
Elle me cherchait, on lui avait confirmé que je vivais au C, elle était venue rendre visite à une amie qui logeait au K, elle s’était dit qu’elle passerait me saluer. Comme ça, nous pourrions avancer sur notre projet. Prise de court, je lui demande si elle veut goûter au hachis parmentier de Rachel et Ann, tandis que les autres la dévorent des yeux, ébaubis. Pourquoi pas, dit la princesse en ôtant son manteau blanc d’un geste fluide, puis elle se glisse à nos côtés, simples mortels que nous sommes.
Mai 2011
Lac d’Annecy
« Il n’y a pas de péché sinon la stupidité. »
Oscar Wilde
– Je vous ai réservé une chambre à l’hôtel du Château, en centre-ville. Mais je pense qu’il va falloir annuler votre train du retour demain, le remettre à un peu plus tard. »
Extraits
« Rappelez-vous ceci. Nous ne choisissons pas nos romans. Ce sont eux qui nous choisissent. Parfois, ils viennent à nous dans les heures les plus sombres. Ils frappent à la porte de notre effroi, de notre chagrin et de nos péchés. Ils prennent possession de nous. Ils nous asservissent. Ils sont écrits avec nos larmes et notre sang. Et quelquefois, notre joie. »
« Se retrouver face à cet homme par qui tout à commencé. Non pas le premier baiser, le premier flirt, la première amourette, mais celui qu’on oubliera jamais. Celui qui a embarqué votre coeur dans des montagnes russes à n’en plus finir. Celui qui vous a rendue folle. Folle d’amour. Celui qui vous a fait rire, pleurer, vibrer, vivre un kaléidoscope d’émotions. Celui dont le moindre regard vous liquéfiait. Celui-là. Cet homme-là. »
« Les romans naissent souvent d’un tourment. D’une blessure originelle. De quelque chose qui suinte. Je pense qu’on ne peut pas écrire si on est heureux, serein, équilibré. Dans ce cas on écrit des livres légers, faciles à oublier. Ce qui ne m’intéresse pas. »
À propos de l’autrice
Tatiana de Rosnay © Photo DR
Tatiana de Rosnay est l’auteure d’une vingtaine de livres dont Elle s’appelait Sarah, Manderley forever, Poussière blonde, traduits en trente langues et à l’origine de nombreuses adaptations cinématographiques. (Source : Éditions Albin Michel)
Compte Instagram de l’autrice
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