
En deux mots
Invité par une éditrice à écrire sur un lieu fondateur, Julien Sandrel choisit Naples — ville de ses ancêtres italiens qu’il n’a jamais connus. Il part avec ses deux frères sur les traces de leur arrière-grand-mère Pasqualina. Une enquête familiale, un voyage fraternel, une quête d’identité. Et un livre qui change quelque chose, durablement.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
« Ce besoin vital de se rassembler »
Julien Sandrel, l’auteur de «La Chambre des merveilles», publie son neuvième livre. Mais cette fois, ce n’est pas un roman. Plus de personnages pour se cacher. Plus de fiction pour amortir le choc. Juste lui. Et ses frères. Et ses fantômes. Et Naples. Bouleversant.
Comment naît un livre ? Si nous avons abordé le sujet lors des soirées partagées avec Julien Sandrel au printemps 2025, à l’occasion de la session du Jury du Prix Jean Anglade qui a couronné La Particule de Nadine Luton-Walter, nous n’avons pas imaginé le scénario qui a mené à la naissance de ce récit intime. En l’occurrence, il aura fallu qu’une éditrice, Debora Kahn-Sriber, ait l’idée d’une nouvelle collection, à la lisière de la fiction, qui permet aux auteurs de revenir sur les lieux de leur enfance, de leur histoire familiale, de leurs racines. Un projet baptisé « Paradis perdu » qu’elle a expliqué à la réalisatrice Lisa Azuelos, sa demi-sœur. Cette dernière, qui avait adapté au cinéma La Chambre des merveilles, a alors songé à demander à Julien Sandrel si Debora pouvait le contacter.
Et lorsque la conversation a lieu, il lui dit qu’il a très envie de partir à Naples. D’essayer de trouver la tombe de son arrière-grand-mère. L’éditrice ne tergiverse pas : « Si tu décidais de te lancer dans ce projet, moi j’adorerais lire ton enquête familiale. Quoi que tu trouves, d’ailleurs. J’aime beaucoup l’idée de ne pas savoir à l’avance… Sacré suspense ! » Il finira par accepter. Même s’il comprend qu’il va falloir ouvrir la porte de l’intime. « Moi, en tant que sujet. Moi, mis à nu. »
Avant le voyage, il y a l’enquête. Reconstituer l’arbre généalogique. Remonter le fil. Tout part du grand-père, Pascal, né à Hyères en 1929, « de parents italiens venus en France quelques années plus tôt pour fuir la misère de Naples. Il était le septième enfant d’une fratrie de neuf. Une famille pauvre, dont les enfants n’ont eu d’autre choix que de travailler dès l’âge de douze ans, et dont les prénoms ont tous été francisés. Carmela devient Marie. Raffaele devient Raphaël. Pasqualina et Francesco se muent en Pascaline et François. Effacer les sonorités. Gommer l’origine. Survivre. »
C’est sa tante Elvire qui détient la clé. Dans un petit carnet, elle a soigneusement consigné quelques fragments de cette branche napolitaine oubliée. Des informations qui vont se révéler précieuses. Décisives, même.
Julien Sandrel décide d’associer ses deux frères à l’aventure. Avec l’accord de son éditrice, le livre raconterait leurs premières vacances ensemble à Naples. Trois frères, une ville inconnue, des fantômes à apprivoiser. Ce n’est plus seulement une enquête familiale. C’est un retour aux sources qui devient, chemin faisant, une exploration de ce qui fonde une famille, un individu, une identité.
Julien Sandrel ne triche pas. Il raconte la honte sociale transmise par son grand-père –« Être italien, et surtout napolitain, pour mon grand-père, c’était tout simplement honteux » –, les surnoms, les préjugés d’une époque qui résonnent douloureusement avec le présent. Il avait déjà effleuré ces thèmes dans Grazie, Merci, Thank You, mais à travers des personnages fictifs. Cette fois, le filtre a disparu. L’introspection est frontale.
Le style, lui, reste fidèle à ce qu’on aime chez cet auteur : fluide, rythmé, habité. Des phrases qui avancent vite. Des images qui restent. Une émotion qui ne se force jamais et qui n’en est que plus juste. Le récit mêle humour discret et profondeur sincère, autodérision et gravité, souvenirs d’enfance et réflexions sur la transmission. On pense à La Carte postale d’Anne Berest — Sandrel lui-même fait la comparaison, avec une modestie qui sonne vraie.
