Julliard – 2026
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Pauline n’a aucune photo d’elle bébé ou enfant – elle n’a alors aucune preuve de son existence. Privée d’images, elle s’agrippe aux mots. « Je peux inventer de meilleures histoires que celles où tout le monde est figé. » Pour ses quinze ans, on lui offre un polaroïd ; elle ne va plus cesser de photographier, de façon compulsive. « Je photographie pour m’assurer que ça a bien eu lieu. Que j’y étais. Que c’est arrivé. Que je ne rêve pas. » Les photos, pour elle, sont devenues une preuve – que les gens sont bien vivants, que les choses ont vraiment existé. Et puis, il y a cette photographie, qu’elle n’a montré à personne. Cette photographie qu’elle chérit mais qui la terrifie. Qu’elle cache et n’osera jamais montrer. Qui la hante.
L’Immontrable est un roman d’une puissance inouïe qui développe une réflexion sur l’image capturée pour conjurer l’effacement – l’appareil photo devient un talisman contre l’oubli. Mais il est aussi question des limites de cette « image magie » qui devient vite une « image masque ». Quand l’image ne suffit pas, l’écriture entre en scène. Les mots de Pauline Delabroy-Allard sont toujours si percutants. L’autrice met en mots d’une façon si juste le drame qui l’a touchée, on ressent l’intensité de son désir d’empreinte. Ses mots foudroient. Un bébé mort-né, personne n’en parle, personne n’écrit sur ça. Personne n’a de mots pour ça. L’autrice le fait, elle, sans pathos, armée d’une incroyable justesse. « Comment je vis, moi, maintenant, avec tous mes cris restés sagement dans ma gorge ? »
Je lis et je suis parcourue de frissons. Je lis et les larmes coulent, coulent, coulent. « Qui m’a appris ? » comme un long cri intérieur qui nous transperce. Ce pourrait être l’autre titre de ce texte qui m’a subjuguée autant qu’il m’a transpercée. « Qui m’a appris à ne rien montrer de ce qui détruit à l’intérieur ? »
