Le lecteur est le juge du personnage de l’air du monde

FOND FOCUS LITTERATURE (5)

Victor Kathémo est un auteur français d’origine congolaise. Il est l’auteur de plusieurs textes, dont Le mur de lamentation, publié aux éditions de L’Harmattan en 2007. Déjà à l’époque, l’auteur s’attaque à des thématiques toujours d’actualité comme la complexité de l’humanité et les tragédies qui se déroulent dans le monde entier, surtout au Proche-Orient. Ce texte engagé s’affranchit des idées reçues et d’un discours moralisateur. Dans la même veine, L’air du monde traite des absurdités traversées par les personnes, peu importe le milieu social ainsi que le pays, la culture. Pour cela, l’écrivain décide d’apporter un côté très original à l’œuvre, en considérant le lecteur comme un acteur, un personnage qui appartient directement à la diégèse. En ce sens, le narrateur Jérôme Jauréguy est un narrateur, interne au récit et qui s’exprime à la première personne. Il utilise le « vous » en s’adressant au lecteur qui est également le juge. Ici, le « juge » n’est pas seulement symbolique, il est aussi et avant tout le représentant du système judiciaire et des institutions e manière générale. En effet, le ton global de l’œuvre est relativement engagé et dénonciateur. A plusieurs reprises, le personnage pointe du doigt les vices d’un monde où la violence et les frasques instaurent une ambiance anxiogène. Tout le monde s’est habitué à la douleur et personne ne fait rien pour en sortir…

Afin d’appuyer sa position sur cet univers sombre, qui n’hésite pas à s’en prendre aux plus innocents comme les enfants, Jérôme se remémore plusieurs histoires et pose les mots justes pour les décrire. L’écrivain a insufflé un soupçon de poésie, manipulant la langue avec la délicatesse d’un esprit cultivé et très sensible à l’Art de manière générale.

Le livre L’air du monde ne pourrait pas porter ce titre s’il ne s’attaquait pas aux différentes vies des habitants de la planète. Ainsi, Jérôme expose la triste histoire du fils de Munoz, pris en charge par une famille riche et aisée au Mexique. Il se souvient aussi de sa vie d’avant le divorce, à l’époque où il était marié à Sabine… Depuis qu’il a emménagé dans un petit appartement peu entretenu, le goût de la vie est moins appréciable. En réalité, c’est l’élément déclencheur qui va déterminer le parcours chaotique de Jérôme. Pourtant, il n’a rien « fait de mal ». Avec pour seule présence son poste de télévision à qui il a donné un nom, la solitude l’attaque et lui ronge les os. Ce livre est un gigantesque monologue : le personnage principal s’adresse au lecteur-juge directement, lui racontant petit à petit les éléments qui l’ont forgé et l’ont amené à devenir la personne qu’il incarne. Peu effrayé à l’idée du tabou ou des sujets qui fâchent, l’ouvrage de Victor Kathémo prend parfois des angles risqués comme le traitement du sujet de la prostitution, de la pédophilie et même du conflit à Gaza et le terrorisme. Ces questions extrêmement douloureuses et délicates suscitent bien des controverses… Mais heureusement, la plume de poète l’emporte sur les risques de glissade. L’auteur réussit à créer un patchwork de fables moroses. Comment échapper à ces temps sombres ? Le personnage de Jérôme puise ses derniers espoirs dans l’énergie des enfants, qui jouent dans la cour à proximité de sa maison lugubre.

Parfois, la seule issue est la mort. Le suicide, dernier rempart des désespérés fait également partie du sombre tableau de L’air du monde. Selon les dires de son personnages, le mal de l’âme (la dépression ici) est moins présent dans l’hémisphère Sud, car les gens sont plus exposés au soleil. Les personnes sont moins « graves », refermées. Elles partagent, elles vivent.

Dès lors, les médias comme la télévision, les journaux ou même les témoignages atroces et les crimes qui ont lieu chaque jour instaurent une atmosphère qui décourage et donne peu envie de se battre. Pourtant, face à un roman très dur, car traitant de sujets sensibles, l’expérience de lecture est totalement sublimée par le style de l’écrivain et ses nombreuses métaphores efficaces. Avec ses nombreux jeux de mots et son lexique riche, appuyé, il parvient à donner une tonalité presque épique à ce quotidien terriblement triste. Il flotte comme un air de Camus sur la situation dramatique de Jérôme, en proie à la justice faillible. Tout le long de la lecture, le lecteur s’interroge sur sa culpabilité. Que se cache-t-il au plus profond de ce conteur né, qui semble prédisposé à absorber les émotions et délivrer des histoires où l’issue n’est jamais heureuse ? Après tout, l’ambiguïté de la vie implique des nuances bien particulières.

Dans ce roman dramatique gorgé de poésie, l’écrivain révèle le parcours catastrophique d’un personnage qui fascine dans son expression et sa vision des choses. Parfois, il agace, d’autres fois, il attendrit. Au vu de toutes ces histoires hors du commun qu’il est amené à raconter, le lecteur-juge se demande quelle est la véritable nature de cet énergumène. Est-on, pour finir, un concentré des histoires que l’on entend, tout au long de notre vie ? L’air du monde est une belle leçon de vie et d’humilité pour un livre qui se lit très rapidement et qui ne s’oublie pas de sitôt.

Le site de l’auteur : http://victor-kathemo.com/