Et puis il y a Naples. Vivante, bruyante, généreuse. La famille retrouvée, les retrouvailles inattendues, les fantômes convoqués sur les tombes et dans les ruelles. Le récit se referme sur une scène magnifique : trois frères attablés sous des guirlandes lumineuses, un verre de limoncello à la main, qui se disent enfin « je t’aime ». « Dans notre famille, on a du mal à se dire qu’on s’aime. Alors on ne se le dit pas. On part du principe que c’est évident. » Mais ce soir-là, les mots viennent. Et ils changent quelque chose.
Avec ce neuvième livre, Julien Sandrel accomplit quelque chose de nouveau. Parlant de Pasqualina, son arrière-grand-mère, il écrit : « Je ne peux m’empêcher de penser qu’écrire son nom dans un livre, c’est aussi une façon de la rendre un peu immortelle. » Au fond, cela compte pour tous les siens. Et c’est ce qui est bouleversant. Il touche à quelque chose d’universel, cette quête de savoir d’où l’on vient pour mieux comprendre qui l’on est. Et parce que Julien Sandrel, en osant enfin le « je », en avouant qu’il écrit sous pseudonyme, nous offre peut-être son livre le plus personnel. Et le plus beau.
Ce livre inaugure la collection « Paradis perdu » — et il en est l’archétype parfait. Deux autres voix prendront le relais : On n’écrit pas sur le bonheur de Camille Anseaume, et Sur la plage, abandonnée de Lisa Azuelos — la même Lisa qui a tout déclenché. Le monde est petit. La littérature aussi, parfois. Et c’est tant mieux !
Mes frères, nos fantômes et moi
Julien Sandrel
Éditions Charleston, coll. « Paradis perdu »
Récit
200 p., 18,90€
EAN 9782385295011
Paru le 02/04/2026
Version audio
Lu par Damien Le Délézir et par Julien Sandrel pour le dernier chapitre.
Où ?
Le roman est situé en France, à Nice, Hyères Aigues-Mortes et Paris, ainsi qu’en Italie, à Naples, Ischia, Pompéi. On y évoque aussi un voyage à New York.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Julien Sandrel n’a jamais mis les pieds à Naples, berceau de sa famille. Entre les images de carte postale – soleil, dolce vita et pasta – et les récits de son grand-père, marqués par la pauvreté et le déracinement, l’Italie reste pour lui un puzzle incomplet.
Accompagné de ses deux frères, il part à la recherche de la tombe de son arrière-grand-mère, Pasqualina… pour comprendre enfin l’empreinte que cette histoire familiale italienne a laissée en lui. Il est loin d’imaginer à quel point ce voyage à Naples va changer sa vie.
À travers ce premier récit intime, Julien Sandrel nous entraîne dans une enquête familiale riche en surprises et en émotions fortes, qui pose en creux une question universelle : comment savoir qui l’on est si l’on ignore d’où l’on vient ?
Les critiques
Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
L’Essentiel (Camille Gho)
Les premières pages du livre
« 1
Hello, puis-je donner ton numéro à ma sœur Debora ? Elle est éditrice et voudrait te proposer quelque chose.
Bises.
Lisa
Lisa, c’est Lisa Azuelos, la réalisatrice de l’adaptation au cinéma de mon premier roman, La Chambre des merveilles. Au moment où je reçois son SMS, mon septième vient de sortir, je commence à réfléchir au suivant tout en travaillant sur deux scénarios, et je suis en pleine préparation du tournage d’un documentaire dans les Cévennes. Je n’ai donc que très peu de temps à consacrer à d’autres projets, demandes ou rencontres. Mais Lisa est une femme formidable, solaire, entière, inspirante, profondément humaine. Je l’aime beaucoup, alors la première pensée qui me traverse, c’est : Si sa sœur éditrice possède les mêmes qualités, je n’ai aucune raison de refuser de lui parler. J’accepte donc que Lisa joue les entremetteuses, tout en me disant que, quoi que Debora me propose, je déclinerai poliment.
À cet instant précis, je suis à des années-lumière d’imaginer que ce banal échange va amorcer un tournant inattendu dans ma vie personnelle. Je ne devine rien de l’aventure insensée qui m’attend, de ce voyage à travers l’espace et le temps, de cette enquête familiale joyeuse, vertigineuse, bouleversante. Je ne pressens ni le réveil d’une langue oubliée, ni l’appel vibrant d’une ville et d’une identité longtemps bannies de ma mémoire familiale.
Et puisque je n’ai aucune idée des mouvements souterrains que ce SMS s’apprête à provoquer, je l’archive dans un coin de mon cerveau… où il s’évapore aussitôt.
Jusqu’à ce que Debora m’écrive, trois semaines plus tard.
Cher Julien,
Je suis la sœur de Lisa qui m’a très gentiment donné ton numéro.
Je suis éditrice et je démarre une toute nouvelle collection littéraire. Le thème est « Paradis perdu ». Une maison de vacances à laquelle on n’a plus accès, un objet d’enfance, une madeleine… J’invite les auteurs à se replonger dans des sensations oubliées, des joies d’adolescence, des chants d’oiseaux. J’aimerais beaucoup t’inviter à écrire un texte dans cette collection. Serais-tu d’accord pour qu’on en discute ?
À bientôt j’espère.
Debora
Même si je me suis juré de tout refuser en bloc, je n’y peux rien : instantanément, la démarche me séduit. Et sans savoir pourquoi, je pense à Naples.
Naples ne rentre pas dans les cases énoncées par ce message : je n’y suis jamais allé, et malgré sa proximité géographique avec ma Provence natale, l’Italie n’a jamais fait partie de mon enfance. Il m’a fallu attendre l’âge adulte pour m’aventurer de l’autre côté des Alpes. Et encore, mon premier voyage là-bas n’était pas lié à une envie de découvrir le pays, mais à une opportunité : Mathilde, qui est devenue ma femme quelques années plus tard, était invitée à un congrès scientifique à Rome, en 2003. Je l’y ai accompagnée. Je me souviens avoir aimé la ville… mais pas plus que cela.
J’étais parfaitement conscient que cent pour cent de ma famille paternelle était d’origine italienne, mais je ne me sentais absolument pas italien. Sans doute parce que, chez moi, personne ne parlait la langue… et surtout, personne n’évoquait jamais l’Italie. L’Italie était un non-sujet.
Sandrel est un pseudonyme – choisi pour protéger mes enfants, mais aussi, soyons honnêtes, pour éviter toute confusion avec un écrivain français très connu dont le nom ressemble un peu trop au mien, aussi bien à l’oreille qu’à l’écrit. Mon véritable patronyme, lui, ne souffre d’aucune ambiguïté : avec ses deux z et sa terminaison en o, il est même un concentré d’Italie. Pourtant, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu mon grand-père et mon père le prononcer « à la française ». Et puisqu’ils n’avaient aucune difficulté avec le double z du mot « pizza », c’est que l’origine du blocage venait d’ailleurs.
Mon grand-père, Pascal, est né à Hyères en 1929, de parents italiens venus en France quelques années plus tôt pour fuir la misère de Naples. Il était le septième enfant d’une fratrie de neuf. Une famille pauvre, dont les enfants n’ont eu d’autre choix que de travailler dès l’âge de douze ans, et dont les prénoms ont tous été francisés. La sœur de mon grand-père, Carmela, est devenue Marie, Raffaele s’est mué en Raphaël, et mes arrière-grands-parents, Pasqualina et Francesco, sont devenus, pour l’état civil de notre pays, Pascaline et François.
Toute son adolescence puis toute sa vie d’adulte, mon grand-père, menuisier-charpentier, n’a eu de cesse de travailler comme un forçat pour tenter de sortir de sa condition. Pour offrir un autre destin à ses enfants, à ses petits-enfants. Je ne pourrai jamais le remercier suffisamment pour ma vie d’aujourd’hui. Et je ne pourrai jamais lui en vouloir d’avoir gardé, au fond de lui, la honte de ses origines.
Voilà d’où vient le blocage de prononciation de notre patronyme. D’une honte ancienne.
Être italien – et surtout, napolitain –, pour mon grand-père, c’était tout simplement honteux. Alors aller en vacances en Italie ? Quelle drôle d’idée…
Ce n’est sans doute pas un hasard si mon premier véritable voyage transalpin « choisi » date de l’été 2019. Car c’est l’été où mon grand-père est décédé. Me suis-je alors senti autorisé à renouer avec ce pays qui a vu naître notre famille ? Impossible de l’affirmer, car rien de tout cela n’était conscient, mais la concomitance est troublante.
J’aurais pu aller en Italie avant, bien sûr. Je sais bien que personne ne s’y serait opposé. D’une part, le lien entre mon grand-père et moi a toujours été très fort : un lien d’amour, de confiance et de fierté réciproques, tissé au fil des années. D’autre part, l’Italie avait, depuis longtemps, intégré des dimensions de carte postale. Dolce vita, gastronomie flamboyante, mode avant-gardiste, monuments incandescents… Mon grand-père Pascal en était conscient, bien sûr. Mais ce qui était gravé à l’encre indélébile au fond de son vieux cœur, c’était son propre vécu, et celui de ses parents. Impossible d’effacer ce qu’il avait enduré enfant. Impossible d’oublier qu’il y a cent ans à peine, de nombreux Français ne voulaient rien avoir à faire avec ces Italiens que l’on traitait de tous les noms. « Macaronis », « Ritals », « Christos », les sobriquets aux relents de haine ordinaire étaient légion. On disait que les Italiens venaient voler le travail des Français, qu’ils faisaient trop d’enfants, qu’ils étaient sales, mal éduqués, que leur nourriture sentait mauvais, qu’ils faisaient trop de bruit – « le bruit et l’odeur », toujours les mêmes reproches adressés aux populations nouvellement arrivées sur un territoire.
J’ai évoqué dans mon roman Merci, Grazie, Thank you le massacre méconnu des Italiens, à Aigues-Mortes, en 1893. Véritable pogrom au cours duquel, à cause d’un banal conflit entre travailleurs des marais salants, une abominable chasse à l’Italien avait enflammé les rues de la ville. Les historiens parlent d’une vingtaine de morts auxquels il faut ajouter une centaine de blessés – tous italiens.
J’ai raconté comment, par la suite, la loi du silence s’était imposée à Aigues-Mortes. Et surtout, comment, après avoir subi d’innombrables pressions et menaces, la cour d’assises avait décidé, quelques mois plus tard, d’acquitter l’ensemble des Français accusés. L’épisode a presque été rayé de la mémoire collective, mais il illustre un fait implacable : à cette époque, on pouvait assassiner du Rital en toute impunité. Autant dire que dans la première moitié du XXe siècle, lorsque l’on était italien, on ne le criait pas sur les toits. Au contraire, on le cachait autant que possible. On effaçait soigneusement les sonorités, la langue, l’identité.
Alors pourquoi, à l’instant où je lis les mots de Debora, mon esprit se tourne-t-il vers Naples ? Est-ce par simple désir de connaître le berceau de ma famille ? Par volonté d’exorciser, d’affronter, de réparer ? Ou bien parce que je pressens qu’il y a quelque chose à découvrir là-bas, sans pouvoir en définir précisément les contours ?
Difficile de comprendre ce qui se joue en moi pour que cette attirance viscérale prenne le dessus – au point d’éclipser toute rationalité concernant ma charge de travail. Car pourtant, lorsque la conversation avec Debora a enfin lieu, je m’entends prononcer, presque à mon corps défendant :
— Je crois que j’ai très envie de partir à Naples. Sur les traces de mes ancêtres.
Debora – j’apprendrai à la connaître par la suite – est différente de sa sœur, mais elles ont en commun cette manière si spontanée de partager leur enthousiasme.
Et enthousiaste, Debora l’est tout de suite, sans réserve.
— J’adore. Tu sais ce que tu vas chercher, exactement ?
Je ne peux pas avouer que je n’en ai, en vérité, aucune idée. Alors je réfléchis quelques instants… Et soudain, une réminiscence. Le vague souvenir d’une conversation ancienne avec mon grand-père, mon père ou quelqu’un d’autre de ma famille.
— J’aimerais… essayer de trouver la tombe de mon arrière-grand-mère. Il me semble qu’elle est enterrée là-bas.
— Il te semble ?
— Je n’en suis pas sûr. Mais justement… c’est l’occasion de savoir !
J’émets un petit rire gêné, Debora marque un silence. Je m’attends à ce qu’elle me dise qu’il me faudrait sans doute affiner mes intentions avant d’entamer un périple à l’issue bien improbable, mais sa curiosité reste intacte.
— Si tu décidais de te lancer dans ce projet, moi j’adorerais lire ton enquête familiale. Quoi que tu trouves, d’ailleurs. J’aime beaucoup l’idée de ne pas savoir à l’avance… Sacré suspense !
Je n’avais pas vu les choses comme ça… mais en l’entendant prononcer ces mots, je suis pris d’un vertige.
Et s’il n’y avait rien ? Rien à raconter, rien à trouver ?
Et si je n’aimais pas cette ville ? Et si je revenais encore plus convaincu de ne pas être un vrai Italien ? L’expérience vaudrait-elle quand même le coup d’être racontée ?
Tandis que la ferveur de Debora grandit, la mienne ne cesse de décroître. Alors pour clôturer cette conversation qui me remue bien plus que je ne l’imaginais, je lui lance :
— Je vais prendre l’été pour réfléchir et je te recontacte à la rentrée, OK ?
— Accorde-toi le temps nécessaire. Mais je suis convaincue qu’il y a quelque chose de vraiment intéressant. D’universel aussi dans le parcours et l’histoire de ta famille. Dans ce besoin de connaître tes origines. Et puis, le fait que tu peines à comprendre ton attrait si vif, si spontané pour ce voyage… ça ajoute une dimension quasi psychanalytique.
Elle marque une pause, puis conclut :
— Je suis sûre que ce serait passionnant, Julien.
Avant de raccrocher, j’étais déjà rempli de doutes. Mais quand elle prononce mon prénom, juste à la fin, une peur sourde, immédiate, presque archaïque s’insinue en moi. Car c’est seulement à cet instant que je comprends : Debora ne sollicite pas simplement mon regard d’auteur. Elle m’invite à me livrer davantage. À ouvrir la porte de l’intime. Moi, en tant que sujet. Moi, mis à nu.
Cela peut sembler absurde, dit ainsi. Mais je crois que j’avais considéré ce projet de façon abstraite, lointaine. Comme une fiction.
C’est rassurant, une fiction. Je sais faire. Entendons-nous : je ne suis jamais certain de bien faire et l’écriture d’un nouveau roman reste pour moi une épreuve hautement angoissante… mais force est de constater que j’en ai déjà écrit plusieurs. Alors même si, à chaque fois, mon jumeau maléfique me prédit une catastrophe, mon ego rationnel, lui, se débat farouchement et brandit, en guise de preuve ultime, les romans précédents. Mais là, c’est autre chose. La vérité me saute aux yeux, implacable : je n’ai tout simplement jamais écrit sur moi.
Mon jumeau maléfique s’en donne donc à cœur joie :
« Tu n’y arriveras pas », « Ça n’intéressera personne », « Prendre la parole sans te cacher derrière le filtre d’un personnage ? N’importe quoi ».
Alors, avec l’impression un peu amère de tourner le dos à quelque chose qui aurait peut-être compté, je mets un couvercle sur ce projet aussi saugrenu qu’ubuesque.
2
Tout au long de l’été, l’idée trotte dans ma tête sans que je sache vraiment pourquoi. Je n’arrive ni à l’écarter ni à en comprendre pleinement la nécessité. Elle m’habite, me résiste, m’attire. Et puis, peu à peu, je saisis ce qui se joue : si elle me trouble autant, c’est parce qu’elle fait resurgir une question que j’ai toujours tenue à distance – ou laissée flotter, quelque part dans les marges : « Pourquoi j’écris, vraiment ? »
Chaque fois qu’on me la pose, je réponds que j’adore me glisser dans la peau de quelqu’un que je ne suis pas pour vivre des aventures extraordinaires, ressentir des émotions fortes, exorciser mes peurs, et prendre du plaisir, aussi. Tout cela est vrai. En général, l’intervieweur ne creuse pas davantage : le propos est cohérent, nul besoin de relance. Pourtant, on pourrait facilement m’objecter qu’un simple lecteur passionné dirait la même chose. Lire, c’est déjà vivre des vies qui ne sont pas les nôtres, entrer dans l’intimité d’un autre, regarder le monde à travers ses yeux. Et cette immersion suffit souvent à nous émouvoir, à nous enrichir, à nous transformer.
Alors pourquoi ce besoin d’écrire, quand la lecture offre déjà tant ?
Parce qu’écrire c’est autre chose.
Même si je suis, de fait, mon premier lecteur, je n’ai jamais écrit « pour moi ». Je n’ai jamais tenu de journal, jamais ressenti le besoin de consigner mes pensées ou mes journées. Pourtant, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être écrivain.
Quand j’étais enfant, au traditionnel « Qu’est-ce que tu veux devenir, quand tu seras grand ? », je répondais invariablement : écrivain, ou metteur en scène.
Raconter des histoires, donc.
Sauf que je n’écrivais pas. Je ne me suis lancé dans l’écriture qu’à l’âge de trente-cinq ans.
Avant cela ? Rien, ou presque. Quelques rédactions, et de petites poésies offertes, ici ou là, à un membre de ma famille. À l’école, j’étais un bon élève. Et chaque fois que j’esquissais une envie d’orientation littéraire, la réponse de mes proches et de mes professeurs était la même – un grand classique : « Tu es doué en sciences, fais des sciences ! Il sera toujours temps de revenir vers la littérature plus tard… »
On peut penser ce qu’on veut de cette idée, toujours est-il que son hégémonie, quand j’étais adolescent, a en grande partie décidé de mes études supérieures.
Après une classe préparatoire scientifique au lycée Thiers à Marseille, j’ai intégré AgroParisTech, la grande école d’ingénieur du vivant que l’on surnommait autrefois « Agro Paris ». J’ai été très heureux au cours de ces études, et je ne regrette rien de mon parcours, bien au contraire. D’abord, c’est là que j’ai rencontré Mathilde, qui partage ma vie depuis. Mathilde, contrairement à moi, a toujours su ce qu’elle voulait, et a tracé droit son parcours de vraie scientifique – doctorat, habilitation à diriger des recherches, et désormais direction d’un laboratoire public de recherche en santé humaine. Alors que moi… je suis ce qu’on pourrait communément appeler un escroc des sciences, car je n’ai jamais exercé un quelconque métier scientifique : armé d’un deuxième bac + 5 – en marketing et stratégie d’entreprise –, j’ai par la suite travaillé au développement de grandes marques françaises pendant quinze ans.
Ce qui est certain, c’est que j’ai toujours aimé, avec le même niveau d’engagement, les sciences et les lettres – j’ai failli écrire les chiffres et les lettres, Laurent Romejko, sors de ce corps… Aujourd’hui encore, même si j’ai résolument bifurqué vers la littérature, je garde un vif intérêt pour les sujets liés à la science – voilà pourquoi certains de mes romans portent, en filigrane, une touche scientifique ou médicale. Mais au fond, si je m’étais vraiment écouté, je crois que j’aurais opté pour des études de lettres.
Pourquoi ne l’ai-je pas fait ?
Parce que je viens d’un monde où devenir écrivain était inconcevable. Et parce qu’il ne s’agissait pas d’écouter mes envies, mais de répondre aux attentes de mes proches.
Je suis issu d’un milieu où les livres étaient vénérés pour ce qu’ils représentaient, mais rarement lus. Une famille où, très tôt, j’ai été le plus grand lecteur. Ma grand-mère maternelle – née en Pologne, arrivée en France à trois ans, son père ayant été recruté pour travailler au fond des mines d’Alès – était abonnée au Reader’s Digest, et recevait régulièrement de nouveaux tomes de l’Encyclopædia Universalis. Je sais bien qu’elle n’ouvrait jamais aucun volume, mais je sais aussi qu’elle était fière d’imaginer nous transmettre cette collection, un jour. Chez moi, les livres étaient cela : des objets un peu mystérieux, inaccessibles, mais chargés de promesses d’avenir. Personne ne les lisait, mais ils étaient là. Au cas où.
Du côté paternel, la seule lecture à laquelle ma grand-mère adorée, Sandra, s’adonnait avec plaisir, c’était Télé 7 jours. Sandra, qui a bercé mon enfance et dont j’aurais tant aimé qu’elle connaisse mes enfants, est morte bien avant que je devienne écrivain. Elle n’a pas vécu à mes côtés la déferlante qui a changé ma vie, au moment de la parution de La Chambre des merveilles. Les souvenirs d’enfance sont tenaces. Je ne l’ai jamais avoué à personne, mais de toutes les critiques positives reçues concernant mon premier roman, je crois que celle qui m’a le plus ému, c’est celle de Télé 7 jours. Parce que j’ai tout de suite imaginé l’émotion que ma grand-mère aurait ressentie, si elle m’avait découvert, là, dans les pages de son magazine.
Voilà d’où je viens.
Quand je disais vouloir devenir écrivain, ma famille était fière de cette ambition d’enfant. Mais si j’avais vraiment insisté, on m’aurait gentiment mais sûrement rappelé que je ne pouvais pas me permettre de ne pas avoir un vrai métier. Et que devenir écrivain était aussi improbable que d’imaginer découvrir un trésor dans son jardin.
Alors pourquoi, malgré la culture familiale peu encline à développer chez moi une fibre littéraire, malgré des études qui ne m’ont en rien préparé à cela et malgré un poste confortable de directeur marketing, rebattre, à trente-cinq ans, toutes les cartes de ma vie pour écrire ? Je ne suis pas sûr, dix ans plus tard, de voir vraiment plus clair dans ce projet un peu dingue. Mais je sais qu’il y a plusieurs explications.
La première se trouve dans ce que je viens d’exposer. Ma famille considérait les livres comme un graal intellectuel inatteignable. Or, j’ai toujours vécu avec l’idée de « faire mieux » que les générations qui m’ont précédé. Est-ce que j’écris des livres en français pour aller au bout de cette trajectoire familiale initiée il y a plus de cent ans, quand mes arrière-grands-parents ont quitté leur pays ? Car le ressort essentiel de leur migration vers la France, c’était bel et bien d’offrir à leurs descendants la possibilité de jours meilleurs, d’une ascension sociale. Je ne sais pas à quel point cette idée intervient dans mon envie d’écrire, mais je suis certain qu’elle est un ingrédient sans lequel je n’aurais pas mis autant d’acharnement à y parvenir.
La deuxième, c’est la thérapie personnelle, l’exutoire à mon imagination débordante. Quoi que je fasse, quoi que je vive, mon cerveau est sans cesse en ébullition. C’est épuisant, mais j’ai souvent beaucoup de mal à endiguer le flot de mes pensées. Le moindre événement est propice à envisager les scénarios les plus délirants. C’est une chance, quand on construit des histoires, d’être capable d’analyser toutes les conséquences possibles d’une situation. Mais au quotidien, c’est plus un handicap qu’autre chose. Par exemple, cette imagination difficile à canaliser me vaut d’être hypocondriaque. Prenons un cas concret. Je me trouve dans un pays étranger et mon voisin de bus est pris d’une quinte de toux. En un clin d’œil, je visualise la bactérie qui quitte son organisme pour envahir le mien, puis la maladie qui se déclare dans l’avion du retour – après quelques jours d’une incubation aussi fourbe que silencieuse –, l’atterrissage d’urgence dans un pays en guerre, l’absence totale d’infrastructures pour me soigner, et la lente agonie me menant, évidemment, vers une mort aussi certaine que spectaculaire. Vous comprendrez donc à quel point mettre toutes ces angoisses dans un personnage – en l’occurrence Romane dans La vie qui m’attendait – a pu m’être bénéfique et salutaire… Une constante cependant dans mes élucubrations : souvent, l’issue est un effondrement. Réel ou métaphorique. Un peu comme les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête, moi j’ai peur que tout s’effondre : ma vie, mon immeuble, ma santé, ma carrière, ma famille. C’est irrationnel, bien sûr. Mais si je cherche des issues positives pour les héros de mes romans, c’est probablement pour me montrer un chemin souhaitable, et pour lutter contre mon inclination naturelle.
Et puis, il y a cette ultime explication, la plus inavouable et peut-être la plus puissante : la certitude un peu folle du démiurge, cette idée que ce qu’on a à dire mérite d’être lu. Il me semble que, sans cette foi-là – un brin mégalo, il faut bien l’admettre –, on n’irait jamais au bout d’un manuscrit. Et encore moins jusqu’à l’idée de le soumettre à d’autres. Je ne crois pas aux écrivains qui déclarent n’écrire que pour eux-mêmes, ou qui expliquent que l’aventure de la publication est arrivée « un peu par hasard ». Je n’y crois pas parce que c’est impossible. Pour qu’un texte devienne un livre publié, il faut s’être astreint durant des milliers d’heures à une discipline d’écriture. Sans cela, pas de livre. Il n’y a aucune magie là-dedans. Pour arriver à un roman ou un long récit, il faut forcément avoir renoncé à des week-ends entre amis, des dîners, des sorties, des séances de sport, il faut ensuite avoir relu, reformulé cent fois, peaufiné, mégoté sur la moindre virgule, puis envoyé le tout, le cœur battant, à des maisons d’édition. Qui peut encore penser, à l’issue d’un tel processus, que l’écrivain publié a écrit « seulement pour lui » ?
Si ce projet de livre me hante, c’est parce qu’il embrasse tout ce qui fonde mon besoin d’écrire.
Parce qu’il viendrait parachever et conclure un chemin personnel, entamé il y a quelques années maintenant, sur la trace de mes racines italiennes.
Parce que, en matière de thérapie, mieux comprendre et mieux appréhender la vie de mes aïeux est probablement l’un des axes les plus passionnants.
Et parce que je crois que l’histoire de ma famille intéresserait sans doute les quatre millions de descendants d’Italiens vivant en France. Peut-être même les vingt millions de descendants d’immigrés de première, deuxième ou troisième génération, toutes origines confondues. En tout cas, si quelqu’un d’autre écrivait un tel ouvrage, moi ça m’intéresserait.
À l’instant où je me dis qu’il est possible que cette histoire, pourtant si intime, puisse résonner chez d’autres, me revient en mémoire l’un des livres qui m’a le plus marqué ces dernières années : La Carte postale, d’Anne Berest. La trajectoire humaine qui y est décrite provoque une forme d’identification universelle. Je ne compare en rien mon projet à celui de cette écrivaine dont j’admire le travail, mais cette analogie me rassure, m’encourage.
Et voilà, Debora a gagné : j’ai écrit mon projet.
L’issue de cette tergiversation estivale est inéluctable.
Je vais donc aller à Naples, mener l’enquête tel un Sherlock italien de pacotille et retrouver la tombe de mon arrière-grand-mère.
C’est, en tout cas, ce que je me raconte. »
Extraits
« Quand nos parents ne seront plus là, mes frères seront les seuls à pouvoir poser des mots sur cette vie à cinq que nous avons partagée. Les seuls à se souvenir, comme moi, de ce quotidien tissé d’habitudes, avec ses hauts, ses bas, ses silences. [..] Ce quotidien d’enfance, en apparence dérisoire, et pourtant fondateur. C’est là que tout s’est joué. Que nos repères se sont dessinés, que nos valeurs ont pris racine. » p. 129
« Une fois revenus dans le centre historique, aucun de nous n’a envie d’aller se coucher. Même Alex, qui sait pourtant que son réveil sonnera à 4 heures, vote sans hésiter pour un dernier limoncello sur notre petite place préférée. Il a un goût particulier, celui-ci. Le goût de la fin d’un chapitre qu’on n’a pas envie de refermer. Mes frères me remercient pour le voyage, pour les rencontres avec nos fantômes, avec nos vivants. Et moi, je les remercie de m’avoir suivi dans cette aventure un peu dingue. D’avoir dit oui, sans trop savoir à quoi. Je les préviens qu’ils seront les héros du livre : ça les fait marrer, alors ils passent le reste de la soirée à me vanner et à m’appeler Sandrel à tout bout de champ.
Dans notre famille, on a du mal à se dire qu’on s’aime. Alors on ne se le dit pas. On part du principe que c’est évident. Mais ce soir, sous les guirlandes lumineuses de cette petite place que je n’oublierai jamais, j’ai envie de les prononcer, ces mots que la pudeur nous fait trop souvent ravaler. Alors je les regarde et je me lance.
— C’était bien, d’être ensemble. C’était vraiment bien. Je vous aime, mes bros.
Ils rient, un peu gênés. Mais eux aussi savent que l’instant n’est pas comme les autres. Qu’il faut dire « je t’aime » aux gens qu’on aime, tant qu’il est encore temps. Alors ils le disent. Et tout à coup, ça paraît simple. Même si je crois que jamais nous n’avions partagé nos sentiments de cette façon.
L’émotion monte, inévitablement. Comme toujours, on lutte comme on peut contre nos yeux qui brillent. On fait des blagues. On rejoue les meilleurs moments. On dresse un bilan comme si ce voyage avait duré mille ans. Mais déjà, il est l’heure de rentrer.
Avant d’aller se coucher, Andréa et moi prenons Alex dans nos bras comme si on ne devait plus jamais le revoir — alors qu’il vit littéralement à un kilomètre de chez moi. Et ça, bien sûr, ça nous fait éclater de rire. »
« C’est important, ce mot. « Famille ». Il y a quelques jours à peine, nous étions des inconnus. Et aujourd’hui… nous sommes une famille. Mais qu’est-ce qui fait, au juste, qu’on devient une famille ? Vaste sujet. Je crois que tout part du lien. Une simple portion d’ADN partagée a suffi à nous donner l’élan de nous rencontrer. Mais il y a bien plus que cela, désormais. Au fond, ce qui nous définit vraiment, ce sont les liens que nous choisissons de tisser, ou ceux que d’autres ont entretenus avant nous. À Naples, mes frères et moi en avons créé de nouveaux, qui ont élargi notre monde, enrichi notre identité. Et ça, ce n’est pas rien. »
À propos de l’auteur
Julien Sandrel © Photo DR
Julien Sandrel a connu un succès fulgurant dès son premier roman, La Chambre des merveilles (2018), qui a été traduit en 27 langues, adapté au théâtre et au cinéma, et a obtenu plusieurs prix littéraires. La popularité de l’auteur, qui compte désormais 2 millions de lecteurs, ne s’est jamais démentie depuis. (Source : Éditions Leduc)
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